--Non, répondit le docteur, il est plus probable que ces ours ont

attendu la fin de la tempête; poussés par le besoin, ils ont gagné du

côté de la baie, dans l'intention de surprendre quelques phoques, et

alors ils nous auront éventés.

--C'est cela même, répondit Altamont; d'ailleurs, il est facile de

savoir s'ils reviendront la nuit prochaine.

--Comment cela? dit Bell.

--En effaçant ces traces sur une partie de leur parcours; et si demain

nous retrouvons des empreintes nouvelles, il sera bien évident que le

Fort-Providence est le but auquel tendent ces animaux.

--Bien, répondit le docteur, nous saurons au moins à quoi nous en

tenir.»

Les trois chasseurs se mirent à l'oeuvre, et, en grattant la neige,

ils eurent bientôt fait disparaître les piétinements sur un espace de

cent toises à peu près.

«Il est pourtant singulier, dit Bell, que ces bêtes-là aient pu nous

sentir à une pareille distance; nous n'avons brûlé aucune substance

graisseuse de nature à les attirer.

--Oh! répondit le docteur, les ours sont doués d'une vue perçante et

d'un odorat très subtil; ils sont, en outre, très intelligents, pour

ne pas dire les plus intelligents de tous les animaux, et ils ont

flairé par ici quelque chose d'inaccoutumé.

--D'ailleurs, reprit Bell, qui nous dit que, pendant la tempête, ils

ne se sont pas avancés jusqu'au plateau?

--Alors, répondit l'Américain, pourquoi se seraient-ils arrêtés cette

nuit à cette limite?

--Oui, il n'y a pas de réponse à cela, répliqua le docteur, et nous

devons croire que peu à peu ils rétréciront le cercle de leurs

recherches autour du Fort-Providence.

--Nous verrons bien, répondit Altamont.

--Maintenant, continuons notre marche, dit le docteur, mais ayons

l'oeil au guet.»

Les chasseurs veillèrent avec attention; ils pouvaient craindre que

quelque ours ne fût embusqué derrière les monticules de glace; souvent

même ils prirent les blocs gigantesques pour des animaux, dont ces

blocs avaient la taille et la blancheur. Mais, en fin de compte, et à

leur grande satisfaction, ils en furent pour leurs illusions.

Ils revinrent enfin à mi-côte du cône, et de là leur regard se promena

inutilement depuis le cap Washington jusqu'à l'île Johnson.

Ils ne virent rien; tout était immobile et blanc; pas un bruit, pas un

craquement.

Ils rentrèrent dans la maison de neige.

Hatteras et Johnson furent mis au courant de la situation, et l'on

résolut de veiller avec la plus scrupuleuse attention. La nuit vint;

rien ne troubla son calme splendide, rien ne se fit entendre qui pût

signaler l'approche d'un danger.

Le lendemain, dès l'aube, Hatteras et ses compagnons, bien armés,

allèrent reconnaître l'état de la neige; ils retrouvèrent des traces

identiques à celles de la veille, mais plus rapprochées. Evidemment,

les ennemis prenaient leurs dispositions pour le siège du

Fort-Providence.

«Ils ont ouvert leur seconde parallèle, dit le docteur.

--Ils ont même fait une pointe en avant, répondit Altamont; voyez ces

pas qui s'avancent vers le plateau; ils appartiennent à un puissant

animal.

--Oui, ces ours nous gagnent peu à peu, dit Johnson; il est évident

qu'ils ont l'intention de nous attaquer.

--Cela n'est pas douteux, répondit le docteur; évitons de nous

montrer. Nous ne sommes pas de force à combattre avec succès.

--Mais où peuvent être ces damnés ours? s'écria Bell.

--Derrière quelques glaçons de l'est, d'où ils nous guettent; n'allons

pas nous aventurer imprudemment.

--Et la chasse? fit Altamont.

--Remettons-la à quelques jours, répondit le docteur; effaçons de

nouveau les traces les plus rapprochées, et nous verrons demain matin

si elles se sont renouvelées. De cette façon, nous serons au courant

des manoeuvres de nos ennemis.»

Le conseil du docteur fut suivi, et l'on revint se caserner dans le

fort; la présence de ces terribles bêtes empêchait toute excursion. On

surveilla attentivement les environs de la baie Victoria. Le phare fut

abattu; il n'avait aucune utilité actuelle et pouvait attirer

l'attention des animaux; le fanal et les fils électriques furent

serrés dans la maison; puis, à tour de rôle, chacun se mit en

observation sur le plateau supérieur.

C'étaient de nouveaux ennuis de solitude à subir; mais le moyen d'agir

autrement? On ne pouvait pas se compromettre dans une lutte si

inégale, et la vie de chacun était trop précieuse pour la risquer

imprudemment. Les ours, ne voyant plus rien, seraient peut-être

dépistés, et, s'ils se présentaient isolément pendant les excursions,

on pourrait les attaquer avec chance de succès.

Cependant cette inaction était relevée par un intérêt nouveau: il y

avait à surveiller, et chacun ne regrettait pas d'être un peu sur le

qui-vive.

La journée du 28 avril se passa sans que les ennemis eussent donné

signe d'existence. Le lendemain, on alla reconnaître les traces avec

un vif sentiment de curiosité, qui fut suivi d'exclamations

d'étonnement.

Il n'y avait plus un seul vestige, et la neige déroulait au loin son

tapis intact.

«Bon! s'écria Altamont. les ours sont dépistés! ils n'ont pas eu de

persévérance! ils se sont fatigués d'attendre! ils sont partis! Bon

voyage! et maintenant, en chasse!

--Eh! eh! répliqua le docteur, qui sait? Pour plus de sûreté, mes

amis, je vous demande encore un jour de surveillance. Il est certain

que l'ennemi n'est pas revenu cette nuit, du moins de ce côté...

--Faisons le tour du plateau, dit Altamont, et nous saurons à quoi

nous en tenir.

--Volontiers», dit le docteur.

Mais on eut beau relever avec soin tout l'espace dans un rayon de deux

milles, il fut impossible de retrouver la moindre trace.

«Eh bien, chassons-nous? demanda l'impatient Américain.

--Attendons à demain, répondit le docteur.

--A demain donc», répondit Altamont, qui avait de la peine à se

résigner.

On rentra dans le fort. Cependant, comme la veille, chacun dut,

pendant une heure, aller reprendre son poste d'observation.

Quand le tour d'Altamont arriva, il alla relever Bell an sommet du

cône.

Dès qu'il lut parti, Hatteras appela ses compagnons autour de lui. Le

docteur quitta son cahier de notes, et Johnson ses fourneaux.

On pouvait croire qu'Hatteras allait causer des dangers de la

situation; il n'y pensait même pas.

«Mes amis, dit-il, profitons de l'absence de cet Américain pour parler

de nos affaires: il y a des choses qui ne peuvent le regarder et dont

je ne veux pas qu'il se mêle.»

Les interlocuteurs du capitaine se regardèrent, ne sachant pas où il

voulait en venir.

«Je désire, dit-il, m'entendre avec vous sur nos projets futurs.

--Bien, bien, répondit le docteur; causons, puisque nous sommes seuls.

--Dans un mois, reprit Hatteras, dans six semaines au plus tard, le

moment des grandes excursions va revenir. Avez-vous pensé à ce qu'il

conviendrait d'entreprendre pendant l'été?

--Et vous, capitaine? demanda Johnson.

--Moi, je puis dire que pas une heure de ma vie ne s'écoule, qui ne me

trouve en présence de mon idée, j'estime que pas un de vous n'a

l'intention de revenir sur ses pas?...»

Cette insinuation fut laissée sans réponse immédiate.

«Pour mon compte, reprit Hatteras, dussé-je aller seul, j'irai

jusqu'au pôle nord; nous en sommes à trois cent soixante milles au

plus. Jamais hommes ne s'approchèrent autant de ce but désiré, et je

ne perdrai pas une pareille occasion sans avoir tout tenté, même

l'impossible. Quels sont vos projets à cet égard?

--Les vôtres, répondit vivement le docteur.

--Et les vôtres. Johnson?

--Ceux du docteur, répondit le maître d'équipage.

--A vous de parler. Bell, dit Hatteras.

--Capitaine, répondit le charpentier, nous n'avons pas de famille qui

nous attende en Angleterre, c'est vrai, mais enfin le pays, c'est le

pays! ne pensez-vous donc pas au retour?

--Le retour, reprit le capitaine, se fera aussi bien après la

découverte du pôle. Mieux même. Les difficultés ne seront pas accrues,

car, en remontant, nous nous éloignons des points les plus froids du

globe. Nous avons pour longtemps encore du combustible et des

provisions. Rien ne peut donc nous arrêter, et nous serions coupables

de ne pas être allés jusqu'au bout.

--Eh bien, répondit Bell, nous sommes tous de votre opinion,

capitaine.

--Bien, répondit Hatteras. Je n'ai jamais douté de vous. Nous

réussirons, mes amis, et l'Angleterre aura toute la gloire de notre

succès.

--Mais il y a un Américain parmi nous», dit Johnson.

Hatteras ne put retenir un geste de colère à cette observation.

«Je le sais, dit-il d'une voix grave.

--Nous ne pouvons l'abandonner ici, reprit le docteur.

--Non! nous ne le pouvons pas! répondit machinalement Hatteras.

--Et il viendra certainement!

--Oui! il viendra! mais qui commandera?

--Vous, capitaine.

--Et si vous m'obéissez, vous autres, ce Yankee refusera-t-il d'obéir?

--Je ne le pense pas, répondit Johnson; mais enfin s'il ne voulait pas

se soumettre à vos ordres?...

--Ce serait alors une affaire entre lui et moi.»

Les trois Anglais se turent en regardant Hatteras. Le docteur reprit

la parole.

«Comment voyagerons-nous? dit-il.

--En suivant la côte autant que possible, répondit Hatteras.

--Mais si nous trouvons la mer libre, comme cela est probable?

--Eh bien, nous la franchirons.

--De quelle manière? nous n'avons pas d'embarcation.»

Hatteras ne répondit pas; il était visiblement embarrassé.

«On pourrait peut-être, dit Bell, construire une chaloupe avec les

débris du _Porpoise_.

--Jamais! s'écria violemment Hatteras.

--Jamais!» fit Johnson.

Le docteur secouait la tête; il comprenait la répugnance du capitaine.

«Jamais, reprit ce dernier. Une chaloupe faite avec le bois d'un

navire américain serait américaine.

--Mais, capitaine...» reprit Johnson.

Le docteur fit signe au vieux maître de ne pas insister en ce moment.

Il fallait réserver cette question pour un moment plus opportun: le

docteur, tout en comprenant les répugnances d'Hatteras, ne les

partageait pas, et il se promit bien de faire revenir son ami sur une

décision aussi absolue.

Il parla donc d'autre chose, de la possibilité de remonter la côte

directement jusqu'au nord, et de ce point inconnu du globe qu'on

appelle le pôle boréal.

Bref, il détourna les côtés dangereux de la conversation, jusqu'au

moment où elle se termina brusquement, c'est-à-dire à l'entrée

d'Altamont.

Celui-ci n'avait rien à signaler.

La journée finit ainsi, et la nuit se passa tranquillement. Les ours

avaient évidemment disparu.

CHAPITRE XII

LA PRISON DE GLACE

Le lendemain, il fut question d'organiser une chasse, à laquelle

devaient prendre part Hatteras, Altamont et le charpentier; les traces

inquiétantes ne s'étaient pas renouvelées, et les ours avaient

décidément renoncé à leur projet d'attaque, soit par frayeur de ces

ennemis inconnus, soit que rien de nouveau ne leur eût révélé la

présence d'êtres animés sous ce massif de neige.

Pendant l'absence des trois chasseurs, le docteur devait pousser

jusqu'à l'île Johnson, pour reconnaître l'état des glaces et faire

quelques relevés hydrographiques. Le froid se montrait très vif, mais

les hiverneurs le supportaient bien; leur épiderme était fait à ces

températures exagérées.

Le maître d'équipage devait rester à Doctor's-House, en un mot garder

la maison.

Les trois chasseurs firent leurs préparatifs de départ; ils s'armèrent

chacun d'un fusil à deux coups, à canon rayé et à balles coniques; ils

prirent une petite provision de pemmican, pour le cas où la nuit les

surprendrait avant la fin de leur excursion; ils portaient en outre

l'inséparable couteau à neige, le plus indispensable outil de ces

régions, et une hachette s'enfonçait dans la ceinture de leur jaquette

en peau de daim.

Ainsi équipés, vêtus, armés, ils pouvaient aller loin, et, adroits et

audacieux, ils devaient compter sur le bon résultat de leur chasse.

Ils furent prêts à huit heures du matin, et partirent. Duk les

précédait en gambadant; ils remontèrent la colline de l'est,

tournèrent le cône du phare et s'enfoncèrent dans les plaines du sud

bornées par le Bell-Mount.

De son côté, le docteur, après être convenu avec Johnson d'un signal

d'alarme en cas de danger, descendit vers le rivage, de manière à

gagner les glaces multiformes qui hérissaient la baie Victoria.

Le maître d'équipage demeura seul au Fort-Providence, mais non oisif.

Il commença par donner la liberté aux chiens groënlandais qui

s'agitaient dans le Dog-Palace; ceux-ci, enchantés, allèrent se rouler

sur la neige. Johnson ensuite s'occupa des détails compliqués du

ménage. Il avait à renouveler le combustible et les provisions, à

mettre les magasins en ordre, à raccommoder maint ustensile brisé, à

repriser les couvertures en mauvais état, à refaire des chaussures

pour les longues excursions de l'été. L'ouvrage ne manquait pas, et le

maître d'équipage travaillait avec cette habileté du marin auquel rien

n'est étranger des métiers de toutes sortes.

En s'occupant, il réfléchissait à la conversation de la veille; il

pensait au capitaine et surtout à son entêtement, très héroïque et

très honorable après tout, de ne pas vouloir qu'un Américain, même une

chaloupe américaine atteignît avant lui ou avec lui le pôle du monde.

«Il me semble difficile pourtant, se disait-il, de passer l'océan sans

bateau, et, si nous avons la pleine mer devant nous, il faudra bien se

rendre à la nécessité de naviguer. On ne peut pas faire trois cents

milles à la nage, fût-on le meilleur Anglais de la terre. Le

patriotisme a des limites. Enfin, on verra. Nous avons encore du temps

devant nous; M. Clawbonny n'a pas dit son dernier mot dans la

question; il est adroit; et c'est un homme à faire revenir le

capitaine sur son idée. Je gage même qu'en allant du côté de l'île, il

jettera un coup d'oeil sur les débris du _Porpoise_ et saura au juste

ce qu'on en peut faire.»

Johnson en était là de ses réflexions, et les chasseurs avaient quitté

le fort depuis une heure, quand une détonation forte et claire

retentit à deux ou trois milles sous le vent.

«Bon! se dit le vieux marin, ils ont trouvé quelque chose, et sans

aller trop loin, puisqu'on les entend distinctement. Après cela,

l'atmosphère est si pure!»

Une seconde détonation, puis une troisième se répétèrent coup sur

coup.

«Allons, reprit Johnson, ils sont arrivés au bon endroit.»

Trois autres coups de feu plus rapprochés éclatèrent encore.

«Six coups! fit Johnson; leurs armes sont déchargées maintenant.

L'affaire a été chaude! Est-ce que par hasard?...»

A l'idée qui lui vint, Johnson pâlit; il quitta rapidement la maison

de neige et gravit en quelques instants le coteau jusqu'au sommet du

cône.

Ce qu'il vit le fit frémir.

«Les ours!» s'écria-t-il.

Les trois chasseurs, suivis de Duk, revenaient à toutes jambes,

poursuivis par cinq animaux gigantesques; leurs six balles n'avaient

pu les abattre; les ours gagnaient sur eux; Hatteras, resté en

arrière, ne parvenait à maintenir sa distance entre les animaux et lui

qu'en lançant peu à peu son bonnet, sa hachette, son fusil même. Les

ours s'arrêtaient, suivant leur habitude, pour flairer l'objet jeté à

leur curiosité, et perdaient un peu de ce terrain sur lequel ils

eussent dépassé le cheval le plus rapide.

Ce fut ainsi qu'Hatteras, Altamont, Bell, époumonés par leur course,

arrivèrent près de Johnson, et, du haut du talus, ils se laissèrent

glisser avec lui jusqu'à la maison de neige.

Les cinq ours les touchaient presque, et de son couteau le capitaine

avait dû parer un coup de patte qui lui fut violemment porté.

En un clin d'oeil, Hatteras et ses compagnons furent renfermés dans la

maison. Les animaux s'étaient arrêtés sur le plateau supérieur formé

par la troncature du cône.

«Enfin, s'écria Hatteras, nous pourrons nous défendre plus

avantageusement, cinq contre cinq!

--Quatre contre cinq! s'écria Johnson d'une voix terrifiée.

--Comment? fit Hatteras.

--Le docteur! répondit Johnson, en montrant le salon vide.

--Eh bien!

--Il est du côté de l'île!

--Le malheureux! s'écria Bell.

--Nous ne pouvons l'abandonner ainsi, dit Altamont.

--Courons!» fit Hatteras.

Il ouvrit rapidement la porte, mais il eut à peine le temps de la

refermer; un ours avait failli lui briser le crâne d'un coup de

griffe.

«Ils sont là! s'écria-t-il.

--Tous? demanda Bell.

--Tous!» répondit Hatteras.

Altamont se précipita vers les fenêtres, dont il combla les baies avec

des morceaux de glace enlevés aux murailles de la maison. Ses

compagnons l'imitèrent sans parler; le silence ne fut interrompu que

par les jappements sourds de Duk.

Mais, il faut le dire, ces hommes n'avaient qu'une seule pensée; ils

oubliaient leur propre danger et ne songeaient qu'au docteur. A lui,

non à eux. Pauvre Clawbonny! si bon, si dévoué, l'âme de cette petite

colonie! pour la première fois, il n'était pas là; des périls

extrêmes, une mort épouvantable peut-être l'attendaient, car, son

excursion terminée, il reviendrait tranquillement au Fort-Providence

et se trouverait en présence de ces féroces animaux.

Et nul moyen pour le prévenir!

«Cependant, dit Johnson, ou je me trompe fort, ou il doit être sur ses

gardes; vos coups de feu répétés ont dû l'avertir, et il ne peut

manquer de croire à quelque événement extraordinaire.

--Mais s'il était loin alors, répondit Altamont, et s'il n'a pas

compris? Enfin, sur dix chances, il y en a huit pour qu'il revienne

sans se douter du danger! Les ours sont abrités par l'escarpe du fort,

et il ne peut les apercevoir!

--Il faut donc se débarrasser de ces dangereuses bêtes avant son

retour, répondit Hatteras.

--Mais comment?» fit Bell.

La réponse à cette question était difficile. Tenter une sortie

paraissait impraticable. On avait eu soin de barricader le couloir,

mais les ours pouvaient avoir facilement raison de ces obstacles, si

l'idée leur en prenait; ils savaient à quoi s'en tenir sur le nombre

et la force de leurs adversaires, et il leur serait aisé d'arriver

jusqu'à eux.

Les prisonniers s'étaient postés dans chacune des chambres de

Doctor's-House afin de surveiller toute tentative d'invasion; en

prêtant l'oreille, ils entendaient les ours aller, venir, grogner

sourdement, et gratter de leurs énormes pattes les murailles de neige.

Cependant il fallait agir; le temps pressait. Altamont résolut de

pratiquer une meurtrière, afin de tirer sur les assaillants; en

quelques minutes, il eut creusé une sorte de trou dans le mur de

glace; il y introduisit son fusil; mais, à peine l'arme passa-t-elle

au-dehors, qu'elle lui fut arrachée des mains avec une puissance

irrésistible, sans qu'il pût faire feu.

«Diable! s'écria-t-il, nous ne sommes pas de force.»

Et il se hâta de reboucher la meurtrière.

Cette situation durait déjà depuis une heure, et rien n'en faisait

prévoir le terme. Les chances d'une sortie furent encore discutées;

elles étaient faibles, puisque les ours ne pouvaient être combattus

séparément. Néanmoins, Hatteras et ses compagnons, pressés d'en finir,

et, il faut le dire, très confus d'être ainsi tenus en prison par des

bêtes, allaient tenter une attaque directe, quand le capitaine imagina

un nouveau moyen de défense.

Il prit le poker[1] qui servait à Johnson à dégager ses fourneaux et

le plongea dans le brasier du poêle; puis il pratiqua une ouverture

dans la muraille de neige, mais sans la prolonger jusqu'au-dehors, et

de manière à conserver extérieurement une légère couche de glace.

[1] Longue tige de fer destinée à arriser le feu des fourneaux.

Ses compagnons le regardaient faire. Quand le poker fut rouge à blanc.

Hatteras prit la parole et dit:

«Cette barre incandescente va me servir à repousser les ours, qui ne

pourront la saisir, et à travers la meurtrière il sera facile de faire

un feu nourri contre eux, sans qu'ils puissent nous arracher nos

armes.

--Bien imaginé!» s'écria Bell, en se postant près d'Altamont.

Alors Hatteras, retirant le poker du brasier, l'enfonça rapidement

dans la muraille. La neige, se vaporisant à son contact, siffla avec

un bruit assourdissant. Deux ours accoururent, saisirent la barre

rougie et poussèrent un hurlement terrible, au moment ou quatre

détonations retentissaient coup sur coup.

«Touchés! s'écria l'Américain.

--Touchés! riposta Bell.

--Recommençons», dit Hatteras, en rebouchant momentanément

l'ouverture.

Le poker fut plongé dans le fourneau; au bout de quelques minutes, il

était rouge.

Altamont et Bell revinrent prendre leur place, après avoir rechargé

les armes; Hatteras rétablit la meurtrière et y introduisit de nouveau

le poker incandescent.

Mais cette fois une surface impénétrable l'arrêta.

«Malédiction! s'écria l'Américain.

--Qu'y a-t-il? demanda Johnson.

--Ce qu'il y a! il y a que ces maudits animaux entassent blocs sur

blocs, qu'ils nous murent dans notre maison, qu'ils nous enterrent

vivants!

--C'est impossible!

--Voyez, le poker ne peut traverser! cela finit par être ridicule, à

la fin!»

Plus que ridicule, cela devenait inquiétant. La situation empirait.

Les ours en bêtes très intelligentes, employaient ce moyen pour

étouffer leur proie. Ils entassaient les glaçons de manière à rendre

toute fuite impossible.

«C'est dur! dit le vieux Johnson d'un air très mortifié. Que des

hommes vous traitent ainsi, passe encore, mais des ours!»

Après cette réflexion, deux heures s'écoulèrent sans amener de

changement dans la situation des prisonniers; le projet de sortie

était devenu impraticable; les murailles épaissies arrêtaient tout

bruit extérieur. Altamont se promenait avec l'agitation d'un homme

audacieux qui s'exaspère de trouver un danger supérieur à son courage.

Hatteras songeait avec effroi au docteur, et au péril très sérieux qui

le menaçait à son retour.

«Ah! s'écria Johnson, si M. Clawbonny était ici!

--Eh bien! que ferait-il? répondit Altamont.

--Oh! il saurait bien nous tirer d'affaire!

--Et comment? demanda l'Américain avec humeur.

--Si je le savais, répondit Johnson, je n'aurais pas besoin de lui.

Cependant, je devine bien quel conseil il nous donnerait en ce moment!

--Lequel?

--Celui de prendre quelque nourriture! cela ne peut pas nous faire de

mal. Au contraire. Qu'en pensez-vous, monsieur Altamont?

--Mangeons si cela vous fait plaisir, répondit ce dernier, quoique la

situation soit bien sotte, pour ne pas dire humiliante.

--Je gage, dit Johnson, qu'après dîner, nous trouverons un moyen

quelconque de sortir de là.»

On ne répondit pas au maître d'équipage, mais on se mit à table.

Johnson, élevé à l'école du docteur, essaya d'être philosophe dans le

danger, mais il n'y réussit guère; ses plaisanteries lui restaient

dans la gorge. D'ailleurs, les prisonniers commençaient à se sentir

mal à leur aise; l'air s'épaississait dans cette demeure

hermétiquement fermée; l'atmosphère ne pouvait se refaire à travers le

tuyau des fourneaux qui tiraient mal, et il était facile de prévoir

que, dans un temps fort limité, le feu viendrait à s'éteindre;

l'oxygène, absorbé par les poumons et le foyer, ferait bientôt place à

l'acide carbonique, dont on connaît l'influence mortelle.

Hatteras s'aperçut le premier de ce nouveau danger; il ne voulut point

le cacher à ses compagnons.

«Alors, il faut sortir à tout prix! répondit Altamont.

--Oui! reprit Hatteras; mais attendons la nuit; nous ferons un trou à

la voûte, cela renouvellera notre provision d'air; puis, l'un de nous

prendra place à ce poste, et de là il fera feu sur les ours.

--C'est le seul parti à prendre», répliqua l'Américain.

Ceci convenu, on attendit le moment de tenter l'aventure, et, pendant

les heures qui suivirent, Altamont n'épargna pas ses imprécations

contre un état de choses dans lequel, disait-il, «des ours et des

hommes étant donnés, ces derniers ne jouaient pas le plus beau rôle».

CHAPITRE XIII

LA MINE

La nuit arriva, et la lampe du salon commençait déjà à pâlir dans

cette atmosphère pauvre d'oxygène.

A huit heures, on fit les derniers préparatifs. Les fusils furent

chargés avec soin, et l'on pratiqua une ouverture dans la voûte de la

snow-house.

Le travail durait déjà depuis quelques minutes, et Bell s'en tirait

adroitement, quand Johnson, quittant la chambre à coucher, dans

laquelle il se tenait en observation, revint rapidement vers ses

compagnons.

Il semblait inquiet.

«Qu'avez-vous? lui demanda le capitaine.

--Ce que j'ai? rien! répondit le vieux marin en hésitant, et pourtant.

Aventures du Capitaine Hatteras · 第 25 / 34 段