--Mais qu'y a-t-il? dit Altamont.

--Silence! n'entendez-vous pas un bruit singulier?

--De quel côté?

--Là! il se passe quelque chose dans la muraille de la chambre!»

Bell suspendit son travail; chacun écouta.

Un bruit éloigné se laissait percevoir, qui semblait produit dans le

mur latéral; on faisait évidemment une trouée dans la glace.

«On gratte! fit Johnson.

--Ce n'est pas douteux, répondit Altamont.

--Les ours? dit Bell.

--Oui! les ours, dit Altamont.

--Ils ont changé de tactique, reprit le vieux marin; ils ont renoncé à

nous étouffer!

--Ou ils nous croient étouffés! reprit l'Américain, que la colère

gagnait très sérieusement.

--Nous allons être attaqués, fit Bell.

--Eh bien! répondit Hatteras, nous lutterons corps à corps.

--Mille diables! s'écria Altamont, j'aime mieux cela! j'en ai assez

pour mon compte de ces ennemis invisibles! on se verra et on se

battra!

--Oui, répondit Johnson, mais pas à coups de fusil; c'est impossible

dans un espace aussi étroit.

--Soit! à la hache! au couteau!»

Le bruit augmentait; on entendait distinctement l'éraillure des

griffes; les ours avaient attaqué la muraille à l'angle même où elle

rejoignait le talus de neige adossé au rocher.

«L'animal qui creuse, dit Johnson, n'est pas maintenant à six pieds de

nous.

--Vous avez raison, Johnson, répondit l'Américain; mais nous avons le

temps de nous préparer à le recevoir!»

L'Américain prit sa hache d'une main, son couteau de l'autre;

arc-bouté sur son pied droit, le corps rejeté en arrière, il se tint

en posture d'attaque. Hatteras et Bell l'imitèrent. Johnson prépara

son fusil pour le cas où l'usage d'une arme à feu serait nécessaire.

Le bruit devenait de plus en plus fort; la glace arrachée craquait

sous la violente incision de griffes d'acier.

Enfin une croûte mince sépara seulement l'assaillant de ses

adversaires; soudain, cette croûte se fendit comme le cerceau tendu de

papier sous l'effort du clown, et un corps noir, énorme, apparut dans

la demi-obscurité de la chambre.

Altamont ramena rapidement sa main armée pour frapper.

«Arrêtez! par le Ciel! dit une voix bien connue.

--Le docteur! le docteur!» s'écria Johnson.

C'était le docteur, en effet, qui, emporté par sa masse, vint rouler

au milieu de la chambre.

«Bonjour, mes braves amis», dit-il en se relevant lestement.

Ses compagnons demeurèrent stupéfaits; mais à la stupéfaction succéda

la joie; chacun voulut serrer le digne homme dans ses bras; Hatteras,

très ému, le retint longtemps sur sa poitrine. Le docteur lui répondit

par une chaleureuse poignée de main.

«Comment, vous, monsieur Clawbonny! dit le maître d'équipage.

--Moi, mon vieux Johnson, et j'étais plus inquiet de votre sort que

vous n'avez pu l'être du mien.

--Mais comment avez-vous su que nous étions assaillis par une bande

d'ours? demanda Altamont; notre plus vive crainte était de vous voir

revenir tranquillement au Fort-Providence, sans vous douter du danger.

--Oh! j'avais tout vu, répondit le docteur; vos coups de fusil m'ont

donné l'éveil; je me trouvais en ce moment près des débris du

_Porpoise_; j'ai gravi un hummock; j'ai aperçu les cinq ours qui vous

poursuivaient de près; ah! quelle peur j'ai ressentie pour vous! Mais

enfin votre dégringolade du haut de la colline et l'hésitation des

animaux m'ont rassuré momentanément; j'ai compris que vous aviez eu le

temps de vous barricader dans la maison. Alors, peu à peu, je me suis

approché, tantôt rampant, tantôt me glissant entre les glaçons; je

suis arrivé près du fort, et j'ai vu ces énormes bêtes au travail,

comme de gros castors; ils battaient la neige, ils amoncelaient les

blocs, en un mot ils vous muraient tout vivants. Il est heureux que

l'idée ne leur soit pas venue de précipiter des blocs de glace du

sommet du cône, car vous auriez été écrasés sans merci.

--Mais, dit Bell, vous n'étiez pas en sûreté, monsieur Clawbonny; ne

pouvaient-ils abandonner la place et revenir vers vous?

--Ils n'y pensaient guère; les chiens groënlandais, lâchés par

Johnson, sont venus plusieurs fois rôder à petite distance, et ils

n'ont pas songé à leur donner la chasse; non, ils se croyaient sûrs

d'un gibier plus savoureux.

--Grand merci du compliment, dit Altamont en riant.

--Oh! il n'y a pas de quoi être fier. Quand j'ai compris la tactique

des ours, j'ai résolu de vous rejoindre. Il fallait attendre la nuit,

par prudence; aussi, dès les premières ombres du crépuscule, je me

suis glissé sans bruit vers le talus, du côté de la poudrière. J'avais

mon idée en choisissant ce point; je voulais percer une galerie. Je me

suis donc mis au travail; j'ai attaqué la glace avec mon couteau à

neige, un fameux outil, ma foi! Pendant trois heures j'ai pioché, j'ai

creusé, j'ai travaillé, et me voilà affamé, éreinté, mais arrivé...

--Pour partager notre sort? dit Altamont.

--Pour nous sauver tous; mais donnez-moi un morceau de biscuit et de

viande; je tombe d'inanition».

Bientôt le docteur mordait de ses dents blanches un respectable

morceau de boeuf salé. Tout en mangeant, il se montra disposé à

répondre aux questions dont on le pressait.

«Nous sauver! avait repris Bell.

--Sans doute, répondit le docteur, en faisant place à sa réponse par

un vigoureux effort des muscles staphylins.

--Au fait, dit Bell, puisque M. Clawbonny est venu, nous pouvons nous

en aller par le même chemin.

--Oui-dà, répondit le docteur, et laisser le champ libre à cette

engeance malfaisante, qui finira par découvrir nos magasins et les

piller!

--Il faut demeurer ici, dit Hatteras.

--Sans doute, répondit le docteur, et nous débarrasser néanmoins de

ces animaux.

--Il y a donc un moyen? demanda Bell.

--Un moyen sûr, répondit le docteur.

--Je le disais bien, s'écria Johnson en se frottant les mains; avec M.

Clawbonny, jamais rien n'est désespéré; il a toujours quelque

invention dans son sac de savant.

--Oh! oh! mon pauvre sac est bien maigre, mais en fouillant bien....

--Docteur, dit Altamont, les ours ne peuvent-ils pénétrer par cette

galerie que vous avez creusée?

--Non, j'ai eu soin de reboucher solidement l'ouverture; et

maintenant, nous pouvons aller d'ici à la poudrière sans qu'ils s'en

doutent.

--Bon! nous direz-vous maintenant quel moyen vous comptez employer

pour nous débarrasser de ces ridicules visiteurs?

--Un moyen bien simple, et pour lequel une partie du travail est déjà

fait.

--Comment cela?

--Vous le verrez. Mais j'oublie que je ne suis pas venu seul ici.

--Que voulez-vous dire? demanda Johnson.

--J'ai là un compagnon à vous présenter.»

Et, en parlant de la sorte, le docteur tira de la galerie le corps

d'un renard fraîchement tué.

«Un renard! s'écria Bell.

--Ma chasse de ce matin, répondit modestement le docteur, et vous

verrez que jamais renard n'aura été tué plus à propos.

--Mais enfin, quel est votre dessein? demanda Altamont.

--J'ai la prétention, répondit le docteur, de faire sauter les ours

tous ensemble avec cent livres de poudre.»

On regarda le docteur avec surprise.

«Mais la poudre? lui demanda-t-on.

--Elle est au magasin.

--Et le magasin?

--Ce boyau y conduit. Ce n'est pas sans motif que j'ai creusé une

galerie de dix toises de longueur; j'aurais pu attaquer le parapet

plus près de la maison, mais j'avais mon idée.

--Enfin, cette mine, où prétendez-vous l'établir? demanda l'Américain.

--A la face même de notre talus, c'est-à-dire au point le plus éloigné

de la maison, de la poudrière et des magasins.

--Mais comment y attirer les ours tous à la fois?

--Je m'en charge, répondit le docteur; assez parlé, agissons. Nous

avons cent pieds de galerie à creuser pendant la nuit; c'est un

travail fatigant; mais à cinq, nous nous en tirerons en nous relayant.

Bell va commencer, et pendant ce temps nous prendrons quelque repos.

--Parbleu! s'écria Johnson plus j'y pense, plus je trouve le moyen de

M. Clawbonny excellent.

--Il est sûr, répondit le docteur.

--Oh! du moment que vous le dites, ce sont des ours morts, et je me

sens déjà leur fourrure sur les épaules.

--A l'ouvrage donc!»

Le docteur s'enfonça dans la galerie sombre, et Bell le suivit; où

passait le docteur, ses compagnons étaient assurés de se trouver à

l'aise. Les deux mineurs arrivèrent à la poudrière et débouchèrent au

milieu des barils rangés en bon ordre. Le docteur donna à Bell les

indications nécessaires; le charpentier attaqua le mur opposé, sur

lequel s'épaulait le talus, et son compagnon revint dans la maison.

Bell travailla pendant une heure et creusa un boyau long de dix pieds

à peu près, dans lequel on pouvait s'avancer en rampant. Au bout de ce

temps, Altamont vint le remplacer, et dans le même temps il fit à peu

près le même travail; la neige, retirée de la galerie, était

transportée dans la cuisine, où le docteur la faisait fondre au feu,

afin qu'elle tînt moins de place.

A l'Américain succéda le capitaine, puis Johnson. En dix heures,

c'est-à-dire vers les huit heures du matin, la galerie était

entièrement ouverte.

Aux premières lueurs de l'aurore, le docteur vint considérer les ours

par une meurtrière qu'il pratiqua dans le mur du magasin à poudre.

Ces patients animaux n'avaient pas quitté la place. Ils étaient là,

allant, venant, grognant, mais, en somme, faisant leur faction avec

une persévérance exemplaire; ils rôdaient autour de la maison, qui

disparaissait sous les blocs amoncelés. Mais un moment vint pourtant

où ils semblèrent avoir épuisé leur patience, car le docteur les vit

tout à coup repousser les glaçons qu'ils avaient entassés.

«Bon! dit-il au capitaine, qui se trouvait près de lui.

--Que font-ils? demanda celui-ci.

--Ils m'ont tout l'air de vouloir démolir leur ouvrage et d'arriver

jusqu'à nous! Mais un instant! ils seront démolis auparavant. En tout

cas, pas de temps à perdre.»

Le docteur se glissa jusqu'au point où la mine devait être pratiquée;

là, il fit élargir la chambre de toute la largeur et de toute la

hauteur du talus; il ne resta bientôt plus à la partie supérieure

qu'une écorce de glace épaisse d'un pied au plus; il fallut même la

soutenir pour qu'elle ne s'effondrât pas.

Un pieu solidement appuyé sur le sol de granit fit l'office de poteau;

le cadavre du renard fut attaché à son sommet, et une longue corde,

nouée à sa partie inférieure, se déroula à travers la galerie jusqu'à

la poudrière.

Les compagnons du docteur suivaient ses instructions sans trop les

comprendre.

«Voici l'appât», dit-il, en leur montrant le renard.

Au pied du poteau, il fit rouler un tonnelet pouvant contenir cent

livres de poudre.

«Et voici la mine, ajouta-t-il.

--Mais, demanda Hatteras, ne nous ferons-nous pas sauter en même temps

que les ours?

--Non! nous sommes suffisamment éloignés du théâtre de l'explosion;

d'ailleurs, notre maison est solide; si elle se disjoint un peu, nous

en serons quittes pour la refaire.

--Bien, répondit Altamont; mais maintenant comment prétendez-vous

opérer?

--Voici, en halant cette corde, nous abattrons le pieu qui soutient la

croûte de la glace au-dessus de la mine; le cadavre du renard

apparaîtra subitement hors du talus, et vous admettrez sans peine que

des animaux affamés par un long jeûne n'hésiteront pas à se précipiter

sur cette proie inattendue.

--D'accord.

--Eh bien, à ce moment, je mets le feu à la mine, et je fais sauter

d'un seul coup les convives et le repas.

--Bien! bien!» s'écria Johnson, qui suivait l'entretien avec un vif

intérêt.

Hatteras, ayant confiance absolue dans son ami, ne demandait aucune

explication. Il attendait. Mais Altamont voulait savoir jusqu'au bout.

«Docteur, dit-il, comment calculerez-vous la durée de votre mèche avec

une précision telle que l'explosion se fasse au moment opportun?

--C'est bien simple, répondit le docteur, je ne calculerai rien.

--Vous avez donc une mèche de cent pieds de longueur?

--Non.

--Vous ferez donc simplement une traînée de poudre?

--Point! cela pourrait rater.

--Il faudra donc que quelqu'un se dévoue et aille mettre le feu à la

mine?

--S'il faut un homme de bonne volonté, dit Johnson avec empressement,

je m'offre volontiers.

--Inutile, mon digne ami, répondit le docteur, en tendant la main au

vieux maître d'équipage, nos cinq existences sont précieuses, et elles

seront épargnées, Dieu merci.

--Alors, fit l'Américain, je renonce à deviner.

--Voyons, répondit le docteur en souriant, si l'on ne se tirait pas

d'affaire dans cette circonstance, à quoi servirait d'avoir appris la

physique?

--Ah! fit Johnson rayonnant, la physique!

--Oui! n'avons-nous pas ici une pile électrique et des fils d'une

longueur suffisante, ceux-là mêmes qui servaient à notre phare?

--Eh bien?

--Eh bien, nous mettrons le feu à la mine quand cela nous plaira,

instantanément et sans danger.

--Hurrah! s'écria Johnson.

--Hurrah!» répétèrent ses compagnons, sans se soucier d'être ou non

entendus de leurs ennemis.

Aussitôt, les fils électriques furent déroulés dans la galerie depuis

la maison jusqu'à la chambre de la mine. Une de leurs extrémités

demeura enroulée à la pile, et l'autre plongea au centre du tonnelet,

les deux bouts restant placés à une petite distance l'un de l'autre.

A neuf heures du matin, tout fut terminé. Il était temps; les ours se

livraient avec furie à leur rage de démolition.

Le docteur jugea le moment arrivé. Johnson fut placé dans le magasin à

poudre, et chargé de tirer sur la corde rattachée au poteau. Il prit

place à son poste.

«Maintenant, dit le docteur à ses compagnons, préparez vos armes, pour

le cas où les assiégeants ne seraient pas tués du premier coup, et

rangez-vous auprès de Johnson: aussitôt après l'explosion, faites

irruption au-dehors.

--Convenu, répondit l'Américain.

--Et maintenant, nous avons fait tout ce que des hommes peuvent faire!

nous nous sommes aidés! que le Ciel nous aide!»

Hatteras, Altamont et Bell se rendirent à la poudrière. Le docteur

resta seul près de la pile.

Bientôt, il entendit la voix éloignée de Johnson qui criait:

«Attention!

--Tout va bien», répondit-il.

Johnson tira vigoureusement la corde; elle vint à lui, entraînant le

pieu; puis, il se précipita à la meurtrière et regarda.

La surface du talus s'était affaissée. Le corps du renard apparaissait

au-dessus des débris de glace. Les ours, surpris d'abord, ne tardèrent

pas à se précipiter en groupe serré sur cette proie nouvelle.

«Feu!» cria Johnson.

Le docteur établit aussitôt le courant électrique entre ses fils; une

explosion formidable eut lieu; la maison oscilla comme dans un

tremblement de terre; les murs se fendirent. Hatteras, Altamont et

Bell se précipitèrent hors du magasin à poudre, prêts à faire feu.

Mais leurs armes furent inutiles; quatre ours sur cinq, englobés dans

l'explosion, retombèrent ça et là en morceaux, méconnaissables,

mutilés, carbonisés, tandis que le dernier, à demi rôti, s'enfuyait à

toutes jambes.

«Hurrah! hurrah! hurrah!» s'écrièrent les compagnons de Clawbonny,

pendant que celui-ci se précipitait en souriant dans leurs bras.

CHAPITRE XIV

LE PRINTEMPS POLAIRE

Les prisonniers étaient délivrés; leur joie se manifesta par de

chaudes démonstrations et de vifs remerciements au docteur. Le vieux

Johnson regretta bien un peu les peaux d'ours, brûlées et hors de

service; mais ce regret n'influa pas sensiblement sur sa belle humeur.

La journée se passa à restaurer la maison de neige, qui s'était fort

ressentie de l'explosion. On la débarrassa des blocs entassés par les

animaux, et ses murailles furent rejointoyées. Le travail se fit

rapidement, à la voix du maître d'équipage, dont les bonnes chansons

faisaient plaisir à entendre.

Le lendemain, la température s'améliora singulièrerement, et, par une

brusque saute de vent, le thermomètre remonta à quinze degrés

au-dessus de zéro (-9° centigrades). Une différence si considérable

fut vivement ressentie par les hommes et les choses. La brise du sud

ramenait avec elle les premiers indices du printemps polaire.

Cette chaleur relative persista pendant plusieurs jours; le

thermomètre, à l'abri du vent, marqua même trente et un degrés

au-dessus de zéro (-1° centigrade), des symptômes de dégel vinrent à

se manifester.

La glace commençait à se crevasser; quelques jaillissements d'eau

salée se produisaient ça et là, comme les jets liquides d'un parc

anglais; quelques jours plus tard, la pluie tombait en grande

abondance.

Une vapeur intense s'élevait des neiges; c'était de bon augure, et la

fonte de ces masses immenses paraissait prochaine. Le disque pâle du

soleil tendait à se colorer davantage et traçait des spirales plus

allongées au-dessus de l'horizon; la nuit durait trois heures à peine.

Autre symptôme non moins significatif, quelques ptarmigans, les oies

boréales, les pluviers, les gelinottes, revenaient par bandes; l'air

s'emplissait peu à peu de ces cris assourdissants dont les navigateurs

du printemps dernier se souvenaient encore. Des lièvres, que l'on

chassa avec succès, firent leur apparition sur les rivages de la baie,

ainsi que la souris articque, dont les petits terriers formaient un

système d'alvéoles régulières.

Le docteur fit remarquer à ses compagnons que presque tous ces animaux

commençaient à perdre le poil ou la plume blanche de l'hiver pour

revêtir leur parure d'été; ils se «printanisaient» à vue d'oeil,

tandis que la nature laissait poindre leur nourriture sous forme de

mousses, de pavots, de saxifrages et de gazon nain. On sentait toute

une nouvelle existence percer sous les neiges décomposées.

Mais avec les animaux inoffensifs revinrent leurs ennemis affamés; les

renards et les loups arrivèrent en quête de leur proie; des hurlements

lugubres retentirent pendant la courte obscurité des nuits.

Le loup de ces contrées est très proche parent du chien; comme lui, il

aboie, et souvent de façon à tromper les oreilles les plus exercées,

celles de la race canine, par exemple; on dit même que ces animaux

emploient cette ruse pour attirer les chiens et les dévorer. Ce fait

fut observé sur les terres de la baie d'Hudson, et le docteur put le

constater à la Nouvelle-Amérique; Johnson eut soin de ne pas laisser

courir ses chiens d'attelage, qui auraient pu se laisser prendre à ce

piège.

Quant à Duk, il en avait vu bien d'autres, et il était trop fin pour

aller se jeter dans la gueule du loup.

On chassa beaucoup pendant une quinzaine de jours; les provisions de

viandes fraîches furent abondantes; on tua des perdrix, des ptarmigans

et des ortolans de neige, qui offraient une alimentation délicieuse.

Les chasseurs ne s'éloignaient pas du Fort-Providence. On peut dire

que le menu gibier venait de lui-même au-devant du coup de fusil; il

animait singulièrement par sa présence ces plages silencieuses, et la

baie Victoria prenait un aspect inaccoutumé qui réjouissait les yeux.

Les quinze jours qui suivirent la grande affaire des ours furent

remplis par ces diverses occupations. Le dégel fit des progrès

visibles; le thermomètre remonta à trente-deux degrés au-dessus de

zéro (0° centigrade); les torrents commencèrent à mugir dans les

ravines, et des milliers de cataractes s'improvisèrent sur le penchant

des coteaux.

Le docteur, après avoir déblayé une acre de terrain, y sema des

graines de cresson, d'oseille et de cochléaria, dont l'influence

antiscorbutique est excellente; il voyait déjà sortir de terre de

petites feuilles verdoyantes, quand tout à coup, et avec une

inconcevable rapidité, le froid reparut en maître dans son empire.

En une seule nuit, et par une violente brise du nord, le thermomètre

reperdit près de quarante degrés; il retomba à huit degrés au-dessous

de zéro (-22° centigrades). Tout fut gelé: oiseaux, quadrupèdes,

amphibies, disparurent par enchantement; les trous à phoques se

refermèrent, les crevasses disparurent, la glace reprit sa dureté de

granit, et les cascades, saisies dans leur chute, se figèrent en longs

pendicules de cristal.

Ce fut un véritable changement à vue; il se produisit dans la nuit du

11 au 12 mai. Et quand Bell, le matin, mit le nez au-dehors par cette

gelée foudroyante, il faillit l'y laisser.

«Oh! nature boréale, s'écria le docteur un peu désappointé, voilà bien

de tes coups! Allons! j'en serai quitte pour recommencer mes semis.»

Hatteras prenait la chose moins philosophiquement, tant il avait hâte

de reprendre ses recherches. Mais il fallait se résigner.

«En avons-nous pour longtemps de cette température? demanda Johnson.

--Non, mon ami, non, répondit Clawbonny; c'est le dernier coup de

patte du froid! vous comprenez bien qu'il est ici chez lui, et on ne

peut guère le chasser sans qu'il résiste.

--Il se défend bien, répliqua Bell en se frottant le visage.

--Oui! mais j'aurais dû m'y attendre, répliqua le docteur, et ne pas

sacrifier mes graines comme un ignorant, d'autant plus que je pouvais,

à la rigueur, les faire pousser près des fourneaux à la cuisine.

--Comment, dit Altamont, vous deviez prévoir ce changement de

température?

--Sans doute, et sans être sorcier! Il fallait mettre mes semis sous

la protection immédiate de saint Mamert, de saint Pancrace et de saint

Servais, dont la fête tombe les 11, 12 et 13 de ce mois.

--Par exemple, docteur, s'écria Altamont, vous allez me dire quelle

influence les trois saints en question peuvent avoir sur la

température?

--Une très grande, si l'on en croit les horticulteurs, qui les

appellent «les trois saints de glace.»

--Et pourquoi cela, je vous prie?

--Parce que généralement il se produit un froid périodique dans le

mois de mai, et que ce plus grand abaissement de température a lieu du

11 au 13 de ce mois. C'est un fait, voilà tout.

--Il est curieux, mais l'explique-t-on? demanda l'Américain.

--Oui, de deux manières: ou par l'interposition d'une grande quantité

d'astéroïdes[1] à cette époque de l'année entre la terre et le

soleil, ou simplement par la dissolution des neiges qui, en fondant,

absorbent nécessairement une très grande quantité de chaleur. Ces deux

causes sont plausibles; faut-il les admettre absolument? Je l'ignore;

mais, si je ne suis pas certain de la valeur de l'explication,

j'aurais dû l'être de l'authenticité du fait, ne point l'oublier, et

ne pas compromettre mes plantations.»

[1] Étoiles filantes, probablement les débris d'une grande planète.

Le docteur disait vrai. Soit par une raison, soit par une autre, le

froid fut très intense pendant le reste du mois de mai; les chasses

durent être interrompues, non pas tant par la rigueur de la

température que par l'absence complète du gibier; heureusement, la

réserve de viande fraîche n'était pas encore épuisée, à beaucoup près.

Les hiverneurs se retrouvèrent donc condamnés à une nouvelle

inactivité; pendant quinze jours, du 11 au 25 mai, leur existence

monotone ne fut marquée que par un seul incident, une maladie grave,

une angine couenneuse, qui vint frapper le charpentier inopinément; à

ses amygdales fortement tuméfiées et à la fausse membrane qui les

tapissait, le docteur ne put se méprendre sur la nature de ce terrible

mal; mais il se trouvait là dans son élément, et la maladie, qui

n'avait pas compté sur lui sans doute, fut rapidement détournée. Le

traitement suivi par Bell fut très simple, et la pharmacie n'était pas

loin; le docteur se contenta de mettre quelques petits morceaux de

glace dans la bouche du malade; en quelques heures, la tuméfaction

commença à diminuer, et la fausse membrane disparut. Vingt-quatre

heures plus tard, Bell était sur pied.

Comme on s'émerveillait de la médication du docteur:

«C'est ici le pays des angines, répondit-il; il faut bien que le

remède soit auprès du mal.

--Le remède et surtout le médecin», ajouta Johnson, dans l'esprit

duquel le docteur prenait des proportions pyramidales.

Pendant ces nouveaux loisirs, celui-ci résolut d'avoir avec le

capitaine une conversation importante: il s'agissait de faire revenir

Hatteras sur cette idée de reprendre la route du nord sans emporter

une chaloupe, un canot quelconque, un morceau de bois, enfin de quoi

franchir les bras de mer ou les détroits. Le capitaine, si absolu dans

ses idées, s'était formellement prononcé contre l'emploi d'une

embarcation faite des débris du navire américain.

Aventures du Capitaine Hatteras · 第 26 / 34 段