Suite et fin.--Voir nos numéros depuis le 13 décembre 1890.
Mania, flattée d'avoir accaparé l'attention du prince, agitait lentement
son éventail et ses instincts de coquetterie se réveillaient peu à peu,
tandis qu'elle savourait les compliments de Gregoriew.
--Oui, répondit-elle en ébauchant sa moue moqueuse, nous sommes toutes
charmantes ici... c'est convenu; mais revenons aux Asiatiques... En
avez-vous trouvé de particulièrement intéressantes?
--Oui, une... à Damas; une Anglaise sur laquelle on contait des choses
étranges...
--Vraiment... Quel âge?
--Soixante-dix ans... Mais elle n'en paraissait que vingt-cinq, et
là-bas on prétendait qu'elle possédait le secret de l'éternelle
jeunesse.
--C'est merveilleux!... Vous a-t-elle communiqué sa recette?
--Oui... Vous désirez la connaître?
--Comment donc?... Naturellement.
--Eh bien, je vous la donnerai quand vous serez septuagénaire...
Jusque-là, vous n'en avez pas besoin.
--Vous vous moquez de moi, ce n'est pas gentil! s'écria-t-elle en
riant;--puis tout-à-coup sa figure mobile se rembrunit et exprima
l'agacement. Elle venait d'apercevoir Jacques qui rôdait autour de la
table, les traits contractés et le regard furibond.
--Pardon, prince, dit-elle, je suis obligée de vous fausser
compagnie... Je n'ai encore salué personne et je manque à tous mes
devoirs...
Elle se leva, se mêla un moment aux groupes épars et finit par retrouver
le peintre.
--Vous voilà enfin! s'exclama-t-elle, en lui tendant sa main qu'il ne
sembla pas voir, d'où sortez-vous?
--Vous le sauriez, répondit-il avec une irritation à peine contenue, si,
depuis votre arrivée, vous aviez eu des regards pour d'autres que M.
Gregoriew.
Elle le dévisagea d'un air très calme et, connaissant ses emportements,
elle s'empressa de lui prendre le bras. Elle l'emmena dans le salon
contigu, dont la porte-fenêtre était ouverte sur les jardins. Quand ils
furent seuls, au milieu de l'une des terrasses, elle murmura avec
impatience:
--Pourquoi ce mauvais visage? qu'avez-vous contre moi?
--Vous le demandez? riposta-t-il, les dents serrées, croyez-vous qu'il
me soit agréable de vous voir fleureter avec ce prince russe?
--Vous êtes jaloux du prince... un étranger que je connais à peine?
--Et auquel vous permettez de vous baiser la joue!
--Le baiser de Pâques... C'est une formalité banale, qui ne tire pas à
conséquence.
--Et cette rencontre avec lui chez Mme Nicolaïdès, c'est sans
conséquence aussi, n'est-ce pas?
--Pouvais-je prévoir que je l'y rencontrerais?
--Pourquoi aviez-vous eu soin alors de me cacher que vous alliez à cette
soirée?
Elle fronça le sourcil, et d'un ton hautain:
--Assez!... Vous devriez mieux me connaître et savoir que je n'ai
l'habitude de rien cacher... Et, puisque nous sommes sur ce chapitre,
laissez-moi vous dire que si j'étais tentée de vous moins aimer, vous
prenez, en ce moment, le plus sûr moyen de m'induire à la tentation...
Ne jouez pas de la jalousie, c'est un vilain jeu et un jeu de vilains.
--Comment ne serais-je pas jaloux, s'écria-t-il, quand vos coquetteries
avec ce monsieur défrayent déjà les conversations de vos amis?... On en
parlait tout à l'heure hautement dans le salon de Mme Koloubine.
--Puis-je empêcher les gens de bavarder, et comment osez-vous prêter
attention à de pareilles niaiseries?... Oui, j'ai été aimable avec le
prince, quel mal y voyez-vous?... Dans notre monde, mon cher, ces
galanteries de salon sont une sorte de monnaie courante, sans valeur, et
c'est manquer d'usage que de s'en formaliser...
Elle vit qu'il souffrait réellement, et, lui serrant plus étroitement le
bras, elle leva vers lui ses beaux yeux changeants:
--Jacques, continua-t-elle, d'une voix attendrie, je ne sais pas
mentir... Le jour où je ne vous aimerai plus, je vous le dirai
franchement et honnêtement... mais, rassurez-vous, ce jour-là n'est pas
arrivé et, s'il ne dépend que de moi, il arrivera le plus tard possible.
Jacques, encore tourmenté par un reste d'inquiétude, la regardait, puis
détournait les yeux vers le jardin où le vent du nord courbait les
arbres. Par-dessus les verdures agitées, on apercevait la mer d'un bleu
sombre. C'était ce même paysage qu'il avait contemplé pour la première
fois avec Mania, et, comme jadis, les captivantes prunelles slaves
fondirent sa colère.
--Que ce jour-là n'arrive jamais, Mania, soupira-t-il en la serrant
contre lui avec une fougue passionnée, car je vous aime trop pour
supporter de vous perdre!
--Quel sauvage vous faites! murmura-t-elle en riant; maintenant,
rentrons; mais venez dîner ce soir à la maison... Je ne recevrai
personne que vous, monsieur!