En ce moment, il y eut redoublement de la tempête, ce fut un

déchaînement sans nom des ondes atmosphériques; l'embarcation,

soulevée hors des flots, se prit à tournoyer avec une vitesse

vertigineuse; sa misaine arrachée s'enfuit dans l'ombre comme un grand

oiseau blanc; un trou circulaire, un nouveau Maëlstroem, se forma dans

le remous des vagues, les navigateurs, enlacés dans ce tourbillon,

coururent avec une rapidité telle que ses lignes d'eau leur semblaient

immobiles, malgré leur incalculable rapidité. Ils s'enfonçaient peu à

peu. Au fond du gouffre, une aspiration puissante, une succion

irrésistible se faisait, qui les attirait et les engloutissait

vivants.

Ils s'étaient levés tous les cinq. Ils regardaient d'un regard effaré.

Le vertige les prenait. Ils avaient en eux ce sentiment indéfinissable

de l'abîme!

Mais, tout d'un coup, la chaloupe se releva perpendiculairement. Son

avant domina les lignes du tourbillon; la vitesse dont elle était

douée la projeta hors du centre d'attraction, et, s'échappant par la

tangente de cette circonférence qui faisait plus de mille tours à la

seconde, elle fut lancée au-dehors avec la vitesse d'un boulet de

canon.

Altamont, le docteur, Johnson, Bell furent renversés sur leurs bancs.

Quand ils se relevèrent, Hatteras avait disparu.

Il était deux heures du matin.

CHAPITRE XXIII

LE PAVILLON D'ANGLETERRE

Un cri, parti de quatre poitrines, succéda au premier instant de

stupeur.

«Hatteras? dit le docteur.

--Disparu! firent Johnson et Bell.

--Perdu!»

Ils regardèrent autour d'eux. Rien n'apparaissait sur cette mer

houleuse. Duk aboyait avec un accent désespéré; il voulait se

précipiter au milieu des flots, et Bell parvenait à peine à le

retenir.

«Prenez place au gouvernail, Altamont, dit le docteur, et tentons tout

au monde pour retrouver notre infortuné capitaine!»

Johnson et Bell reprirent leurs bancs. Altamont saisit la barre, et la

chaloupe errante revint au vent.

Johnson et Bell se mirent à nager vigoureusement; pendant une heure,

on ne quitta pas le lieu de la catastrophe. On chercha, mais en vain!

Le malheureux Hatteras, emporté par l'ouragan, était perdu.

Perdu! si près du pôle! si près de ce but qu'il n'avait fait

qu'entrevoir!

Le docteur appela, cria, fit feu de ses armes; Duk joignit ses

lamentables aboiements à sa voix; mais rien ne répondit aux deux amis

du capitaine. Alors une profonde douleur s'empara de Clawbonny; sa

tête retomba sur ses mains, et ses compagnons l'entendirent pleurer.

En effet, à cette distance de la terre, sans un aviron, sans un

morceau de bois pour se soutenir, Hatteras ne pouvait avoir gagné

vivant la côte, et si quelque chose de lui touchait enfin cette terre

désirée, ce serait son cadavre tuméfié et meurtri.

Après une heure de recherche, il fallut reprendre la route au nord et

lutter contre les dernières fureurs de la tempête.

A cinq heures du matin, le 11 juillet, le vent s'apaisa; la houle

tomba peu à peu; le ciel reprit sa clarté polaire, et, à moins de

trois milles, la terre s'offrit dans toute sa splendeur.

Ce continent nouveau n'était qu'une île, ou plutôt un volcan dressé

comme un phare au pôle boréal du monde.»

La montagne, en pleine éruption, vomissait une masse de pierres

brûlantes et de quartiers de rocs incandescents; elle semblait

s'agiter sous des secousses réitérées comme une respiration de géant;

les masses projetées montaient dans les airs à une grande hauteur, au

milieu des jets d'une flamme intense, et des coulées de lave se

déroulaient sur ses flancs en torrents impétueux; ici, des serpents

embrasés se faufilaient entre les roches fumantes; là, des cascades

ardentes retombaient au milieu d'une vapeur pourpre, et plus bas, un

fleuve de feu, formé de mille rivières ignées, se jetaient à la mer

par une embouchure bouillonnante.

Le volcan paraissait n'avoir qu'un cratère unique d'où s'échappait la

colonne de feu, zébrée d'éclairs transversaux; on eût dit que

l'électricité jouait un rôle dans ce magnifique phénomène.

Au-dessus des flammes haletantes ondoyait un immense panache de fumée,

rouge à sa base, noir à son sommet. Il s'élevait avec une incomparable

majesté et se déroulait largement en épaisses volutes.

Le ciel, à une grande hauteur, revêtait une couleur cendrée;

l'obscurité éprouvée pendant la tempête, et dont le docteur n'avait pu

se rendre compte, venait évidemment des colonnes de cendres déployées

devant le soleil comme un impénétrable rideau. Il se souvint alors

d'un fait semblable survenu en 1812, à l'île de la Barbade, qui, en

plein midi, fut plongée dans les ténèbres profondes, par la masse des

cendres rejetées du cratère de l'île Saint-Vincent.

Cet énorme rocher ignivome, poussé en plein Océan, mesurait mille

toises de hauteur, à peu près l'altitude de l'Hécla.

La ligne menée de son sommet à sa base formait avec l'horizon un angle

de onze degrés environ.

Il semblait sortir peu à peu du sein des flots, à mesure que la

chaloupe s'en approchait. Il ne présentait aucune trace de végétation.

Le rivage même lui faisait défaut, et ses flancs tombaient à pic dans

la mer.

«Pourrons-nous atterrir? dit le docteur.

--Le vent nous porte, répondit Altamont.

--Mais je ne vois pas un bout de plage sur lequel, nous puissions

prendre pied!

--Cela paraît ainsi de loin, répondit Johnson; mais nous trouverons

bien de quoi loger notre embarcation; c'est tout ce qu'il nous faut.

--Allons donc!» répondit tristement Clawbonny. Le docteur n'avait plus

de regards pour cet étrange continent qui se dressait devant lui. La

terre du pôle était bien là, mais non l'homme qui l'avait découverte!

A cinq cents pas des rocs, la mer bouillonnait sous l'action des feux

souterrains. L'île qu'elle entourait pouvait avoir huit à dix milles

de circonférence, pas davantage, et, d'après l'estime, elle se

trouvait très près du pôle, si même l'axe du monde n'y passait pas

exactement.

Aux approches de l'île, les navigateurs remarquèrent un petit fiord en

miniature suffisant pour abriter leur embarcation; ils s'y dirigèrent

aussitôt, avec la crainte de trouver le corps du capitaine rejeté à la

côte par la tempête!

Cependant, il semblait difficile qu'un cadavre s'y reposât; il n'y

avait pas de plage, et la mer déferlait sur des rocs abrupts; une

cendre épaisse et vierge de toute trace humaine recouvrait leur

surface au-delà de la portée des vagues.

Enfin la chaloupe se glissa par une ouverture étroite entre deux

brisants à fleur d'eau, et là elle se trouva parfaitement abritée

contre le ressac.

Alors les hurlements lamentables de Duk redoublèrent; le pauvre animal

appelait le capitaine dans son langage ému, il le redemandait à cette

mer sans pitié, à ces rochers sans écho. Il aboyait en vain, et le

docteur le caressait de la main sans pouvoir le calmer, quand le

fidèle chien, comme s'il eût voulu remplacer son maître, fit un bond

prodigieux et s'élança le premier sur les rocs, au milieu d'une

poussière de cendre qui vola en nuage autour de lui.

«Duk! ici, Duk!» fit le docteur.

Mais Duk ne l'entendit pas et disparut. On procéda alors au

débarquement; Clawbonny et ses trois compagnons prirent terre, et la

chaloupe fut solidement amarrée.

Altamont se disposait à gravir un énorme amas de pierres, quand les

aboiements de Duk retentirent à quelque distance avec une énergie

inaccoutumée; ils exprimaient non la colère, mais la douleur.

«Écoutez, fit le docteur.

--Quelque animal dépisté? dit le maître d'équipage.

--Non! non! répondit le docteur en tressaillant, c'est de la plainte!

ce sont des pleurs! le corps d'Hatteras est là.»

A ces paroles, les quatre hommes s'élancèrent sur les traces de Duk,

au milieu des cendres qui les aveuglaient; ils arrivèrent au fond d'un

fiord, à un espace de dix pieds sur lequel les vagues venaient mourir

insensiblement.

Là, Duk aboyait auprès d'un cadavre enveloppé dans le pavillon

d'Angleterre.

«Hatteras! Hatteras!» s'écria le docteur en se précipitant sur le

corps de son ami.

Mais aussitôt il poussa une exclamation impossible à rendre.

Ce corps ensanglanté, inanimé en apparence, venait de palpiter sous sa

main.

«Vivant! vivant! s'écria-t-il.

--Oui, dit une voix faible, vivant sur la terre du pôle où m'a jeté la

tempête, vivant sur _l'île de la Reine!_

--Hurrah pour l'Angleterre! s'écrièrent les cinq hommes d'un commun

accord.

--Et pour l'Amérique!» reprit le docteur en tendant une main à

Hatteras et l'autre à l'Américain.

Duk, lui aussi, criait hurrah à sa manière, qui en valait bien une

autre.

Pendant les premiers instants, ces braves gens furent tout entiers au

bonheur de revoir leur capitaine; ils sentaient leurs yeux inondés de

larmes.

Le docteur s'assura de l'état d'Hatteras. Celui-ci n'était pas

grièvement blessé. Le vent l'avait porté jusqu'à la côte, où

l'abordage fut fort périlleux; le hardi marin, plusieurs fois rejeté

au large, parvint enfin, à force d'énergie, à se cramponner à un

morceau de roc, et il réussit à se hisser au-dessus des flots.

Là, il perdit connaissance, après s'être roulé dans son pavillon, et

il ne revint au sentiment que sous les caresses de Duk et au bruit de

ses aboiements.

Après les premiers soins, Hatteras put se lever et reprendre, au bras

du docteur, le chemin de la chaloupe.

«Le pôle! le pôle Nord! répétait-il en marchant.

--Vous êtes heureux! lui disait le docteur.

--Oui, heureux! Et vous, mon ami, ne sentez-vous pas ce bonheur, cette

joie de se trouver ici? Cette terre que nous foulons, c'est la terre

du pôle! Cette mer que nous avons traversée, c'est la mer du pôle! Cet

air que nous respirons, c'est l'air du pôle! Oh! le pôle Nord! le pôle

Nord!»

En parlant ainsi, Hatteras était en proie à une exaltation violente, à

une sorte de fièvre, et le docteur essayait en vain de le calmer. Ses

yeux brillaient d'un éclat extraordinaire, et ses pensées

bouillonnaient dans son cerveau. Clawbonny attribua cet état de

surexcitation aux épouvantables périls que le capitaine venait de

traverser.

Hatteras avait évidemment besoin de repos, et l'on s'occupa de

chercher un lieu de campement.

Altamont trouva bientôt une grotte faite de rochers que leur chute

avait arrangés en forme de caverne; Johnson et Bell y apportèrent les

provisions et lâchèrent les chiens groënlandais.

Vers onze heures, tout fut préparé pour un repas; la toile de la tente

servait de nappe; le déjeuner, composé de pemmican, de viande salée,

de thé et de café, s'étalait à terre et ne demandait qu'à se laisser

dévorer.

Mais auparavant, Hatteras exigea que le relevé de l'île fût fait; il

voulait savoir exactement à quoi s'en tenir sur sa position.

Le docteur et Altamont prirent alors leurs instruments, et, après

observation, ils obtinrent, pour la position précise de la grotte, 89°

59' 15" de latitude. La longitude, à cette hauteur, n'avait plus

aucune importance, car tous les méridiens se confondaient à quelques

centaines de pieds plus haut.

Donc, en réalité, l'île se trouvait située au pôle Nord, et le

quatre-vingt-dixième degré de latitude n'était qu'à quarante-cinq

secondes de là, exactement à trois quarts de mille[1], c'est-à-dire

vers le sommet du volcan.

[1] 1,237 mètres.

Quand Hatteras connut ce résultat, il demanda qu'il fût consigné dans

un procès-verbal fait en double, qui devait être déposé dans un cairn

sur la côte.

Donc, séance tenante, le docteur prit la plume et rédigea le document

suivant, dont l'un des exemplaires figure maintenant aux archives de

la Société royale géographique de Londres.

«Ce 11 juillet 1861, par 89° 59' 15" de latitude septentrionale, a été

découverte «l'île de la Reine», au pôle Nord, par le capitaine

Hatteras, commandant le brick le _Forward_, de Liverpool, qui a signé,

ainsi que ses compagnons.

«Quiconque trouvera ce document est prié de le faire parvenir à

l'Amirauté.

«Signé: John HATTERAS, commandant du _Forward_; docteur CLAWBONNY;

ALTAMONT, commandant du _Porpoise_; JOHNSON, maître d'équipage; BELL,

charpentier.»

«Et maintenant, mes amis, à table!» dit gaiement le docteur.

CHAPITRE XXIV

COURS DE COSMOGRAPHIE POLAIRE

Il va sans dire que, pour se mettre à table, on s'asseyait à terre.

«Mais, disait Clawbonny, qui ne donnerait toutes les tables et toutes

les salles à manger du monde pour dîner par 89° 59' et 15" de latitude

boréale!»

Les pensées de chacun se rapportaient en effet à la situation

présente; les esprits étaient en proie à cette prédominante idée du

pôle Nord. Dangers bravés pour l'atteindre, périls à vaincre pour en

revenir, s'oubliaient dans ce succès sans précédent. Ce que ni les

anciens, ni les modernes, ce que ni les Européens, ni les Américains,

ni les Asiatiques n'avaient pu faire jusqu'ici, venait d'être

accompli.

Aussi le docteur fut-il bien écouté de ses compagnons quand il raconta

tout ce que sa science et son inépuisable mémoire purent lui fournir à

propos de la situation actuelle.

Ce fut avec un véritable enthousiasme qu'il proposa de porter tout

d'abord un toast au capitaine.

«A John Hatteras! dit-il.

--A John Hatteras! firent ses compagnons d'une seule voix.

--Au pôle Nord!» répondit le capitaine, avec un accent étrange, chez

cet être jusque-là si froid, si contenu, et maintenant en proie à une

impérieuse surexcitation.

Les tasses se choquèrent, et les toasts furent suivis de chaleureuses

poignées de main.

«Voilà donc, dit le docteur, le fait géographique le plus important de

notre époque! Qui eût dit que cette découverte précéderait celles du

centre de l'Afrique ou de l'Australie! Vraiment, Hatteras, vous êtes

au-dessus des Sturt et des Livingstone, des Burton et des Barth!

Honneur à vous!

--Vous avez raison, docteur, répondit Altamont; il semble que, par les

difficultés de l'entreprise, le pôle Nord devait être le dernier point

de la terre à découvrir. Le jour où un gouvernement eût absolument

voulu connaître le centre de l'Afrique, il y eût réussi inévitablement

à prix d'hommes et d'argent; mais ici, rien de moins certain que le

succès, et il pouvait se présenter des obstacles absolument

infranchissables.

--Infranchissables! s'écria Hatteras avec véhémence, il n'y a pas

d'obstacles infranchissables, il y a des volontés plus ou moins

énergiques, voilà tout!

--Enfin, dit Johnson, nous y sommes, c'est bien. Mais enfin, monsieur

Clawbonny, me direz-vous une bonne fois ce que ce pôle a de

particulier?

--Ce qu'il a, mon brave Johnson, il a qu'il est le seul point du globe

immobile pendant que tous les autres points tournent avec une extrême

rapidité.

--Mais je ne m'aperçois guère, répondit Johnson, que nous soyons plus

immobiles ici qu'à Liverpool!

--Pas plus qu'à Liverpool vous ne vous apercevez de votre mouvement;

cela tient à ce que, dans ces deux cas, vous participez vous-même à ce

mouvement ou à ce repos! Mais le fait n'en est pas moins certain. La

terre est douée d'un mouvement de rotation qui s'accomplit en

vingt-quatre heures, et ce mouvement est supposé s'opérer sur un axe

dont les extrémités passent au pôle Nord et au pôle Sud. Eh bien! nous

sommes à l'une des extrémités de cet axe nécessairement immobile.

--Ainsi, dit Bell, quand nos compatriotes tournent rapidement, nous

restons en repos?

--A peu près, car nous ne sommes pas absolument au pôle!

--Vous avez raison, docteur! dit Hatteras d'un ton grave et en

secouant la tête, il s'en faut encore de quarante-cinq secondes que

nous ne soyons arrivés au point précis!

--C'est peu de chose, répondit Altamont, et nous pouvons nous

considérer comme immobiles.

--Oui, reprit le docteur, tandis que les habitants de chaque point de

l'équateur font trois cent quatre-vingt-seize lieues par heure!

--Et cela sans en être plus fatigués! fit Bell.

--Justement! répondit le docteur.

--Mais, reprit Johnson, indépendamment de ce mouvement de rotation, la

terre n'est-elle pas douée d'un autre mouvement autour du soleil?

--Oui, un mouvement de translation qu'elle accomplit en un an.

--Est-il plus rapide que l'autre? demanda Bell.

--Infiniment plus, et je dois dire que, quoique nous soyons au pôle,

il nous entraîne comme tous les habitants de la terre. Ainsi donc,

notre prétendue immobilité n'est qu'une chimère: immobiles par rapport

aux autres points du globe, oui; mais par rapport au soleil, non.

--Bon! dit Bell avec un accent de regret comique, moi qui me croyais

si tranquille! il faut renoncer à cette illusion! On ne peut

décidément pas avoir un instant de repos en ce monde.

--Comme tu dis, Bell, répliqua Johnson; et nous apprendrez-vous,

monsieur Clawbonny, quelle est la vitesse de ce mouvement de

translation?

--Elle est considérable, répondit le docteur; la terre marche autour

du soleil soixante-seize fois plus vite qu'un boulet de vingt-quatre,

qui fait cependant cent quatre-vingt-quinze toises par seconde. Sa

vitesse de translation est donc de sept lieues six dixièmes par

seconde; vous le voyez, c'est bien autre chose que le déplacement des

points de l'équateur.

--Diable! fit Bell, c'est à ne pas vous croire, monsieur Clawbonny!

Plus de sept lieues par seconde, et cela quand il eût été si facile de

rester immobiles, si Dieu l'avait voulu!

--Bon! fit Altamont, y pensez-vous, Bell! Alors, plus de jour, plus de

nuit, plus de printemps, plus d'automne, plus d'été, plus d'hiver!

--Sans compter un résultat tout simplement épouvantable! reprit le

docteur.

--Et lequel donc? dit Johnson.

--C'est que nous serions tombés sur le soleil!

--Tombés sur le soleil! répliqua Bell avec surprise.

--Sans doute. Si ce mouvement de translation venait à s'arrêter, la

terre serait précipitée sur le soleil en soixante-quatre jours et

demi.

--Une chute de soixante-quatre jours! répliqua Johnson.

--Ni plus ni moins, répondit le docteur; car il y a une distance de

trente-huit millions de lieues à parcourir.

--Quel est donc le poids du globe terrestre? demanda Altamont.

--Il est de cinq mille huit cent quatre-vingt-un quadrillions de

tonneaux.

--Bon! fit Johnson, voilà des nombres qui ne disent rien à l'oreille!

on ne les comprend plus!

--Aussi, mon digne Johnson, je vais vous donner deux termes de

comparaison qui vous resteront dans l'esprit: rappelez-vous qu'il faut

soixante-quinze lunes pour faire le poids de la terre et trois cent

cinquante mille terres pour faire le poids du soleil.

--Tout cela est écrasant! fit Altamont.

--Écrasant, c'est le mot, répondit le docteur; mais je reviens au

pôle, puisque jamais leçon de cosmographie sur cette partie de la

terre n'aura été plus opportune, si toutefois cela ne vous ennuie pas.

--Allez, docteur, allez! fit Altamont.

--Je vous ai dit, reprit le docteur, qui avait autant de plaisir à

enseigner que ses compagnons en éprouvaient à s'instruire, je vous ai

dit que le pôle était un point immobile par rapport aux autres points

de la terre. Eh bien, ce n'est pas tout à fait vrai.

--Comment! dit Bell, il faut encore en rabattre?

--Oui, Bell, le pôle n'occupe pas toujours la même place exactement;

autrefois, l'étoile polaire était plus éloignée du pôle céleste

qu'elle ne l'est maintenant. Notre pôle est donc doué d'un certain

mouvement; il décrit un cercle en vingt-six mille ans environ. Cela

vient de la précession des équinoxes, dont je vous parlerai tout à

l'heure.

--Mais, dit Altamont, ne pourrait-il se faire que le pôle se déplaçât

un jour d'une plus grande quantité?

--Eh! mon cher Altamont, répondit le docteur, vous touchez à une

grande question que les savants débattirent longtemps à la suite d'une

singulière découverte.

--Laquelle donc?

--Voici. En 1771, on découvrit le cadavre d'un rhinocéros sur les

bords de la mer Glaciale, et, en 1799, celui d'un éléphant sur les

côtes de la Sibérie. Comment ces quadrupèdes des pays chauds se

rencontraient-ils sous une pareille latitude? De là, étrange rumeur

parmi les géologues, qui n'étaient pas aussi savants que le fut depuis

un Français, M. Elie de Beaumont, lequel démontra que ces animaux

vivaient sous des latitudes déjà élevées, et que les torrents et les

fleuves avaient tout bonnement amené leurs cadavres là où on les avait

trouvés. Mais, comme cette explication n'était pas encore émise,

devinez ce qu'inventa l'imagination des savants?

--Les savants sont capables de tout, dit Altamont en riant.

--Oui, de tout pour expliquer un fait; eh bien, ils supposèrent que le

pôle de la terre avait été autrefois à l'équateur, et l'équateur au

pôle.

--Bah!

--Comme je vous le dis, et sérieusement; or, s'il en eût été ainsi,

comme la terre est aplatie au pôle de plus de cinq lieues, les mers,

transportées au nouvel équateur par la force centrifuge, auraient

recouvert des montagnes deux fois hautes comme l'Himalaya; tous les

pays qui avoisinent le cercle polaire, la Suède, la Norvège, la

Russie, la Sibérie, le Groënland, la Nouvelle-Bretagne, eussent été

ensevelis sous cinq lieues d'eau, tandis que les régions équatoriales,

rejetées au pôle, auraient formé des plateaux élevés de cinq lieues.

--Quel changement! fit Johnson.

--Oh! cela n'effrayait guère les savants.

--Et comment expliquaient-ils ce bouleversement? demanda Altamont.

--Par le choc d'une comète. La comète est le «Deus es machina»; toutes

les fois qu'on est embarrassé en cosmographie, on appelle une comète à

son secours. C'est l'astre le plus complaisant que je connaisse, et,

au moindre signe d'un savant, il se dérange pour tout arranger!

--Alors, dit Johnson, selon vous, monsieur Clawbonny, ce

bouleversement est impossible?

--Impossible!

--Et s'il arrivait?

--S'il arrivait, l'équateur serait gelé en vingt-quatre heures!

--Bon! s'il se produisait maintenant, dit Bell, on serait capable de

dire que nous ne sommes pas allés au pôle.

--Rassurez-vous, Bell. Pour en revenir à l'immobilité de l'axe

terrestre, il en résulte donc ceci: c'est que si nous étions pendant

l'hiver à cette place, nous verrions les étoiles décrire un cercle

parfait autour de nous. Quant au soleil, le jour de l'équinoxe du

printemps, le 23 mars, il nous paraîtrait (je ne tiens pas compte de

la réfraction), il nous paraîtrait exactement coupé en deux par

l'horizon, et monterait peu à peu en formant des courbes très

allongées; mais ici, il y a cela de remarquable que, dès qu'il a paru,

il ne se couche plus; il reste visible pendant six mois; puis son

disque vient raser de nouveau l'horizon à l'équinoxe d'automne, au 22

septembre, et, dès qu'il s'est couché, on ne le revoit plus de tout

l'hiver.

--Vous parliez tout à l'heure de l'aplatissement de la terre aux

pôles, dit Johnson; veuillez donc m'expliquer cela, monsieur

Clawbonny.

--Voici, Johnson. La terre étant fluide aux premiers jours du monde,

vous comprenez qu'alors son mouvement de rotation dut repousser une

partie de sa masse mobile à l'équateur, où la force centrifuge se

faisait plus vivement sentir. Si la terre eût été immobile, elle fût

restée une sphère parfaite; mais, par suite du phénomène que je viens

de vous décrire, elle présente une forme, ellipsoïdale, et les points

du pôle sont plus rapprochés du centre que les points de l'équateur de

cinq lieues un tiers environ.

--Ainsi, dit Johnson, si notre capitaine voulait nous emmener au

centre de la terre, nous aurions cinq lieues de moins à faire pour y

arriver?

--Comme vous le dites, mon ami.

--Eh bien, capitaine, c'est autant de chemin de fait! Voilà une

occasion dont il faut profiter...»

Hatteras ne répondit pas. Évidemment, il n'était pas à la

conversation, ou bien il l'écoutait sans l'entendre.

«Ma foi! répondit le docteur, au dire de certains savants, ce serait

peut-être le cas de tenter cette expédition.

--Ah! vraiment! fit Johnson.

--Mais laissez-moi finir, reprit le docteur; je vous raconterai cela

plus tard; je veux vous apprendre d'abord comment l'aplatissement des

pôles est la cause de la précession des équinoxes, c'est-à-dire

pourquoi, chaque année, l'équinoxe du printemps arrive un jour plus

tôt qu'il ne le ferait, si la terre était parfaitement ronde. Cela

vient tout simplement de ce que l'attraction du soleil s'opère d'une

façon différente sur la partie renflée du globe située à l'équateur,

qui éprouve alors un mouvement rétrograde. Subséquemment, c'est ce qui

déplace un peu ce pôle, comme je vous l'ai dit plus haut. Mais,

indépendamment de cet effet, l'aplatissement devrait en avoir un plus

curieux et plus personnel, dont nous nous apercevrions si nous étions

doués d'une sensibilité mathématique.

--Que voulez-vous dire? demanda Bell.

--C'est que nous sommes plus lourds ici qu'à Liverpool.

--Plus lourds?

--Oui! nous, nos chiens, nos fusils, nos instruments!

--Est-il possible?

Aventures du Capitaine Hatteras · 第 32 / 34 段