La maison de Mme Moret, à Rochetaillée, était l'une des dernières du
village, la plus voisine du pont qui relie les deux versants de la gorge
étroite où l'Aujon s'est frayé un passage entre deux parois de rocher.
Les fenêtres de la façade postérieure s'ouvraient sur les terrasses d'un
jardin aménagé dans les assises de la roche et suspendu comme un balcon
au-dessus de la rivière. De là, on voyait, sur le versant opposé, le
vieux château, masse grise flanquée d'une tourelle en éteignoir, qui se
dressait isolément à mi-côte, puis le regard suivant les sinuosités du
cours de l'Aujon s'arrêtait, en amont, à un fouillis d'arbres d'où
surgissaient les toits de tuile et les colombiers du Prieuré.
On était au mois d'août; dans la clarté du matin, ce coin de vallée,
enserré de tous côtés par des pâtis montueux aux cimes boisées, donnait
une impression de sauvage et pacifique solitude. Parmi les arbres des
vergers et les aunaies humides qui se croisaient au-dessus de la rivière
çà et là ensoleillée; dans l'immobilité assoupie des bois qui fermaient
l'horizon, l'on se sentait bien loin du tapage des grandes villes, à
cent lieues des agitations de la vie mondaine. Les rares bruits que
percevait l'oreille: martellements sur l'enclume d'un maréchal-ferrant,
ronflements de batteuses, roucoulements de pigeons ramiers,
s'harmonisaient avec l'intimité de ce frais paysage et n'en troublaient
point la quiétude. Seul, à la tête du pont, dans la direction de la
route d'Arc-en-Barrois, un break attelé de deux postiers ornés de
grelots et sur les panneaux duquel on lisait: «Correspondance du chemin
de fer,» suggérait l'idée d'une relation possible entre ce pays perdu et
le monde civilisé, et jetait une note discordante dans le calme du
village et de la forêt.
La porte du logis Moret s'entr'ouvrit et laissa voir la silhouette
affairée de la petite mère, escortant jusqu'au milieu de la rue Francis
Lechantre et le docteur Langlois. Le médecin, gros et court, coiffé d'un
feutre gris et portant son pardessus sur le bras, serra la main de Mme
Moret en lui murmurant de minutieuses recommandations, puis la petite
mère rentra chez elle tandis que les deux hommes se dirigeaient vers le
break, autour duquel des gamins stationnaient curieusement.
--Hé bien, docteur, que pensez-vous de Jacques? demanda Lechantre, quand
ils furent seuls.
[Illustration.]
Les lèvres de Langlois se plissèrent en une moue mécontente.
--Il est très gravement touché, répondit-il, et je vous ai prié de
m'accompagner pour vous poser certaines questions que je ne pouvais
formuler là-haut, sous peine d'alarmer cette brave femme... En rentrant
à Paris, j'ai trouvé votre carte avec un mot, puis avant-hier j'ai reçu
votre télégramme et je suis accouru; mais j'ignore ce qui s'est passé à
Nice et j'ai besoin d'être renseigné sur les débuts de la maladie... Au
lieu de se reposer là-bas, je suppose que Jacques a mené une vie de
bâton de chaise... Des veilles réitérées, des émotions trop excitantes
et les petites dames brochant sur le tout, hein?...
--Vous avez deviné juste.... Il y a dans son affaire une satanée
créature qui l'a brouillé avec sa femme et dont il s'est absurdement
amouraché... Ah! elle l'a mené bon train!...
Rapidement, Lechantre raconta la séparation des deux époux, le départ de
Thérèse, l'affolement de Jacques et ses amours avec Mme Liebling.
--Souffrait-il depuis longtemps?
--Oui, mais il n'en convenait pas et je n'en aurais rien su, si, devant
moi, après une scène avec sa maîtresse, il n'avait été brusquement
terrassé par une syncope. Je l'ai ramené chez lui, j'ai appelé un
médecin qui l'a soigné tant bien que mal et a ordonné un changement de
climat. Dès qu'il a été transportable, je l'ai conduit à Paris où je
comptais vous trouver, mais vous étiez allé à je ne sais quel congrès...
Il y a eu d'abord un mieux relatif, puis les crises ont reparu et, sur
les conseils d'un de vos confrères, nous sommes partis pour
Rochetaillée. Nous espérions que l'air natal le guérirait... Un leurre!
Depuis son retour, il a eu déjà deux accès, et quand il est dans cet
état, c'est navrant à voir.
--Je vous crois... Il devient très pâle, n'est-ce pas? sa figure exprime
la terreur, il suffoque, puis la syncope arrive?...
--C'est cela, et, à chaque nouvelle crise, la douleur semble s'étendre;
il se plaint maintenant de souffrances intolérables dans le cou et le
long du bras gauche.
--Parfaitement... Il arrivera même que le désordre gagnera les nerfs
gastriques et alors nausées, vomissements...
--Mais enfin, qu'est-ce que cette sacrée maladie? s'exclama Lechantre en
croisant les bras et en se posant en face du docteur.
Celui-ci haussa les épaules, leva les yeux au ciel et répliqua
lentement:
--Cher monsieur, l'état général est mauvais et il y a des
complications... J'avais d'abord traité notre ami pour une hyperkinésie
cardiaque...
--Hyperkinésie! interrompit Francis, parlez-moi hébreu tout de suite...
Qu'entendez-vous par là?
--C'est, reprit Langlois en souriant, un trouble de l'innervation, la
maladie des gens qui ont abusé des travaux intellectuels ou des plaisirs
de l'amour, et quelquefois de tous les deux.
--Et c'est grave?
--Quelquefois; mais on en guérit à condition de mener une vie régulière
et de s'abstenir de tout excès... Seulement Jacques a fait tout le
contraire, à ce qu'il semble, et maintenant je crains une autre
affection plus dangereuse et plus mystérieuse... Les symptômes que j'ai
observés me font redouter une angine de poitrine.
--Ah! mon Dieu, soupira le pauvre Lechantre effaré; enfin, ça peut se
guérir aussi, n'est-ce pas, docteur?
--Hum! repartit Langlois, les cas de guérison sont très rares... et je
ne dois pas vous dissimuler que la mort subite peut survenir au milieu
d'un accès.
--C'est impossible!... Vous ne pouvez pas laisser mourir comme un chien
un artiste de la valeur de Jacques!... Il y a certainement un remède et
vous, qui êtes un maître, vous devez le trouver!
--Mon cher monsieur, nous ne faisons pas de miracles... J'ai prescrit un
traitement de morphine et d'aconit qui réussit quelquefois... et, comme
le malade est jeune, il y a des chances pour que nous parvenions à
éloigner un dénouement fatal... Mais il faudrait une hygiène sévère, un
repos absolu, des soins donnés avec intelligence et amour... Autant
qu'il m'est permis d'en juger, on ne peut guère compter sur Mlle
Christine, et la maman Moret est trop âgée pour suffire à la peine...
Une seule personne serait capable d'opérer le miracle que vous demandez:
la jeune Mme Moret... Elle est ici, n'est-ce pas?
--Je vais l'aller voir en vous quittant.
--Croyez-vous qu'elle consente à retourner près de son mari?
--Je l'espère... Jacques a eu de grands torts, mais Thérèse est un bon
coeur, elle oubliera ses griefs... Si le gamin peut être sauvé, elle le
sauvera!
Ils étaient arrivés près du break, Langlois y monta.
--Adieu, dit-il en consultant sa montre, je n'ai plus que le temps juste
d'atteindre Latrecey avant le passage du train... Je compte sur vous...
Avant tout, il s'agit de prévenir le retour des accès. S'il y avait
urgence, un télégramme, et je reviendrai... Bon courage, monsieur
Lechantre!...
Le conducteur toucha les chevaux qui prirent le trot, et avec un
résonnant bruit de grelots, le break fila dans la direction d'Arc. Quand
il eut disparu au milieu du lumineux poudroiement de la route, Lechantre
poussa un soupir, puis, traversant le pont, descendit vers l'étroit
sentier qui longeait l'Aujon et conduisait au Prieuré.
Francis glissait sur le sol humide de cette sente herbeuse où les
menthes foulées exhalaient leur odeur poivrée et, tout en se hâtant, il
songeait à Thérèse:--En quelles dispositions allait-il la retrouver et
que lui dirait-il pour la décider? Depuis que Jacques était rentré à
Rochetaillée, il n'avait pas une fois fait allusion à sa femme; quand
l'angoisse qui le poignait lui laissait un peu de liberté d'esprit, il
ne parlait que de Nice ou de sa peinture. Lechantre ne se sentait guère
autorisé à transmettre des propositions de réconciliation qui,
d'ailleurs, seraient peut-être repoussées par la jeune femme, et
cependant il était convaincu que la présence de Thérèse pouvait seule
exercer une influence salutaire sur la sauté du malade.--Après un quart
d'heure de marche, il vit les bâtiments du Prieuré se dresser au sommet
du tertre gazonneux qui surplombait au-dessus de l'Aujon et son coeur
battit violemment lorsqu'il pénétra dans la cour de la ferme.
La porte de la vaste pièce servant de cuisine et de parloir était
ouverte et il y entra résolument. Au bruit de son pas, une forme
vaguement entrevue s'agita dans la pénombre, puis s'avança en pleine
lumière et le paysagiste reconnut Thérèse.
Elle portait des vêtements de couleur foncée et était simplement coiffée
de ses bandeaux plats; cette toilette sombre faisait plus vivement
ressortir la pâleur mate de sa figure ainsi que la lueur attristée de
ses grands yeux cernés. Elle tressaillit à l'aspect de Lechantre et lui
tendit la main.
--Bonjour, Thérèse! dit Francis très ému, je suis content de vous
revoir.
--Et moi, de vous recevoir au Prieuré, répondit-elle avec un calme
voulu; y a-t-il longtemps que vous êtes dans notre pays?
--Cinq jours seulement.--Il prit profondément sa respiration et
ajouta:--Thérèse, je ne suis pas venu seul... Jacques est ici...
Il avait à peine articulé ces mots que d'un geste énergique la jeune
femme l'interrompit:
--M. Lechantre, ne continuez pas... La personne dont vous voulez parler
m'est devenue étrangère; j'ai défendu que son nom soit prononcé ici,
j'ai rompu avec tous ceux qui pouvaient me le rappeler... Je désire ne
plus rien savoir; afin de mieux oublier... Oh! oui, oublier surtout!...
et vous me désobligeriez en insistant.
--J'insisterai cependant, répliqua bravement Francis, je parlerai et
vous me mettrez à la porte après si vous voulez... Je sais mieux que
tout autre Thérèse, ce que vous avez supporté et combien vous avez lieu
d'être irritée; mais il y a des circonstances où les coeurs les plus
rancuniers doivent se montrer généreux.
--Quelles circonstances? demanda-t-elle, interdite.
--Lorsque le coupable a été si durement frappé qu'il a droit à la pitié
de ceux même qu'il a le plus offensés.
Elle pensa que l'insinuation de Lechantre visait sans doute quelque
trahison de la femme qui avait été sa rivale et elle repartit d'un ton
âpre:
--S'il souffre à son tour, ce n'est que justice!
--Vous êtes dure, Thérèse! riposta le paysagiste en s'échauffant; ah!
parbleu, s'il ne s'agissait que d'une souffrance morale, je dirais:
«Elle a raison, ce sera pour Jacques une expiation et il en sortira
retrempé.» Mais c'est le corps qui est malade, et d'une maladie qui est
encore plus implacable que vous...
La jeune femme s'efforçait de rester impassible, mais ses lèvres étaient
remuées par un involontaire tremblement qui n'échappa point à
l'attention de Lechantre.
--Je l'ai ramené, poursuivit-il, dans un état presque désespéré... Il
est faible comme un enfant, amaigri, méconnaissable... Langlois, qui
sort d'ici, parle d'une angine de poitrine et déclare que des soins
assidus, intelligents, peuvent seuls empêcher la maladie de devenir
mortelle... Il s'agit de le sauver et il n'y a que vous qui soyez
capable d'opérer ce miracle.--Sacrebleu! on ne peut pourtant pas laisser
le peintre de la _Rentrée des avoines_ mourir comme le premier venu!
Thérèse demeurait impénétrable: néanmoins on sentait qu'elle luttait
contre elle-même; ses sourcils se fronçaient, ses yeux avaient un éclat
humide.
--Pardon, murmura-t-elle, je... je ne peux pas vous donner en ce moment
une réponse... J'ai peur que ce que vous demandez ne soit réellement
au-dessus de mes forces... J'ai besoin d'être seule et de réfléchir à ce
que je dois faire... Excusez-moi!
Elle le quitta précipitamment et courut s'enfermer dans sa chambre.
Resté seul, le paysagiste sortit de la ferme. Il était encore incertain
du résultat de sa démarche, et cependant il emportait une lueur
d'espoir. «Telle que je connais Thérèse, se disait-il, il est impossible
qu'elle ne se laisse point attendrir... elle viendra.»
Il rentra plus rassuré chez les Moret et trouva la petite mère très
affairée dans sa cuisine. La pauvre femme, encore agitée par la visite
du médecin, était assise, les coudes sur le dressoir, la figure penchée
sur un livre qu'elle compulsait laborieusement.
--Ah! M. Lechantre, s'écria-t-elle en relevant la tête, je vous
attendais avec impatience. Vous avez reconduit le docteur et il s'est
sans doute montré' moins réservé avec vous?... A-t-il réellement de
l'espoir?
--Oui, maman Moret, tranquillisez-vous! Langlois assure qu'avec un
régime sévère et en suivant de point en point ses ordonnances, nous
parviendrons à enrayer le mal... Comment est Jacques?
--Toujours le même: soucieux, ne parlant point et passant son temps à
crayonner... Je le trouve si affaibli et je voudrais tant le voir
manger, M. Lechantre!... Ce matin, il a eu une fantaisie et il m'a
demandé de lui accommoder un plat qu'on lui servait à Nice... Il appelle
cela un _risotto_ et je suis en train de me creuser la tête pour voir si
je pourrai venir a bout de cuisiner ça à son idée.
--Un risotto, s'écria Francis en se trémoussant pour paraître gai, ça me
connaît, madame Moret, et je puis vous donner un coup de main...
D'abord, vous allez faire un roux, vous y mettrez votre riz, que vous
nourrirez avec du bouillon et du jus de viande... Quand il sera à point,
nous le lierons avec du parmesan râpé et nous aurons un risotto
onctueux, à se lécher les doigts jusqu'au coude...
Comme il achevait, Christine rentra de l'église. En entendant Lechantre
et sa mère discuter gravement cette question de cuisine, elle haussa
épaules, et, comme le paysagiste l'invitait à mettre aussi la main à la
pâte elle insinua aigrement qu'on s'occupait trop de la nourriture du
corps et trop peu de celle de l'âme. Elle plaignit ceux qui avaient des
yeux pour ne point voir.--Quant à elle, loin de s'abuser, elle trouvait
Jacques dangereusement malade et n'attendait plus de secours que d'en
haut.--Ce sermon eut pour résultat de faire pleurer Mme Moret et
Lechantre furieux s'emporta:
--Mademoiselle Christine, répliqua-t-il vertement, il se peut que vous
ayez raison et que, comme Marie de Magdala, vous ayez choisi la meilleur
part; mais Marthe aussi avait du bon et sans elle Notre Seigneur n'eût
pas soupé... C'est pourquoi, si vous m'en croyez, vous aiderez votre
mère à confectionner son risotto... Moi, je vais causer avec Jacques...
Madame Morel, n'oubliez pas de m'appeler dès que le riz sera cuit...
Il gagna la chambre de son ami. Le malade, recroquevillé sous des
couvertures, s'était blotti dans un large fauteuil près de la fenêtre
ouverte. Bien que la matinée fût chaude, il grelottait dans son plaid.
Ainsi que Lechantre l'avait déclaré à Thérèse, il était effrayamment
changé: son corps amaigri flottait dans ses vêtements; ses cheveux et sa
barbe semblaient n'avoir plus de vie, ses joues creuses étaient
blafardes; au fond de leur orbite ses yeux noirs renfoncés se mouvaient
sans cesse, avec cette inquiète expression questionneuse des malades,
qui cherchent à lire sur la figure des gens ce que ceux-ci pensent de
leur état. Il tenait un album sur ses genoux et ses doigts émaciés y
crayonnaient un paysage.
--Bravo, petit! Tu t'es remis à la besogne, c'est bon signe, dit
Lechantre en se penchant pour examiner le croquis.
Il croyait y retrouver le site qui s'étendait en face de la fenêtre,
mais il s'aperçut que Jacques avait dessiné de souvenir la rade de
Villefranche vue de la route de Beaulieu.
--Tiens, continua-t-il, pour un croqueton fait de chic, c'est gentil!
--Non, soupira tristement Jacques en fermant l'album, ça ne vaut rien.
Ça manque de chaleur... Il me faudrait la lumière de là-bas... Ah! les
couchers de soleil de la villa Endymion!... Les collines d'oliviers et
de pins s'enlevant sur un fond d'or, où brillait clair comme argent un
mince croissant de lune!... Voilà ce qu'il me faudrait pour me redonner
du ton!.. Ici le paysage est gris et le soleil ne réchauffe pas... Et
puis il y a cette angoisse, cette peur d'étouffer qui me paralyse les
doigts. Non, voyez-vous, je ne pourrai plus peindre, je suis fini!...
Entre nous, M. Lechantre, poursuivit-il en fouillant avidement les yeux
de son interlocuteur, que pense Langlois?
--Langlois! répondit Lechantre en affectant un air enjoué, il déclare
que fil as tort de te tracasser, qu'avec un bon régime et des soins,
avant l'hiver tu pourras reprendre tes travaux.
--Ah! si c'était vrai! soupira Jacques avec découragement... Tenez, si
l'on me disait: «On va te couper les deux jambes, mais tu pourras de
nouveau peindre», j'en ferais volontiers le sacrifice... Je retournerais
à Nice et, cette fois, je suis sûr que j'y exécuterais un beau tableau.
Vous n'avez pas idée comme ce pays-là me hante! Je n'ai qu'à fermer les
yeux pour revoir en pleine lumière les gens et les choses. Je sens d'ici
l'odeur des eucalyptus et je suis obsédé, la nuit, par un air qu'on
jouait à la redoute... Vous savez, quand nous avons vu venir à nous
Mania, avec sa robe blanche semée de pavots rouges!
--Il y pense toujours! se dit Lechantre qui avait la langue levée pour
parler de sa visite à Thérèse et qui s'arrêta, jugeant le moment
inopportun.
Ils furent interrompus par Christine qui venait dresser le couvert de
son frère sur une petite table, et par Mme Moret qui appelait le
paysagiste du fond de sa cuisine.
--Attends, s'écria celui-ci, je vais revenir... C'est pour une surprise
que nous t'avons ménagée, un plat niçois qui te remettra en appétit...
Cinq minutes après il rentrait avec la petite mère apportant entre deux
assiettes le risotto qui dégageait une affriolante odeur.
--Voilà, s'exclama comiquement Lechantre, le risotto demandé... Nous y
avons même insinué quelques truffes de Bourgogne... Ah! dame, elles ne
valent pas celles du Piémont, mais on fait ce qu'on peut... goûte-moi
ça!
Tout en plaisantant, il servait le malade, tandis que la petite mère,
réjouie à l'idée que son Benjamin allait enfin manger, versait
allègrement dans un verre à pied un doigt de vin de Bordeaux et coupait
des tranches de pain.
Jacques, à l'aspect du plat qu'il avait désiré, eut d'abord dans les
yeux un sourire enfantin. Il avala quelques bouchées du fameux risotto,
les mastiqua péniblement, puis d'un air de mauvaise humeur rejeta sa
fourchette sur la nappe et repoussa son assiette.
--Comment! tu ne le trouves pas à ton goût? demanda Mme Moret
consternée.
--Non, murmura-t-il, ce n'est pas ça... Pour que ce fût bon, il faudrait
le manger là-bas, apprêté par les gens du pays, servi en face des
citronniers de Beaulieu... Emportez cette pâtée de riz... Elle me
répugne et je n'ai plus faim.
Christine pinça ses lèvres ironiquement et débarrassa la table, tandis
que la pauvre Mme Moret s'enfuyait pour pleurer à son aise dans sa
cuisine. Le peintre et son ancien maître restèrent de nouveau seuls dans
la chambre, par la fenêtre de laquelle montaient faiblement les rumeurs
du village.
--Sacrebleu! gronda Francis, tu désoles ta bonne femme de mère!... Il
faudrait pourtant voir à te nourrir, si tu veux reprendre des forces!...
--Je ne me rétablirai jamais ici, repartit tristement Jacques... Je vous
rends justice à tous, vous me soignez admirablement et maman se met en
quatre pour moi, mais c'est peine perdue... L'air de Rochetaillée ne me
vaut rien et je n'y respire pas... Voyez-vous, le charme de Nice m'a
empoigné et il ne me lâchera pas... Ah! les Niçois ont raison de prendre
pour symbole une hirondelle avec cette devise: «Je reviendrai!» Quand on
a une fois vécu dans cette lumière, on ne vit plus ailleurs. Mon corps
ne peut se guérir ici, parce que mon coeur est resté au bord de la mer
bleue... Je ne vous parle plus de Mania, et vous vous imaginez peut-être
que je l'ai oubliée; mais non, je ne songe qu'à elle; dans mes nuits
d'insomnie, je la vois constamment; elle reste attachée à ma chair et à
ma pensée... Soyez franc avec moi, Lechantre, avez-vous entendu parler
d'elle depuis notre départ?
--Oui, répondit évasivement le paysagiste, elle a quitté Nice et n'y
reviendra plus.
--Détrompez-vous, protesta Jacques avec exaltation, elle y retournera!
Elle a subi le charme, elle aussi... Elle y reviendra, et s'étonnera de
ne pas m'y voir... Il n'est pas possible qu'elle ne m'aime plus! Je suis
sûr que si elle me savait en danger, elle accourrait me chercher ici...
--Eh! riposta Francis impatienté, elle a connu ta maladie et n'a pas
bougé.
--Vous la calomniez... J'ai été grossier avec elle et elle m'en a gardé
rancune, mais, au fond du coeur, elle le regrette... Tenez, ajouta-t-il
avec l'obstination des malades, promettez-moi une chose, mon bon
Lechantre!...
--Quoi, entêté gamin?
--Promettez-moi d'écrire à Mania où je suis et à quel point je
souffre... Une lettre de vous la convaincra davantage... Si vous voulez
que j'aie l'esprit en repos et que je me soigne sérieusement, jurez-moi
que vous écrirez... aujourd'hui!
--Oui, oui... balbutia Lechantre, effrayé de l'expression anxieuse des
traits de Jacques et craignant qu'un refus n'amenât le retour d'une des
crises qui mettaient chaque fois la vie du malade en péril.
--Merci... Vous êtes un brave camarade... Ecrivez vite!... Si votre
lettre est achevée à temps, elle pourra partir par le courrier de ce
soir... Dites-lui bien tout... et que je l'adore... Allez!
Avec un geste d'enfant gâté, il le pressait pour qu'il montât
immédiatement dans sa chambre. Lechantre s'exécuta.--Comme il traversait
le couloir, il fut arrêté par la maman Moret, très émue, qui s'élançait
vers lui, le prenait par le bras et l'entraînait dans une pièce voisine:
--Venez, venez, M. Lechantre!
Il entra et tressaillit; Thérèse était devant lui.
--M. Lechantre, dit d'un ton ferme la jeune femme, j'ai réfléchi depuis
ce matin, j'ai vu plus clairement où était mon devoir et je suis
venue... Croyez-vous que ma présence puisse sérieusement être bonne à
votre ami?
Après la conversation qu'il avait eue avec Jacques, l'instant d'avant,
le brave Francis hésitait à répondre affirmativement, mais la petite
mère ne lui laissa pas le temps de parler, et avec pétulance:
--Si elle lui sera bonne? s'écria-t-elle, les yeux pleins de larmes, ah!
Thérèse, ma fille, peux-tu en douter?... Elle lui vaudra mieux que tous
les remèdes des médecins... Je n'osais pas te demander de venir chez
nous... Je craignais... Mais, n'est-ce pas? tout est oublié?... Tu es la
meilleure des créatures, tu es un ange du bon Dieu!
En même temps, emportée par la surprise, l'émotion et la joie, elle
saisissait les mains de sa bru et, malgré celle-ci, elle les baisait
dévotement. A la fin Thérèse se jeta à son cou et les deux femmes
s'embrassèrent en sanglotant.
--Je vais prévenir Jacques, hasarda Francis qui se sentait inquiet.
--Non, non, repartit impétueusement la petite mère, laissez-moi le
plaisir de lui annoncer moi-même la bonne nouvelle... Attendez-moi un
moment dans le couloir; ce ne sera pas long!
Elle se précipita vers la chambre de son garçon, tandis que Lechantre et
Thérèse la suivaient à quelques pas de distance. Dans son empressement,
la bonne femme oublia de refermer la porte et s'avança à pas discrets,
les yeux brillants, l'air joyeusement mystérieux, vers Jacques enfoncé
dans sa songerie.
--Mon _fi_, commença-t-elle, tu ne te plaindras plus de ta solitude...
M. Langlois est à peine parti qu'il t'arrive une nouvelle visite...
--Une visite? murmura le peintre en rouvrant ses yeux assoupis.
--Quelqu'un que tu n'as pas vu depuis longtemps... une dame...
--Une dame?...
Dans l'esprit de Jacques, uniquement occupé de Nice et des souvenirs de
l'hiver, l'idée que cette visiteuse était peut-être Mania surgit
brusquement.
--Oui, une dame qui t'aime bien et que nous aimons tous... Seulement,
promets-moi de ne pas t'agiter!
Jacques ouvrait des yeux effarés et ne comprenait plus très bien.
Pourtant, il s'était levé sur ses jambes chancelantes, et, pris d'un
soudain retour de coquetterie, il se débarrassait de son plaid,
rajustait sa cravate, boutonnait son veston.
--Fais-la entrer, balbutia-t-il d'une voix tremblante.
--Allons, chuchota Lechantre à Thérèse, du courage!
Il l'entraîna vers la chambre, en la poussant doucement devant lui.
Jacques, les yeux ravivés par une chimérique espérance, avait fait
quelques pas. Il reconnut sa femme et s'arrêta:
--Thérèse!...
Sa figure exprima un vague désappointement; la flamme de ses yeux
s'était éteinte et il s'appuyait au dossier de son fauteuil d'un air
décontenancé. Ce brusque changement de physionomie n'échappa point au
regard perspicace de Thérèse; elle pressentit que ce n'était pas elle
que Jacques attendait, et cette pensée mortifiante rouvrit
douloureusement ses blessures. Une pression suppliante de la main de
Francis lui rappela qu'elle était venue pour remplir un devoir, et,
comprimant une dernière révolte, imposant silence à ses rancunes
réveillées, elle s'avança vers Jacques qui osait à peine la regarder.
Dans la chambre du malade il y eut un moment d'anxieuse attente. Mme
Moret essuyait furtivement ses paupières mouillées et Lechantre, très
tourmenté, se demandait ce qui allait résulter de cette périlleuse
entrevue. Thérèse posa doucement la main sur l'épaule de son mari.
--Jacques, dit-elle, j'ai appris que tu étais souffrant et je suis
venue... Oublions le passé... Il ne faut plus songer qu'à te soigner et
à te guérir.
Il leva vers elle un regard timide, un regard d'enfant peureux et encore
mal rassuré, puis des larmes lui montèrent aux yeux. Le mot de «passé»
évoquait en lui tant de sentiments poignants et contraires!...
--Merci, murmura-t-il dans un sanglot.
Ces larmes et ce sanglot remuèrent profondément la jeune femme. Elle vit
Jacques si lamentablement transformé par la maladie, si faible, si hâve
et amaigri, que la compassion étouffa son ressentiment. Elle eut pitié
de ce malheureux que quelques mois de souffrances avaient réduit à cet
état d'amoindrissement. Elle ne se souvint plus que des jours heureux et
la tendresse d'autrefois lui amollit le coeur. Sur un signe qu'elle leur
fit, la petite mère et Lechantre se retirèrent. Le mari infidèle et la
femme abandonnée se retrouvèrent seuls dans la chambre close.
Alors, avec une sollicitude attendrie, Thérèse força Jacques à s'étendre
dans son fauteuil; elle s'assit sur un tabouret à ses pieds et lui prit
les mains:
--Jacques, commença-t-elle, aie confiance en moi!... Je reviens à toi
comme au temps où nous étions encore au Prieuré et où nous vivions si
heureux... Je ne me rappelle que ces moments-là, les moments où tu
m'aimais et où j'étais si fière de ton amour!... J'ai oublié le reste
comme un mauvais rêve. Cet heureux temps d'autrefois, si tu veux, nous
le retrouverons tout entier. Dès que ta santé sera meilleure, nous
retournerons au Prieuré, tu verras que rien n'y est changé et que le
bonheur t'y attend comme jadis...
Doucement, maternellement, comme on parle à un enfant endolori, elle lui
remémorait les menus détails de leurs souvenirs de jeunesse et le
renseignait sur les choses et les gens qui l'avaient intéressé
autrefois:--les _quoichiers_ du verger donnaient toujours leurs exquises
prunes violettes; les couchers de soleil étaient toujours aussi beaux
sur l'Aujon; l'ancien berger, le _Rat d'eau_, prenait de l'âge, mais il
se maintenait très vert, pêchait toujours avec la même ardeur et
demandait souvent des nouvelles de Jacques...
Tout en remontant ce lointain courant des communes souvenances, elle
relevait de temps en temps ses profonds yeux noirs vers le malade;
soudain elle s'aperçut qu'il ne semblait pas l'entendre... Le regard du
peintre se fixait distraitement sur une petite étude pendue au mur, en
face du fauteuil, et, en examinant cette toile qui détournait
l'attention de Jacques, Thérèse reconnut qu'elle représentait un coin du
petit port de Saint-Jean. De nouveau, cette inconsciente marque
d'insensibilité lui perça le coeur et elle s'interrompit avec un geste
douloureux.
Le geste désolé de la jeune femme tira Jacques de la rêverie où son
esprit s'égarait; une rougeur lui monta aux joues et, confus comme un
écolier pris en faute, il balbutia:
--Pardon!... Je suis indigne!...
Puis l'émotion, la honte et les regrets qui l'agitaient provoquèrent
fatalement une de ces terribles crises qui se manifestaient avec une
soudaineté fulgurante. Sa respiration s'embarrassa, son visage eut cette
farouche expression d'angoisse qui annonçait l'approche du paroxysme. Il
portait avec un geste désespéré ses mains à sa poitrine et suppliait
qu'on lui donnât de l'air. Une pâleur de cendre envahit sa figure et la
syncope arriva.
Quand il sortit de son évanouissement, il retrouva autour de lui sa
mère, Thérèse et Lechantre terrifiés. Il agita la tête pour les
remercier de leurs soins et retomba dans son mutisme habituel.
A partir de ce moment les accès se renouvelèrent à des intervalles plus
rapprochés. Il ne pouvait plus supporter le lit. La nuit, l'appréhension
d'une crise le tenait en éveil et il se traînait péniblement de fauteuil
en fauteuil. Thérèse, Mme Moret, Christine et Francis le veillaient
alternativement. Quand venait le tour de ce dernier, Jacques lui
répétait dès qu'ils se trouvaient seuls:
--Vous avez écrit, n'est-ce pas?
--Oui, répondait complaisamment le paysagiste, auquel les mensonges ne
coûtaient plus.
--Bien... Il faudra aussi télégraphier à Langlois... Je veux qu'il me
prolonge jusqu'à l'arrivée de Mania... car elle viendra; elle ne peut
pas ne point venir!--Et, ajouta-t-il, avec un égoïsme féroce, quand elle
sera ici, vous trouverez un prétexte pour éloigner Thérèse...
Cette chimérique attente de Mme Liebling semblait seule le soutenir
contre la violence de plus en plus terrassante des paroxysmes.
Néanmoins, ses forces diminuaient, il mangeait à peine et la faiblesse
physique amenait peu à peu l'amoindrissement de l'intelligence. La
fièvre ne le quittait plus guère et son cerveau était continuellement
hanté par une sorte de délire lucide. Sa taciturnité des premiers jours
avait fait place à une verbosité nerveuse. Il se montrait plus
tendrement expansif, mais cette expansion était pour Thérèse une source
d'affliction et de nouveaux navrements de coeur. Le milieu de
Rochetaillée ne semblait plus exister pour lui; c'était toujours Nice
qu'il avait maintenant devant les yeux et dont il parlait avec
exaltation.
Jusque dans les affres de la suffocation le charme invincible des
sirènes de la côte d'azur persistait. Il s'incarnait dans l'ensorcelante
image de Mania, dont l'arrivée sans cesse attendue obsédait le
malade.--Après avoir subi à Nice les tortures de la jalousie, Thérèse
souffrait encore de l'infidélité conjugale pendant les tristes et
suprêmes veillées où elle prodiguait ses soins au moribond.
Jacques, même en sa présence, rappelait avec une intarissable loquacité
tous les incidents du précédent hiver. Pour les peindre en paroles, il
retrouvait cette justesse de la vision, cette vivacité de coloration,
qui lui avaient manqué à Nice. Il revoyait la promenade des Anglais avec
sa perspective de montagnes veloutées d'un bleu tendre, et son
va-et-vient de promeneurs, heureux de vivre au soleil. Il avait
l'hallucination des verdures du jardin public à l'heure où la foule
circule autour du kiosque des musiciens, et où les glycines robustes
enlacent les pins jusqu'à la cime pour retomber de toutes parts en
grappes d'un mauve attendri.--Et toujours, dans ces évocations de soleil
et de fleurs, revenait l'apparition de Mania, se détachant sur la mer
azurée dans sa toilette blanche, et marchant d'un pas rythmé par la
cadence d'une musique imaginaire...
Thérèse sentait ses dernières rancunes s'évanouir à la vue de ce
malheureux frôlé chaque jour de plus près par l'aile de la mort. Elle
songeait qu'il pouvait brusquement disparaître dans l'une de ces crises
toujours plus rapprochées, et, reprise d'une tendresse mêlée de pitié
pour le bien-aimé d'autrefois, elle poussait l'abnégation jusqu'à se
faire la complice de ses chimères, jusqu'à le bercer en des espérances
qui pourtant, elle le savait bien, avaient toutes pour objectif une
rivale mortellement haïe.
--Oui, murmurait-elle le coeur meurtri, je te le promets, nous
retournerons à Nice... Dès que tu seras moins faible nous partirons.
Nous passerons l'hiver là-bas... Tu y retrouveras les citronniers, la
mer bleue, le soleil et... et tout ce que tu aimes. Calme-toi seulement,
ne t'agite plus... Ne pense en ce moment qu'à regagner des forces pour
le voyage...
Jacques étonné, presque méfiant, regardait d'abord Thérèse d'un air
craintif, puis ses yeux s'illuminaient, et il s'absorbait égoïstement
dans ces fiévreuses visions--oubliant celle qui les lui avait suggérées,
et à qui elles étaient cruellement odieuses...
Une nuit, où l'on attendait le docteur Langlois mandé en toute hâte, et
où Jacques, haletant dans son fauteuil, interrogeait fiévreusement
Lechantre, l'hallucination devint plus aiguë. Le malade affirmait avec
véhémence que Mme Liebling arriverait certainement cette nuit-là, et
pressait son ami d'ouvrir la fenêtre pour épier s'il n'entendrait pas un
roulement de voiture.--Vers les premières blancheurs de l'aube, un
tintement de grelots résonna soudain sur la route.
--C'est elle! c'est Mania! s'écria le malheureux visionnaire; Lechantre,
descendez vite... plus vite donc!
Puis, comme cette émotion était trop forte pour son organisme épuisé,
ses traits se contractèrent, il porta ses mains à sa poitrine et, déjà
suffoquant:
--Trop tard! soupira-t-il en écoutant la voiture qui s'arrêtait devant
la porte.
Lechantre, effrayé, appelait Thérèse, puis courait ouvrir à Langlois.
Quand il rentra avec le médecin, il était trop tard en effet. La mort
arrivait avec une vélocité d'oiseau de proie.--Les rougeurs du soleil
levant glissaient par la fenêtre entrebâillée: au dehors le village se
réveillait; le pâtre de Rochetaillée, le _Rat d'eau_, toujours robuste
et alerte, soufflait vigoureusement dans sa corne pour rassembler son
troupeau, et, aux sons de la trompe du vieux berger de son enfance, le
peintre de la _Rentrée des avoines_ s'éteignait, les yeux encore pleins
de la décevante et ensorcelante vision de Nice.
André Theuriet.