importait que ce point fût promptement décidé, car le mois de juin
amènerait bientôt l'époque des grandes excursions. Enfin, après avoir
longtemps réfléchi, il prit un jour Hatteras à part, et, avec son air
de douce bonté, il lui dit:
«Hatteras, me croyez-vous votre ami?
--Certes, répondit le capitaine avec vivacité, le meilleur, et même le
seul.
--Si je vous donne un conseil, reprit le docteur, un conseil que vous
ne me demandez pas, le regarderez-vous comme désintéressé?
--Oui, car je sais que l'intérêt personnel ne vous a jamais guidé;
mais où voulez-vous en venir?
--Attendez, Hatteras, j'ai encore une demande à vous faire. Me
croyez-vous un bon Anglais, comme vous, et ambitieux de gloire pour
mon pays?»
Hatteras fixa le docteur d'un oeil surpris.
«Oui, répondit-il, en l'interrogeant du regard sur le but de sa
demande.
--Vous voulez arriver au pôle nord, reprit le docteur; je conçois
votre ambition, je la partage; mais, pour parvenir à ce but, il faut
faire le nécessaire.
--Eh bien, jusqu'ici, n'ai-je pas tout sacrifié pour réussir?
--Non, Hatteras, vous n'avez pas sacrifié vos répulsions personnelles,
et en ce moment je vous vois prêt à refuser les moyens indispensables
pour atteindre le pôle.
--Ah! répondit Hatteras, vous voulez parler de cette chaloupe, de cet
homme...
--Voyons, Hatteras, raisonnons sans passion, froidement, et examinons
cette question sous toutes ses faces. La côte sur laquelle nous venons
d'hiverner peut être interrompue; rien ne nous prouve qu'elle se
prolonge pendant six degrés au nord; si les renseignements qui vous
ont amené jusqu'ici se justifient, nous devons, pendant le mois d'été,
trouver une vaste étendue de mer libre. Or, en présence de l'océan
Arctique, dégagé de glace et propice à une navigation facile, comment
ferons-nous, si les moyens de le traverser nous manquent?»
Hatteras ne répondit pas.
«Voulez-vous donc vous trouver à quelques milles du pôle Nord sans
pouvoir y parvenir?
Hatteras avait laissé retomber sa tête dans ses mains.
«Et maintenant, reprit le docteur, examinons la question à son point
de vue moral. Je conçois qu'un Anglais sacrifie sa fortune et son
existence pour donner à l'Angleterre une gloire de plus! Mais parce
qu'un canot fait de quelques planches arrachées à un navire américain,
à un bâtiment naufragé et sans valeur, aura touché la côte nouvelle ou
parcouru l'océan inconnu, cela pourra-t-il réduire l'honneur de la
découverte? Est-ce que si vous aviez rencontré vous-même, sur cette
plage, la coque d'un navire abandonné, vous auriez hésité à vous en
servir? N'est-ce pas au chef seul de l'expédition qu'appartient le
bénéfice de la réussite? Et je vous demande si cette chaloupe,
construite par quatre Anglais, ne sera pas anglaise depuis la quille
jusqu'au plat-bord?»
Hatteras se taisait encore.
«Non, fit Clawbonny, parlons franchement, ce n'est pas la chaloupe qui
vous tient au coeur, c'est l'homme.
--Oui, docteur, oui, répondit le capitaine, cet Américain, je le hais
de toute une haine anglaise, cet homme que la fatalité a jeté sur mon
chemin...
--Pour vous sauver!
--Pour me perdre! Il me semble qu'il me nargue, qu'il parle en maître
ici, qu'il s'imagine tenir ma destinée entre ses mains et qu'il a
deviné mes projets. Ne s'est-il pas dévoilé tout entier quand il s'est
agi de nommer ces terres nouvelles? A-t-il jamais avoué ce qu'il était
venu faire sous ces latitudes? Vous ne m'ôterez pas de l'esprit une
idée qui me tue: c'est que cet homme est le chef d'une expédition de
découverte envoyée par le gouvernement de l'Union.
--Et quand cela serait, Hatteras, qui prouve que cette expédition
cherchait à gagner le pôle? L'Amérique ne peut-elle pas tenter, comme
l'Angleterre, le passage du nord-ouest? En tout cas, Altamont ignore
absolument vos projets, car ni Johnson, ni Bell, ni vous, ni moi, nous
n'en avons dit un seul moi devant lui.
--Eh bien, qu'il les ignore toujours!
--Il finira nécessairement par les connaître, car nous ne pouvons pas
le laisser seul ici?
--Et pourquoi? demanda le capitaine avec une certaine violence; ne
peut-il demeurer au Fort-Providence?
--Il n'y consentirait pas, Hatteras; et puis abandonner cet homme que
nous ne serions pas certains de retrouver au retour, ce serait plus
qu'imprudent, ce serait inhumain; Altamont viendra, il faut qu'il
vienne! mais, comme il est inutile de lui donner maintenant des idées
qu'il n'a pas, ne lui disons rien, et construisons une chaloupe
destinée en apparence à la reconnaissance de ces nouveaux rivages.»
Hatteras ne pouvait se décider à se rendre aux idées de son ami;
celui-ci attendait une réponse qui ne se faisait pas.
«Et si cet homme refusait de consentir au dépeçage de son navire? dit
enfin le capitaine.
--Dans ce cas, vous auriez le bon droit pour vous; vous construiriez
cette chaloupe malgré lui, et il n'aurait plus rien à prétendre.
--Fasse donc le Ciel qu'il refuse! s'écria Hatteras.
--Avant un refus, répondit le docteur, il faut une demande; je me
charge de la faire.
En effet, le soir même, au souper, Clawbonny amena la conversation sur
certains projets d'excursions pendant les mois d'été, destinées à
faire le relevé hydrographique des côtes.
«Je pense, Altamont, dit-il, que vous serez des nôtres?
--Certes, répondit l'Américain, il faut bien savoir jusqu'où s'étend
cette terre de la Nouvelle-Amérique.»
Hatteras regardait son rival fixement pendant qu'il répondait ainsi.
«Et pour cela, reprit Altamont, il faut faire le meilleur emploi
possible des débris du _Porpoise_; construisons donc une chaloupe
solide et qui nous porte loin.
--Vous entendez, Bell, dit vivement le docteur, dès demain nous nous
mettrons à l'ouvrage.»
CHAPITRE XV
LE PASSAGE DU NORD-OUEST
Le lendemain, Bell, Altamont et le docteur se rendirent au _Porpoise_;
le bois ne manquait pas; l'ancienne chaloupe du trois-mâts, défoncée
par le choc des glaçons, pouvait encore fournir les parties
principales de la nouvelle. Le charpentier se mit donc immédiatement à
l'oeuvre; il fallait une embarcation capable de tenir la mer, et
cependant assez légère pour pouvoir être transportée sur le traîneau.
Pendant les derniers jours de mai, la température s'éleva; le
thermomètre remonta au degré de congélation; le printemps revint pour
tout de bon, cette fois, et les hiverneurs durent quitter leurs
vêtements d'hiver.
Les pluies étaient fréquentes; la neige commença bientôt à profiter
des moindres déclivités du terrain pour s'en aller en chutes et en
cascades.
Hatteras ne put contenir sa satisfaction en voyant les champs de glace
donner les premiers signes de dégel. La mer libre, c'était pour lui la
liberté.
Si ses devanciers se trompèrent ou non sur cette grande question du
bassin polaire, c'est ce qu'il espérait savoir avant peu. De là
dépendait tout le succès de son entreprise.
Un soir, après une assez chaude journée, pendant laquelle les
symptômes de décomposition des glaces s'accusèrent plus manifestement,
il mit la conversation sur ce sujet si intéressant de la mer libre.
Il reprit la série des arguments qui lui étaient familiers, et trouva
comme toujours dans le docteur un chaud partisan de sa doctrine.
D'ailleurs ses conclusions ne manquaient pas de justesse.
«Il est évident, dit-il, que si l'Océan se débarrasse de ses glaces
devant la baie Victoria, sa partie méridionale sera également libre
jusqu'au Nouveau-Cornouailles et jusqu'au canal de la Reine. Penny et
Belcher l'ont vu tel, et ils ont certainement bien vu.
--Je le crois comme vous, Hatteras, répondit le docteur, et rien
n'autorisait à mettre en doute la bonne foi de ces illustres marins;
on tentait vainement d'expliquer leur découverte par un effet du
mirage; mais ils se montraient trop affirmatifs pour ne pas être
certains du fait.
--J'ai toujours pensé de cette façon, dit Altamont, qui prit alors la
parole; le bassin polaire s'étend non seulement dans l'ouest, mais
aussi dans l'est.
--On peut le supposer, en effet, répondit Hatteras.
--On doit le supposer, reprit l'Américain, car cette mer libre, que
les capitaines Penny et Belcher ont vue près des côtes de la terre
Grinnel, Morton, le lieutenant de Kane, l'a également aperçue dans le
détroit qui porte le nom de ce hardi savant!
--Nous ne sommes pas dans la mer de Kane, répondit sèchement Hatteras,
et par conséquent nous ne pouvons vérifier le fait.
--Il est supposable, du moins, dit Altamont.
--Certainement, répliqua le docteur, qui voulait éviter une discussion
inutile. Ce que pense Altamont doit être la vérité; à moins de
dispositions particulières des terrains environnants, les mêmes effets
se produisent sous les mêmes latitudes. Aussi, je crois à la mer libre
dans l'est aussi bien que dans l'ouest.
--En tout cas, peu nous importe! dit Hatteras.
--Je ne dis pas comme vous, Hatteras, reprit l'Américain, que
l'indifférence affectée du capitaine commençait à échauffer, cela
pourra avoir pour nous une certaine importance!
--Et quand, je vous prie?
--Quand nous songerons au retour.
--Au retour! s'écria Hatteras. Et qui y pense?
--Personne, répondit Altamont, mais enfin nous nous arrêterons quelque
part, je suppose.
--Où cela?» fit Hatteras.
Pour la première fois, cette question était directement posée à
l'Américain. Le docteur eût donné un de ses bras pour arrêter net la
discussion.
Altamont ne répondant pas, le capitaine renouvela sa demande.
«Où cela? fit-il en insistant.
--Où nous allons! répondit tranquillement l'Américain.
--Et qui le sait? dit le conciliant docteur.
--Je prétends donc, reprit Altamont, que si nous voulons profiter du
bassin polaire pour revenir, nous pourrons tenter de gagner la mer de
Kane; elle nous mènera plus directement à la mer de Baffin.
--Vous croyez? fit ironiquement le capitaine.
--Je le crois, comme je crois que si jamais ces mers boréales
devenaient praticables, on s'y rendrait par ce chemin, qui est plus
direct. Oh! c'est une grande découverte que celle du docteur Kane!
--Vraiment! fit Hatteras en se mordant les lèvres jusqu'au sang.
--Oui, dit le docteur, on ne peut le nier, et il faut laisser à chacun
son mérite.
--Sans compter qu'avant ce célèbre marin, reprit l'Américain obstiné,
personne ne s'était avancé aussi profondément dans le nord.
--J'aime à croire, reprit Hatteras, que maintenant les Anglais ont le
pas sur lui!
--Et les Américains! fit Altamont.
--Les Américains! répondit Hatteras.
--Que suis-je donc? dit fièrement Altamont.
--Vous êtes, répondit Hatteras d'une voix à peine contenue, vous êtes
un homme qui prétend accorder au hasard et à la science une même part
de gloire! Votre capitaine américain s'est avancé loin dans le nord,
mais le hasard seul...
--Le hasard! s'écria Altamont; vous osez dire que Kane n'est pas
redevable à son énergie et à son savoir de cette grande découverte?
--Je dis, répliqua Hatteras, que ce nom de Kane n'est pas un nom à
prononcer dans un pays illustré par les Parry, les Franklin, les Ross,
les Belcher, les Penny, dans ces mers qui ont livré le passage du
nord-ouest à l'Anglais Mac Clure...
--Mac Clure! riposta vivement l'Américain, vous citez cet homme, et
vous vous élevez contre les bénéfices du hasard? N'est-ce pas le
hasard seul qui l'a favorisé?
--Non, répondit Hatteras en s'animant, non! C'est son courage, son
obstination à passer quatre hivers au milieu des glaces...
--Je le crois bien, répondit l'Américain; il était pris, il ne pouvait
revenir, et il a fini par abandonner son navire l'_Investigator_ pour
regagner l'Angleterre!
--Mes amis, dit le docteur...
D'ailleurs, reprit Altamont en l'interrompant, laissons l'homme, et
voyons le résultat. Vous parlez du passage du nord-ouest: eh bien, ce
passage est encore à trouver!»
Hatteras bondit à cette phrase; jamais question plus irritante n'avait
surgi entre deux nationalités rivales!
Le docteur essaya encore d'intervenir.
«Vous avez tort, Altamont, dit-il.
--Non pas! je soutiens mon opinion, reprit l'entêté; le passage du
nord-ouest est encore à trouver, à franchir, si vous l'aimez mieux!
Mac Clure ne l'a pas remonté, et jamais, jusqu'à ce jour, un navire
parti du détroit de Behring n'est arrivé à la mer de Baffin!»
Le fait était vrai, absolument parlant. Que pouvait-on répondre à
l'Américain?
Cependant Hatteras se leva et dit:
«Je ne souffrirai pas qu'en ma présence la gloire d'un capitaine
anglais soit plus longtemps attaquée!
--Vous ne souffrirez pas! répondit l'Américain en se levant également,
mais les faits sont là, et votre puissance ne va pas jusqu'à les
détruire.
--Monsieur! fit Hatteras, pâle de colère.
--Mes amis, reprit le docteur, un peu de calme! nous discutons un
point scientifique!»
Le bon Clawbonny ne voulait voir qu'une discussion de science là où la
haine d'un Américain et d'un Anglais était en jeu.
«Les faits, je vais vous les dire, reprit avec menace Hatteras, qui
n'écoutait plus rien.
--Et moi, je parlerai!» riposta l'Américain.
Johnson et Bell ne savaient quelle contenance tenir.
«Messieurs, dit le docteur avec force, vous me permettrez de prendre
la parole! je le veux, dit-il; les faits me sont connus comme à vous,
mieux qu'à vous, et vous m'accorderez que j'en puis parler sans
partialité.
--Oui! oui! firent Bell et Johnson, qui s'inquiétèrent de la tournure
de la discussion, et créèrent une majorité favorable au docteur.
--Allez, monsieur Clawbonny, dit Johnson, ces messieurs vous
écouteront, et cela nous instruira tous.
--Parlez donc!» fit l'Américain.
Hatteras reprit sa place en faisant un signe d'acquiescement, et se
croisa les bras.
«Je vais vous raconter les faits dans toute leur vérité, dit le
docteur, et vous pourrez me reprendre, mes amis, si j'omets ou si
j'altère un détail.
--Nous vous connaissons, monsieur Clawbonny, répondit Bell, et vous
pouvez conter sans rien craindre.
--Voici la carte des mers polaires, reprit le docteur, qui s'était
levé pour aller chercher les pièces du procès; il sera facile d'y
suivre la navigation de Mac Clure, et vous pourrez juger en
connaissance de cause.»
Le docteur étala sur la table l'une de ces excellentes cartes publiées
par ordre de l'Amirauté, et qui contenait les découvertes les plus
modernes faites dans les régions arctiques; puis il reprit en ces
termes:
«En 1848, vous le savez, deux navires, l'_Herald_, capitaine Kellet,
et le _Plover_, commandant Moore, furent envoyés au détroit de Behring
pour tenter d'y retrouver les traces de Franklin; leurs recherches
demeurèrent infructueuses; en 1850, ils furent rejoints par Mac Clure,
qui commandait l'_Investigator_, navire sur lequel il venait de faire
la campagne de 1849 sous les ordres de James Ross. Il était suivi du
capitaine Collinson, son chef, qui montait l'_Entreprise_; mais il le
devança, et, arrivé au détroit de Behring, il déclara qu'il
n'attendrait pas plus longtemps, qu'il partirait seul sous sa propre
responsabilité, et, entendez-moi bien, Altamont, qu'il découvrirait
Franklin ou le passage.»
Altamont ne manifesta ni approbation ni improbation.
«Le 5 août 1850, reprit le docteur, après avoir communiqué une
dernière fois avec le _Plover_, Mac Clure s'enfonça dans les mers de
l'est par une route à peu près inconnue; voyez, c'est à peine si
quelques terres sont indiquées sur cette carte. Le 30 août, le jeune
officier relevait le cap Bathurst; le 6 septembre, il découvrait la
terre Baring qu'il reconnut depuis faire partie de la terre de Banks,
puis la terre du Prince-Albert; alors il prit résolument par ce
détroit allongé qui sépare ces deux grandes îles, et qu'il nomma le
détroit du Prince-de-Galles. Entrez-y par la pensée avec le courageux
navigateur! Il espérait déboucher dans le bassin de Melville que nous
avons traversé, et il avait raison de l'espérer; mais les glaces, à
l'extrémité du détroit, lui opposèrent une infranchissable barrière.
Alors, arrêté dans sa marche, Mac Clure hiverne de 1850 à 1851, et
pendant ce temps il va au travers de la banquise s'assurer de la
communication du détroit avec le bassin de Melville.
--Oui, fit Altamont, mais il ne le traversa pas.
--Attendez, fit le docteur. Pendant cet hivernage, les officiers de
Mac Clure parcourent les côtes avoisinantes, Creswell, la terre de
Baring, Haswelt, la terre du Prince-Albert au sud, et Wynniat le cap
Walker au nord. En juillet, aux premiers dégels, Mac Clure tente une
seconde fois d'entraîner l'_Investigator_ dans le bassin de Melville;
il s'en approche à vingt milles, vingt milles seulement! mais les
vents l'entraînent irrésistiblement au sud, sans qu'il puisse forcer
l'obstacle. Alors, il se décide à redescendre le détroit du
Prince-de-Galles et à contourner la terre de Banks pour tenter par
l'ouest ce qu'il n'a pu faire par l'est; il vire de bord; le 18, il
relève le cap Kellet, et le 19, le cap du Prince-Alfred, deux degrés
plus haut; puis, après une lutte effroyable avec les icebergs, il
demeure soudé dans le passage de Banks, à l'entrée de cette suite de
détroits qui ramènent à la mer de Baffin.
--Mais il n'a pu les franchir, répondit Altamont.
--Attendez encore, et ayez la patience de Mac Clure. Le 26 septembre,
il prit ses positions d'hiver dans la baie de la Mercy, au nord de la
terre de Banks, et y demeura jusqu'en 1852; avril arrive; Mac Clure
n'avait plus d'approvisionnements que pour dix-huit mois. Cependant,
il ne veut pas revenir; il part, traverse en traîneau le détroit de
Banks et arrive à l'île Melville. Suivons-le. Il espérait trouver sur
ces côtes les navires du commandant Austin envoyés à sa rencontre par
la mer de Baffin et le détroit de Lancastre; il touche le 28 avril à
Winter-Harbour, au point même où Parry hiverna trente-trois
ans auparavant; mais de navires, aucun; seulement, il découvre
dans un cairn un document par lequel il apprend que Mac
Clintock, le lieutenant d'Austin, avait passé là l'année précédente,
et était reparti. Où un autre eût désespéré, Mac Clure ne désespère
pas. Il place à tout hasard dans le cairn un nouveau document, où il
annonce son intention de revenir en Angleterre par le passage du
nord-ouest qu'il a trouvé, en gagnant le détroit de Lancastre et la
mer de Baffin. Si l'on n'entend plus parler de lui, c'est qu'il aura
été entraîné au nord ou à l'ouest de l'île Melville; puis il revient,
non découragé, à la baie de la Mercy refaire un troisième hivernage,
de 1852 à 1853.
--Je n'ai jamais mis son courage en doute, répondit Altamont, mais son
succès.
--Suivons-le encore, répondit le docteur. Au mois de mars, réduit à
deux tiers de ration, à la suite d'un hiver très rigoureux où le
gibier manqua. Mac Clure se décida à renvoyer en Angleterre la moitié
de son équipage, soit par la mer de Baffin, soit par la rivière
Mackensie et la baie d'Hudson; l'autre moitié devait ramener
l'_Investigator_ en Europe. Il choisit les hommes les moins valides,
auxquels un quatrième hivernage eût été funeste; tout était prêt pour
leur départ, fixé au 15 avril, quand le 6, se promenant avec son
lieutenant Creswell sur les glaces, Mac Clure aperçut, accourant du
nord et gesticulant, un homme, et cet homme, c'était le lieutenant
Pim, du _Herald_, le lieutenant de ce même capitaine Kellet, qu'il
avait laissé deux ans auparavant au détroit de Behring, comme je vous
l'ai dit en commençant. Kellet, parvenu à Winter-Harbour, avait trouvé
le document laissé à tout hasard par Mac Clure; ayant appris de la
sorte sa situation dans la baie de la Mercy, il envoya son lieutenant
Pim au-devant du hardi capitaine. Le lieutenant était suivi d'un
détachement de marins du _Herald_, parmi lesquels se trouvait un
enseigne de vaisseau français, M. de Bray, qui servait comme
volontaire dans l'état-major du capitaine Kellet. Vous ne
mettez pas en doute cette rencontre de nos compatriotes!
--Aucunement, répondit Altamont.
--Eh bien, voyons ce qui va arriver désormais, et si ce passage du
nord-ouest aura été réellement franchi. Remarquez que si l'on reliait
les découvertes de Parry à celles de Mac Clure, on trouverait que les
côtes septentrionales de l'Amérique ont été contournées.
--Pas par un seul navire, répondit Altamont.
--Non, mais par un seul homme. Continuons. Mac Clure alla visiter le
capitaine Kellet à l'île Melville; il fit en douze jours les cent
soixante-dix milles qui séparaient la baie de la Mercy de
Winter-Harbour; il convint avec le commandant du _Herald_ de lui
envoyer ses malades, et revint à son bord; d'autres croiraient avoir
assez fait à la place de Mac Clure, mais l'intrépide jeune homme
voulut encore tenter la fortune. Alors, et c'est ici que j'appelle
votre attention, alors son lieutenant Creswell, accompagnant les
malades et les infirmes de l'_Investigator_, quitta la baie de la
Mercy, gagna Winter-Harbour, puis de là, après un voyage de quatre
cent soixante-dix milles sur les glaces, il atteignit, le 2 juin,
l'île de Beechey, et quelques jours après, avec douze de ses hommes,
il prit passage à bord du _Phénix_.
--Où je servais alors, dit Johnson, avec le capitaine Inglefield, et
nous revînmes en Angleterre.
--Et, le 7 octobre 1853, reprit le docteur, Creswell arrivait à
Londres, après avoir franchi tout l'espace compris entre le détroit de
Behring et le cap Farewell.
--Eh bien, fit Hatteras, être arrivé d'un côté, être sorti par
l'autre, cela s'appelle-t-il «avoir passé?»
--Oui, répondit Altamont, mais en franchissant quatre cent
soixante-dix milles sur les glaces.
--Eh! qu'importe?
--Tout est là, répondit l'Américain. Le navire de Mac Clure a-t-il
fait la traversée, lui?
--Non, répondit le docteur, car, après un quatrième hivernage, Mac
Clure dut l'abandonner au milieu des glaces.
--Eh bien, dans un voyage maritime, c'est au vaisseau et non à l'homme
de passer. Si jamais la traversée du nord-ouest doit devenir
praticable, c'est à des navires et non à des traîneaux. Il faut donc
que le navire accomplisse le voyage, ou à défaut du navire, la
chaloupe.
--La chaloupe! s'écria Hatteras, qui vit une intention évidente dans
ces paroles de l'Américain.
--Altamont, se hâta de dire le docteur, vous faites une distinction
puérile, et, à cet égard, nous vous donnons tous tort.
--Cela ne vous est pas difficile, messieurs, répondit l'Américain,
vous êtes quatre contre un. Mais cela ne m'empêchera pas de garder mon
avis.
--Gardez-le donc, s'écria Hatteras, et si bien, qu'on ne l'entende
plus.
--Et de quel droit me parlez-vous ainsi? reprit l'Américain en fureur.
--De mon droit de capitaine! répondit Hatteras avec colère.
--Suis-je donc sous vos ordres? riposta Altamont.
--Sans aucun doute! et malheur à vous, si...»
Le docteur, Johnson, Bell intervinrent. Il était temps; les deux
ennemis se mesuraient du regard. Le docteur se sentait le coeur bien
gros.
Cependant, après quelques paroles de conciliation, Altamont alla se
coucher en sifflant l'air national du _Yankee Doodle_, et, dormant ou
non, il ne dit pas un seul mot.
Hatteras sortit de la tente et se promena à grands pas au-dehors; il
ne rentra qu'une heure après, et se coucha sans avoir prononcé une
parole.
CHAPITRE XVI
L'ARCADIE BORÉALE
Le 29 mai, pour la première fois, le soleil ne se coucha pas; son
disque vint raser le bord de l'horizon, l'effleura à peine et se
releva aussitôt; on entrait dans la période des jours de vingt-quatre
heures. Le lendemain, l'astre radieux parut entouré d'un halo
magnifique, cercle lumineux brillant de toutes les couleurs du prisme;
l'apparition très fréquente de ces phénomènes attirait toujours
l'attention du docteur; il n'oubliait jamais d'en noter la date, les
dimensions et l'apparence; celui qu'il observa ce jour-là présentait,
par sa forme elliptique, des dispositions encore peu connues.
Bientôt toute la gent criarde des oiseaux reparut; des bandes
d'outardes, clés troupes d'oies du Canada, venant des contrées
lointaines de la Floride ou de l'Arkansas, filaient vers le nord avec
une étonnante rapidité et ramenaient le printemps sous leurs ailes. Le
docteur put en abattre quelques-unes, ainsi que trois ou quatre grues
précoces et même une cigogne solitaire.