Lorsqu'on écarte les déclamations philosophiques et les trad

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée

et n'a pas été harmonisée.

Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont

marqués =ainsi=.

LA FEMME

AU

DIX-HUITIÈME SIÈCLE

BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER

A 3 FR. 50 LE VOLUME

OEUVRES DES GONCOURT

GONCOURT (EDMOND DE)

=La Fille Élisa= 1 vol.

=Les Frères Zemganno= 1 vol.

=La Faustin= 1 vol.

=Chérie= 1 vol.

=La Maison d'un artiste au XIXe siècle= 1 vol.

=Les Actrices du XVIIIe siècle: Madame Saint-Huberty= 1 vol.

GONCOURT (JULES DE)

=Lettres= précédées d'une préface de H. CEARD 1 vol.

GONCOURT (EDMOND ET JULES DE)

=En 18**= 1 vol.

=Germinie Lacerteux= 1 vol.

=Madame Gervaisais= 1 vol.

=Renée Mauperin= 1 vol.

=Manette Salomon= 1 vol.

=Charles Demailly= 1 vol.

=Sœur Philomène= 1 vol.

=Quelques Créatures de ce temps= 1 vol.

=Idées et Sensations= 1 vol.

=La Femme au XVIIIe siècle= 1 vol.

=Histoire de Marie-Antoinette= 1 vol.

=Portraits intimes du XVIIIe siècle= 1 vol.

=La Du Barry= 1 vol.

=Madame Pompadour= 1 vol.

=La Duchesse de Châteauroux et ses Sœurs= 1 vol.

=Les Actrices du XVIIIe siècle=: Sophie Arnould 1 vol.

=Théâtre=: Henriette Maréchal.--La Patrie en danger 1 vol.

=Gavarni.= L'Homme et l'OEuvre 1 vol.

=Histoire de la Société française pendant la Révolution= 1 vol.

=Histoire de la Société française pendant le Directoire= 1 vol.

=L'Art du XVIIIe siècle.= _Trois séries_; Watteau;

Chardin; Boucher; Latour; Greuze; Les Saint-Aubin;

Gravelot; Cochin; Eisen; Moreau-Debucourt; Fragonard;

Prud'hon 3 vol.

=Journal des Goncourt= 3 vol.

LA FEMME

AU

DIX-HUITIÈME SIÈCLE

PAR

EDMOND ET JULES DE GONCOURT

NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE

PARIS

G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS

11, RUE DE GRENELLE, 11

1890

Tous droits réservés.

A

PAUL DE SAINT-VICTOR

PRÉFACE

DE LA PREMIÈRE ÉDITION

Un siècle est tout près de nous. Ce siècle a engendré le nôtre. Il l'a

porté et l'a formé. Ses traditions circulent, ses idées vivent, ses

aspirations s'agitent, son génie lutte dans le monde contemporain.

Toutes nos origines et tous nos caractères sont en lui: l'âge moderne

est sorti de lui et date de lui. Il est une ère humaine, il est le

siècle français par excellence.

Ce siècle, chose étrange! a été jusqu'ici dédaigné par l'histoire. Les

historiens s'en sont écartés comme d'une étude compromettante pour la

considération et la dignité de leur œ uvre historique. Ils semblent

qu'ils aient craint d'être notés de légèreté en s'approchant de ce

siècle dont la légèreté n'est que la surface et le masque.

Négligé par l'histoire, le dix-huitième siècle est devenu la proie du

roman et du théâtre qui l'ont peint avec des couleurs de vaudeville,

et ont fini par en faire comme le siècle légendaire de l'Opéra

Comique.

C'est contre ces mépris de l'histoire, contre ces préjugés de la

fiction et de la convention, que nous entreprenons l'œuvre dont ce

volume est le commencement.

Nous voulons, s'il est possible, retrouver et dire la vérité sur ce

siècle inconnu ou méconnu, montrer ce qu'il a été réellement, pénétrer

de ses apparences jusqu'à ses secrets, de ses dehors jusqu'à ses

pensées, de sa sécheresse jusqu'à son cœur, de sa corruption jusqu'à

sa fécondité, de ses œuvres jusqu'à sa conscience. Nous voulons

exposer les mœurs de ce temps qui n'a eu d'autres lois que ses

mœurs. Nous voulons aller, au-dessous ou plutôt au-dessus des faits,

étudier dans toutes les choses de cette époque les raisons de cette

époque et les causes de l'humanité. Par l'analyse psychologique, par

l'observation de la vie individuelle et de la vie collective, par

l'appréciation des habitudes, des passions, des idées, des modes

morales aussi bien que des modes matérielles, nous voulons

reconstituer tout un monde disparu, de la base au sommet, du corps à

l'âme.

Nous avons recouru, pour cette reconstitution, à tous les documents du

temps, à tous ses témoignages, à ses moindres signes. Nous avons

interrogé le livre et la brochure, le manuscrit et la lettre. Nous

avons cherché le passé partout où le passé respire. Nous l'avons

évoqué dans ces monuments peints et gravés, dans ces mille figurations

qui rendent au regard et à la pensée la présence de ce qui n'est plus

que souvenir et poussière. Nous l'avons poursuivi dans le papier des

greffes, dans les échos des procès, dans les mémoires judiciaires,

véritables archives des passions humaines qui sont la confession du

foyer. Aux éléments usuels de l'histoire, nous avons ajouté tous les

documents nouveaux, et jusqu'ici ignorés, de l'histoire morale et

sociale.

Trois volumes, si nous vivons, suivront ce volume de _la Femme au

Dix-huitième siècle_. Ces trois volumes seront: _l'Homme_, _l'État_,

_Paris_; et notre œuvre ainsi complétée, nous aurons mené à fin une

histoire qui peut-être méritera quelque indulgence de l'avenir:

L'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.

EDMOND ET JULES DE GONCOURT.

Paris, février 1862.

LA FEMME

AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

I

LA NAISSANCE--LE COUVENT--LE MARIAGE

Quand au dix-huitième siècle la femme naît, elle n'est pas reçue dans

la vie par la joie d'une famille. Le foyer n'est pas en fête à sa

venue; sa naissance ne donne point au cœur des parents l'ivresse d'un

triomphe: elle est une bénédiction qu'ils acceptent comme une

déception. Ce n'est point l'enfant désiré par l'orgueil, appelé par

les espérances des pères et des mères dans cette société gouvernée par

des lois saliques; ce n'est point l'héritier prédestiné à toutes les

continuations et à toutes les survivances du nom, des charges, de la

fortune d'une maison: le nouveau-né n'est rien qu'une fille, et devant

ce berceau où il n'y a que l'avenir d'une femme, le père reste froid,

la mère souffre comme une Reine qui attendait un Dauphin.

Bientôt une nourrice emportait au loin la petite fille, que la mère

n'ira guère voir chez sa nourrice qu'au temps des tableaux de Greuze

et d'Aubry. Lorsque la petite fille sortait de nourrice et revenait à

la maison, elle était remise aux mains d'une gouvernante et logée avec

elle dans les appartements du comble. La gouvernante travaillait à

faire de l'enfant une petite personne, mais doucement, avec beaucoup

de flatterie et de gâterie: dans cette petite fille qu'elle ne

corrigeait guère, et à laquelle elle passait à peu près toutes ses

volontés, elle ménageait déjà une maîtresse qui, lors de son mariage,

devait lui assurer une petite fortune. Elle lui apprenait à lire et à

écrire. Elle promenait ses yeux sur les figures de la Bible de Sacy.

Elle lui montrait dans une jolie boîte d'optique la géographie en lui

faisant voir le monde, l'intérieur de Saint-Pierre, la fontaine de

Trévi, le dôme de Milan avec toutes ses petites figures, la nouvelle

église de Sainte-Geneviève, patronne de Paris, l'église Saint-Paul, le

nouveau palais Sans-Souci, l'Ermitage de l'Impératrice de Russie[1].

Elle lui mettait entre les mains quelque _Avis d'un père_ ou d'_une

mère à sa fille_, quelque _Traité du vrai mérite_. Elle lui

recommandait encore de se tenir droite, de faire la révérence à tout

le monde; et c'était à peu près tout ce que la gouvernante enseignait

à l'enfant.

[1] Conversations d'Émilie. _Paris_, 1784, vol. 2.

Les tableaux du dix-huitième siècle nous représenteront cette enfant,

la petite fille, ce commencement de la femme du temps, la tête chargée

d'un bourrelet tout empanaché de plumes ou couverte d'un petit bonnet

orné d'un ruban, fleuri d'une fleur sur le côté. Les petites filles

portent un de ces grands tabliers de tulle transparents, à bouquets

brodés, que traverse le bleu ou le rose d'une robe de soie. Elles ont

des hochets magnifiques, des grelots d'argent, d'or, en corail, en

cristaux à facettes; elles sont entourées de joujoux fastueux, de

poupées de bois aux joues furieusement fardées, souvent plus grandes

qu'elles et qu'elles ont peine à tenir dans leurs petits bras[2].

Parfois, au milieu d'un parc à la française, on les aperçoit se

traînant entre elles sur le sable d'une allée dans des petits chariots

roulants, modelés sur la rocaille des conques de Vénus qui passent à

travers les tableaux de Boucher[3]. Elles ne se font voir

qu'enrubannées, pomponnées, toutes chargées de dentelles d'argent, de

bouquets, de nœuds: leur toilette est la miniature du luxe et des

robes superbes de leurs mères. A peine leur laisse-t-on, le matin, ce

petit négligé appelé _habit de marmotte_ ou _de Savoyarde_, ce joli

_juste_ de taffetas brun avec un jupon court de même étoffe, garni de

deux ou trois rangs de rubans couleur de rose cousus à plat, et cette

jolie coiffure si simple faite d'un fichu de gaze noué sous le

menton[4]: charmante toilette où l'enfance est si à l'aise, où sa

fraîcheur est si bien accompagnée, où sa grâce a tant de liberté. Mais

ce n'est point ainsi que les petites filles plaisent aux parents: il

les leur faut habillées et gracieusées au goût de ce siècle qui, sitôt

qu'elles marchent, les enferme dans un _corps_ de baleine, dans une

robe d'apparat, et leur donne un maître à danser, un maître à marcher.

Et voici, dans une gravure de Canot, la petite personne en position,

qui arrondit les bras et pince du bout des doigts les deux côtés de sa

jupe bouffante, d'un air sérieux, d'un air de dame, tandis que le

maître répète: «Allez donc en mesure... Soutenez... Allez donc...

Tournez-la... Trop tard... Les bras morts... La tête droite... Tournez

donc, Mademoiselle... La tête un peu plus soutenue... Coulez le pas...

Plus de hardiesse dans le regard[5].»

[2] Émile, par J.-J. Rousseau. _Amsterdam_, 1762, vol. 1.--Au

mois de juillet 1722, le _Mercure de France_ annonce que la

duchesse d'Orléans vient de donner à l'Infante une poupée avec

garde-robe variée et une toilette _joujou_ montant à 22,000

livres.

[3] Voir les portraits d'enfants du musée de Versailles et la

gravure de Joulain, d'après Ch. Coypel: _O moments trop heureux

où règne l'innocence_.

[4] Mémoires de Mme de Genlis. _Paris_, 1825, vol. 1.

[5] Les Jeux de la petite Thalie, par de Moissy. _Paris_, Bailly,

1769. _Le Menuet et l'Allemande._

Faire jouer la dame à la petite fille, la première éducation du

dix-huitième siècle ne tend qu'à cela. Elle corrige dans l'enfant tout

ce qui est vivacité, mouvement naturel, enfance; elle réprime son

caractère comme elle contient son corps. Elle la pousse de tous ses

efforts en avant de son âge. Envoie-t-on la petite fille promener aux

Tuileries, on lui recommande, comme si son panier ne devait pas

empêcher ses enfantines folies, de ne pas sauter, de se promener d'un

air grave. Est-elle marraine, a-t-elle ce bonheur, une des grandes

ambitions de l'enfance du temps, le premier rôle qu'on lui fait jouer

dans la société, on la voit monter en voiture comme une femme, des

plumes dans les cheveux, le fil de perle au cou, le bouquet à l'épaule

gauche. La mène-t-on à un bal d'enfants: car il faut presque dès le

berceau habituer la femme au monde pour lequel elle vivra, au plaisir

qui sera sa vie: on lui place sur la tête un énorme coussin appelé

_toqué_, sur lequel s'échafaude à grand renfort d'épingles et de faux

cheveux un monstrueux _hérisson_, couronné d'un lourd chapeau; on lui

met un corps neuf, un lourd panier rempli de crin et cerclé de fer; on

la pare d'un habit tout couvert de guirlandes, et on la conduit au bal

en lui disant: «Prenez garde d'ôter votre rouge, de vous décoiffer, de

chiffonner votre habit, et divertissez-vous bien[6].»

[6] Théâtre à l'usage des jeunes personnes, par Mme de Genlis.

_Paris_, 1779, vol. 2. _La Colombe._

Ainsi se forment ces petites filles maniérées qui jugent d'une mode,

décident d'un habit, se mêlent de bon air; enfants jolis _à croquer_

et _tout au parfait_, ne pouvant souffrir une dame sans odeurs et sans

mouches[7].

[7] Le livre à la mode. En Europe. 100070059.

Des petits appartements où la gouvernante gardait la petite fille, la

petite fille ne descendait guère chez sa mère qu'un moment, le matin à

onze heures, quand entraient dans la chambre aux volets à demi fermés

les familiers et les chiens. «Comme vous êtes mise!--disait la mère à

sa fille qui lui souhaitait le bonjour.--Qu'avez-vous? Vous avez bien

mauvais visage aujourd'hui. Allez mettre du rouge: non, n'en mettez

pas, vous ne sortirez pas aujourd'hui.» Puis, se tournant vers une

visite qui arrivait: «Comme je l'aime, cette enfant! Viens, baise-moi,

ma petite. Mais tu es bien sale; vas te nettoyer les dents... Ne me

fais donc pas tes questions, à l'ordinaire; tu es réellement

insupportable.--Ah! Madame, quelle tendre mère! disait la personne en

visite.--Que voulez-vous! répondait la mère, je suis folle de cette

enfant[8]...»

[8] Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires (par le

prince de Ligne). _Dresde_, 1795-1811, vol. 20.

Point d'autre société, d'autre communion entre la mère et la petite

fille que cette entrevue banale et de convenance, commencée et finie

le plus souvent par un baiser de la petite fille embrassant sa mère

sous le menton pour ne pas déranger son rouge. L'on ne trouve point

trace, pendant de longues années, d'une éducation maternelle, de ce

premier enseignement où les baisers se mêlent aux leçons, où les

réponses rient aux demandes qui bégayent. L'âme des enfants ne croît

pas sur les genoux des mères. Les mères ignorent ces liens de caresse

qui renouent une seconde fois l'enfant à celle qui l'a porté, et font

grandir pour la vieillesse d'une mère l'amitié d'une fille. La

maternité d'alors ne connaît point les douceurs familières qui donnent

aux enfants une tendresse confiante. Elle garde une physionomie

sévère, dure, grondeuse, dont elle se montre jalouse; elle croit de

son rôle et de son devoir de conserver avec l'enfant la dignité d'une

sorte d'indifférence. Aussi la mère apparaît-elle à la petite fille

comme l'image d'un pouvoir presque redoutable, d'une autorité qu'elle

craint d'approcher. La timidité prend l'enfant; ses tendresses

effarouchées rentrent en elle-même, son cœur se ferme. La peur vient

où ne doit être que le respect. Et les symptômes de cette peur

apparaissent, à mesure que l'enfant avance en âge, si forts et si

marqués, que les parents finissent par s'en apercevoir, par en

souffrir, par s'en effrayer. Il arrive que la mère, le père lui-même,

étonnés et troublés de recueillir ce qu'ils ont semé, mandent à leur

fille de travailler à effacer le _tremblement_ qu'elle met dans son

amour filial. «Le tremblement», je trouve ce mot terrible sur

l'attitude des filles dans une lettre d'un père à sa fille[9].

[9] Lettres inédites de d'Aguesseau publiées par Rives. _Paris_,

1823, vol. 1.

La petite fille avait à peu près appris le peu que lui avait montré sa

gouvernante. Elle savait bien lire et le catéchisme. Elle avait reçu

les leçons du maître à danser. Un maître à chanter lui avait enseigné

quelques rondeaux. Dès sept ans on lui avait mis les mains sur le

clavecin[10]. L'éducation de la maison était finie: la petite fille

était envoyée au couvent.

[10] L'ami des femmes. 1758.--Essai sur l'éducation des

demoiselles par Mlle de *. _Paris_, 1769.

Le couvent,--il ne faut point s'arrêter à ce mot, ni à l'idée de ce

mot, si l'on veut avoir, de ce que le couvent était réellement au

dix-huitième siècle, la notion juste et le sentiment historique.

Essayons donc, au moment où la jeune fille franchit sa porte, de

peindre cette école et cette patrie de la jeunesse de la femme du

temps. Retrouvons-en, s'il se peut, le caractère, les habitudes,

l'atmosphère, cet air de cloître traversé à tout moment par le vent du

monde, le souffle des choses du temps. Cherchons-en l'âme, comme on

cherche le génie d'un lieu, dans ces murs sévères où l'on ouvre des

fenêtres, où l'on pose des balcons, où l'on construit des cheminées,

où l'on fait des plafonds pour cacher les grosses poutres, où l'on

place des corniches, des chambranles, des portes à deux battants, des

lambris bronzés[11]; où la sculpture, la dorure et la serrurerie la

plus fine jettent sur le passé le luxe et le goût du siècle: image du

couvent même, de ces retraites religieuses auxquelles l'abbaye de

Chelles semble avoir laissé l'héritage de plaisirs, de musique, de

modes et d'arts futiles, de mondanités bruyantes et charmantes dont

l'abbesse avait rempli son couvent[12].

[11] Mémoire pour messire de Courcelles de Cottebonne contre les

supérieurs et prêtres de l'Oratoire de la maison et séminaire de

Saint-Magloire.

[12] Mémoires du maréchal duc de Richelieu. _Paris_, 1793, vol.

II.

Le couvent alors est d'un grand usage. Il répond à toutes sortes de

besoins sociaux. Il garantit les convenances en beaucoup de cas. Il

n'est pas seulement la maison du salut: il a mille utilités d'un ordre

plus humain. Il est, dans un grand nombre de situations l'hôtel garni

et l'asile décent de la femme. La veuve qui veut acquitter les dettes

de son mari s'y retire, comme la duchesse de Choiseul[13]; la mère qui

veut refaire la fortune de ses enfants y vient économiser, comme la

marquise de Créqui[14]. Le couvent est refuge et lieu de dépôt. Il

tient cloîtrée la petite Émilie que la jalousie de Fimarcon enlève de

l'Opéra[15]; il tient renfermées les maîtresses des princes qui vont

se marier[16]. Les femmes séparées de leurs maris viennent y vivre. Le

couvent reçoit les femmes qui veulent, comme Mme du Deffand et Mme

Doublet, un grand appartement, du bon marché et du calme. Il a encore

des logements pour des retraites, pour des séjours de dévotion, où

s'établissent, à certaines époques de l'année, des grandes dames, des

princesses élevées dans la maison; retour d'habitude et de

recueillement aux lieux, aux souvenirs, au Dieu de leur jeunesse, qui

inspireront à Laclos la belle scène de Mme de Tourvel mourant dans

cette chambre qui fut la chambre de son enfance.

[13] Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République

des lettres. _Londres_, 1781, vol. 29.

[14] Lettres de madame de Créqui. Préface par M. Sainte-Beuve.

_Paris_, 1856.

[15] Mémoires du maréchal de Richelieu, vol. II.

[16] Correspondance secrète, politique et littéraire. _Londres_,

1787, vol. 18.

Tout ce monde, toute cette vie du monde, envahissant le couvent,

avaient apporté bien du changement à l'austérité de ses mœurs. La

parole inscrite au fronton des Nouvelles Catholiques, _Vincit mundum

fides nostra_, n'était plus guère qu'une lettre morte: le monde avait

pris pied dans le cloître. Il est vrai que toutes ces locataires, qui

étaient comme un abrégé de la société et de ses aventures, habitaient

d'ordinaire des corps de bâtiment séparés du couvent. Mais de leur

logis au couvent même il y avait trop peu de distance pour qu'il n'y

eût point d'écho et de communication. Les sœurs converses, chargées

des travaux à l'intérieur et à l'extérieur de la maison apportaient

les choses du dehors au couvent pénétré par les bruits du siècle et

les entendant jusque dans cette voix de Sophie Arnould chantant aux

ténèbres de Panthémont. Les sorties fréquentes des pensionnaires

ramenaient comme des lueurs et des éclairs de la société. Le monde

entrait encore au couvent par ces jeunes pensionnaires mariées à douze

ou treize ans, et qu'on y remettait pour les y retenir jusqu'à l'âge

de la nubilité[17]. Le parloir même, où le poëte Fuzelier était admis

à réciter ses vers[18], avait perdu de sa difficulté d'abord; il

n'était plus rigoureusement, religieusement fermé: les nouvelles de la

cour et de la ville y trouvaient accès. Ce qui se faisait à

Versailles, ce qui se passait à Paris y avaient un contre-coup. Tout

y frappait, tout s'y glissait. La clôture n'arrêtait rien des pensées

du monde, ni les ambitions, ni les insomnies, ni les rêves, ni les

fièvres d'avenir; il en empêchait à peine l'expérience: qu'on se

rappelle ces projets de Mlle de Nesle, devenue Mme de Vintimille, ce

plan médité, dessiné, résolu, d'enlever le Roi à Mme de Mailly, toute

cette grande intrigue imaginée, raisonnée, calculée par une petite

fille dans une cour de couvent d'où elle jugeait la cour, pesait Louis

XV, montrait Versailles à sa fortune[19]! Quelle preuve encore du peu

d'isolement moral et spirituel de cette vie cloîtrée? Une preuve bien

singulière: un livre, les _Confidences d'une jolie femme_, qu'une

jeune fille pourra écrire au sortir de Panthémont. Prise en amitié par

cette Mlle de Rohan qui fut plus tard la belle comtesse de Brionne,

Mlle d'Albert puisera dans les nouvelles apportées à la jeune Rohan,

dans les confidences de sa protectrice, dans tout ce qu'elle entendra

autour d'elle au couvent, une connaissance si vraie, si particulière

des mœurs de la société, de Versailles et de Paris, que son livre

aura l'air d'avoir été décrit d'après nature; et les gens qu'elle aura

peints ne se trouveront-ils point assez ressemblants pour la faire

enfermer quelques mois à la Bastille[20]?

[17] Correspondance secrète, vol. 9.--Journal historique et

anecdotique du règne de Louis XV, par Barbier. _Paris_, 1819,

vol. III.--Les _Bijoux indiscrets_ disent que l'usage est de

marier des enfants à qui l'on devrait donner des poupées. Cela

est vrai d'une foule de mariages, et nous retrouvons au couvent

la fille aînée de Mme de Genlis mariée à douze ans avec M. de la

Wœstine, et la marquise de Mirabeau veuve du marquis de

Sauvebœuf à l'âge de treize ans.

[18] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 1.

[19] Les Maîtresses de Louis XV par Edmond et Jules de Goncourt.

[20] Correspondance littéraire, philosophique et critique de

Grimm, _Paris_, 1829, vol. 8.

N'y a-t-il point pourtant tout au fond des couvents une lamentation

sourde de cœurs brisés, un gémissement d'âmes prisonnières, la

torture et le désespoir des «vœux forcés»? Les romans ont appelé la

pitié sur ces jeunes filles sacrifiées par une famille à la fortune de

leurs frères, entourées, circonvenues, assiégées par les sœurs dès

l'âge de quatorze ans, et contraintes d'entrer en religion à

l'accomplissement de leurs seize ans. Mais les romans ne sont pas

l'histoire, et il faut essayer de mettre la vérité où l'on a mis la

passion. Sans doute la constitution de l'ancienne société, pareille à

la loi de nature, uniquement intéressée à la conservation de la

famille, à la continuation de la race, peu soucieuse de l'individu,

autorisait de grands abus et de grandes injustices contre les droits,

contre la personne même de la femme. Il y eut, on ne peut le nier, des

cas d'oppression et des exemples de sacrifice. Des jeunes filles nées

pour une autre vie que la vie de couvent, appelées hors du cloître par

l'élan de tous leurs goûts et de toute leur âme, des jeunes filles

dont le cœur aurait voulu battre dans le cœur d'un mari, dans le

cœur d'un enfant, refoulées, rejetées au cloître par une famille sans

pitié, par une mère sans entrailles, vécurent, pleurant dans une

cellule sur leur rêve évanoui. Mais ces vœux forcés sont

singulièrement exceptionnels: ils sont en contradiction avec les

habitudes générales, la conscience et les mœurs du dix-huitième

siècle. Ne voyons-nous pas dans les Mémoires du temps des jeunes

filles résister très-nettement à l'ordre formel de leurs parents qui

veulent imposer le voile, et triompher de leur volonté? D'ailleurs la

dureté de la paternité et de la maternité, dureté d'habitude et de

rôle plutôt que de fond et d'âme, diminue à chaque jour du siècle. Et

quand la Harpe lit dans tous les salons de Paris sa _Mélanie_,

inspirée, disent ses amis, par le suicide d'une pensionnaire de

l'Assomption[21], la religieuse par force n'est plus qu'un personnage

de théâtre; les vœux forcés ne sont plus qu'un thème dramatique.

[21] Correspondance de Grimm, vol. 6.

Lorsqu'on écarte les déclamations philosophiques et les traditions

romanesques, le couvent apparaît bien plutôt comme un asile que comme

une prison. Il est avant tout le refuge de toutes les existences

brisées, le refuge presque obligé des femmes maltraitées par la petite

vérole, une maladie à peu près oubliée aujourd'hui, mais qui

défigurait alors le quart des femmes. La société par tous ses

conseils, la famille par toutes ses exhortations, poussait vers

l'ombre d'un couvent la jeune personne à laquelle arrivait ce malheur.

La mère même, par dévouement, consentait à se détacher de cette

malheureuse enfant que la laideur retranchait de la société et qui

finissait par baisser la tête sans révolte sous l'impitoyable principe

du temps: «Une femme laide est un être qui n'a point de rang dans la

nature, ni de place dans le monde[22].» Deux cent mille _laiderons_,

comme dit le prince de Ligne, mettaient ainsi leur amour-propre à

couvert, et consolaient leur orgueil avec les ambitions de la vie de

couvent, avec les honneurs et les prérogatives d'une abbaye.

[22] Les jeux de la petite Thalie, par de Moissy, _La petite

vérole._

Il est d'autres vœux plus propres au siècle et que l'on y rencontre

plus souvent, engagements légers, presque de mode, et qui semblent

seulement mettre dans la toilette d'une femme les couleurs de la vie

religieuse. Un certain nombre de jeunes personnes de la noblesse se

rattachaient à des ordres qui, sans exiger d'elles la prononciation

d'aucuns vœux solennels ou simples, leur permettaient de vivre dans

le monde et d'en porter l'habit, leur donnaient quelquefois un titre,

toujours quelque attribut honorifique. C'étaient les chanoinesses,

dont le chapitre le plus fameux, celui de Remiremont en Alsace, avait

pour destination de recevoir le sang le plus pur des maisons

souveraines, les noms les plus illustres du monde chrétien. Dans cette

association des chanoinesses, divisées en _dames nièces_ et en _dames

tantes_, qui avaient prononcé leurs vœux et qui étaient forcées de

résider au chapitre deux ans sur trois, la jeune personne, une fois

admise, gagnait des relations, des protections, des amitiés, un

patronage; et comme l'usage de chaque tante était de s'apprébender ou

de _s'anniécer_ une _nièce_, chaque nièce pouvait espérer l'héritage

des meubles d'une tante, de ses bijoux, de sa petite maison, de sa

prébende[23]. Mme de Genlis nous a raconté sa réception au chapitre

noble d'Alix de Lyon, lorsqu'elle était toute enfant. Elle se peint

en habit blanc, au milieu de toutes les chanoinesses, habillées à la

façon du monde, avec des robes de soie noire sur des paniers, et de

grandes manches d'hermine. Son _Credo_ récité aux pieds du prêtre, le

prêtre lui coupe une mèche de cheveux, et lui attache un petit morceau

d'étoffe blanc et noir, long comme le doigt, et qu'on appelait un

_mari_. Puis il lui passe au cou et à la taille une croix émaillée

pendue à un cordon rouge et une ceinture faite d'un large ruban noir

moiré. Et la voilà ainsi parée, toute fière, gonflée dans sa vanité de

petite fille de sept ans quand on l'appelle du titre des chanoinesses:

_Madame_ ou _Comtesse_[24].

[23] Mémoires secrets de la République des lettres, vol. 23.

[24] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 1.

On le voit: il faut qu'à chaque pas l'historien dégage des préjugés,

redemande aux faits, restitue à l'histoire l'aspect véritable, le

caractère, la destination, les habitudes, les mœurs des communautés

religieuses. Le roman a tout dénaturé, tout travesti: après avoir

peuplé par des vœux forcés le couvent du dix-huitième siècle, ce

couvent dont les transfuges sont accueillies et gardées par

l'archevêque de Paris lui-même, le roman le remplit de scandales. Ce

ne sont qu'histoires, ce ne sont qu'estampes où l'on voit une chaise

de poste en arrêt la nuit au pied d'un jardin de couvent, ou bien une

pensionnaire descendant une échelle au bas de laquelle l'attend

l'amant, tandis que la femme de chambre est encore là-haut, à cheval

sur la crête du mur. Intrigues filées au parloir, amoureux déguisés

en commissionnaires, remises de lettres en cachette, corruptions de

sœurs converses qui ouvrent la grille, enlèvements de jeunes filles

au milieu d'une prise d'habit à travers une foule tenue en respect par

des pistolets,--ce sont les coups de théâtre ordinaires, les scènes

qui se pressent dans ces pages à la Casanova. Il semble voir mise en

action la morale de Bussy disant «qu'il fallait toujours enlever;

qu'on avait d'abord la fille, puis l'amitié des parents, et qu'après

leur mort on avait encore leurs biens.»

Rien de plus faux, rien de plus contraire à la réalité des choses que

ce point de vue: on compte au dix-huitième siècle les scandales des

pensionnaires de couvent, et la liste n'a que quelques noms. Dans ce

temps, où la femme mariée a si peu de défense, la faute d'une jeune

fille, et surtout d'une jeune fille bien née, est d'une rareté

extraordinaire: elle n'est pas dans les mœurs; Rousseau en fait la

remarque, et il n'est pas seul à la faire. Puis l'enlèvement n'était

pas un jeu: loin de là; et ses conséquences avaient de quoi faire

pâlir et faiblir les plus amoureux, les plus fous, les plus braves.

N'était-ce pas un épouvantail pour les _agréables_ les plus décidés

que le terrible exemple de M. de la Roche-Courbon, condamné à avoir la

tête tranchée après avoir enlevé en 1737 Mlle de Moras du couvent de

Notre-Dame de la Consolation? Sa mère mourait de chagrin, et lui-même

en fuite, chassé de Sardaigne où il s'était réfugié près de son

parent, M. de Sennecterre, ambassadeur de France, finissait

misérablement[25].

[25] Le curé qui avait donné la bénédiction nuptiale, et qui un

moment avait craint les galères, était condamné à l'amende

honorable et au bannissement; la fille de chambre qui avait

accompagné Mlle de Moras était condamnée au fouet, à la fleur de

lys, à neuf ans de bannissement. (Barbier, vol. 2.)

Le grand couvent du dix-huitième siècle, après le couvent de

Fontevrault[26], la maison d'éducation ordinaire des Filles de France,

est le couvent de Panthémont, le couvent princier de la rue de

Grenelle où s'élèvent les princesses, où la plus haute noblesse met

ses filles, espérant pour elles, de la camaraderie, de l'amitié

commencée au couvent avec une altesse, quelque faveur, quelque grâce,

quelque place de dame auprès de la princesse future. C'est ainsi que

Mme de Barbantane plaçait sa fille auprès de Mme la duchesse de

Bourbon pour qu'au sortir du couvent elle devînt dame d'honneur de la

duchesse[27]. Après ce couvent, qui est le monde, la cour elle-même en

raccourci, et où la jeune fille, avec sa gouvernante et sa femme de

chambre, mène une vie et reçoit une éducation particulières, vient un

autre couvent affectionné par la noblesse, et peuplé de pensionnaires

à grand nom: le couvent de la Présentation[28]. Autour et au-dessous

de ces deux grandes maisons se rangent toutes les autres maisons

religieuses recevant des pensionnaires, abbayes, communautés,

couvents, répandus dans tout Paris, et dont chacun semble avoir sa

spécialité et sa clientèle, l'habitude de recevoir les filles d'un

quartier de la capitale ou d'un ordre de l'État[29]. Prenons l'exemple

des dames de Sainte-Marie de la rue Saint-Jacques: la haute

magistrature et la grande finance semblent avoir fait choix pour leurs

enfants de cette maison, moins relevée que Panthémont ou la

Présentation, mais tenue pourtant par le public en grande

considération et renommée pour la supériorité de ses études[30].

[26] A propos de l'éducation de Mesdames de France à Fontevrault,

il y a une jolie anecdote qui peint, dans ce couvent, la

toute-puissance de leurs caprices. Le maître de danse faisait

répéter à Mme Adélaïde un ballet qu'on nommait _ballet couleur de

rose_; la jeune princesse voulait qu'il s'appelât le _menuet

bleu_ et ne voulait prendre sa leçon qu'à cette condition. Le

maître disait rose, la princesse en frappant du pied répétait

bleu: l'affaire devenait grave; on assembla la communauté, qui

d'un commun accord décida que le menuet serait débaptisé et que

le menuet s'appellerait le menuet bleu. (Madame Campan, vol. 1.)

[27] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 2.

[28] Lettres de la marquise du Deffand. _Paris_, 1812, vol. 1.

[29] Dans l'_État de la ville de Paris_, en 1757, nous trouvons

le prix des pensions dans les couvents de Paris; elles vont de

400 à 600 livres, mais il y avait la femme de chambre à payer,

qui était de trois cents livres, outre le trousseau, le lit et la

commode dans quelques couvents; l'éclairage et le chauffage

n'étalent pas compris, et dans tous, le blanchissage du linge fin

était à la charge des parents. Tous avaient la pension ordinaire

et extraordinaire; à Panthémont, le plus cher de tous, la pension

ordinaire était de 600 livres, la pension extraordinaire de 800

livres. A la fin du siècle, Thierry dit que la pension ordinaire

était de 800 livres, et de 1,000 livres pour les pensionnaires

admises à la table de madame l'abbesse.

[30] Lettres inédites de d'Aguesseau. _Paris_, 1823, vol. 2.

Discipline, formes d'éducation, régime intérieur, toute la règle de

ces couvents n'est qu'une imitation, parfois un relâchement de la

règle de Saint-Cyr. Partout se retrouve l'inspiration, l'esprit de

cette maison modèle, la trace de ses divisions en quatre classes

distinguées, selon les âges, par des rubans bleus, jaunes, verts et

rouges. Partout c'est une éducation flottant entre la mondanité et le

renoncement, entre la retraite et les talents du siècle, une éducation

qui va de Dieu à un maître d'agrément, de la méditation à une leçon de

révérence; et ne la dirait-on pas figurée par ce costume des

pensionnaires montrant à moitié une religieuse, à moitié une femme? La

jupe et le manteau sont d'étamine brune du Mans, mais la robe a un

corps de baleine; sur la tête, c'est une toile blanche, mais cette

toile a de la dentelle. Il est bien commandé à la coiffure d'avoir un

air de simplicité et de modestie: mais il n'est pas défendu de

l'arranger à la mode du temps[31].

[31] Dictionnaire historique de la ville de Paris et de ses

environs par Hurtaut et Magny. _Paris_, 1779, vol. 2.

Douces et heureuses éducations, que ces éducations de couvent, sans

cesse égayées, affranchies de jour en jour des sévérités et des

tristesses du cloître, tournées peu à peu presque uniquement vers le

monde et vers tout ce qui forme les grâces et les charmes de la femme

pour la société! On voit souvent, dans le dix-huitième siècle, des

femmes se retourner vers ce commencement de leur vie, comme vers un

souvenir où l'on respire un bonheur d'enfance. La continuation des

études commencées à la maison, la venue des maîtres, les leçons de

danse, de chant, de musique, c'était l'occupation et le travail de ces

journées de couvent, dont tant de fêtes interrompaient la monotonie,

dont tant d'espiègleries abrégeaient la longueur. L'on brodait, l'on

tricotait même; ou bien l'on jouait à quelque ouvrage de ménage, l'on

mettait les mains à une friandise, l'on s'amusait à faire quelque

gâteau de couvent pareil à ces pains de citron que les enfants

envoyaient de certains jours à leurs parents[32]. De temps en temps

arrivaient de belles récompenses, comme la permission d'aller à la

messe de minuit, accordée aux petites filles bien sages, et leur

donnant rang parmi les grandes. Et s'il fallait punir, les sœurs

inventaient quelqu'une de ces grandes punitions avec lesquelles elles

ôtaient si bien à Mlle de Raffeteau, lorsqu'elle tombait en faute,

l'envie d'y retomber. Il s'agissait d'une paralytique que la mère de

cette jeune personne avait recueillie, et dont elle avait à sa mort

laissé le soin à sa fille; cette pauvre femme était amenée une fois

par semaine, en chaise à porteur, au parloir extérieur, et la jeune

fille se faisait une joie de la peigner, de la laver, de lui couper

les ongles. Les jours où l'on était mécontent de Mlle de Raffeteau au

couvent, on ne lui permettait pas le plaisir de cet acte de

charité[33]: on mettait son cœur en pénitence.

[32] Lettres inédites de d'Aguesseau. _Paris_, 1823, vol. 2.

[33] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 2.

Cette éducation des filles dans les couvents a été, au dix-huitième

siècle même, l'objet de bien des attaques. Qu'était-elle pourtant en

deux mots? L'éducation même ainsi résumée par le bon sens d'une femme

du temps: «De l'instruction religieuse, des talents analogues à l'état

de femme qui doit être dans le monde, y tenir un état, fût-ce même un

ménage[34];» tels sont les moyens indiqués par Mme de Créqui pour bien

élever une fille, et c'est la justification même de l'éducation du

couvent de cette école d'où sortiront tant de femmes dont le siècle

dira «qu'elles savaient tout sans avoir rien appris».

[34] Lettres inédites de la marquise de Créqui à Sénac de

Meilhan, publiées par Édouard Fournier. Potier, 1856.

Le vice de ces éducations conventuelles n'était point dans les leçons

du couvent. Il n'était point, comme on l'a tant de fois répété, dans

l'insuffisance de l'instruction ou dans l'inaptitude des sœurs à

former la femme aux devoirs sociaux. Il était dans la séparation de la

fille et de la mère, dans cette retraite loin du monde où les bruits

du monde apportaient leurs tentations. La jeune fille, enlevée toute

jeune à cette vie brillante de la maison paternelle aperçue comme dans

un rêve d'enfance, emportait au couvent l'image de ce salon, de ces

fêtes dont l'éclat lui revenait dans un songe. Du calme et du silence

qui l'entouraient, elle s'échappait, elle s'élançait vers ses

souvenirs et ses désirs. Son imagination travaillait et prenait feu

sur tout ce qu'elle saisissait du dehors, sur tout ce qu'elle

devinait. Les choses entrevues dans une sortie, les plaisirs, les

hommages des hommes aux femmes, passaient et repassaient dans sa tête,

grandissaient dans sa pensée, irritaient ses impatiences, agitaient

ses nuits. Élevée dans la maison de ses parents, la facilité de ces

plaisirs, la vue journalière et l'habitude du monde, eussent bien vite

apaisé ces curiosités et ces ardeurs que parmi les jeunes femmes du

dix-huitième siècle celles-là faisaient éclater le plus follement qui

sortaient du couvent[35].

[35] Les Parisiennes. _Neufchâtel_, 1787, vol. II. (_Les

Nouvelles Mariées_)

* * * * *

Généralement le mariage de la jeune fille se faisait presque

immédiatement au sortir du couvent, avec un mari accepté et agréé par

la famille. Car le mariage était avant tout une affaire de famille, un

arrangement au gré des parents, que décidaient des considérations de

position et d'argent, des convenances de rang et de fortune. Le choix

était fait d'avance pour la jeune personne, qui n'était pas consultée,

qui apprenait seulement qu'on allait la marier très-prochainement par

l'occupation où toute la maison était d'elle, par le mouvement des

marchandes, des tailleurs, par l'encombrement des pièces d'étoffe, des

fleurs, des dentelles apportées, par le travail des couturières à son

trousseau. De la cour qui lui était faite, de l'amabilité que

dépensait un jeune mari pour sa fiancée, nous avons, dans les

comédies, le ton léger, l'impertinence cavalière et pressée d'en

finir. «Ah! remerciez-moi,--dit-il,--vous êtes charmante, et je n'en

dis presque rien... La parure la mieux entendue... Vous avez là de la

dentelle d'un goût qui, ce me semble... Passez-moi l'éloge de la

dentelle... Quand nous marie-t-on[36]?» Et encore Mercier accuse-t-il

d'une grosse illusion ou plutôt d'un impudent mensonge historique les

auteurs comiques du temps pour montrer sur le théâtre une cour, si peu

filée qu'elle soit, faite par l'homme à la jeune fille qu'il doit

épouser, quand chacun sait que les filles de la noblesse et même

celles de la haute bourgeoisie restent au couvent jusqu'au mariage et

n'en sortent que pour épouser[37]. Au reste, sur le train expéditif

des unions du temps, sur leur mode d'arrangement et de conclusion

entre les grands parents, sur le peu de part qu'y avaient les goûts ou

les répugnances de la jeune fille, il existe un curieux document,

parlant comme une scène, vif comme un tableau, et qui va nous donner

une idée complète de la façon dont le mari était présenté à sa future

femme, et du temps qu'on laissait à celle-ci pour le connaître,

l'aimer et se faire aimer: c'est le récit du mariage de Mme

d'Houdetot.

[36] Théâtre de Marivaux. _Le Petit-Maître corrigé._

[37] Lire dans les _Tableaux des Mœurs du temps_, par de la

Popelinière, le récit d'une entrevue au parloir d'un couvent d'un

homme présenté avec une jeune fille qui doit devenir sa femme

sous huit jours. La mère dit à sa fille: «Tout est convenu entre

lui et moi; il n'y a plus qu'à signer les articles, qu'à vous

fiancer ensuite et vous mener à l'église. Je ne compte pas vous

laisser plus de cinq à six jours dans ce couvent; pendant ce

temps-là que je vous donne encore, il faut que vous trouviez bon

que le comte de... vienne tous les jours dans ce parloir passer

une heure avec vous afin que vous vous connaissiés.»

M. de Rinville est venu proposer à M. de Bellegarde un mari pour sa

fille Mimi, dans la personne d'un de ses arrière-cousins que l'on dit

être un très-bon sujet. Comme M. de Bellegarde est un excellent père

et qu'il veut avant tout que le jeune homme «plaise à sa

fille»,--c'était une phrase qui se disait,--on prend jour; et Mimi

ayant été bien prévenue, parce qu'elle a l'habitude de ne jamais faire

attention à personne, l'on va dîner chez Mme de Rinville, où l'on

trouve tous les Rinville et tous les d'Houdetot du monde. Tout d'abord

la marquise d'Houdetot embrasse toute la famille Bellegarde. On se met

à table, Mimi est à côté du jeune d'Houdetot, M. de Rinville et la

marquise d'Houdetot s'emparent de M. de Bellegarde; et au dessert on

cause tout haut mariage. Le café pris, les domestiques sortis:

«Tenez!--dit bravement le vieux M. de Rinville,--nous sommes ici en

famille, ne traitons pas cela avec tant de mystère. Il ne s'agit que

d'un oui ou d'un non. Mon fils vous convient-il? Oui ou non; et à

votre fille oui ou non de même, voilà l'_item_. Notre jeune comte est

déjà amoureux; votre fille n'a qu'à voir s'il ne lui déplaît pas,

qu'elle le dise... Prononcez, ma filleule.» Là-dessus, Mimi rougit. Et

Mme d'Esclavelles cherchant à arrêter les choses, demandant qu'on

laisse le temps de respirer: «Oui, reprend M. de Rinville, il vaut

mieux traiter d'abord les articles; et les jeunes gens pendant ce

temps causeront ensemble.--C'est bien dit, c'est bien dit.» L'on

passe, sur ce mot, dans un coin du salon. Et voilà M. de Rinville

annonçant que le marquis d'Houdetot donne à son fils 18,000 livres de

rentes en Normandie, et la compagnie de cavalerie qu'il lui a achetée

l'année d'avant; voilà la marquise d'Houdetot qui donne «ses diamants

qui sont beaux et tant qu'il y en aura». M. de Bellegarde riposte en

promettant 300,000 livres pour dot, et sa part de succession. Et l'on

se lève en disant: «Nous voilà tous d'accord. Signons le contrat ce

soir. Nous ferons publier les bans dimanche; nous aurons dispense des

autres, et nous ferons la noce lundi.» Chose dite, chose faite. En

passant, l'on disait au notaire le projet de contrat, on allait faire

part du mariage à toute la famille, et l'on retombait chez M. de

Bellegarde, où le soir même, au milieu du froid et de la gêne de ces

deux familles entièrement inconnues l'une à l'autre, l'on signait les

_articles_. Pendant la lecture, la marquise d'Houdetot remettait à

Mlle de Bellegarde comme présent de noces deux écrins de diamants dont

la valeur restait en blanc dans le contrat, faute d'avoir eu le temps

d'en faire l'estimation. Tout le monde signait; on se mettait à table,

et le jour de la noce était fixé au lundi suivant[38].

[38] Mémoires et Correspondance de Mme d'Épinay. _Paris_, 1818,

vol. I.

A cette union improvisée qui nous représente si nettement le mariage

du dix-huitième siècle, Mlle de Bellegarde n'opposait pas plus de

résistance que les autres jeunes filles du temps. Elle s'y laissait

aller, elle s'y prêtait complaisamment comme elles. La grande

jeunesse, l'enfance presque, l'âge sans forces et sans volonté où l'on

mariait les jeunes filles, l'affection sévère, la tendresse sans

épanchement, sans familiarité, qu'elles trouvaient auprès de leurs

mères, la crainte de rentrer au couvent, les pliaient à la docilité,

les décidaient à un consentement de premier mouvement et qu'enlevait

la présentation. D'ailleurs c'était le mariage, et non le mari, qui

leur souriait, qui les séduisait, qui faisait leur désir et leur rêve.

Elles acceptaient l'homme pour l'état qu'il allait leur donner, pour

la vie qu'il devait leur ouvrir, pour le luxe et les coquetteries

qu'il devait leur permettre. Et cette même Mme d'Houdetot l'avouera un

jour, un jour qu'elle sera un peu grise du vin bu par son voisin de

table Diderot; elle laissera échapper la pensée de la jeune fille et

son secret dans cette confession naïve: «Je me mariai pour aller dans

le monde, et voir le bal, la promenade, l'opéra et la comédie[39]...»

Une autre femme, Mme de Puisieux, répétera cette confession de Mme

d'Houdetot en convenant que devant la tentation d'une berline bien

dorée, d'une belle livrée, de beaux diamants, de jolis chevaux, elle

aurait épousé l'homme le moins aimable pour avoir la berline, les

diamants, mettre du rouge et des mules[40].

[39] Mémoires, correspondance et ouvrages inédits de Diderot.

_Paris_, 1841, vol. 1.

[40] Conseils à une amie, par madame de P... _Paris_, 1749.

A l'église retentissait une ou deux fois: «_Il y a promesse de mariage

entre Haut et Puissant Seigneur... et Haute et Puissante Demoiselle...

fille mineure, de cette paroisse[41]...._» tandis que la gravure du

temps, appelée à encadrer d'un peu de poésie tous les actes de la

vie, jetait en marge des lettres de faire part ses allégories

mythologiques[42].

[41] Mémoires de la République des lettres, vol. 26.

[42] La Bibliothèque nationale (Cabinet des estampes) a conservé

les deux premiers billets imprimés envoyés à Paris en 1734 pour

annoncer une célébration de mariage. Ce sont les billets de Mme

de Pons, et de la marquise de Castellane. Jusque-là, dit

Maurepas, on donnait avis aux parents par une visite ou par un

billet manuscrit.

Je possède plusieurs lettres de _faire part_ illustrées du

dix-huitième siècle.

Le billet de faire part d'un mariage en même temps que

l'invitation à la bénédiction nuptiale est encore, en 1760, écrit

à la main. Il est entouré d'un encadrement de palmiers avec, en

haut, un autel, où l'Hymen allume les cierges de l'époux et de

l'épouse en tuniques; en bas, des Amours enchaînent le Temps avec

des guirlandes de roses.

Quelquefois, il y a lettre de faire part du mariage et lettre

d'invitation à la bénédiction nuptiale. Toutes deux sont

imprimées.

La lettre de faire part est ornée en tête d'une vignette où deux

fiancés, dans le goût des petites figures des Idylles de Berquin,

se pressent au pied d'un autel où l'Amour tient une couronne.

Voici le texte de la lettre de faire part:

_M._

_M._

_l'honneur de vous faire part du Mariage de M.

avec_

L'invitation à la bénédiction nuptiale--sortant de chez le sieur

Croisey, rue Saint-André-des-Arts, qui tient divers billets

d'invitation et de visite,--est entourée d'un très-joli cadre

rocaille, au haut duquel à une guirlande est attaché un médaillon

où des colombes se becquètent. L'invitation porte:

_M._

_Vous êtes prié de la part de_

_M._

_M._

_faire l'honneur d'assister à la Bénédiction nuptiale de M.

avec M._

_qui leur sera donnée ce 176 , à heures du matin

en l'Église paroissiale._

Un billet de la fin du siècle, sortant de chez Demaisons, peintre,

rue Galande, et où se voit en tête un enfant nu, un hochet à la

main dans une corbeille de fleurs, annonce ainsi la naissance de

l'enfant:

_M._

_J'ay l'honneur de vous faire part de l'heureux accouchement de mon

épouse._

_Le la Mère et l'Enfant se portent bien._

_J'ay l'honneur d'être_

La femme au dix-huitième siècle · 第 1 / 33 段