houleuse. Clawbonny et ses compagnons laissaient faire le vent du
nord.
Le 15 juillet, ils eurent connaissance d'Altamont-Harbour dans le sud;
mais, comme l'Océan polaire était dégagé sur toute la côte, au lieu de
traverser en traîneau la terre de la Nouvelle-Amérique, ils résolurent
de la contourner et de gagner par mer la baie Victoria.
Le trajet était plus rapide et plus facile. En effet, cet espace que
les voyageurs avaient mis quinze jours à passer avec leur traîneau,
ils en mirent huit à peine à le franchir en naviguant, et, après avoir
suivi les sinuosités d'une côte frangée de fiords nombreux dont ils
déterminèrent la configuration, ils arrivèrent le lundi soir, 23
juillet, à la baie Victoria.
La chaloupe fut solidement ancrée au rivage, et chacun s'élança vers
le Fort-Providence. Mais quelle dévastation! La Maison-du-Docteur, les
magasins, la poudrière, les fortifications, tout s'en était allé en
eau sous l'action des rayons solaires, et les provisions avaient été
saccagées par les animaux carnassiers.
Triste et décevant spectacle!
Les navigateurs touchaient presque à la fin de leurs provisions, et
ils comptaient les refaire au Fort-Providence. L'impossibilité d'y
passer l'hiver devint évidente. En gens habitués à prendre rapidement
leur parti, ils se décidèrent donc à gagner la mer de Baffin par le
plus court.
«Nous n'avons pas d'autre parti à suivre, dit le docteur; la mer de
Baffin n'est pas à six cents milles; nous pouvons naviguer tant que
l'eau ne manquera pas à notre chaloupe, gagner le détroit de Jones, et
de là des établissements danois.
--Oui, répondit Altamont, réunissons ce qui nous reste de provisions,
et partons.»
En cherchant bien, on trouva quelques caisses de pemmican éparses ça
et là, et deux barils de viande conservée, qui avaient échappé à la
destruction. En somme, un approvisionnement pour six semaines et de la
poudre en suffisante quantité. Tout cela fut promptement rassemblé; on
profita de la journée pour calfater la chaloupe, la remettre en état,
et le lendemain, 24 juillet, la mer fut reprise.
Le continent, vers le quatre-vingt-troisième degré de latitude,
s'infléchissait dans l'est. Il était possible qu'il rejoignît ces
terres connues sous le nom de terres Grinnel, Ellesmere et le
Lincoln-Septentrional, qui forment la ligne côtière de la mer de
Baffin. On pouvait donc tenir pour certain que le détroit de Jones
s'ouvrait sur les mers intérieures, à l'imitation du détroit de
Lancastre.
La chaloupe navigua dès lors sans grandes difficultés; elle évitait
facilement les glaces flottantes. Le docteur, en prévision de retards
possibles, réduisit ses compagnons à demi-ration de vivres; mais, en
somme, ceux-ci ne se fatiguaient pas beaucoup, et leur santé se
maintint en bon état.
D'ailleurs, ils n'étaient pas sans tirer quelques coups de fusil; ils
tuèrent des canards, des oies, des guillemets, qui leur fournirent une
alimentation fraîche et saine. Quant à leur réserve liquide, ils la
refaisaient facilement aux glaçons d'eau douce qu'ils rencontraient
sur la route, car ils avaient toujours soin de ne pas s'écarter des
côtes, la chaloupe ne leur permettant pas d'affronter la pleine mer.
A cette époque de l'année, le thermomètre se tenait déjà constamment
au-dessous du point de congélation; le temps, après avoir été souvent
pluvieux, se mit à la neige et devint sombre; le soleil commençait à
raser de près l'horizon, et son disque s'y laissait échancrer chaque
jour davantage. Le 30 juillet, les voyageurs le perdirent de vue pour
la première fois, c'est-à-dire qu'ils eurent une nuit de quelques
minutes.
Cependant la chaloupe filait bien, et fournissait quelquefois des
courses de soixante à soixante-cinq milles par vingt-quatre heures; on
ne s'arrêtait pas un instant; on savait quelles fatigues à supporter,
quels obstacles à franchir la route de terre présenterait, s'il
fallait la prendre, et ces mers resserrées ne pouvaient tarder à se
rejoindre; il y avait des jeunes glaces reformées ça et là. L'hiver
succède inopinément à l'été sous les hautes latitudes; il n'y a ni
printemps ni automne; les saisons intermédiaires manquent. Il fallait
donc se hâter.
Le 31 juillet, le ciel étant pur au coucher du soleil, on aperçut les
premières étoiles dans les constellations du zénith. A partir de ce
jour, un brouillard régna sans cesse, qui gêna considérablement la
navigation.
Le docteur, en voyant multiplier les symptômes de l'hiver, devint très
inquiet; il savait quelles difficultés Sir John Ross éprouva pour
gagner la mer de Baffin, après l'abandon de son navire; et même, le
passage des glaces tenté une première fois, cet audacieux marin fut
forcé de revenir à son navire et d'hiverner une quatrième année; mais
au moins il avait un abri pour la mauvaise saison, des provisions et
du combustible. Si pareil malheur arrivait aux survivants du
_Forward_, s'il leur fallait s'arrêter ou revenir sur leurs pas, ils
étaient perdus; le docteur ne dit rien de ses inquiétudes à ses
compagnons, mais il les pressa de gagner le plus possible dans l'est.
Enfin, le 15 août, après trente jours d'une navigation assez rapide,
après avoir lutté depuis quarante-huit heures contre les glaces qui
s'accumulaient dans les passes, après avoir risqué cent fois leur
frêle chaloupe, les navigateurs se virent absolument arrêtés, sans
pouvoir aller plus loin; la mer était prise de toutes parts, et le
thermomètre ne marquait plus en moyenne que quinze degrés au-dessus de
zéro (-9° centigrades).
D'ailleurs, dans tout le nord et l'est, il fut facile de reconnaître
la proximité d'une côte à ces petites pierres plates et arrondies, que
les flots usent sur le rivage; la glace d'eau douce se rencontrait
aussi plus fréquemment.
Altamont Fit ses relevés avec une scrupuleuse exactitude, et il obtint
77° 15' de latitude et 85° 02' de longitude.
«Ainsi donc, dit le docteur, voici notre position exacte; nous avons
atteint le Lincoln-Septentrional, précisément au cap Eden; nous
entrons dans le détroit de Jones; avec un peu plus de bonheur, nous
l'aurions trouvé libre jusqu'à la mer de Baffin. Mais il ne faut pas
nous plaindre. Si mon pauvre Hatteras eût rencontré d'abord une mer si
facile, il fût arrivé rapidement au pôle. Ses compagnons ne l'eussent
pas abandonné, et sa tête ne se serait pas perdue sous l'excès des
plus terribles angoisses!
--Alors, dit Altamont, nous n'avons plus qu'un parti à prendre:
abandonner la chaloupe et rejoindre en traîneau la côte orientale du
Lincoln.
--Abandonner la chaloupe et rejoindre le traîneau, bien, répondit le
docteur; mais, au lieu de traverser le Lincoln, je propose de franchir
le détroit de Jones sur les glaces et de gagner le Devon-Septentrional.
--Et pourquoi? demanda Altamont.
--Parce que plus nous nous approcherons du détroit de Lancastre, plus
nous aurons de chances d'y rencontrer des baleiniers.
--Vous avez raison, docteur; mais je crains bien que les glaces ne
soient pas encore assez unies pour nous offrir un passage praticable.
--Nous essaierons», répondit Clawbonny. La chaloupe fut déchargée;
Bell et Johnson reconstruisirent le traîneau; toutes ses pièces
étaient en bon état; le lendemain, les chiens y furent attelés, et
l'on prit le long de la côte pour gagner l'ice-field.
Alors recommença ce voyage tant de fois décrit, fatigant et peu
rapide; Altamont avait eu raison de se défier de l'état de la glace;
on ne put traverser le détroit de Jones, et il fallut suivre la côte
du Lincoln.
Le 21 août, les voyageurs, en coupant de biais, arrivèrent à l'entrée
du détroit du Glacier; là, ils s'aventurèrent sur l'ice-field, et le
lendemain ils atteignirent l'île Cobourg, qu'ils traversèrent en moins
de deux jours au milieu des bourrasques de neige.
Ils purent alors reprendre la route plus facile des champs de glace,
et enfin, le 24 août, ils mirent le pied sur le Devon-Septentrional.
«Maintenant, dit le docteur, il ne nous reste plus qu'à traverser
cette terre et à gagner le cap Warender à l'entrée du détroit de
Lancastre.»
Mais le temps devint affreux et très froid; les rafales de neige, les
tourbillons reprirent leur violence hivernale; les voyageurs se
sentaient à bout de forces. Les provisions s'épuisaient, et chacun dut
se réduire au tiers de ration, afin de conserver aux chiens une
nourriture proportionnée à leur travail.
La nature du sol ajoutait beaucoup aux fatigues du voyage; cette terre
du Devon-Septentrional était extrêmement accidentée; il fallut
franchir les monts Trauter par des gorges impraticables, en luttant
contre tous les éléments déchaînés. Le traîneau, les hommes et les
chiens faillirent y rester, et, plus d'une fois, le désespoir s'empara
de cette petite troupe, si aguerrie cependant et si faite aux fatigues
d'une expédition polaire. Mais, sans qu'ils s'en rendissent compte,
ces pauvres gens étaient usés moralement et physiquement; on ne
supporte pas impunément dix-huit mois d'incessantes fatigues et une
succession énervante d'espérances et de désespoirs. D'ailleurs, il
faut le remarquer, l'aller se fait avec un entraînement, une
conviction, une foi qui manquent au retour. Aussi, les malheureux se
traînaient avec peine; on peut dire qu'ils marchaient par habitude,
par un reste d'énergie animale presque indépendante de leur volonté.
Ce ne fut que le 30 août qu'ils sortirent enfin de ce chaos de
montagnes, dont l'orographie des zones basses ne peut donner aucune
idée, mais ils en sortirent meurtris et à demi gelés. Le docteur ne
suffisait plus à soutenir ses compagnons, et il se sentait défaillir
lui-même.
Les monts Trauter venaient aboutir à une plaine convulsionnée par le
soulèvement primitif de la montagne.
Là, il fallut absolument prendre quelques jours de repos; les
voyageurs ne pouvaient plus mettre un pied devant l'autre; deux des
chiens d'attelage étaient morts d'épuisement.
On s'abrita donc derrière un glaçon, par un froid de deux degrés
au-dessous de zéro (-19° centigrades); personne n'eut le courage de
dresser la tente.
Les provisions étaient fort réduites, et, malgré l'extrême parcimonie
mise dans les rations, celles-ci ne pouvaient durer plus de huit
jours; le gibier devenait rare et regagnait pour l'hiver de moins
rudes climats. La mort par la faim se dressait donc menaçante devant
ses victimes épuisées.
Altamont, qui montrait un grand dévouement et une véritable
abnégation, profita d'un reste de force et résolut de procurer par la
chasse quelque nourriture à ses compagnons.
Il prit son fusil, appela Duk et s'engagea dans les plaines du nord;
le docteur, Johnson et Bell le virent s'éloigner presque
indifféremment. Pendant une heure, ils n'entendirent pas une seule
fois la détonation de son fusil, et ils le virent revenir sans qu'un
seul coup eût été tiré; mais l'Américain accourait comme un homme
épouvanté.
«Qu'y a-t-il? lui demanda le docteur.
--Là-bas! sous la neige! répondit Altamont avec un accent d'effroi en
montrant un point de l'horizon.
--Quoi?
--Toute une troupe d'hommes!...
--Vivants?
--Morts... gelés... et même...»
L'Américain n'osa achever sa pensée, mais sa physionomie exprimait la
plus indicible horreur.
Le docteur, Johnson, Bell, ranimés par cet incident, trouvèrent le
moyen de se relever et se traînèrent sur les traces d'Altamont, vers
cette partie de la plaine qu'il indiquait du geste.
Ils arrivèrent bientôt à un espace resserré, au fond d'une ravine
profonde, et là, quel spectacle s'offrit à leur vue!
Des cadavres déjà raidis, à demi enterrés sous ce linceul blanc,
sortaient ça et là de la couche de neige; ici un bras, là une jambe,
plus loin des mains crispées, des têtes conservant encore leur
physionomie menaçante et désespérée!
Le docteur s'approcha, puis il recula, pâle, les traits décomposés,
pendant que Duk aboyait avec une sinistre épouvante.
«Horreur! horreur! fit-il.
--Eh bien? demanda le maître d'équipage.
--Vous ne les avez pas reconnus? fit le docteur d'une voix altérée.
--Que voulez-vous dire?
--Regardez!»
Cette ravine avait été naguère le théâtre d'une dernière lutte des
hommes contre le climat, contre le désespoir, contre la faim même,
car, à certains restes horribles, on comprit que les malheureux
s'étaient repus de cadavres humains, peut-être d'une chair encore
palpitante, et, parmi eux, le docteur avait reconnu Shandon, Pen, le
misérable équipage du _Forward_; les forces firent défaut, les vivres
manquèrent à ces infortunés; leur chaloupe fut brisée probablement par
les avalanches ou précipitée dans un gouffre, et ils ne purent
profiter de la mer libre; on peut supposer aussi qu'ils s'égarèrent au
milieu de ces continents inconnus. D'ailleurs, des gens partis sous
l'excitation de la révolte ne pouvaient être longtemps unis entre eux
de cette union qui permet d'accomplir les grandes choses. Un chef de
révoltés n'a jamais qu'une puissance douteuse entre les mains. Et,
sans doute, Shandon fut promptement débordé.
Quoi qu'il en soit, cet équipage passa évidemment par mille tortures,
mille désespoirs, pour en arriver à cette épouvantable catastrophe;
mais le secret de leurs misères est enseveli avec eux pour toujours
dans les neiges du pôle.
«Fuyons! fuyons!» s'écria le docteur.
Et il entraîna ses compagnons loin du lieu de ce désastre. L'horreur
leur rendit une énergie momentanée. Ils se remirent en marche.
CHAPITRE XXVII
CONCLUSION
A quoi bon s'appesantir sur les maux qui frappèrent sans relâche les
survivants de l'expédition? Eux-mêmes, ils ne purent jamais retrouver
dans leur mémoire le souvenir détaillé des huit jours qui s'écoulèrent
après l'horrible découverte des restes de l'équipage.
Cependant, le 9 septembre, par un miracle d'énergie, ils se trouvèrent
au cap Horsburg, à l'extrémité du Devon-Septentrional.
Ils mouraient de faim; ils n'avaient pas mangé depuis quarante-huit
heures, et leur dernier repas fut fait de la chair de leur dernier
chien esquimau. Bell ne pouvait aller plus loin, et le vieux Johnson
se sentait mourir.
Ils étaient sur le rivage de la mer de Baffin, prise en partie,
c'est-à-dire sur le chemin de l'Europe. A trois milles de la côte, les
flots libres déferlaient avec bruit sur les vives arêtes du champ de
glace.
Il fallait attendre le passage problématique d'un baleinier, et
combien de jours encore?...
Mais le ciel prit ces malheureux en pitié, car, le lendemain, Altamont
aperçut distinctement une voile à l'horizon.
On sait quelles angoisses accompagnent ces apparitions de navires,
quelles craintes d'une espérance déçue! Le bâtiment semble s'approcher
et s'éloigner tour à tour. Ce sont des alternatives horribles d'espoir
et de désespoir, et trop souvent, au moment où les naufragés se
croient sauvés, la voile entrevue s'éloigne et s'efface à l'horizon.
Le docteur et ses compagnons passèrent par toutes ces épreuves; ils
étaient arrivés à la limite occidentale du champ de glace, se portant,
se poussant les uns les autres, et ils voyaient disparaître peu à peu
ce navire, sans qu'il eût remarqué leur présence. Ils l'appelaient,
mais en vain!
Ce fut alors que le docteur eut une dernière inspiration de cet
industrieux génie qui l'avait si bien servi jusqu'alors.
Un glaçon, pris par le courant, vint se heurter contre l'ice-field.
«Ce glaçon!» fit-il, en le montrant de la main.
On ne le comprit pas.
«Embarquons! embarquons!» s'écria-t-il.
Ce fut un éclair dans l'esprit de tous.
«Ah! monsieur Clawbonny, monsieur Clawbonny!» répétait Johnson en
embrassant les mains du docteur.
Bell, aidé d'Altamont, courut au traîneau; il en rapporta l'un des
montants, le planta dans le glaçon comme un mât et le soutint avec des
cordes; la tente fut déchirée pour former tant bien que mal une voile.
Le vent était favorable; les malheureux abandonnés se précipitèrent
sur le fragile radeau et prirent le large.
Deux heures plus tard, après des efforts inouïs, les derniers hommes
du _Forward_ étaient recueillis à bord du _Hans Christien_, baleinier
danois, qui regagnait le détroit de Davis.
Le capitaine reçut en homme de coeur ces spectres qui n'avaient plus
d'apparence humaine; à la vue de leurs souffrances, il comprit leur
histoire; il leur prodigua les soins les plus attentifs, et il parvint
à les conserver à la vie.
Dix jours après; Clawbonny, Johnson, Bell, Altamont et le capitaine
Hatteras débarquèrent à Korsoeur, dans le Seeland, en Danemark; un
bateau à vapeur les conduisit à Kiel; de là, par Altona et Hambourg,
ils gagnèrent Londres, où ils arrivèrent le 13 du même mois, à peine
remis de leurs longues épreuves.
Le premier soin du docteur fut de demander à la Société royale
géographique de Londres la faveur de lui faire une communication; il
fut admis à la séance du 15 juillet.
Que l'on s'imagine l'étonnement de cette savante assemblée, et ses
hurrahs enthousiastes après la lecture du document d'Hatteras.
Ce voyage, unique dans son espèce, sans précédent dans les fastes de
l'histoire, résumait toutes les découvertes antérieures faites au sein
des régions circumpolaires; il reliait entre elles les expéditions des
Parry, des Ross, des Franklin, des Mac Clure; il complétait, entre le
centième et le cent quinzième méridien, la carte des contrées
hyperboréennes, et enfin il aboutissait à ce point du globe
inaccessible jusqu'alors, au pôle même.
Jamais, non, jamais nouvelle aussi inattendue n'éclata au sein de
l'Angleterre stupéfaite!
Les Anglais sont passionnés pour ces grands faits géographiques; ils
se sentirent émus et fiers, depuis le lord jusqu'au cokney, depuis le
prince-merchant jusqu'à l'ouvrier des docks.
La nouvelle de la grande découverte courut sur tous les fils
télégraphiques du Royaume-Uni avec la rapidité de la foudre; les
journaux inscrivirent le nom d'Hatteras en tête de leurs colonnes
comme celui d'un martyr, et l'Angleterre tressaillit d'orgueil.
On fêta le docteur et ses compagnons, qui furent présentés à Sa
Gracieuse Majesté par le Lord Grand-Chancelier en audience solennelle.
Le gouvernement confirma les noms d'île de la Reine, pour le rocher du
pôle Nord, de mont Hatteras, décerné au volcan lui-même, et
d'Altamont-Harbour, donné au port de la Nouvelle-Amérique.
Altamont ne se sépara plus de ses compagnons de misère et de gloire,
devenus ses amis; il suivit le docteur, Bell et Johnson à Liverpool,
qui les acclama à leur retour, après les avoir si longtemps crus morts
et ensevelis dans les glaces éternelles.
Mais cette gloire, le docteur Clawbonny la rapporta sans cesse à celui
qui la méritait entre tous. Dans la relation de son voyage, intitulée:
«The English at the North-Pole», publiée l'année suivante par les
soins de la Société royale de géographie, il fit de John Hatteras
l'égal des plus grands voyageurs, l'émule de ces hommes audacieux qui
se sacrifient tout entiers aux progrès de la science.
Cependant, cette triste victime d'une sublime passion vivait
paisiblement dans la maison de santé de Sten-Cottage, près de
Liverpool, où son ami le docteur l'avait installé lui-même. Sa folie
était douce, mais il ne parlait pas, il ne comprenait plus, et sa
parole semblait s'être en allée avec sa raison. Un seul sentiment le
rattachait au monde extérieur, son amitié pour Duk, dont on n'avait
pas voulu le séparer.
Cette maladie, cette «folie polaire», suivait donc tranquillement son
cours et ne présentait aucun symptôme particulier, quand, un jour, le
docteur Clawbonny, qui visitait son pauvre malade, fut frappé de son
allure.
Depuis quelque temps, le capitaine Hatteras, suivi de son fidèle chien
qui le regardait d'un oeil doux et triste, se promenait chaque jour
pendant de longues heures; mais sa promenade s'accomplissait
invariablement suivant un sens déterminé et dans la direction d'une
certaine allée de Sten-Cottage. Le capitaine, une fois arrivé à
l'extrémité de l'allée, revenait à reculons. Quelqu'un l'arrêtait-il?
il montrait du doigt un point fixe dans le ciel. Voulait-on l'obliger
à se retourner? il s'irritait, et Duk, partageant sa colère, aboyait
avec fureur.
Le docteur observa attentivement une manie si bizarre, et il comprit
bientôt le motif de cette obstination singulière; il devina pourquoi
cette promenade s'accomplissait dans une direction constante, et, pour
ainsi dire, sous l'influence d'une force magnétique.
Le capitaine John Hatteras marchait invariablement vers le Nord.