--Savez-vous, monsieur Clawbonny, dit Johnson, qu'il est beau de

causer du froid dans les circonstances où nous sommes.

--Juste, mon vieux Johnson: nous sommes à même d'appeler la pratique

au secours de la théorie. Ces contrées sont un vaste laboratoire ou

l'on peut taire de curieuses expériences sur les basses températures;

seulement, soyez toujours attentifs et prudents; si quelque partie de

votre corps se gèle, frottez-la immédiatement de neige pour rétablir

la circulation du sang, et si vous revenez près du feu, prenez garde,

car vous pourriez vous brûler les mains ou les pieds sans vous en

apercevoir; cela nécessiterait des amputations, et il faut tâcher de

ne rien laisser de nous dans les contrées boréales. Sur ce, mes amis,

je crois que nous ferons bien de demander au sommeil quelques heures

de repos.

--Volontiers, répondirent les compagnons du docteur.

--Qui est de garde près du poêle?

--Moi, répondit Bell.

--Eh bien, mon ami, veillez à ce que le feu ne tombe pas, car il fait

ce soir un froid de tous les diables.

--Soyez tranquille, monsieur Clawbonny, cela pique ferme, et

cependant, voyez donc! le ciel est tout en feu.

--Oui, répondit le docteur en s'approchant de la fenêtre, une aurore

boréale de toute beauté! Quel magnifique spectacle! je ne me lasse

vraiment pas de le contempler.»

En effet, le docteur admirait toujours ces phénomènes cosmiques,

auxquels ses compagnons ne prêtaient plus grande attention; il avait

remarqué, d'ailleurs, que leur apparition était toujours précédée de

perturbations de l'aiguille aimantée, et il préparait sur ce sujet des

observations destinées au _Weather Book_[1].

[1] Livre du temps de l'amiral Fitz-Roy, où sont rapportés tous les

faits météorologiques.

Bientôt, pendant que Bell veillait près du poêle, chacun, étendu sur

sa couchette, s'endormit d'un tranquille sommeil.

CHAPITRE X

LES PLAISIRS DE L'HIVERNAGE

La vie au pôle est d'une triste uniformité. L'homme se trouve

entièrement soumis aux caprices de l'atmosphère, qui ramène ses

tempêtes et ses froids intenses avec une désespérante monotonie. La

plupart du temps, il y a impossibilité de mettre le pied dehors, et il

faut rester enfermé dans les huttes de glace. De longs mois se passent

ainsi, faisant aux hiverneurs une véritable existence de taupe.

Le lendemain, le thermomètre s'abaissa de quelques degrés, et l'air

s'emplit de tourbillons de neige, qui absorbèrent toute la clarté du

jour. Le docteur se vit donc cloué dans la maison et se croisa les

bras; il n'y avait rien à faire, si ce n'est à déboucher toutes les

heures le couloir d'entrée, qui pouvait se trouver obstrué, et à

repolir les murailles de glace, que la chaleur de l'intérieur rendait

humides; mais la snow-house était construite avec une grande solidité

et les tourbillons ajoutaient encore à sa résistance, en accroissant

l'épaisseur de ses murs.

Les magasins se tenaient bien également. Tous les objets retirés du

navire avaient été rangés avec le plus grand ordre dans ces «Docks des

marchandises». comme les appelait le docteur. Or, bien que ces

magasins fussent situés à soixante pas à peine de la maison,

cependant, par certains jours de drift, il était presque impossible de

s'y rendre; aussi une certaine quantité de provisions devait toujours

être conservée dans la cuisine pour les besoins journaliers.

La précaution de décharger le _Porpoise_ avait été opportune. Le

navire subissait une pression lente, insensible, mais irrésistible,

qui l'écrasait peu à peu; il était évident qu'on ne pourrait rien

faire de ces débris. Cependant le docteur espérait toujours en tirer

une chaloupe quelconque pour revenir en Angleterre; mais le moment

n'était pas encore venu de procéder à sa construction.

Ainsi donc, la plupart du temps, les cinq hiverneurs demeuraient dans

une profonde oisiveté. Hatteras restait pensif, étendu sur son lit;

Altamont buvait ou dormait, et le docteur se gardait bien de les tirer

de leur somnolence, car il craignait toujours quelque querelle

lâcheuse. Ces deux hommes s'adressaient rarement la parole.

Aussi, pendant les repas, le prudent Clawbonny prenait toujours soin

de guider la conversation et de la diriger de manière à ne pas mettre

les amours-propres en jeu; mais il avait fort à faire pour détourner

les susceptibilités surexcitées. Il cherchait, autant que possible, à

instruire, à distraire, à intéresser ses compagnons; quand il ne

mettait pas en ordre ses notes de voyage, il traitait à haute voix les

sujets d'histoire, de géographie ou de météorologie qui sortaient de

la situation même; il présentait les choses d'une façon plaisante et

philosophique, tirant un enseignement salutaire des moindres

incidents; son inépuisable mémoire ne le laissait jamais à court; il

faisait application de ses doctrines aux personnes présentes; il leur

rappelait tel fait qui s'était produit dans telle circonstance, et il

complétait ses théories, par la force des arguments personnels.

On peut dire que ce digne homme était l'âme de ce petit monde, une âme

de laquelle rayonnaient les sentiments de franchise et de justice. Ses

compagnons avaient en lui une confiance absolue; il imposait même au

capitaine Hatteras, qui l'aimait d'ailleurs; il faisait si bien de ses

paroles, de ses manières, de ses habitudes, que cette existence de

cinq hommes abandonnés à six degrés du pôle semblait toute naturelle;

quand le docteur parlait, on croyait l'écouter dans son cabinet de

Liverpool.

Et cependant, combien cette situation différait de celle des naufragés

jetés sur les îles de l'océan Pacifique, ces Robinsons dont

l'attachante histoire fit presque toujours envie aux lecteurs. Là, en

effet, un sol prodigue, une nature opulente, offrait mille ressources

variées; il suffisait, dans ces beaux pays, d'un peu d'imagination et

de travail pour se procurer le bonheur matériel; la nature allait

au-devant de l'homme; la chasse et la pêche suffisaient à tous ses

besoins; les arbres poussaient pour lui, les cavernes s'ouvraient pour

l'abriter, les ruisseaux coulaient pour le désaltérer: de magnifiques

ombrages le défendaient contre la chaleur du soleil, et jamais le

terrible froid ne venait le menacer dans ses hivers adoucis; une

graine négligemment jetée sur cette terre féconde rendait une moisson

quelques mois plus tard. C'était le bonheur complet en dehors de la

société. Et puis, ces îles enchantées, ces terres charitables se

trouvaient sur la route des navires; le naufragé pouvait toujours

espérer d'être recueilli, et il attendait patiemment qu'on vînt

l'arracher à son heureuse existence.

Mais ici, sur cette côte de la Nouvelle-Amérique, quelle différence!

Cette comparaison, le docteur la faisait quelquefois, mais il la

gardait pour lui, et surtout il pestait contre son oisiveté forcée.

Il désirait avec ardeur le retour du dégel pour reprendre ses

excursions, et cependant il ne voyait pas ce moment arriver sans

crainte, car il prévoyait des scènes graves entre Hatteras et

Altamont. Si jamais on poussait jusqu'au pôle, qu'arriverait-il de la

rivalité de ces deux hommes?

Il fallait donc parer à tout événement, amener peu à peu ces rivaux à

une entente sincère, à une franche communion d'idées; mais réconcilier

un Américain et un Anglais, deux hommes que leur origine commune

rendait plus ennemis encore, l'un pénétré de toute la morgue

insulaire, l'autre doué de l'esprit spéculatif, audacieux et brutal de

sa nation, quelle tâche remplie de difficultés!

Quand le docteur réfléchissait à cette implacable concurrence des

hommes, à cette rivalité des nationalités, il ne pouvait se retenir,

non de hausser les épaules, ce qui ne lui arrivait jamais, mais de

s'attrister sur les faiblesses humaines.

Il causait souvent de ce sujet avec Johnson; le vieux marin et lui

s'entendaient tous les deux à cet égard; ils se demandaient quel parti

prendre, par quelles atténuations arriver à leur but, et ils

entrevoyaient bien des complications dans l'avenir.

Cependant, le mauvais temps continuait; on ne pouvait songer à

quitter, même une heure, le Fort-Providence. Il fallait demeurer jour

et nuit dans la maison de neige. On s'ennuyait, sauf le docteur, qui

trouvait toujours moyen de s'occuper.

«Il n'y a donc aucune possibilité de se distraire? dit un soir

Altamont. Ce n'est vraiment pas vivre, que vivre de la sorte, comme

des reptiles enfouis pour tout un hiver.

--En effet, répondit le docteur; malheureusement, nous ne sommes pas

assez nombreux pour organiser un système quelconque de distractions!

--Ainsi, reprit l'Américain, vous croyez que nous aurions moins à

faire pour combattre l'oisiveté, si nous étions en plus grand nombre?

--Sans doute, et lorsque des équipages complets ont passé l'hiver dans

les régions boréales, ils trouvaient bien le moyen de ne pas

s'ennuyer.

--Vraiment, dit Altamont, je serais curieux de savoir comment ils s'y

prenaient; il fallait des esprits véritablement ingénieux pour

extraire quelque gaieté d'une situation pareille. Ils ne se

proposaient pas des charades à deviner, je suppose!

--Non, mais il ne s'en fallait guère, répondit le docteur; et ils

avaient introduit dans ces pays hyperboréens deux grandes causes de

distraction: la presse et le théâtre.

--Quoi! ils avaient un journal? repartit l'Américain.

--Ils jouaient la comédie? s'écria Bell.

--Sans doute, et ils y trouvaient un véritable plaisir. Aussi, pendant

son hivernage à l'île Melville, le commandant Parry proposa-t-il ces

deux genres de plaisir à ses équipages, et la proposition eut un

succès immense.

--Eh bien, franchement, répondit Johnson, j'aurais voulu être là; ce

devait être curieux.

--Curieux et amusant, mon brave Johnson; le lieutenant Beechey devint

directeur du théâtre, et le capitaine Sabine rédacteur en chef de la

_Chronique d'hiver ou Gazette de la Géorgie du Nord_.

--Bons titres, fit Altamont.

--Ce journal parut chaque lundi, depuis le 1er novembre 1819 jusqu'au

20 mars 1820. Il rapportait tous les incidents de l'hivernage, les

chasses, les faits divers, les accidents de météorologie, la

température; il renfermait des chroniques plus ou moins plaisantes;

certes, il ne fallait pas chercher là l'esprit de Sterne ou les

articles charmants du _Daily Telegraph_; mais enfin, on s'en tirait,

on se distrayait; les lecteurs n'étaient ni difficiles ni blasés, et

jamais, je crois, métier de journaliste ne fut plus agréable à

exercer.

--Ma foi, dit Altamont, je serais curieux de connaître des extraits de

cette gazette, mon cher docteur; ses articles devaient être gelés

depuis le premier mot jusqu'au dernier.

--Mais non, mais non, répondit le docteur; en tout cas, ce qui eût

paru un peu naïf à la Société philosophique de Liverpool, ou à

l'Institution littéraire de Londres, suffisait à des équipages enfouis

sous les neiges. Voulez-vous en juger?

--Comment! votre mémoire vous fournirait au besoin?...

--Non, mais vous aviez à bord du _Porpoise_ les voyages de Parry, et

je n'ai qu'à vous lire son propre récit.

--Volontiers! s'écrièrent les compagnons du docteur.

--Rien n'est plus facile.»

Le docteur alla chercher dans l'armoire du salon l'ouvrage demandé, et

il n'eut aucun peine à y trouver le passage en question.

«Tenez, dit-il, voici quelques extraits de la _Gazette de la Géorgie

du Nord_. C'est une lettre adressée au rédacteur en chef:

«C'est avec une vraie satisfaction que l'on a accueilli parmi nous vos

propositions pour l'établissement d'un journal. J'ai la conviction que

sous votre direction il nous procurera beaucoup d'amusements et

allégera de beaucoup le poids de nos cent jours de ténèbres.

«L'intérêt que j'y prends, pour ma part, m'a fait examiner l'effet de

votre annonce sur l'ensemble de notre société, et je puis vous

assurer, pour me servir des expressions consacrées dans la presse de

Londres, que la chose a produit une sensation profonde dans le public.

«Le lendemain de l'apparition de votre prospectus, il y a eu à bord

une demande d'encre tout à fait inusitée et sans précédent. Le tapis

vert de nos tables s'est vu subitement couvert d'un déluge de rognures

de plumes, au grand détriment d'un de nos servants, qui, en voulant

les secouer, s'en est enfoncé une sous l'ongle.

«Enfin, je sais de bonne part que le sergent Martin n'a pas eu moins

de neuf canifs à aiguiser.

«On peut voir toutes nos tables gémissant sous le poids inaccoutumé de

pupitres à écrire, qui depuis deux mois n'avaient pas vu le jour, et

l'on dit même que les profondeurs de la cale ont été ouvertes à

plusieurs reprises, pour donner issue à maintes rames de papier qui ne

s'attendaient pas à sortir sitôt de leur repos.

«Je n'oublierai pas de vous dire que j'ai quelques soupçons qu'on

tentera de glisser dans votre boîte quelques articles qui, manquant du

caractère de l'originalité complète, n'étant pas tout à fait

inédits, ne sauraient convenir à votre plan. Je puis affirmer que pas

plus tard qu'hier soir on a vu un auteur, penché sur son pupitre,

tenant d'une main un volume ouvert du _Spectateur_, tandis que de

l'autre il faisait dégeler son encre à la flamme d'une lampe! Inutile

de vous recommander de vous tenir en garde contre de pareilles

ruses; il ne faut pas que nous voyions reparaître dans la _Chronique

d'hiver_ ce que nos aïeux lisaient en déjeunant, il y a plus d'un

siècle.»

--Bien, bien, dit Altamont, quand le docteur eut achevé sa lecture; il

y a vraiment de la bonne humeur là-dedans, et l'auteur de la lettre

devait être un garçon dégourdi.

--Dégourdi est le mot, répondit le docteur. Tenez, voici maintenant un

avis qui ne manque pas de gaieté:

«On désire trouver une femme d'âge moyen et de bonne renommée, pour

assister dans leur toilette les dames de la troupe du «Théâtre-Royal

de la Géorgie septentrionale». On lui donnera un salaire convenable.

et elle aura du thé et de la bière à discrétion. S'adresser au comité

du théâtre.--_N.B._ Une veuve aura la préférence.»

--Ma foi, ils n'étaient pas dégoûtés, nos compatriotes, dit Johnson.

--Et la veuve s'est-elle rencontrée? demanda Bell.

--On serait tenté de le croire, répondit le docteur, car voici une

réponse adressée au Comité du théâtre:

«Messieurs, je suis veuve; j'ai vingt-six ans, et je puis produire des

témoignages irrécusables en faveur de mes moeurs et de mes talents.

Mais, avant de me charger de la toilette des actrices de votre

théâtre, je désire savoir si elles ont l'intention de garder leurs

culottes, et si l'on me fournira l'assistance de quelques vigoureux

matelots pour lacer et serrer convenablement leurs corsets. Cela

étant, messieurs, vous pouvez compter sur votre servante.

«A. B.»

«_P. S._ Ne pourriez-vous substituer l'eau-de-vie à la petite bière?»

--Ah! bravo! s'écria Altamont. Je vois d'ici ces femmes de chambre qui

vous lacent au cabestan. Eh bien, ils étaient gais, les compagnons du

capitaine Parry.

--Comme tous ceux qui ont atteint leur but», répondit Hatteras.

Hatteras avait jeté cette remarque au milieu de la conversation, puis

il était retombé dans son silence habituel. Le docteur, ne voulant pas

s'appesantir sur ce sujet, se hâta de reprendre sa lecture.

«Voici maintenant, dit-il, un tableau des tribulations arctiques; on

pourrait le varier à l'infini; mais quelques-unes de ces observations

sont assez justes; jugez-en:

«Sortir le matin pour prendre l'air, et, en mettant le pied hors du

vaisseau, prendre un bain froid dans le trou du cuisinier.

«Partir pour une partie de chasse, approcher d'un renne superbe, le

mettre en joue, essayer de faire feu et éprouver l'affreux mécompte

d'un raté, pour cause d'humidité de l'amorce.

«Se mettre en marche avec un morceau de pain tendre dans la poche, et,

quand l'appétit se fait sentir, le trouver tellement durci par la

gelée qu'il peut bien briser les dents, mais non être brisé par elles.

«Quitter précipitamment la table en apprenant qu'un loup passe en vue

du navire, et trouver au retour le dîner mangé par le chat.

«Revenir de la promenade en se livrant à de profondes et utiles

méditations, et en être subitement tiré par les embrassements d'un

ours.»

--Vous le voyez, mes amis, ajouta le docteur, nous ne serions pas

embarrassés d'imaginer quelques autres désagréments polaires; mais, du

moment qu'il fallait subir ces misères, cela devenait un plaisir de

les constater.

--Ma foi, répondit Altamont, c'est un amusant journal que cette

_Chronique d'hiver_, et il est fâcheux que nous ne puissions nous y

abonner!

--Si nous essayions d'en fonder un, dit Johnson.

--A nous cinq! dit Clawbonny; nous ferions tout au plus des

rédacteurs, et il ne resterait pas de lecteurs en nombre suffisant.

--Pas plus que de spectateurs, si nous nous mettions en tête de jouer

la comédie, répondit Altamont.

--Au fait, monsieur Clawbonny, dit Johnson, parlez-nous donc un peu du

théâtre du capitaine Parry; y jouait-on des pièces nouvelles?

--Sans doute; dans le principe, deux volumes embarqués à bord de

l'_Hécla_ furent mis à contribution, et les représentations avaient

lieu tous les quinze jours; mais bientôt le répertoire fut usé jusqu'à

la corde; alors des auteurs improvisés se mirent à l'oeuvre, et Parry

composa lui-même pour les fêtes de Noël une comédie tout à fait en

situation; elle eut un immense succès, et était intitulée _Le Passage

du Nord-Ouest_ ou _La Fin du Voyage_.

--Un fameux titre, répondit Altamont; mais j'avoue que si j'avais à

traiter un pareil sujet, je serais fort embarrassé du dénouement.

--Vous avez raison, dit Bell, qui sait comment cela finira?

--Bon! s'écria le docteur, pourquoi songer au dernier acte, puisque

les premiers marchent bien? Laissons faire la Providence, mes amis;

jouons de notre mieux notre rôle, et puisque le dénouement appartient

à l'auteur de toutes choses, ayons confiance dans son talent; il saura

bien nous tirer d'affaire.

--Allons donc rêver à tout cela, répondit Johnson; il est tard, et

puisque l'heure de dormir est venue, dormons.

--Vous êtes bien pressé, mon vieil ami, dit le docteur.

--Que voulez-vous, monsieur Clawbonny, je me trouve si bien dans ma

couchette! et puis, j'ai l'habitude de faire de bons rêves; je rêve de

pays chauds! de sorte qu'à vrai dire la moitié de ma vie se passe sous

l'équateur, et la seconde moitié au pôle.

--Diable, fit Altamont, vous possédez là une heureuse organisation.

--Comme vous dites, répondit le maître d'équipage.

--Eh bien, reprit le docteur, ce serait une cruauté de faire languir

plus longtemps le brave Johnson. Son soleil des Tropiques l'attend.

Allons nous coucher.»

CHAPITRE XI

TRACES INQUIÉTANTES

Pendant la nuit du 26 au 27 avril, le temps vint à changer; le

thermomètre baissa sensiblement, et les habitants de Doctor's-House

s'en aperçurent au froid qui se glissait sous leurs couvertures;

Altamont, de garde auprès du poêle, eut soin de ne pas laisser tomber

le feu, et il dut l'alimenter abondamment pour maintenir la

température intérieure à cinquante degrés au-dessus de zéro (+10°

centigrades).

Ce refroidissement annonçait la fin de la tempête, et le docteur s'en

réjouissait; les occupations habituelles allaient être reprises, la

chasse, les excursions, la reconnaissance des terres; cela mettrait un

terme à cette solitude désoeuvrée, pendant laquelle les meilleurs

caractères finissent par s'aigrir.

Le lendemain matin, le docteur quitta son lit de bonne heure et se

fraya un chemin à travers les glaces amoncelées jusqu'au cône du

phare.

Le vent avait sauté dans le nord; l'atmosphère était pure; de longues

nappes blanches offraient au pied leur tapis ferme et résistant.

Bientôt les cinq compagnons d'hivernage eurent quitté Doctor's-House;

leur premier soin fut de dégager la maison des masses glacées qui

l'encombraient; on ne s'y reconnaissait plus sur le plateau; il eût

été impossible d'y découvrir les vestiges d'une habitation; la

tempête, comblant les inégalités du terrain, avait tout nivelé; le sol

s'était exhaussé de quinze pieds, au moins.

Il fallut procéder d'abord au déblaiement des neiges, puis redonner à

l'édifice une forme plus architecturale, raviver ses lignes engorgées

et rétablir son aplomb. Rien ne fut plus facile d'ailleurs, et, après

l'enlèvement des glaces, quelques coups du couteau à neige ramenèrent

les murailles à leur épaisseur normale.

Au bout de deux heures d'un travail soutenu, le fond de granit

apparut; l'accès des magasins de vivres et de la poudrière redevint

praticable.

Mais comme, par ces climats incertains, un tel état de choses pouvait

se reproduire d'un jour à l'autre, on refit une nouvelle provision de

comestibles qui fut transportée dans la cuisine. Le besoin de viande

fraîche se faisait sentir à ces estomacs surexcités par les salaisons;

les chasseurs furent donc chargés de modifier le système échauffant

d'alimentation, et ils se préparèrent à partir.

Cependant, la fin d'avril n'amenait pas le printemps polaire; l'heure

du renouvellement n'avait pas sonné; il s'en fallait de six semaines

au moins; les rayons du soleil, trop faibles encore, ne pouvaient

fouiller ces plaines de neige et faire jaillir du sol les maigres

produits de la flore boréale. On devait craindre que les animaux ne

fussent rares, oiseaux ou quadrupèdes. Cependant un lièvre, quelques

couples de ptarmigans, un jeune renard même eussent figuré avec

honneur sur la table de Doctor's-House, et les chasseurs résolurent de

chasser avec acharnement tout ce qui passerait à portée de leur fusil.

Le docteur, Altamont et Bell se chargèrent d'explorer le pays.

Altamont, à en juger par ses habitudes, devait être un chasseur adroit

et déterminé, un merveilleux tireur, bien qu'un peu vantard. Il fut

donc de la partie, tout comme Duk, qui le valait dans son genre, en

ayant l'avantage d'être moins hâbleur.

Les trois compagnons d'aventure remontèrent par le cône de l'est et

s'enfoncèrent au travers des immenses plaines blanches; mais ils

n'eurent pas besoin d'aller loin, car des traces nombreuses se

montrèrent à moins de deux milles du fort; de là, elles descendaient

jusqu'au rivage de la baie Victoria, et paraissaient enlacer le

Fort-Providence de leurs cercles concentriques.

Après avoir suivi ces piétinements avec curiosité, les chasseurs se

regardèrent.

«Eh bien! dit le docteur, cela me semble clair.

--Trop clair, répondit Bell; ce sont des traces d'ours.

--Un excellent gibier, répondit Altamont, mais qui me paraît pécher

aujourd'hui par une qualité.

--Laquelle? demanda le docteur.

--L'abondance, répondit l'Américain.

--Que voulez-vous dire? reprit Bell.

--Je veux dire qu'il y a là les traces de cinq ours parfaitement

distinctes, et cinq ours, c'est beaucoup pour cinq hommes!

--Êtes-vous certain de ce que vous avancez? dit le docteur.

--Voyez et jugez par vous-même: voici une empreinte qui ne ressemble

pas à cette autre; les griffes de celles-ci sont plus écartées que les

griffes de celles-là. Voici les pas d'un ours plus petit. Comparez

bien, et vous trouverez dans un cercle restreint les traces de cinq

animaux.

--C'est évident, dit Bell, après avoir examiné attentivement.

--Alors, fit le docteur, il ne faut pas faire de la bravoure inutile,

mais au contraire se tenir sur ses gardes; ces animaux sont très

affamés à la fin d'un hiver rigoureux; ils peuvent être extrêmement

dangereux; et puisqu'il n'est plus possible de douter de leur

nombre....

--Ni même de leurs intentions, répliqua l'Américain.

--Vous croyez, dit Bell, qu'ils ont découvert notre présence sur cette

côte?

--Sans doute, à moins que nous ne soyons tombés dans une passée

d'ours; mais alors pourquoi ces empreintes s'étendent-elles

circulairement, au lieu de s'éloigner à perte de vue? Tenez! ces

animaux-là sont venus du sud-est, ils se sont arrêtés à cette place,

et ils ont commencé ici la reconnaissance du terrain.

--Vous avez raison, dit le docteur; il est même certain qu'ils sont

venus cette nuit.

--Et sans doute les autres nuits, répondit Altamont; seulement, la

neige a recouvert leurs traces.

Aventures du Capitaine Hatteras · 第 24 / 34 段