XVI

Il y a une chanson populaire que Jacques se souvenait d'avoir jadis

entendue aux fêtes de village, et qui dit:

L'amour, l'amour est comme une montagne;

On y monte en chantant, on pleure en descendant.

Depuis le départ de sa mère et de Thérèse, le peintre vérifiait à ses

dépens l'exactitude de ce vieux refrain.

Peu de jours après cet événement, il avait reçu une courte lettre, datée

du Prieuré, par laquelle sa femme lui annonçait qu'elle s'était retirée

à Rochetaillée et qu'elle comptait y vivre désormais. Elle ajoutait

qu'elle avait cru devoir informer Mme Moret de sa résolution, et que

celle-ci l'approuvait entièrement. En effet, le même courrier apportait

au peintre une lettre de la petite mère. La pauvre femme était

consternée. Dans son désarroi et sa désolation, elle ne se sentait pas

la force d'adresser des reproches à son fils. Elle déplorait seulement

que le bon Dieu l'eût fait vivre assez longtemps pour voir ses enfants

désunis, et elle souhaitait de quitter ce monde au plus vite. Il lui

était impossible de rester dans ce Paris qui ne lui rappelait que des

choses pénibles, et elle se préparait à retourner à Rochetaillée.

Jacques était alors trop ébloui et enivré par les premières félicités de

sa liaison avec Mania pour que ces nouvelles le touchassent

profondément. Il les avait prévues, d'ailleurs, et les regardait comme

les conséquences fatales de sa liberté reconquise. Il répondit à Mme

Moret d'une façon respectueuse et évasive, en regrettant le chagrin

qu'il lui causait, mais sans s'expliquer sur ses projets pour l'avenir

ni sur l'époque de son retour à Paris. Il lui envoyait une procuration

permettant à Thérèse de toucher directement les revenus qui lui étaient

personnels, et il la priait de veiller à ce que les intérêts de sa femme

n'eussent rien à souffrir de la rupture de la vie commune. C'était pour

lui une question de dignité, et il mettait son amour-propre à ne plus

intervenir dans l'administration des biens dotaux.

Lorsqu'il était parti pour Nice, il avait emporté tous ses fonds

disponibles. Il avait vendu un certain nombre de petites toiles et

touché une avance considérable sur un plafond qu'il devait exécuter à la

Ville, et dont l'esquisse était achevée. A l'aide de ces ressources, il

espérait atteindre sans difficulté le moment où il rentrerait à Paris.

Mais les incidents de la séparation dérangèrent forcément l'équilibre de

son budget. Jusqu'alors il avait mené une vie régulière, qui, tout en

étant large et honorable, se trouvait proportionnée à sa modeste fortune

d'artiste. Il n'en fut plus de même, lorsque son existence devint

intimement associée à celle de Mme Liebling. Mania faisait partie d'une

société où l'on aimait à s'amuser, et où l'on dépensait sans compter.

Elle-même vivait en grande dame, habituée dès son enfance à ne se priver

de rien. Satisfaire un caprice, si coûteux qu'il fût, lui paraissait une

chose d'autant plus naturelle que les gens de son monde avaient les

mêmes manières de voir et d'agir. Insoucieuse ou ignorante des questions

d'argent, elle ne supposait pas que parmi ses intimes il se trouvât

quelqu'un obligé de calculer ou de modérer sa dépense. Presque chaque

jour, au gré de sa fantaisie, elle organisait des parties de campagne ou

de théâtre auxquelles Jacques était convié. Non seulement il ne

déclinait aucune de ces invitations, mais il les recherchait comme le

moyen le plus commode de voir son amie fréquemment et sans faire jaser.

Tous ces plaisirs, quotidiennement renouvelés, lui revenaient d'autant

plus cher qu'il mettait une certaine ostentation à s'y montrer

particulièrement généreux. Ayant peu l'expérience de ce genre de vie, et

craignant toujours d'être considéré comme un intrus sans usage par les

gens avec lesquels il frayait, il s'efforçait de paraître plus libéral

qu'eux, et souvent dépassait la mesure. Puis Mania, à son insu, était à

chaque instant pour lui une occasion de dépenses imprévues. Tantôt

c'étaient des orchidées, convoitées à l'étalage d'une fleuriste et qu'il

s'empressait de lui offrir; tantôt un bibelot rare, entrevu chez un

marchand de curiosités et dont elle avait fantaisie: tantôt une vente de

charité où elle tenait un comptoir, et où Jacques se ruinait en futiles

acquisitions. En outre, il avait à coeur de ne point faire tache parmi

les jeunes gens riches qui fréquentaient rue de la Paix, et il luttait

d'élégance avec eux. Les voitures, les gants, le tailleur et le

chemisier achevaient ainsi de vider sa bourse.

A la fin d'avril, il ne possédait plus un sou et il se voyait contraint

d'emprunter vingt louis à Lechantre, en attendant qu'il avisât aux

moyens de battre monnaie. Il avait écrit à ses marchands de tableaux et

leur avait demandé quelques avances sur des oeuvres qu'il promettait

d'exécuter pour eux. Mais ceux-ci, flairant un homme tourmenté par des

besoins d'argent, s'étaient fait tirer l'oreille afin d'avoir sa

peinture à meilleur compte. A grand'peine il obtenait d'eux quelques

billets de mille francs en échange de traités fort durs, par lesquels il

s'engageait à livrer un certain nombre de tableaux, à date fixe.

Maintenant il fallait tenir ces engagements et Jacques, pris

d'inquiétude, se déterminait à se remettre à la besogne.

Malheureusement, il n'avait ni cette liberté d'esprit ni cette facilité

d'exécution qui permettaient à Lechantre de brosser rapidement de jolies

pochades dont il trouvait le placement immédiat. Il travaillait

péniblement; ce n'était que par une suite non interrompue de laborieux

efforts qu'il se rendait maître de ses idées et leur donnait une forme

définitive. D'ailleurs son genre de talent se prêtait moins à

l'improvisation que celui de Lechantre. Ce dernier trouvait partout des

motifs de paysages; il s'assimilait vite le caractère du site qu'il

étudiait et il le rendait avec une grâce et une souplesse merveilleuses.

Jacques, au contraire, se heurtait des le début à des difficultés

presque insurmontables. Les tableaux qu'il projetait et dont il avait

déjà esquissé la composition devaient représenter des scènes de la vie

rustique et avoir pour objectif les paysans de ce terroir de

Rochetaillée, dont le décor lui était familier. Quelles que fussent la

vivacité de ses souvenirs et l'exactitude de ses croquis, il était trop

consciencieux pour exécuter de chic quelqu'une de ces compositions

longuement méditées et dont il voulait faire l'oeuvre capitale de sa

vie. Il comprenait que, pour mener à bien une pareille entreprise, il

lui eût fallu le milieu et le plein air du pays natal. Et puis il était

trop pressé par le temps pour s'atteler à une de ces grandes machines

et, après réflexion, il se décidait à y renoncer momentanément.

Il se rejetait alors sur des sujets pris dans ce Midi où il vivait

depuis tantôt six mois; mais là aussi il choppait contre des obstacles

d'un autre ordre.--Précisément parce que la nature de ce pays nouveau

l'avait fortement charmé, il était encore trop sous le coup de cet

éblouissement pour coordonner ses sensations et les objectiver

fidèlement sur la toile. Ces grands aspects de mer et de montagne, cette

lumière victorieuse, ces colorations intenses, le désorientaient. Il ne

les avait pas assez froidement étudiés pour en rendre la magie. Le

paysage et les gens ne lui étaient pas familiers et, quand il se

trouvait placé devant ses modèles, il avait de soudaines timidités et de

cruelles hésitations; ses tâtonnements n'aboutissaient qu'à une

exécution molle, sans précision et sans originalité. Il ne

s'illusionnait pas sur la médiocre qualité du travail, et cette

constatation de son impuissance le désespérait. Pour triompher de cet

état d'infériorité, pour accoutumer peu à peu son pinceau à interpréter

cette nature rebelle, il aurait fallu un labeur patient, une complète

solitude, un calme absolu, et toutes ces conditions lui manquaient. Dès

qu'il était loin de Mania, son esprit inquiet s'agitait. L'image de Mme

Liebling troublait ses méditations et s'interposait entre lui et sa

toile. Il se demandait ce qu'elle faisait en son absence, en quelle

société elle se trouvait, quels étaient ceux qui cherchaient à lui

plaire et comment elle les accueillait?... Alors une seule

préoccupation, un seul désir, s'emparaient de lui:--se débarrasser en

hâte de ce travail qu'il s'imposait comme une tâche et courir rejoindre

sa maîtresse.--Quand, après une soirée dépensée au théâtre, rue de la

Paix ou dans le salon de Mme Koloubine, il rentrait chez lui, fatigué de

conversations creuses, agacé par les fâcheux qui papillonnaient autour

de la jeune femme, irrité des coquetteries qu'elle se permettait sans

scrupule, énervé par une attente trompée ou un rendez-vous ajourné, il

avait le lendemain des réveils amers. Il reprenait avec ennui le travail

commencé et ne rassemblait que malaisément les idées éparpillées par les

dissipations de la veille.

Avez-vous observé parfois dans la campagne ces nids d'araignées

suspendus à une broussaille? Là, dans une sorte de frêle hamac laineux

vivent ramassées en boule des centaines de minuscules aragnes. Si vous

effleurez d'une branchette ce petit monde assoupi, immédiatement toute

la nitée s'effare avec un grouillement de fourmis, se désagrège, se

disperse et ne retrouve plus sa cohésion première.--Il en est de même

des idées nécessaires à l'exécution d'une oeuvre d'art; dès qu'on en

trouble la lente agglomération, elles s'enfuient et, malgré de pénibles

efforts, on les rétablit rarement dans leur ordre et leur

intégrité.--Après ces interruptions, Jacques se remettait à la besogne

avec une douloureuse tension d'esprit et souvent le travail qu'il

infligeait à son cerveau fatigué n'avait d'autre résultat que de

déterminer un malaise physique, un retour exaspéré des désordres pour

lesquels son médecin l'avait envoyé dans le Midi. Les palpitations

revenaient par accès plus rapprochés, l'action du coeur était précipitée

et irrégulière; il semblait que l'organe soudainement accru en volume

envahit toute la cavité de la poitrine; la succession trop rapide des

pulsations gênait la respiration; il pâlissait, s'angoissait et se

sentait pris de défaillance. Alors il jetait sa brosse avec rage et

sortait pour respirer plus librement au grand air.

Lorsqu'à la suite de ces crises il se retrouvait dans la société de

Mania, il y apportait malgré lui la trace de ses souffrances et de ses

découragements. Au milieu des amusements et des conversations de

l'entourage de Mme Liebling, il restait longtemps sous le coup d'une

lassitude générale et s'enfermait dans une maussaderie taciturne. Tandis

qu'autour de lui bourdonnaient les rires et les bavardages frivoles de

ce monde d'oisifs, il demeurait abattu et indifférent: aussi son arrivée

jetait un froid; on s'accordait à le considérer comme un trouble-fête.

--Ma chère, disait la petite baronne Pepper à son amie, votre peintre

pourrait avantageusement remplacer une pompe à incendie: quand il entre,

il éteint le feu...

Mania, à son tour, commençait à se froisser et à s'impatienter de ces

accès de tristesse, qui se produisaient même dans le tête-à-tête.

Parfois, lorsqu'ils étaient ensemble et que la jeune femme interrogeait

l'artiste sur ses travaux, il répondait d'un air de mauvaise humeur et

peu à peu tombait dans un morne silence. Après avoir en vain essayé de

lutter contre cette tristesse inexpliquée, Mania, de guerre lasse, se

mettait au piano. La musique remplaçait la conversation et, bercé par le

rythme, Jacques s'enfonçait plus avant dans sa rêverie

désenchantée.--«Décidément, songeait-il, je ne sais plus peindre... D'où

me vient cette impuissance à rendre la physionomie de ce pays-ci?...

Est-ce mon cerveau qui se dessèche? Est-ce la souffrance physique qui me

fausse la vue ou m'alourdit la main?... Ou bien ai-je le sort des

talents précoces; qui donnent d'un seul coup ce qu'ils ont dans la tête

et ne peuvent plus se renouveler?... Suis-je réellement vidé, fini?» Il

sentait combien sa maussaderie devait paraître étrange à sa maîtresse,

mais il ne se souciait pas de lui en révéler la cause. Son amour-propre

et une sorte de méfiance superstitieuse l'empêchaient de confesser son

état maladif et ses misérables avortements. Il craignait de déchoir dans

l'esprit et dans le coeur de cette femme, qui ne l'avait aimé que pour

son talent et sa notoriété. Il mettait une fierté farouche à lui cacher

ses défaillances et ses découragements...

Et, tandis qu'il s'absorbait dans sa songerie, Mania, par-dessus le

piano, l'épiait d'un air vexé et l'étudiait à la dérobée. Ignorant les

motifs de sa tristesse, elle l'attribuait à d'offensants regrets. Elle

s'imaginait qu'il repensait à Thérèse et que le fantôme de l'épouse

abandonnée revenait déjà le hanter. Ce soupçon une fois entré dans son

âme exclusive y réveillait les rancunes provoquées jadis par la présence

de Mme Moret. A son tour, sa fierté s'indignait de cette tendresse

rétrospective, dont elle croyait surprendre des indices dans l'attitude

de Jacques. «Cette femme, se disait-elle avec un violent dépit, a

conservé sur lui son ancienne influence. Là, dans mon salon, seul avec

moi, c'est à elle qu'il pense. Ce n'est pas ma figure qui l'occupe,

c'est le froid profil de cette madone de village! Il la regrette;

peut-être même est-il repris d'un caprice pour elle et songe-t-il à

l'aller retrouver?... Et moi qui me suis oubliée au point de me donner à

ce peintre de paysanneries, j'ai l'humiliation de me voir négligée,

sacrifiée à un revenez-y d'amour rustique... Non, ce ne sera pas et

j'aurai ma revanche!...»

Poussée par un revif de jalousie, elle manoeuvrait alors avec cette

douceur féline et caressante où excelle la race slave, pour dépister ce

revenant détesté et reprendre un empire absolu sur l'esprit de Jacques.

Elle y parvenait sans peine, puisqu'en réalité l'artiste l'aimait

toujours avec la même aveugle passion. Mais, quand elle supposait avoir

reconquis ce coeur qui n'avait jamais cessé d'être à elle, elle se

vengeait de ses humiliations et du mal qu'elle s'était donné, en

criblant de sarcasmes acérés l'épouse abandonnée qu'elle traitait encore

n rivale; les allusions désobligeantes, les récriminations inutiles,

blessaient Jacques qui y voyait un manque de générosité. Parfois les

choses allaient si loin qu'il s'emportait contre Mme Liebling et lui

imposait durement silence.

Cet acharnement contre la mémoire de Thérèse eut pour résultat de

ramener la pensée de Jacques vers l'humble monde de Rochetaillée, avec

lequel il avait si brusquement rompu toute relation. Jusqu'alors il

s'était efforcé de l'oublier; mais maintenant son esprit tourmenté y

faisait de mélancoliques pèlerinages. Il revoyait avec un regret

attendri ces rues campagnardes où il avait tant de fois erré, le soir,

en rêvant à un tableau commencé; ces sentiers au bord de l'Aujon où il

avait trouvé ses meilleures inspirations. Il songeait que là-bas, en ce

pays pacifiquement obscur, il n'eût certes pas été arrêté dans son

travail par les difficultés et les doutes dont il souffrait à Nice.

Fatalement, à l'extrémité de chacun de ces sentiers, au détour de

chacune de ces rues du pays natal, revisité en imagination, se dressait

l'image de celle qu'il avait si cruellement trahie, de celle qu'il avait

si longtemps nommée «sa muse et sa flamme». Alors une sourde irritation

le prenait et opérait en lui un revirement bizarre. Son orgueil se

refusait à reconnaître l'action salutaire de Thérèse sur son talent. Il

se révoltait contre cet asservissement au passé. N'avait-il pas encore

la pleine possession de tous ses moyens? La nature du midi n'était-elle

pas aussi suggestive que celle de Rochetaillée? L'amour de Mania et son

esprit original ne pouvaient-ils pas lui aider à renouveler et à

agrandir sa manière?... Pourquoi cette patricienne n'exercerait-elle

pas, elle aussi, une influence heureuse sur ses futures productions?...

Pourquoi?... Hélas! tout simplement parce qu'il ne sentait pas entre

elle et lui cette incessante communion d'idées, cette sollicitude de

toutes les minutes, cette tendre abnégation, qui réchauffent et

soutiennent les efforts d'un artiste. La vie de Mme Liebling était trop

prise par les visites, les plaisirs, les préoccupations de toilette,

pour qu'elle s'intéressât sérieusement, patiemment, au travail lent, aux

fréquents recommencements, aux continuels hauts et bas, qui sont

inhérents à l'exécution d'une oeuvre; elle goûtait et admirait la

peinture, mais en mondaine et en dilettante, à ses heures, quand le

tableau était achevé et dans son cadre. Tout ce qui précédait n'avait

pour elle aucun attrait. «Elle n'aimait pas, disait-elle, voir faire la

cuisine.» Elle ne pouvait être ni une auxiliaire ni une conseillère

utile. Jacques était forcé de le reconnaître; il en concevait un secret

dépit et apportait plus que jamais dans son commerce avec elle un esprit

aigri, une humeur assombrie.

A la longue, cette maussaderie croissante devait fatiguer Mme Liebling.

Pour la supporter avec résignation, il lui aurait fallu une mansuétude

qu'elle ne possédait pas. Elle s'en était alarmée d'abord, elle s'en

énerva ensuite, puis peu à peu s'en désintéressa. Elle prit le parti de

laisser le peintre bouder dans son coin et de chercher à se distraire

avec des compagnons plus aimables.

Ces derniers ne manquèrent pas, et parmi eux le plus assidu et le mieux

accueilli fut le prince Gregoriew. Il était élégant, très homme du

monde, beau garçon et brillant causeur; toutes qualités qui devaient le

rendre agréable à Mania. Il devina promptement qu'il était sympathique

et redoubla d'attention. Mania trouvait du plaisir en sa société et ne

le dissimulait pas. Les orageuses péripéties de sa liaison avec Moret et

le progressif désenchantement qui s'en était suivi lui causaient une

lassitude à laquelle la galanterie courtoise et bonne enfant du prince

apportait une heureuse diversion. Elle ne songeait nullement à donner un

successeur à Jacques, ayant eu trop peu à se louer de son essai de

passion pour être tentée d'en renouveler l'expérience. Mais, tout en

restant fidèle à sa parole, elle n'était pas fâchée de nouer des

relations d'amicale camaraderie avec un homme jeune, bien né, spirituel

et pouvant lui faire honneur. Ils étaient du même monde, ils parlaient

la même langue et, avec Serge Gregoriew, elle n'avait pas à craindre

cette sauvage humeur, ces emportements, ce manque de correction, qui

l'humiliaient comme une mésalliance.

Bientôt le prince devint le cavalier préféré de Mme Liebling. Chaque

après-midi, entre cinq et six heures, Jacques le voyait arriver rue de

la Paix et constatait, en enrageant, l'accueil affectueux qu'il y

recevait. Il avait toujours supporté avec ennui les jeunes oisifs qui

meublaient le salon de Mania, mais il ne les avait jamais considérés

comme dangereux; ils lui semblaient pour cela trop insignifiants. Il

n'en alla plus de même avec le prince Gregoriew. Jacques était assez

perspicace pour reconnaître en lui un homme d'une valeur réelle, une

intelligence et un caractère. L'assiduité de Serge chez Mania et

l'empressement de cette dernière ressuscitèrent rapidement les soupçons

que l'artiste avait déjà conçus chez Mme Koloubine, le jour de la fête

de Pâques. A partir de ce moment, tout lui devint suspect et il perdit

le repos.

Il connut à son tour les méfiances, les mortifications et les

harcèlements de la jalousie. Il surveillait anxieusement les gestes et

les paroles de la jeune femme et de Gregoriew. Les moindres propos

aimables, les plus innocentes familiarités, devenaient, de sa part,

matière à de fâcheuses conjectures. Rentré chez lui, il se torturait le

cerveau et passait une partie de ses nuits à se remémorer les faits qui

l'avaient désagréablement frappé, afin d'y découvrir des symptômes de

trahison. Les incidents les plus insignifiants prenaient de l'importance

à ses yeux et surexcitaient son imagination malade. Les heures d'absence

lui paraissaient odieusement longues et, brusquement, il accourait rue

de la Paix, l'esprit troublé, le coeur ulcéré, avec la résolution de

provoquer une explication. Mais, dès qu'il entrait dans le salon, les

fantômes qu'il s'était créés de loin semblaient n'avoir plus la même

consistante. La sérénité enjouée de Mania, l'exquise politesse et l'air

bon enfant du prince, ôtaient tout prétexte aux récriminations. Ils

n'avaient ni l'un ni l'autre la mine de gens qui ont un secret à cacher;

et Jacques, à défaut de griefs sérieux, était obligé, sous peine de

paraître ridicule, de renfermer en lui ses soupçons et ses grondantes

rancunes.

Un après-midi de mai, comme il gravissait le perron de Mme Liebling,

après que le concierge eût fait tinter le timbre, il vit la porte du

vestibule s'ouvrir avant même qu'il n'eût atteint le palier et un valet

de pied s'avança vers lui.

--Mme la baronne est sortie, dit le laquais avec cette impassible et

sournoise déférence qui distingue les domestiques bien stylés.

Rien qu'en examinant la figure circonspecte et finaude du larbin,

Jacques crut deviner qu'il obéissait à une consigne.

--Savez-vous où Mme Liebling est allée? demanda-t-il avec une insistance

d'un goût douteux.

--Non, monsieur... c'est jeudi aujourd'hui... Mme la baronne est

peut-être chez la princesse Koloubine.

Le valet de pied rentra dans le vestibule dont la porte vitrée se

referma au nez de Jacques et l'artiste redescendit lentement les marches

du perron.--Les airs réservés du laquais lui semblaient louches et il

s'étonnait que Mania ne l'eût pas prévenu de son absence. En traversant

la cour, il aperçut dans la remise le cocher occupé à laver la voiture

de Mme Liebling.--Elle n'avait donc pas fait atteler pour se rendre à la

villa Endymion!--Cette circonstance lui parut plus suspecte encore et

une pointe aiguë lui meurtrit le coeur. Il courut chez Mme Koloubine où

il ne trouva ni Mania ni le prince Gregoriew. Jacques passa une heure

mortelle à attendre et, ne voyant rien venir, se fit conduire de nouveau

rue de la Paix. Là, il renvoya sa voiture et se promena devant l'hôtel

de Mme Liebling. Bien que la soirée fût très chaude, les fenêtres

étaient closes et le logis semblait désert. Après une demi-heure

d'attente, il eut honte de son manège et résolut de rentrer chez lui. Au

moment où il tournait déjà l'angle d'une rue latérale, il crut entendre

la grille de l'hôtel se refermer. Son coeur sursauta, il revint sur ses

pas et distingua--mais de trop loin--une silhouette masculine qui

s'éloignait dans une direction opposée. Sa jalousie s'envenima et il

revint furieux rue Carabacel. Le soir même, il reçut un billet de Mania.

Elle s'excusait d'avoir été absente et lui indiquait pour le lendemain

une heure où elle serait seule. Loin de le calmer, cette attention lui

parut une ruse imaginée pour détourner ses soupçons et lui donner le

change. Ce fut avec un visage rembruni et un esprit prévenu qu'il se

présenta au rendez-vous assigné.

Mania était seule, en effet, et elle reçut le peintre avec la sérénité

souriante d'une personne qui n'a pas le plus petit méfait sur la

conscience.

--Je suis désolée de vous avoir manqué hier, commença-t-elle, et surtout

de m'être absentée sans avoir eu le temps de vous prévenir.

--Vous étiez donc réellement sortie? demanda Jacques d'un ton

sarcastiquement incrédule.

--Du moment où je vous le dis, répliqua-t-elle avec une hauteur

dédaigneuse, rien ne vous donne le droit d'en douter.

--Excusez-moi, reprit-il amèrement, le doute m'était permis, car votre

concierge avait donné le coup de timbre comme lorsque vous êtes chez

vous, et votre voiture n'avait pas quitté la remise... Vous êtes donc

sortie à pied?

--Que vous importe! repartit-elle en se contenant à grand'peine, je suis

sortie, voilà tout.

--Vous n'êtes pas allée chez Mme Koloubine, comme le prétendait votre

domestique... je vous y ai attendue en vain pendant une heure. De guerre

lasse, je suis revenu devant votre hôtel, et j'ai vu un homme en sortir.

Mania haussa les épaules; son familier sourire ironique retroussa les

coins de sa bouche, et, d'une voix agacée:

--Mes compliments! vous faites un joli métier!... Savez-vous comment

cela s'appelle dans toutes les langues?... De l'espionnage.

--Appelez-le comme vous voudrez... C'était mon droit d'agir ainsi, parce

que je vous aime follement et que j'ai des raisons d'être jaloux.

--Jaloux! Et de qui, s'il vous plaît?

--De ce prince Gregoriew dont vous vous êtes entichée, et qui ne sort

plus d'ici.

Elle se mordit les lèvres sans répliquer, et Jacques, interprétant son

silence comme un aveu, continua avec rage:

--Vous le voyez, vous n'osez pas dire non!

--Je n'ai pas coutume de répondre à des sottises... Le prince Gregoriew

est reçu ici en ami, et c'est tout. Rien dans ma conduite, rien dans son

attitude, ne vous autorise à m'adresser des questions injurieuses... Le

prince s'est toujours comporté avec la correction d'un homme de bonne

compagnie, d'un homme bien élevé, et certaines gens de ma connaissance

gagneraient à se modeler sur lui... Quant à vos prétendus griefs, ils

sont ridicules... En vérité, je vous trouve bien exigeant pour les

autres et bien indulgent pour vous! Si j'étais, moi aussi, d'humeur

querelleuse, j'aurais de plus sérieux reproches à vous adresser.

Croyez-vous, par exemple, que je ne m'aperçoive pas de vos distractions,

de vos tristesses et de vos airs ennuyés?... Quand nous sommes ensemble,

je ne puis vous arracher une parole.--Votre corps est ici, mais votre

pensée voyage ailleurs, et je sais parfaitement où elle va!

Par une manoeuvre habile et très féminine, d'accusée elle devenait

accusatrice et prenait hardiment l'offensive.

--Oui, poursuivit-elle sarcastiquement, vous regrettez le temps passé,

vous avez la nostalgie de votre province et des personnes qui

l'habitent... Mon Dieu, je le comprends, et cela part d'un bon

naturel... Mais vous devriez au moins l'avouer franchement, car,

sachez-le bien, mon cher, je ne me soucie point de retenir les gens

malgré eux, et si vous vous sentez dépaysé chez moi, vous êtes libre!...

Devant ce congé si hautainement signifié, toute la colère de Jacques

tomba pour faire place à un sentiment de détresse. La peur de perdre

Mania à tout jamais le rendit lâche. Il s'humilia, se jeta aux genoux de

Mme Liebling, sollicita son pardon et l'obtint. Mais cette capitulation

le mettait désormais à la merci de celle qu'il aimait si aveuglément, et

la situation ne fit que s'aggraver. Son prestige était diminué; il

n'avait plus, pour imposer à Mania, cette autorité virile devant

laquelle les femmes se plaisent à trembler. Comme elle le lui avait

déclaré elle-même, elle ne supportait pas la faiblesse chez autrui et

n'estimait que les gens qui lui tenaient tête. A partir de ce jour, elle

n'usa plus d'aucun ménagement, et, loin de modifier ses façons de vivre,

elle reprit toute son indépendance. Jacques en souffrit atrocement sans

avoir le courage de formuler de nouvelles plaintes; mais ces muettes

souffrances, jointes à des inquiétudes d'argent, altérèrent davantage sa

santé et le déséquilibrèrent complètement. Dévoré de jalousie, ne tenant

plus en place, il changeait à vue d'oeil, et son état alarmait gravement

Francis Lechantre.

Tout en partageant sa vie entre de faciles plaisirs et des travaux

fructueux, ce dernier commençait à s'ennuyer de Paris. Seule, son amitié

pour Jacques le retenait à Nice. Il se faisait scrupule d'abandonner son

ancien élève dans l'état de dépression physique et morale où il le

voyait et de temps à autre il hasardait de timides allusions à un départ

possible. Mais Jacques détournait la conversation ou se refusait net à

quitter Nice. On avait ainsi atteint le milieu de mai, quand un matin le

paysagiste arriva rue Carabacel.

--Mon petit, dit-il d'un ton bref et décidé, je fais mes paquets--As-tu

des commissions pour Paris?

--Comment! vous me laissez? demanda Jacques attristé.

--Dame! je n'ai pas l'intention de m'éterniser à Nice où la chaleur

devient intolérable. Comme je le répétais hier à Peppina: il n'est si

bonne compagnie qui ne se sépare... Mes affaires me rappellent; j'ai

patienté jusqu'à présent, j'ai même fâché le jury et raté le Salon pour

rester plus longtemps avec toi; mais mon séjour ici n'a plus de raison,

puisque toi-même tu pars.

--Moi, je pars? s'écria Jacques stupéfait, où avez-vous pris cela?

--Où?... Chez la princesse Koloubine, hier soir... N'es-tu pas du voyage

au lac de Côme organisé par le prince Gregoriew?

--Je ne sais pas seulement ce que vous voulez dire.

--Vraiment! reprit Lechantre en feignant la surprise; il paraît que ce

sera tout à fait princier... Départ pour Gênes en yacht, halte à Milan,

villégiature à Bellagio, puis retour par Lugano et le lac Majeur... La

baronne Pepper, Jacobsen et Mlle Sonia préparent déjà leurs malles, et,

comme Mme Liebling est de la partie, il n'est pas douteux que tu

l'accompagneras.

Jacques était devenu très pâle.

--Je l'ai vue hier... elle ne m'a parlé de rien.

--Pas possible!--Ils partent tous demain matin à neuf heures.

--Alors, balbutia le malheureux, c'est... qu'elle me trompe!

--Ceci est un autre point de vue, répondit Francis d'un ton apitoyé, et

je crois Mme Liebling fort capable d'une infidélité... Même, à te parler

franchement, mon garçon, en écoutant hier ces belles dames deviser du

voyage, je me suis douté de quelque manigance et j'ai voulu te prévenir

pour que ta Viennoise ne se moque pas de toi.

--Oh! elle ne partira pas, grommela Jacques, je saurai bien l'en

empêcher.

--Ça, c'est bon pour le discours... Si elle veut filer, je te défie bien

d'y mettre obstacle!... Non, sacrebleu, tu as autre chose à faire,

quelque chose de plus digne de toi: c'est de prendre la balle au bond et

de rompre une liaison qui ruinera ton avenir!

--M. Lechantre, dit le peintre en lui étreignant le bras, jurez-moi que

vous ne cherchez pas à m'indisposer contre elle!... Vous êtes sur quelle

est du voyage?

--Parbleu, si tu doutes de mes paroles, tu as un moyen bien simple de

les vérifier: va trouver ta Mania et pose-lui nettement la question.

--J'y vais!

--Un instant!... Il est trop matin et elle ne te recevra pas... Non,

viens déjeuner avec moi en attendant l'heure où l'on peut décemment se

présenter chez elle. Je lui dois une visite d'adieu, je t'accompagnerai

et nous saurons immédiatement à quoi nous en tenir...

Il entraîna Jacques dehors. Celui-ci se laissa conduire comme un enfant.

La colère et l'abattement se succédaient en lui par à-coups et il

assista sans desserrer les dents au déjeuner de Lechantre. Quand l'heure

fut venue de se rendre rue de la Paix, Francis fut obligé de le faire

monter dans une voiture, tant sa surexcitation devenait inquiétante.

--Allons, murmurait ce dernier, sois un homme!... montre à cette grande

darne qu'on ne joue pas sous jambes un artiste de ta valeur... Dis-lui

son fait et signifie-lui carrément son congé... Je me présenterai seul:

comme on ne se méfie pas de moi, on me recevra... Une fois la porte

ouverte, je te ferai signe.

Lechantre gravit en effet seul le perron, tandis que Jacques restait

dans la cour derrière un massif d'orangers. Le valet de pied porta la

carte du paysagiste à Mme Liebling et, comme Francis l'avait prévu, elle

donna l'ordre de le recevoir; mais, quand le laquais revint et se trouva

en face d'un second visiteur, il comprit qu'il avait commis une bévue.

Néanmoins, ne se croyant pas le droit de barrer le passage à un familier

de la maison, il introduisit flegmatiquement les deux artistes dans le

salon où Mme Liebling se trouvait seule.

En apercevant Jacques qui s'avançait farouchement, les yeux enflammés et

les traits contractés, Mania devina qu'il était au courant de ses

projets de départ et résolut d'attendre bravement le premier choc.

--Est-il vrai que vous partez demain avec le prince Gregoriew? demanda

brusquement Moret en la regardant en face.

--D'abord, répondit-elle sans se déconcerter, je ne pars pas avec le

prince... il nous prête son yacht jusqu'à Gênes et nous accompagne au

lac de Côme, ce qui est bien différent... C'est une excursion projetée

depuis longtemps avec Jacobsen et la baronne Pepper.

--Comment se fait-il qu'on ne m'en ait point parlé?

--Je n'en sais rien, répliqua-t-elle en haussant les épaules; la partie

a été organisée par d'autres que par moi et je n'ai pas eu à intervenir

dans le choix des invités... Du reste, il est temps encore de réparer un

oubli et, si vous le désirez, j'en parlerai à ces messieurs.

--Vous savez parfaitement que je n'accepterai pas une semblable

invitation!

--Ceci est votre affaire, cher maître, et je n'entends ni violenter

votre conscience, ni modifier mes projets... Je suivrai mes amis.

--Mania, s'écria-t-il d'un ton d'abord suppliant, puis graduellement

impérieux, vous ne ferez pas cela... Vous m'écouterez... Vous ne

partirez pas!

--Et qui m'en empêchera? riposta-t-elle avec hauteur.

--Moi!... moi qui vous aime, qui ai tout abandonné pour vous et qui ai

le droit d'exiger que vous me sacrifiiez un caprice!

--Je vous en prie, ne vous exaltez pas, interrompit-elle froidement,

sinon cette conversation risquera de se changer en une scène de mauvais

goût... Je n'ai d'ordre à recevoir de personne et j'entends agir à ma

guise.

Elle se retourna vers Lechantre et ajouta sarcastiquement:

--Rappelez votre ami aux convenances, monsieur, sans quoi j'aurai le

regret de vous quitter...

Mais Jacques ne l'écoutait plus. La colère l'aveuglait, son tempérament

de paysan reprenait le dessus et lui faisait perdre toute mesure. Il

marcha d'un air de menace vers Mme Liebling, et lui saisissant le bras

brutalement:

--Mania! cria-t-il, tu ne me quitteras pas, entends-tu, et tu ne

partiras pas!... Tu oublies que tu es ma maîtresse et que... et que...

Il ne put continuer. Son visage livide avait une tragique expression

d'angoisse; le souffle lui manquait, les paroles ne venaient plus à ses

lèvres; une syncope le prit et il s'affaissa dans les bras de Lechantre.

L'Illustration, No. 2500, 24 Janvier 1891 · 第 30 / 32 题