Arrivait la veille du mariage. La famille et les amis venaient

visiter, admirer, critiquer la corbeille[43] à laquelle rien ne

manquait que la bourse, remise à la fiancée, comme nous le voyons par

une gravure d'Eisen, dans un joli sac, et de la main à la main, par le

fiancé après la cérémonie du contrat[44]. Le jour de la célébration du

mariage, la mariée, grandement décolletée, ayant des mouches, du rouge

et de la fleur d'oranger, vêtue d'une robe d'étoffe d'argent garnie de

nacre et de brillants, portant des souliers de même étoffe, avec des

rosettes à diamants[45], était conduite par deux chevaliers de main.

L'annonce du départ pour l'église l'avait arrachée à son miroir; «elle

entrait dans le temple; elle perçait un amas de peuple qui

retentissait de ses louanges et dont elle ne perdait pas une syllabe;

elle prononçait un _oui_ dont elle ne sentait ni la force ni les

obligations[46].» Parfois, pour étaler plus de magnificence, on

choisissait par vanité la nuit pour cette célébration. Le mariage

avait lieu, comme celui de la fille de Samuel Bernard avec le

président Molé dans l'église Saint-Eustache, à une messe de minuit,

éclairée de lustres, de girandoles, de bras, de six cents

bougies,--une messe qui faisait tenir cent hommes du guet au

portail[47].

[43] Adèle et Théodore ou Lettres sur l'éducation. _Paris_, 1782.

[44] L'_Accord du mariage_, par Eisen, gravé par Gaulard.

[45] Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de

l'âge présent. 1780, vol. VI. La jeune fille du grand monde ne se

mariait pas toujours en blanc. La galerie des _Modes et Costumes

français, dessinés d'après nature_ et publiés chez Esnauts et

Rapilly, nous montre une jeune mariée menée à l'autel dans une

grande robe sur moyen panier, une robe en pékin bleu de ciel

garnie de gaze et de fleurs blanches.

[46] Les Nouvelles Femmes. _Genève_, 1761.

[47] Journal historique de Barbier, vol. II.

A l'issue de la messe de jour, les deux familles se réunissaient dans

un grand repas, où la plaisanterie du temps assez vive, salée d'un

reste de gaieté gauloise, jouait brutalement avec la pudeur de la

mariée. Là aussi, la poésie se répandait en épithalames dont les

meilleurs allaient prendre place dans les Mercures, les Nouvelles

secrètes. Puis, d'ordinaire, les époux prenaient congé: car il était

d'usage d'aller consommer le mariage dans une terre. La mariée,

c'était encore une habitude assez suivie, embrassait chaque femme

conviée à sa noce, lui donnait un sac et un éventail; et, cela fait,

partait avec son mari[48].

[48] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.

Au-delà de ce moment, en tout autre temps, l'histoire et les documents

s'arrêteraient. Mais l'art du dix-huitième siècle n'est-il pas un art

indiscret par excellence qui ne respecte point de mystère dans la vie

de la femme, et qui semble n'avoir jamais trouvé de porte fermée dans

un appartement? Il ne nous fera pas grâce du coucher de la mariée[49];

et voici, dans une jolie gouache, la jeune femme en déshabillé de

nuit, un genou sur la couche entr'ouverte, les yeux baignés de pleurs:

son mari à ses genoux, à ses pieds, semble l'implorer; une suivante la

soutient et l'encourage, pendant qu'une autre chambrière tient

l'éteignoir levé sur les bougies des bras de la glace[50]. Qu'on se

rassure pourtant: le peintre a un peu arrangé la scène pour le

dramatique et l'effet. Diderot rendra la vérité au tableau en ne

prêtant à l'innocence qu'une seule larme, en la montrant, lorsqu'elle

va vers le lit nuptial, sans femmes de chambre, n'ayant point la honte

de rougir devant son sexe, soutenue seulement par la Nuit[51].

[49] Dans le grand, le très-grand monde, peut-être seulement chez

les princes, un usage conservé de l'ancienne galanterie exigeait

du marié qu'il n'entrât dans le lit de sa femme que le corps

complétement épilé; c'est ainsi que M. le duc d'Orléans, au

témoignage de M. de Valencay qui lui donna la chemise, se

présenta dans le lit de Mme de Montesson. Mémoires du règne de

Louis XVI, vol. 2.

[50] Le _Coucher de la Mariée_, peint par Baudoin, gravé par

Moreau.

[51] OEuvres de Diderot. Salons d'exposition de 1767. Belin,

1818.

Le séjour des époux à la campagne était court. La femme revenait vite

à Paris. Mille choses l'y appelaient. Elle avait à rendre ses visites,

à prendre possession de sa position, à jouir de ses nouveaux droits.

Elle était impatiente de faire voir «son bouquet et son chapeau de

nouvelle mariée» à l'Opéra. La coutume, à Paris, dans le grand monde,

obligeait presque une jeune femme à ne pas laisser passer la semaine

de son mariage sans se montrer à l'Opéra avec tous ses diamants[52].

Il y avait même un jour choisi pour y paraître, le vendredi, et une

loge spéciale affectée aux mariés titrés et de condition, la première

loge du côté de la reine. Puis, avant tout, l'impatience était vive

chez la femme d'être présentée à la cour.

[52] Journal historique de Barbier, vol. III.

La présentation, quelle grande affaire! Elle avait pour la femme

l'importance d'une consécration sociale. Elle lui donnait sa place,

elle la faisait asseoir dans le monde, à son rang; elle la sortait de

cette situation douteuse, équivoque même aux yeux de la cour, de cette

demi-existence des femmes non présentées et n'ayant point eu ce rayon

de Versailles qui semblait tirer la femme des limbes. Et quel jour

solennel, le jour de la présentation! Mme de Genlis nous en a gardé

toute l'histoire. Il faut voir Mme de Puisieux la faisant coiffer

trois fois et à la troisième fois n'étant pas encore tout à fait

contente, tant une coiffure de présentation demande de talent, de

travail, de patience. Mme de Genlis coiffée, c'est la poudre, c'est le

rouge; puis le grand corps avec lequel on veut qu'elle dîne pour en

prendre l'habitude. A la collerette, une discussion sans fin s'engage

entre la maréchale d'Estrées et Mme de Puisieux; quatre fois on la

met, quatre fois on l'ôte, quatre fois on la remet. Les femmes de

chambre de la maréchale sont appelées à décider: la maréchale

triomphe; mais cela n'arrête point la discussion, qui dure encore tout

le dîner. On passe à la fin de la toilette, à la mise du panier et du

bas de la robe. Puis arrive une grande répétition des révérences que

Gardel a apprises; et ce sont des conseils, des remarques, des

critiques sur le coup de pied donné par Mme de Genlis dans la queue

de sa robe, lorsqu'elle se retire à reculons, coup de pied que l'on

trouve trop _théâtral_. Puis enfin, au moment du départ, c'est encore

du rouge foncé que Mme de Puisieux tire de sa boîte à mouches et dont

elle rougit tout le visage de Mme de Genlis[53].

[53] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 1.

Imaginez au lendemain de la présentation cette jeune femme s'avançant

sur cette scène du grand monde dont la nouveauté l'éblouit,

l'étourdit, effrayée par le public, étonnée par cette société qui la

regarde, et au travers de laquelle elle marche d'un pas hésitant,

comme en un pays plein de surprises. La voilà encore ignorante,

ingénue, obéissant aux timidités de son sexe et de son éducation, aux

instincts de son caractère, réservée, modeste, indulgente, douce aux

autres, laissant échapper toutes les naïvetés naturelles de son âge,

de son esprit, de son cœur; la voilà avec cette contenance un peu

gauche, avec cet embarras qui ne se dissipe point aux premiers jours,

avec cette mauvaise grâce de l'innocence qui fait sourire les vieilles

femmes; la voilà avec ce petit air effarouché, l'air d'un petit oiseau

qui n'a encore appris aucun des airs qu'on lui siffle[54]; la voilà

faisant de petits sons qui n'aboutissent à rien, mettant un quart

d'heure à revenir à elle après une révérence, ne sachant à peu près

rien dire, rien jouer, ni rien cacher, pas même un commencement de

tendresse conjugale, le dernier des ridicules! C'est alors que par

toutes ses voix le siècle l'avertit, la reprend, la conseille, et lui

fait la leçon avec son persiflage. Écoutons-le: «Comment! il y a six

mois que le sacrement vous lie, et vous aimez encore votre mari! Votre

marchande de modes a le même faible pour le sien; mais vous êtes

marquise... Pourquoi cet oubli de vous-même lorsque votre mari est

absent, et pourquoi vous parez-vous lorsqu'il revient?... Empruntez

donc le code de la parure moderne; vous y lirez qu'on se pare pour un

amant, pour le public ou pour soi-même... Dans quel travers

alliez-vous donner l'autre jour? Les chevaux étaient mis pour vous

mener au spectacle; vous comptiez sur votre mari, un mari français!

Vouliez-vous donner la comédie à la comédie même?... Garderez-vous

longtemps cet air de réserve si déplacé dans le mariage? Un cavalier

vous trouve belle, vous rougissez; ouvrez les yeux. Ici les dames ne

rougissent qu'au pinceau... En vérité, Madame, on vous perdrait de

réputation. Eh quoi! d'abord une antichambre à faire pitié, des

laquais qui se croient à _Monsieur_ comme à _Madame_, qui imaginent

qu'ils ne sont en maison que pour travailler, qui ont un air

respectueux pour un honnête homme à pied qui arrive, qui tirent une

montre d'argent si on demande l'heure, des laquais sans figure et qui

sont de trois grands pouces au-dessous de la taille requise!... Vous,

Madame, on vous trouve levée à huit heures: si vous sortiez du bal,

vous seriez dans la règle. Et que faites-vous? vous êtes en conférence

avec votre cuisinier et votre maître d'hôtel... Enfin il vous

souvient que vous avez une toilette à faire. Mais que vous en

connaissez peu l'importance, l'ordre et les devoirs! Vous n'avez que

dix-huit ans et vous y êtes sans hommes; on y voit deux femmes que

vous ne grondez jamais. La première garniture qu'on vous présente est

précisément celle qui vous convient. La robe que vous avez demandée,

vous la prenez effectivement... Le dîner sonne et vous voilà dans la

salle de compagnie lorsque la cloche parle encore. N'y avait-il plus

de rubans à placer? Mais quelle est la surprise de tout le monde?

Votre maître d'hôtel vient annoncer à _Monsieur_ qu'il est servi...

Après la table vous voulûtes pousser la conversation. Songez que vous

êtes à Paris. L'ennui appela bientôt le jeu; je vous vis bâiller, et

c'était la _comète!_ un jeu de la cour. A propos, il m'est revenu

qu'on la jouait depuis quatre jours lorsque vous demandâtes ce que

c'était. Une bourgeoise du Marais fit la même question le même jour...

On étala pour intermède les sacs à ouvrage. Qu'est-ce qui sortit du

vôtre? des manchettes pour votre mari. Sera-ce donc en vain que la

France aura inventé les _nœuds_ pour distinguer les mains de

condition des mains roturières?... Vous vous placez sans avoir dit aux

glaces que vous êtes à faire peur, que vous êtes faite comme une

folle... Vous allez aux Tuileries les jours d'opéra et au Palais-Royal

les autres jours. Vous faites pis, on vous y voit le matin... On

croirait que vous ne cherchez la promenade que pour bien vous porter.

Et lorsque vous y paraissez aux jours marqués et aux heures décentes,

comment êtes-vous mise? l'aune de vos dentelles est à cinquante

écus... Que faisiez-vous dimanche dernier dans votre paroisse, à dix

heures du matin? Déjà habillée! Et qui le croira? sans _sac_! Est-ce

ainsi? Est-ce à dix heures? Est-ce dans sa paroisse qu'une femme de

condition entend la messe? Est-il bien vrai que vous assistez aux

vêpres? Le marquis de *** vous en accuse, en disant que vous faites

ridiculement votre salut. On pourrait vous passer quelques sermons,

mais jamais ceux qui convertissent: une jolie femme est faite pour les

jolis sermons: ils s'annoncent assez par l'affluence des équipages et

le prix des chaises. Il est ignoble de s'édifier pour deux sols...» Et

ainsi continue la raillerie, l'instruction sur tout ce qui manque à la

jeune femme. Quoi? point de grâces à s'effrayer d'une souris, d'une

araignée, d'une mouche! point de grâces à se plaindre du mal que l'on

sent! point de grâces à se plaindre du mal que l'on ne sent pas! Point

même de grâces d'ajustement: des robes de goût, il est vrai, mais les

garnitures ne sont pas de la Duchapt. Puis un panier dont le diamètre

est tronqué d'un pied, et qui n'est pas de la bonne faiseuse; de beaux

diamants, mais ils ne sont pas montés par Lempereur. Et les grâces du

langage, quelle pauvreté! La jeune femme ne parle-t-elle pas avec la

dernière des simplicités? Pour les grâces de caprice, c'est encore

pis: elle est là-dessus d'une misère! Si elle a demandé ses chevaux

pour les six heures, on la voit en carrosse à six heures; le jeu

qu'elle a proposé, elle le joue réellement; la personne qu'elle a

reçue si bien hier, elle l'accueille encore aujourd'hui. Bref, elle

est toujours la même, elle a de la suite, de la constance: cela est du

_dernier uni_,--un mot qui dit tout en ce temps et qui condamne sans

appel[55]!

[54] Lettres de la marquise du Deffand, 1812, vol. 1.

[55] Bagatelles morales. _Londres_, 1755. _Lettre à une dame

anglaise._

Dans cette leçon ironique donnée aux ridicules de la jeune femme, il y

a, caché sous la satire, le code des usages du temps, la constitution

secrète de ses mœurs, l'idéal de ses modes sociales.

Au milieu du mensonge aimable de toutes choses, sous le ciel des

salons et le firmament des plafonds peints, entre ces murs de soie aux

couleurs célestes ou fleuries répétées par mille glaces, sur ces

siéges où se dessinent les lacs d'amour, sur la marqueterie des

parquets, au centre de ce petit musée de raretés, de fantaisies, de

petits chefs-d'œuvre, de bijoux et de fantoches répandus dans les

appartements, à la campagne même, dans ces jardins qui ne sont plus

que terrasses, berceaux, escaliers, amphithéâtres, bosquets, la femme

romprait toute harmonie si elle ne se défaisait de la simplicité et du

naturel. Dans ce siècle de remaniement universel, d'enchantement

général, pliant tout ce qui est matière à l'agrément factice d'un

style à son image, refaisant jusqu'aux aspects de la terre et les

arrangeant à son goût, mettant partout autour de l'homme et dans

l'homme même, jusqu'au fond de sa pensée, la convention de l'art, la

femme est appelée à être le modèle accompli de la convention, l'enfant

de l'art par excellence. Il faut qu'elle prenne tous les accords de ce

temps et de cette société, qu'elle atteigne à toutes ces grâces

artificielles, «grâces de hasard formées après coup, que la vanité des

parents a commencées, que l'exemple et le commerce des autres femmes

avance, qu'une étude personnelle arrive à finir[56].» Des grâces de

mode, le monde en demandera à toute sa personne, à son habillement, à

sa marche, à son geste, à son attitude. Il exigera d'elle, dans les

riens même, cette distinction, cette perfection de la manière que

cherche et poursuit, sans pouvoir jamais l'atteindre, l'imitation de

la bourgeoisie. Il lui imposera cette charmante comédie du corps, les

penchements de tête, les sourires négligés, les rengorgements

d'ostentation, les œillades, les morsures des lèvres, les grimaces,

les minauderies, les airs mutins[57], et ce jeu de l'éventail sur

lequel Carracioli a presque fait un traité: l'éventail, que l'on voit

jouer sur la joue, sur la gorge, avec une si jolie prestesse, dont le

_cli cli_ annonce si bien la colère, dont l'allée et la venue, comme

une aile de pigeon, marque si bien le plaisir et la satisfaction, dont

le coup mignonnement donné avec un _Finissez donc_ veut dire tant de

choses! Et que d'autres coquetteries à apprendre: la façon de

s'adoniser, de se moucheter, de se brillanter, de se présenter, de

saluer, de manger, de boire en clignotant des yeux, de se moucher[58]!

[56] OEuvres complètes de Marivaux, 1781, vol. IX. Pièce

détachée.

[57] Le Livre à la mode, nouvelle édition _marquetée, polie et

vernissée_. En Europe, 100070060.

[58] Le livre des quatre couleurs. Aux quatre éléments. 4444.

Façons, physionomie, son de voix, regard des yeux, élégance de l'air,

affectations, négligences, recherches, sa beauté, sa tournure, la

femme doit tout acquérir et tout recevoir du monde. Elle doit lui

demander ses expressions mêmes, ses mots, la langue nouvelle qui donne

un éclat, une vivacité à la moindre des pensées d'une femme. Accoutumé

à tout vouloir embellir, à tout peindre, à tout colorier, à prêter au

moindre geste une impression d'agrément, au plus petit sourire une

nuance d'enchantement, le siècle veut que les choses, sous la parole

de la femme, se subtilisent, se spiritualisent, se divinisent.

_Étonnant! miraculeux! divin!_ ce sont les épithètes courantes de la

causerie. Une langue d'extase et d'exclamations, une langue qui

escalade les superlatifs, entre dans la langue française et apporte

l'enflure à sa sobriété. On ne parle plus que de _grâces sans nombre_,

de _perfections sans fin_. A la moindre fatigue, on est _anéanti_; au

moindre contre-temps, on est _désespéré_, on est _obsédé

prodigieusement_, on est _suffoqué_. Désire-t-on une chose? On en est

_folle à perdre le boire et le manger_. Un homme déplaît-il? C'est _un

homme à jeter par les fenêtres_. A-t-on la migraine? on est d'une

_sottise rebutante_. On applaudit à _tout rompre_, on loue _à

outrance_, on aime _à miracle_[59]. Et cette fièvre des expressions ne

suffit pas: pour être une femme «parfaitement usagée», il est

nécessaire de zézayer, de moduler, d'attendrir, d'efféminer sa voix,

de prononcer, au lieu de _pigeons_ et de _choux_, des _pizons_ et des

_soux_[60].

[59] Le Papillotage, ouvrage comique et moral. _A Rotterdam_,

1767.--Le Grelot, ou les etc., etc. _Londres_, 1781.--Angola,

histoire indienne avec privilége du Grand Mogol, 1741.

[60] Lettres récréatives et morales sur les mœurs du temps à M.

le comte de ***, par l'auteur de la Conversation avec soi-même.

_Paris_, 1768.

Mais ce n'est point seulement le personnage physique de la femme que

la société change ainsi et modèle à son gré d'après un type

conventionnel: elle fait dans son être moral une révolution plus

grande encore. A sa voix, à ses leçons, la femme réforme son cœur et

renouvelle son esprit. Ses sentiments natifs, son besoin de foi,

d'appui, de plénitude, par une croyance, un dévouement, la règle dont

l'éducation du couvent lui avait donné l'habitude, elle dépouille

toutes ces faiblesses de son passé, comme elle dépouillerait l'enfance

de son âme. Elle s'allége de toute idée sérieuse, pour s'élever à ce

nouveau point de vue d'où le monde considère la vie de si haut, en ne

mesurant ce qu'elle renferme qu'à ces deux mesures: l'ennui ou

l'agrément. Repoussant ce qu'on appelle «des fantômes de modestie et

de bienséance», renonçant à toutes les religions, à toutes les

préoccupations dont son sexe avait eu en d'autres siècles les

charges, les pratiques, les tristesses assombrissantes, la femme se

met au niveau et au ton des nouvelles doctrines; et elle arrive à

afficher la facilité de cette sagesse mondaine qui ne voit dans

l'existence humaine, débarrassée de toute obligation sévère, qu'un

grand droit, qu'un seul but providentiel: l'amusement; qui ne voit

dans la femme, délivrée de la servitude du mariage, des habitudes du

ménage, qu'un être dont le seul devoir est de mettre dans la société

l'image du plaisir, de l'offrir et de la donner à tous.

Le mari auquel la famille jetait brusquement la jeune fille, cet homme

aux bras duquel elle tombait n'était pas toujours le mari répugnant,

gros financier ou vieux seigneur, le type convenu que l'imagination se

figure et se dessine assez volontiers. Le plus souvent la jeune fille

rencontrait le jeune homme charmant du temps, quelque joli homme

frotté de façons et d'élégances, sans caractère, sans consistance,

étourdi, volage, et comme plein de l'air léger du siècle, un être de

frivolité tournant sur un fond de libertinage. Ce jeune homme, un

homme après tout, ne pouvait se défendre aux premières heures d'une

sorte de reconnaissance pour cette jeune femme, encore à demi vêtue de

ses voiles de jeune fille, qui lui révélait dans le mariage la

nouveauté d'un plaisir pudique, d'une volupté émue, fraîche, inconnue,

délicieuse. Cependant des tendresses jusque-là refoulées s'agitaient

et tressaillaient dans la jeune femme. Elle était troublée, touchée

par je ne sais quoi de romanesque. Elle croyait entrer dans ce rêve

d'une vie tout aimante, toute dévouée qui avait tenté et charmé au

couvent son imagination enfantine. Le mari de son côté, flatté de tout

ce travail d'une petite tête qui se montait, de cette fièvre charmante

de sentiments dont il était l'objet, le mari se laissait aller à cette

jeune adoration qui l'amusait; et il encourageait avec indulgence le

roman de la jeune femme. Mais quand toutes les distractions des

premières semaines du mariage, présentations, visites, petits voyages,

arrangements de la vie, de l'habitation, de l'avenir, étaient à leur

fin, quand le ménage revenait à lui-même et que le mari, retombant sur

sa femme, se trouvait en face d'une espèce de passion, il arrivait

qu'il se trouvait tout à coup fort effrayé. Il n'avait point pensé que

sa femme irait si vite et si loin: c'était trop de zèle. Homme de son

siècle, mari de son temps, il aimait avant tout «le petit et l'aimable

des choses». Que venait faire la passion dans son ménage? Il n'y avait

point compté. Elle ne convenait ni à son caractère, ni à ses goûts.

Elle n'était point faite d'ailleurs pour les gens nés et élevés comme

lui. Puis quelle terreur, quelle gêne, quelle atteinte à sa liberté, à

son plaisir, l'attachement exalté, jaloux, inquiet, les mines, les

bouderies, les exigences, les interrogations, les espionnages,

l'inquisition à toute heure, les scènes, les larmes, les déclamations!

L'ennui de la découverte était grand chez un homme marié déjà depuis

quelques mois et sollicité au plus tard, à la fin du premier, par la

vie de garçon qu'il avait enterrée à un souper de filles, tiraillé par

ses vices de jeune homme, par les souvenirs, l'appétit des vieilles

habitudes, la monotonie d'un bonheur qui n'était pas relevé de

coquinerie!

Un peu honteux, et tout cela l'échauffant, il tâchait cependant d'être

poli avec ce grand amour de sa petite femme, et à ses plaintes il

répondait avec une ironie câline et une indifférence apitoyée, prenant

le ton dont on use avec les enfants pour leur faire entendre qu'ils ne

sont pas raisonnables. Puis il se faisait plus rare auprès d'elle; il

disparaissait un peu plus apparemment chaque jour de la maison

conjugale. La femme alors, la nuit, à quatre heures du matin, brisée

d'insomnie et écoutant sur son lit, entendait rentrer le carrosse de

Monsieur; et le pas du mari ne venait plus à sa chambre: il montait à

une petite chambre, auprès de là, qui lui donnait la liberté de ses

nuits et de ses rentrées au jour, parfois, comme il arrivait alors, à

la sonnerie de l'_Angelus_. Le matin, la femme attendait. Enfin, à

onze heures, Monsieur faisait demander cérémonieusement s'il pouvait

se présenter. Reproches, emportements, attendrissements, il essuyait

tout avec un persiflage de sang-froid, l'aisance de la plus parfaite

compagnie. La femme au sortir de pareilles scènes se tournait-elle

vers ses grands parents? Elle était tout étonnée de les voir prendre

en pitié sa petitesse d'esprit, et traiter ses grands chagrins de

misères. Sur la figure, dans les paroles de sa mère, il lui semblait

lire qu'il y avait une sorte d'indécence à aimer son mari de cette

façon. Et au bout de ses larmes, elle trouvait le sourire d'un

beau-frère lui disant: «Eh bien! prenons les choses au pis: quand il

aurait une maîtresse, une passade, que cela signifie-t-il? Vous

aimera-t-il moins au fond?» A ce mot, c'étaient de grands cris, un

déchirement de jalousie. Le mari survenait alors et glissait en ami

ces paroles à sa femme: «Il faut vous dissiper. Voyez le monde,

entretenez des liaisons, enfin vivez comme toutes les femmes de votre

âge.» Et il ajoutait doucement: «C'est le seul moyen de me plaire, ma

bonne amie[61].»

[61] Mémoires et Correspondance de Mme d'Épinay, vol. 1.

II

LA SOCIÉTÉ--LES SALONS

La femme au dix-huitième siècle · 第 2 / 33 段