--Certes, et par deux raisons: la première, c'est que nous sommes plus

rapprochés du centre du globe, qui, par conséquent, nous attire

davantage: or, cette force attractive n'est autre chose que la

pesanteur. La seconde, c'est que la force de rotation, nulle au pôle,

étant très marquée à l'équateur, les objets ont là une tendance à

s'écarter de la terre; ils y sont donc moins pesants.

--Comment! dit Johnson, sérieusement, nous n'avons donc pas le même

poids en tous lieux?

--Non, Johnson; suivant la loi de Newton, les corps s'attirent en

raison directe des masses, et en raison inverse du carré des

distances. Ici, je pèse plus parce que je suis plus près du centre

d'attraction, et, sur une autre planète, je pèserais plus ou moins,

suivant la masse de la planète.

--Quoi! fit Bell, dans la lune?...

--Dans la lune, mon poids, qui est de deux cents livres à Liverpool,

ne serait plus que de trente-deux.

--Et dans le soleil?

--Oh! dans le soleil, je pèserais plus de cinq mille livres!

--Grand Dieu! fit Bell, il faudrait un cric alors pour soulever vos

jambes?

--Probablement! répondit le docteur, en riant de l'ébahissement de

Bell; mais ici la différence n'est pas sensible, et, en déployant un

effort égal des muscles du jarret, Bell sautera aussi haut que sur les

quais de la Mersey.

--Oui! mais dans le soleil? répétait Bell, qui n'en revenait pas.

--Mon ami, lui répondit le docteur, la conséquence de tout ceci est

que nous sommes bien où nous sommes, et qu'il est inutile de courir

ailleurs.

--Vous disiez tout à l'heure, reprit Altamont, que ce serait peut-être

le cas de tenter une excursion au centre de la terre! Est-ce qu'on a

jamais pensé à entreprendre un pareil voyage?

--Oui, et cela termine ce que j'ai à vous dire relativement au pôle.

Il n'y a pas de point du monde qui ait donné lieu à plus d'hypothèses

et de chimères. Les anciens, fort ignorants en cosmographie, y

plaçaient le jardin des Hespérides. Au Moyen Age, on supposa que la

terre était supportée par des tourillons placés aux pôles, sur

lesquels elle tournait; mais, quand on vit les comètes se mouvoir

librement dans les régions circumpolaires, il fallut renoncer à ce

genre de support. Plus tard, il se rencontra un astronome français,

Bailly, qui soutint que le peuple policé et perdu dont parle Platon,

les Atlantides, vivait ici même. Enfin, de nos jours, on a prétendu

qu'il existait aux pôles une immense ouverture, d'où se dégageait la

lumière des aurores boréales, et par laquelle on pourrait pénétrer

dans l'intérieur du globe; puis, dans la sphère creuse, on imagina

l'existence de deux planètes, Pluton et Proserpine, et un air lumineux

par suite de la forte pression qu'il éprouvait.

--On a dit tout cela? demanda Altamont.

--Et on l'a écrit, et très sérieusement. Le capitaine Synness, un de

nos compatriotes, proposa à Humphry Davy, Humboldt et Arago de tenter

le voyage! Mais ces savants refusèrent.

--Et ils firent bien.

--Je le crois. Quoi qu'il en soit, vous voyez, mes amis, que

l'imagination s'est donné libre carrière à l'endroit du pôle, et qu'il

faut tôt ou tard en revenir à la simple réalité.

--D'ailleurs, nous verrons bien, dit Johnson, qui n'abandonnait pas

son idée.

--Alors, à demain les excursions, dit le docteur, souriant de voir le

vieux marin peu convaincu, et, s'il y a une ouverture particulière

pour aller au centre de la terre, nous irons ensemble!»

CHAPITRE XXV

LE MONT HATTERAS

Après cette conversation substantielle, chacun, s'arrangeant de son

mieux dans la grotte, y trouva le sommeil.

Chacun, sauf Hatteras. Pourquoi cet homme extraordinaire ne dormit-il

pas?

Le but de sa vie n'était-il pas atteint? N'avait-il pas accompli les

hardis projets qui lui tenaient au coeur? Pourquoi le calme ne

succédait-il pas à l'agitation dans cette âme ardente? Ne devait-on

pas croire que, ses projets accomplis, Hatteras retomberait dans une

sorte d'abattement, et que ses nerfs détendus aspireraient au repos?

Après le succès, il semblait même naturel qu'il fût pris de ce

sentiment de tristesse qui suit toujours les désirs satisfaits.

Mais non. Il se montrait plus surexcité. Ce n'était cependant pas la

pensée du retour qui l'agitait ainsi. Voulait-il aller plus loin

encore? Son ambition de voyageur n'avait-elle donc aucune limite, et

trouvait-il le monde trop petit, parce qu'il en avait fait le tour?

Quoi qu'il en soit, il ne put dormir. Et cependant cette première nuit

passée au pôle du monde fut pure et tranquille. L'île était absolument

inhabitée. Pas un oiseau dans son atmosphère enflammée, pas un animal

sur son sol de cendres, pas un poisson sous ses eaux bouillonnantes.

Seulement au loin, les sourds ronflements de la montagne à la tête de

laquelle s'échevelaient des panaches de fumée incandescente.

Lorsque Bell, Johnson, Altamont et le docteur se réveillèrent, ils ne

trouvèrent plus Hatteras auprès d'eux. Inquiets, ils quittèrent la

grotte, et ils aperçurent le capitaine debout sur un roc. Son regard

demeurait invariablement fixé sur le sommet du volcan. Il tenait à la

main ses instruments; il venait évidemment de faire le relevé exact de

la montagne.

Le docteur alla vers lui et lui adressa plusieurs fois la parole avant

de le tirer de sa contemplation. Enfin, le capitaine parut le

comprendre.

«En route! lui dit le docteur, qui l'examinait d'un oeil attentif, en

route; allons faire le tour de notre île; nous voilà prêts pour notre

dernière excursion.

--La dernière, fit Hatteras avec cette intonation de la voix des gens

qui rêvent tout haut; oui, la dernière, en effet. Mais aussi,

reprit-il avec une grande animation, la plus merveilleuse!»

Il parlait ainsi, en passant ses deux mains sur son front pour en

calmer les bouillonnements intérieurs.

En ce moment, Altamont, Johnson et Bell le rejoignirent; Hatteras

parut alors sortir de son état d'hallucination.

«Mes amis, dit-il d'une voix émue, merci pour votre courage, merci

pour votre persévérance, merci pour vos efforts surhumains qui nous

ont permis de mettre le pied sur cette terre!

--Capitaine, dit Johnson, nous n'avons fait qu'obéir, et c'est à vous

seul qu'en revient l'honneur.

--Non! non! reprit Hatteras avec une violente effusion, à vous tous

comme à moi! à Altamont comme à nous tous! comme au docteur lui-même!

Oh! laissez mon coeur faire explosion entre vos mains! Il ne peut plus

contenir sa joie et sa reconnaissance!»

Hatteras serrait dans ses mains celles des braves compagnons qui

l'entouraient. Il allait, il venait, il n'était plus maître de lui.

«Nous n'avons fait que notre devoir d'Anglais, disait Bell.

--Notre devoir d'amis, répondit le docteur.

--Oui, reprit Hatteras, mais ce devoir, tous n'ont pas su le remplir.

Quelques-uns ont succombé! Pourtant, il faut leur pardonner, à ceux

qui ont trahi comme à ceux qui se sont laissé entraîner à la trahison!

Pauvres gens! je leur pardonne. Vous m'entendez, docteur!

--Oui, répondit le docteur, que l'exaltation d'Hatteras inquiétait

sérieusement.

--Aussi, reprit le capitaine, je ne veux pas que cette petite fortune

qu'ils étaient venus chercher si loin, ils la perdent. Non! rien ne

sera changé à mes dispositions, et ils seront riches... s'ils revoient

jamais l'Angleterre!»

Il eût été difficile de ne pas être ému de l'accent avec lequel

Hatteras prononça ces paroles.

«Mais, capitaine, dit Johnson en essayant de plaisanter, on dirait que

vous faites votre testament.

--Peut-être, répondit gravement Hatteras.

--Cependant, vous avez devant vous une belle et longue existence de

gloire, reprit le vieux marin.

--Qui sait?» fit Hatteras.

Ces mots furent suivis d'un assez long silence. Le docteur n'osait

interpréter le sens de ces dernières paroles.

Mais Hatteras se fit bientôt comprendre, car d'une voix précipitée,

qu'il contenait à peine, il reprit:

«Mes amis, écoutez-moi. Nous avons fait beaucoup jusqu'ici, et

cependant il reste beaucoup à faire.»

Les compagnons du capitaine se regardèrent avec un profond étonnement.

«Oui, nous sommes à la terre du pôle, mais nous ne sommes pas au pôle

même!

--Comment cela? fit Altamont.

--Par exemple! s'écria le docteur, qui craignait de deviner.

--Oui! reprit Hatteras avec force, j'ai dit qu'un Anglais mettrait le

pied sur le pôle du monde; je l'ai dit, et un Anglais le fera.

--Quoi?... répondit le docteur.

--Nous sommes encore à quarante-cinq secondes du point inconnu, reprit

Hatteras avec une animation croissante, et là où il est, j'irai!

--Mais c'est le sommet de ce volcan! dit le docteur.

--J'irai.

--C'est un cône inaccessible!

--J'irai.

--C'est un cratère béant, enflammé!

--J'irai.»

L'énergique conviction avec laquelle Hatteras prononça ces derniers

mots ne peut se rendre. Ses amis étaient stupéfaits; ils regardaient

avec terreur la montagne qui balançait dans l'air son panache de

flammes.

Le docteur reprit alors la parole; il insista; il pressa Hatteras de

renoncer à son projet; il dit tout ce que son coeur put imaginer,

depuis l'humble prière jusqu'aux menaces amicales; mais il n'obtint

rien sur l'âme nerveuse du capitaine, pris d'une sorte de folie qu'on

pourrait nommer «la folie polaire».

Il n'y avait plus que les moyens violents pour arrêter cet insensé,

qui courait à sa perte. Mais, prévoyant qu'ils amèneraient des

désordres graves, le docteur ne voulut les employer qu'à la dernière

extrémité.

Il espérait d'ailleurs que des impossibilités physiques, des obstacles

infranchissables, arrêteraient Hatteras dans l'exécution de son

projet.

«Puisqu'il en est ainsi, dit-il, nous vous suivrons.

--Oui, répondit le capitaine, jusqu'à mi-côte de la montagne! Pas plus

loin! Ne faut-il pas que vous rapportiez en Angleterre le double du

procès-verbal qui atteste notre découverte, si...?

--Pourtant!...

--C'est décidé, répondit Hatteras d'un ton inébranlable, et, puisque

les prières de l'ami ne suffisent pas, le capitaine commande.»

Le docteur ne voulut pas insister plus longtemps, et quelques instants

après, la petite troupe, équipée pour une ascension difficile, et

précédée de Duk, se mit en marche.

Le ciel resplendissait. Le thermomètre marquait cinquante-deux degrés

(+ 11° centigrades). L'atmosphère s'imprégnait largement de la clarté

particulière à ce haut degré de latitude. Il était huit heures du

matin.

Hatteras prit les devants avec son brave chien; Bell et Altamont, le

docteur et Johnson le suivirent de près.

«J'ai peur, dit Johnson.

--Non, non, il n'y a rien à craindre, répondit le docteur, nous sommes

là.»

Quel singulier îlot, et comment rendre sa physionomie particulière,

qui était l'imprévu, la nouveauté, la jeunesse! Ce volcan ne

paraissait pas vieux, et des géologues auraient pu indiquer une date

récente à sa formation.

Les rochers, cramponnés les uns aux autres, ne se maintenaient que par

un miracle d'équilibre. La montagne n'était, à vrai dire, qu'un

amoncellement de pierres tombées de haut. Pas de terre, pas la moindre

mousse, pas le plus maigre lichen, pas de trace de végétation. L'acide

carbonique, vomi par le cratère, n'avait encore eu le temps de s'unir

ni à l'hydrogène de l'eau, ni à l'ammoniaque des nuages, pour former,

sous l'action de la lumière, les matières organisées.

Cette île, perdue en mer, n'était due qu'à l'agrégation successive des

déjections volcaniques; c'est ainsi que plusieurs montagnes du globe

se sont formées; ce qu'elles ont rejeté de leur sein a suffi à les

construire. Tel l'Etna, qui a déjà vomi un volume de lave plus

considérable que sa masse elle-même; tel encore le Monte-Nuovo, près

de Naples, engendré par des scories dans le court espace de

quarante-huit heures.

Cet amas de roches dont se composait l'île de la Reine était

évidemment sorti des entrailles de la terre; il avait au plus haut

degré le caractère plutonien. A sa place s'étendait autrefois la mer

immense, formée, dès les premiers jours, par la condensation des

vapeurs d'eau sur le globe refroidi; mais, à mesure que les volcans de

l'ancien et du nouveau monde s'éteignirent ou, pour mieux dire, se

bouchèrent, ils durent être remplacés par de nouveaux cratères

ignivomes.

En effet, on peut assimiler la terre à une vaste chaudière

sphéroïdale. Là, sous l'influence du feu central, s'engendrent des

quantités immenses de vapeurs emmagasinées à une tension de milliers

d'atmosphères, et qui feraient sauter le globe sans les soupapes de

sûreté ménagées à l'extérieur.

Ces soupapes sont les volcans; quand l'une se ferme, l'autre s'ouvre,

et, à l'endroit des pôles, où, sans doute par suite de l'aplatissement,

l'écorce terrestre est moins épaisse, il n'est pas étonnant qu'un

volcan se soit inopinément formé par le soulèvement du massif au-dessus

des flots.

Le docteur, tout en suivant Hatteras, remarquait ces étranges

particularités; son pied foulait un tuf volcanique et des dépôts

ponceux faits de scories, de cendres, de roches éruptives, semblables

aux syénites et aux granits de l'Islande.

Mais, s'il attribuait à l'îlot une origine presque moderne, c'est que

le terrain sédimentaire n'avait pas encore eu le temps de s'y former.

L'eau manquait aussi. Si l'île de la Reine eût compté plusieurs

siècles d'existence, des sources thermales auraient jailli de son

sein, comme aux environs des volcans. Or, non seulement on n'y

trouvait pas une molécule liquide, mais les vapeurs qui s'élevaient

des ruisseaux de laves semblaient être absolument anhydres.

Ainsi, cette île était de formation récente, et telle elle apparut un

jour, telle elle pouvait disparaître un autre, et s'immerger de

nouveau au fond de l'Océan.

A mesure que l'on s'élevait, l'ascension devenait de plus en plus

difficile; les flancs de la montagne se rapprochaient de la

perpendiculaire, et il fallait prendre de grandes précautions pour

éviter les éboulements. Souvent des colonnes de cendres se tordaient

autour des voyageurs et menaçaient de les asphyxier, ou des torrents

de lave leur barraient le passage. Sur quelques surfaces horizontales,

les ruisseaux, refroidis et solidifiés à la partie supérieure,

laissaient sous leur croûte durcie la lave s'écouler en bouillonnant.

Chacun devait donc sonder pour éviter d'être plongé tout à coup dans

ces matières en fusion.

De temps en temps, le cratère vomissait des quartiers de roches

rongies au sein des gaz enflammés; quelques-unes de ces masses

éclataient dans l'air comme des bombes, et leurs débris se

dispersaient dans toutes les directions à d'énormes distances.

On conçoit de quels dangers innombrables cette ascension de la

montagne était entourée, et combien il fallait être fou pour la

tenter.

Cependant Hatteras montait avec une agilité surprenante, et,

dédaignant le secours de son bâton ferré, il gravissait sans hésiter

les pentes les plus raides.

Il arriva bientôt à un rocher circulaire, sorte de plateau de dix

pieds de largeur environ; un fleuve incandescent l'entourait, après

s'être bifurqué à l'arête d'un roc supérieur, et ne laissait qu'un

passage étroit par lequel Hatteras se glissa audacieusement.

Là, il s'arrêta, et ses compagnons purent le rejoindre. Alors il

sembla mesurer du regard l'intervalle qui lui restait à franchir;

horizontalement, il ne se trouvait pas à plus de cent toises du

cratère, c'est-à-dire du point mathématique du pôle; mais,

verticalement, c'était encore plus de quinze cents pieds à gravir.

L'ascension durait déjà depuis trois heures; Hatteras ne semblait pas

fatigué; ses compagnons se trouvaient au bout de leurs forces.

Le sommet du volcan paraissait être inaccessible. Le docteur résolut

d'empêcher à tout prix Hatteras de s'élever plus haut. Il essaya

d'abord de le prendre par la douceur, mais l'exaltation du capitaine

allait jusqu'au délire; pendant la route, il avait donné tous les

signes d'une folie croissante, et qui l'a connu, qui l'a suivi dans

les phases diverses de son existence, ne peut en être surpris. A

mesure qu'Hatteras s'élevait au-dessus de l'Océan, sa surexcitation

s'accroissait; il ne vivait plus dans la région des hommes; il croyait

grandir avec la montagne elle-même.

«Hatteras, lui dit le docteur, assez! nous n'en pouvons plus.

--Demeurez donc, répondit le capitaine d'une voix étrange; j'irai plus

haut!

--Non! ce que vous faites est inutile! vous êtes ici au pôle du monde!

--Non! non! plus haut!

--Mon ami! c'est moi qui vous parle, le docteur Clawbonny. Ne me

reconnaissez-vous pas?

--Plus haut! plus haut! répétait l'insensé.

--Eh bien, non! nous ne souffrirons pas...»

Le docteur n'avait pas achevé ces mots qu'Hatteras, par un effort

surhumain, franchit le fleuve de lave et se trouva hors de la portée

de ses compagnons.

Ceux-ci poussèrent un cri; ils croyaient Hatteras abîmé dans le

torrent de feu; mais le capitaine était retombé de l'autre côté, suivi

par son chien Duk, qui ne voulait pas le quitter.

Il disparut derrière un rideau de fumée, et l'on entendit sa voix qui

décroissait dans l'éloignement.

«Au nord! au nord! criait-il. Au sommet du mont Hatteras!

Souvenez-vous du mont Hatteras!»

On ne pouvait songer à rejoindre le capitaine; il y avait vingt

chances pour rester là où il avait passé avec ce bonheur et cette

adresse particulière aux fous; il était impossible de franchir ce

torrent de feu, impossible également de le tourner. Altamont tenta

vainement de passer; il faillit périr en voulant traverser le fleuve

de lave; ses compagnons durent le retenir malgré lui.

«Hatteras! Hatteras!» s'écriait le docteur.

Mais le capitaine ne répondit pas, et les aboiements à peine distincts

de Duk retentirent seuls dans la montagne.

Cependant Hatteras se laissait voir par intervalles à travers les

colonnes de fumée et sous les pluies de cendre. Tantôt son bras,

tantôt sa tête sortaient du tourbillon. Puis il disparaissait et se

montrait plus haut accroché aux rocs. Sa taille diminuait avec cette

rapidité fantastique des objets qui s'élèvent dans l'air. Une

demi-heure après, il semblait déjà rapetissé de moitié.

L'atmosphère s'emplissait des bruits sourds du volcan; la montagne

résonnait et ronflait comme une chaudière bouillante; on sentait ses

flancs frissonner. Hatteras montait toujours. Duk le suivait.

De temps en temps, un éboulement se produisait derrière eux, et

quelque roc énorme, pris d'une vitesse croissante et rebondissant sur

les crêtes, allait s'engouffrer jusqu'au fond du bassin polaire.

Hatteras ne se retournait même pas. Il s'était servi, de son bâton

comme d'une hampe pour y attacher le pavillon anglais. Ses compagnons

épouvantés ne perdaient pas un de ses mouvements. Ses dimensions

devenaient peu à peu microscopiques, et Duk paraissait réduit à la

taille d'un gros rat.

Il y eut un moment où le vent rabattit sur eux un vaste rideau de

flamme. Le docteur poussa un cri d'angoisse; mais Hatteras réapparut,

debout, agitant son drapeau.

Le spectacle de cette effrayante ascension dura plus d'une heure. Une

heure de lutte avec les rocs vacillants, avec les fondrières de cendre

dans lesquelles ce héros de l'impossible disparaissait jusqu'à

mi-corps. Tantôt il se hissait, en s'arc-boutant des genoux et des

reins contre les anfractuosités de la montagne, et tantôt, suspendu

par les mains à quelque arête vive, il oscillait au vent comme une

touffe desséchée.

Enfin il arriva au sommet du volcan, à l'orifice même du cratère. Le

docteur eut alors l'espoir que le malheureux, parvenu à son but, en

reviendrait peut-être, et n'aurait plus que les dangers du retour à

subir. Il poussa un dernier cri:

«Hatteras! Hatteras!»

L'appel du docteur fut tel qu'il remua l'Américain jusqu'au fond de

l'âme.

«Je le sauverai!» s'écria Altamont.

Puis, d'un bond, franchissant le torrent de feu au risque d'y tomber,

il disparut au milieu des roches.

Clawbonny n'avait pas eu le temps de l'arrêter.

Cependant Hatteras, parvenu à la cime de la montagne, s'avançait

au-dessus du gouffre sur un roc qui surplombait. Les pierres

pleuvaient autour de lui. Duk le suivait toujours. Le pauvre animal

semblait déjà saisi par l'attraction vertigineuse de l'abîme, Hatteras

agitait son pavillon, qui s'éclairait de reflets incandescents, et le

fond rouge de l'étamine se développait en longs plis au souffle du

cratère.

Hatteras le balançait d'une main. De l'autre, il montrait au zénith le

pôle de la sphère céleste. Cependant, il semblait hésiter. Il

cherchait encore le point mathématique où se réunissent tous les

méridiens du globe et sur lequel, dans son entêtement sublime, il

voulait poser le pied.

Tout d'un coup le rocher manqua sous lui. Il disparut. Un cri terrible

de ses compagnons monta jusqu'au sommet de la montagne. Une seconde,

un siècle! s'écoula. Clawbonny crut son ami perdu et enseveli à jamais

dans les profondeurs du volcan. Mais Altamont était là, Duk aussi.

L'homme et le chien avaient saisi le malheureux au moment où il

disparaissait dans l'abîme. Hatteras était sauvé, sauvé malgré lui,

et, une demi-heure plus tard, le capitaine du _Forward_, privé de tout

sentiment, reposait entre les bras de ses compagnons désespérés.

Quand il revint à lui, le docteur interrogea son regard dans une

muette angoisse. Mais ce regard inconscient, comme celui de l'aveugle

qui regarde sans voir, ne lui répondit pas.

«Grand Dieu! dit Johnson, il est aveugle!

--Non! répondit Clawbonny, non! Mes pauvres amis, nous n'avons sauvé

que le corps d'Hatteras! Son âme est restée au sommet de ce volcan! Sa

raison est morte!

--Fou! s'écrièrent Johnson et Altamont consternés.

--Fou!» répondit le docteur.

Et de grosses larmes coulèrent de ses yeux.

CHAPITRE XXVI

RETOUR AU SUD

Trois heures après ce triste dénouement des aventures du capitaine

Hatteras, Clawbonny, Altamont et les deux matelots se trouvaient

réunis dans la grotte au pied du volcan.

Là, Clawbonny fut prié de donner son opinion sur ce qu'il convenait de

faire.

«Mes amis, dit-il, nous ne pouvons prolonger notre séjour à l'île de

la Reine; la mer est libre devant nous; nos provisions sont en

quantité suffisante; il faut repartir et regagner en toute hâte le

Fort-Providence, où nous hivernerons jusqu'à l'été prochain.

--C'est aussi mon avis, répondit Altamont; le vent est bon, et dès

demain nous reprendrons la mer.»

La journée se passa dans un profond abattement. La folie du capitaine

était d'un présage funeste, et, quand Johnson, Bell, Altamont

reportaient leurs idées vers le retour, ils s'effrayaient de leur

abandon, ils s'épouvantaient de leur éloignement. L'âme intrépide

d'Hatteras leur faisait défaut.

Cependant, en hommes énergiques, ils s'apprêtèrent à lutter de nouveau

contre les éléments, et contre eux-mêmes, si jamais ils se sentaient

faiblir.

Le lendemain samedi, 13 juillet, les effets de campement furent

embarqués, et bientôt tout fut prêt pour le départ.

Mais avant de quitter ce rocher pour ne jamais le revoir, le docteur,

suivant les intentions d'Hatteras, fit élever un cairn au point même

où le capitaine avait abordé l'île; ce cairn fut fait de gros blocs

superposés, de façon à former un amer parfaitement visible, si

toutefois les hasards de l'éruption le respectaient.

Sur une des pierres latérales, Bell grava au ciseau cette simple

inscription:

JOHN HATTERAS 1861

Le double du document fut déposé à l'intérieur du cairn dans un

cylindre de fer-blanc parfaitement clos, et le témoignage de la grande

découverte demeura ainsi abandonné sur ces rochers déserts.

Alors les quatre hommes et le capitaine--un pauvre corps sans âme--,

et son fidèle Duk, triste et plaintif, s'embarquèrent pour le voyage

du retour. Il était dix heures du matin. Une nouvelle voile fut

établie avec les toiles de la tente. La chaloupe, filant vent arrière,

quitta l'île de la Reine, et le soir, le docteur, debout sur son banc,

lança un dernier adieu au mont Hatteras, qui flamboyait à l'horizon.

La traversée fut très rapide; la mer, constamment libre, offrit une

navigation facile, et il semblait vraiment qu'il fût plus aisé de fuir

le pôle que d'en approcher.

Mais Hatteras n'était pas en état de comprendre ce qui se passait

autour de lui; il demeurait étendu dans la chaloupe, la bouche muette,

le regard éteint, les bras croisés sur la poitrine, Duk couché à ses

pieds. Vainement le docteur lui adressait la parole. Hatteras ne

l'entendait pas.

Aventures du Capitaine Hatteras · 第 33 / 34 段