Tout cela fut installé rapidement, et on attendit le coucher du soleil

pour jouir de l'effet. A la nuit, les deux pointes de charbon,

maintenues dans la lanterne à une distance convenable, furent

rapprochées, et des faisceaux d'une lumière intense, que le vent ne

pouvait ni modérer ni éteindre, jaillirent du fanal. C'était un

merveilleux spectacle que celui de ces rayons frissonnants dont

l'éclat, rivalisant avec la blancheur des plaines, dessinait vivement

l'ombre de toutes les saillies environnantes. Johnson ne put

s'empêcher de battre des mains.

«Voilà M. Clawbonny, dit-il, qui fait du soleil, à présent!

--Il faut bien faire un peu de tout», répondit modestement le docteur.

Le froid mit fin à l'admiration générale, et chacun alla se blottir

sous ses couvertures.

La vie fut alors régulièrement organisée. Pendant les jours suivants,

du 15 au 20 avril, le temps fut très incertain; la température sautait

subitement d'une vingtaine de degrés, et l'atmosphère subissait des

changements imprévus, tantôt imprégnée de neige et agitée par les

tourbillons, tantôt froide et sèche au point que l'on ne pouvait

mettre le pied au-dehors sans précaution.

Cependant, le samedi, le vent vint à tomber; cette circonstance

rendait possible une excursion; on résolut donc de consacrer une

journée à la chasse pour renouveler les provisions.

Dès le matin, Altamont, le docteur, Bell, armés chacun d'un fusil à

deux coups, de munitions suffisantes, d'une hachette, et d'un couteau

à neige pour le cas où il deviendrait nécessaire de se créer un abri,

partirent par un temps couvert.

Pendant leur absence, Hatteras devait reconnaître la côte et faire

quelques relevés. Le docteur eut soin de mettre le phare en activité;

ses rayons luttèrent avantageusement avec les rayons de l'astre

radieux; en effet, la lumière électrique, équivalente à celle de trois

mille bougies ou de trois cents becs de gaz, est la seule qui puisse

soutenir la comparaison avec l'éclat solaire.

Le froid était vif, sec et tranquille. Les chasseurs se dirigèrent

vers le cap Washington; la neige durcie favorisait leur marche. En une

demi-heure, ils franchirent les trois milles qui séparaient le cap du

Fort-Providence. Duk gambadait autour d'eux.

La côte s'infléchissait vers l'est, et les hauts sommets de la baie

Victoria tendaient à s'abaisser du côté du nord. Cela donnait à

supposer que la Nouvelle-Amérique pourrait bien n'être qu'une île;

mais il n'était pas alors question de déterminer sa configuration.

Les chasseurs prirent par le bord de la mer et s'avancèrent

rapidement. Nulle trace d'habitation, nul reste de hutte; ils

foulaient un sol vierge de tout pas humain.

Ils firent ainsi une quinzaine de milles pendant les trois premières

heures, mangeant sans s'arrêter; mais leur chasse menaçait d'être

infructueuse. En effet, c'est à peine s'ils virent des traces de

lièvre, de renard ou de loup. Cependant, quelques snow-birds[1],

voltigeant ça et là, annonçaient le retour du printemps et des animaux

arctiques.

[1] Oiseaux de neige

Les trois compagnons avaient dû s'enfoncer dans les terres pour

tourner des ravins profonds et des rochers à pic qui se reliaient au

Bell-Mount; mais, après quelques retards, ils parvinrent à regagner le

rivage; les glaces n'étaient pas encore séparées. Loin de là, la mer

restait toujours prise; cependant des traces de phoques annonçaient

les premières visites de ces amphibies, qui venaient déjà respirer à

la surface de l'ice-field. Il était même évident, à de larges

empreintes, à de fraîches cassures de glaçons, que plusieurs d'entre

eux avaient pris terre tout récemment.

Ces animaux sont très avides des rayons du soleil, et ils s'étendent

volontiers sur les rivages pour se laisser pénétrer par sa

bienfaisante chaleur.

Le docteur fit observer ces particularités à ses compagnons.

«Remarquons cette place avec soin, leur dit-il; il est fort possible

que, l'été venu, nous rencontrions ici des phoques par centaines; ils

se laissent facilement approcher dans les parages peu fréquentés des

hommes, et on s'en empare aisément. Mais il faut bien se garder de les

effrayer, car alors ils disparaissent comme par enchantement et ne

reviennent plus; c'est ainsi que des pêcheurs maladroits, au lieu de

les tuer isolément, les ont souvent attaqués en masse, avec bruit et

vociférations, et ont perdu ou compromis leur chargement.

--Les chasse-t-on seulement pour avoir leur peau ou leur huile?

demanda Bell.

--Les Européens, oui, mais, ma foi, les Esquimaux les mangent; ils en

vivent, et ces morceaux de phoque, qu'ils mélangent dans le sang et la

graisse, n'ont rien d'appétissant. Après tout, il y a manière de s'y

prendre, et je me chargerais d'en tirer de fines côtelettes qui ne

seraient point à dédaigner pour qui se ferait à leur couleur noirâtre.

--Nous vous verrons à l'oeuvre, répondit Bell; je m'engage, de

confiance, à manger de la chair de phoque tant que cela vous fera

plaisir. Vous m'entendez, monsieur Clawbonny?

--Mon brave Bell, vous voulez dire tant que cela vous fera plaisir.

Mais vous aurez beau faire, vous n'égalerez jamais la voracité du

Groënlandais, qui consomme jusqu'à dix et quinze livres de cette

viande par jour.

--Quinze livres! fit Bell. Quels estomacs!

--Des estomacs polaires, répondit le docteur, des estomacs prodigieux,

qui se dilatent à volonté, et, j'ajouterai, qui se contractent de

même, aptes à supporter la disette comme l'abondance. Au commencement

de son dîner, l'Esquimau est maigre; à la fin, il est gras, et on ne

le reconnaît plus! Il est vrai que son dîner dure souvent une journée

entière.

--Évidemment, dit Altamont, cette voracité est particulière aux

habitants des pays froids?

--Je le crois, répondit le docteur; dans les régions arctiques, il

faut manger beaucoup; c'est une des conditions non seulement de la

force, mais de l'existence. Aussi, la Compagnie de la baie d'Hudson

attribue-t-elle à chaque homme ou huit livres de viande, ou douze

livres de poisson, ou deux livres de pemmican par jour.

--Voilà un régime réconfortant, dit le charpentier.

--Mais pas tant que vous le supposez, mon ami, et un Indien, gavé de

la sorte, ne fournit pas une quantité de travail supérieure à celle

d'un Anglais nourri de sa livre de boeuf et de sa pinte de bière.

--Alors, monsieur Clawbonny, tout est pour le mieux.

--Sans doute, mais cependant un repas d'Esquimaux peut à bon droit

nous étonner. Aussi, à la terre Boothia, pendant son hivernage, Sir

John Ross était toujours surpris de la voracité de ses guides; il

raconte quelque part que deux hommes, deux, entendez-vous, dévorèrent

pendant une matinée tout un quartier de boeuf musqué; ils taillaient

la viande en longues aiguillettes, qu'ils introduisaient dans leur

gosier; puis chacun, coupant au ras du nez ce que sa bouche ne pouvait

contenir, le passait à son compagnon; ou bien, ces gloutons, laissant

pendre des rubans de chair jusqu'à terre, les avalaient peu à peu, à

la façon du boa digérant un boeuf, et comme lui étendus tout de leur

long sur le sol!

--Pouah! lit Bell; les dégoûtantes brutes!

--Chacun a sa manière de dîner, répondit philosophiquement

l'Américain.

--Heureusement! répliqua le docteur.

--Eh bien, reprit Altamont, puisque le besoin de se nourrir est si

impérieux sous ces latitudes, je ne m'étonne plus que, dans les récits

des voyageurs arctiques, il soit toujours question de repas.

--Vous avez raison, répondit le docteur, et c'est une remarque que

j'ai faite également: cela vient de ce que non seulement il faut une

nourriture abondante, mais aussi de ce qu'il est souvent fort

difficile de se la procurer. Alors, on y pense sans cesse, et, par

suite, on en parle toujours.

--Cependant, dit Altamont, si mes souvenirs sont exacts, en Norvège,

dans les contrées les plus froides, les paysans n'ont pas besoin d'une

alimentation aussi substantielle: un peu de laitage, des oeufs, du

pain d'écorce de bouleau, quelquefois du saumon, jamais de viande; et

cela n'en fait pas moins des gaillards solidement constitués.

--Affaire d'organisation, répondit le docteur, et que je ne me charge

pas d'expliquer. Cependant, je crois qu'une seconde ou une troisième

génération de Norvégiens, transplantés au Groënland, finirait par se

nourrir à la façon groënlandaise. Et nous-mêmes, mes amis, si nous

restions dans ce bienheureux pays, nous arriverions à vivre en

Esquimaux, pour ne pas dire en gloutons fieffés.

--Monsieur Clawbonny, dit Bell, me donne faim à parler de la sorte.

--Ma foi non, répondit Altamont, cela me dégoûterait plutôt et me

ferait prendre la chair de phoque en horreur. Eh! mais, je crois que

nous allons pouvoir nous mettre à l'épreuve. Je me trompe fort, ou

j'aperçois là-bas, étendue sur les glaçons, une masse qui me paraît

animée.

--C'est un morse! s'écria le docteur; silence, et en avant!»

En effet, un amphibie de la plus forte taille s'ébattait à deux cents

yards des chasseurs; il s'étendait et se roulait voluptueusement aux

pâles rayons du soleil.

Les trois chasseurs se divisèrent de manière à cerner l'animal pour

lui couper la retraite, ils arrivèrent ainsi à quelques toises de lui

en se dérobant derrière les hummocks, et ils firent feu.

Le morse se renversa sur lui-même, encore plein de vigueur; il

écrasait les glaçons, il voulait fuir; mais Altamont l'attaqua à coups

de hache et parvint à lui trancher ses nageoires dorsales. Le morse

essaya une défense désespérée; de nouveaux coups de feu l'achevèrent,

et il demeura étendu sans vie sur l'ice-field rougi de son sang.

C'était un animal de belle taille; il mesurait près de quinze pieds de

long depuis son museau jusqu'à l'extrémité de sa queue, et il eût

certainement fourni plusieurs barriques d'huile.

Le docteur tailla dans la chair les parties les plus savoureuses, et

il laissa le cadavre à la merci de quelques corbeaux qui, à cette

époque de l'année, planaient déjà dans les airs.

La nuit commençait à venir. On songea à regagner le Fort-Providence;

le ciel s'était entièrement purifié, et, en attendant les rayons

prochains de la lune, il s'éclairait de magnifiques lueurs stellaires.

«Allons, en route, dit le docteur; il se fait tard; en somme, notre

chasse n'a pas été très heureuse; mais, du moment où il rapporte de

quoi souper, un chasseur n'a pas le droit de se plaindre. Seulement,

prenons par le plus court, et tâchons de ne pas nous égarer; les

étoiles sont là pour nous indiquer la route.»

Cependant, dans ces contrées où la polaire brille droit au-dessus de

la tête du voyageur, il est malaisé de la prendre pour guide; en

effet, quand le nord est exactement au sommet de la voûte céleste, les

autres points cardinaux sont difficiles à déterminer: la lune et les

grandes constellations vinrent heureusement aider le docteur à fixer

sa route.

Il résolut, pour abréger son chemin, d'éviter les sinuosités du rivage

et de couper au travers des terres; c'était plus direct, mais moins

sûr: aussi, après quelques heures de marche, la petite troupe fut

complètement égarée.

On agita la question de passer la nuit dans une hutte de glace, de s'y

reposer, et d'attendre le jour pour s'orienter, dût-on revenir au

rivage, afin de suivre l'ice-field; mais le docteur, craignant

d'inquiéter Hatteras et Johnson, insista pour que la route fût

continuée.

«Duk nous conduit, dit-il, et Duk ne peut se tromper: il est cloué

d'un instinct qui se passe de boussole et d'étoile. Suivons-le donc.»

Duk marchait en avant, et on s'en fia à son intelligence. On eut

raison; bientôt une lueur apparut au loin dans l'horizon; on ne

pouvait la confondre avec une étoile, qui ne fût pas sortie de brumes

aussi basses.

«Voilà notre phare! s'écria le docteur.

--Vous croyez, monsieur Clawbonny? dit le charpentier.

--J'en suis certain. Marchons.»

A mesure que les voyageurs approchaient, la lueur devenait plus

intense, et bientôt ils furent enveloppés par une traînée de poussière

lumineuse; ils marchaient dans un immense rayon, et derrière eux leurs

ombres gigantesques, nettement découpées, s'allongeaient démesurément

sur le tapis de neige.

Ils doublèrent le pas, et, une demi-heure après, ils gravissaient le

talus du Fort-Providence.

CHAPITRE IX

LE FROID ET LE CHAUD

Hatteras et Johnson attendaient les trois chasseurs avec une certaine

inquiétude. Ceux-ci furent enchantés de retrouver un abri chaud et

commode. La température, avec le soir, s'était singulièrement

abaissée, et le thermomètre placé à l'extérieur marquait

soixante-treize degrés au-dessous de zéro (-31° centigrades).

Les arrivants, exténués de fatigue et presque gelés, n'en pouvaient

plus; les poêles heureusement marchaient bien; le fourneau n'attendait

plus que les produits de la chasse; le docteur se transforma en

cuisinier et fit griller quelques côtelettes de morse. A neuf heures

du soir, les cinq convives s'attablaient devant un souper

réconfortant.

«Ma foi, dit Bell, au risque de passer pour un Esquimau, j'avouerai

que le repas est la grande chose d'un hivernage; quand on est parvenu

à l'attraper, il ne faut pas bouder devant!»

Chacun des convives, ayant la bouche pleine, ne put répondre

immédiatement au charpentier; mais le docteur lui fit signe qu'il

avait bien raison.

Les côtelettes de morse furent déclarées excellentes, ou, si on ne le

déclara pas, on les dévora jusqu'à la dernière, ce qui valait toutes

les déclarations du monde.

Au dessert, le docteur prépara le café, suivant son habitude; il ne

laissait à personne le soin de distiller cet excellent breuvage; il le

faisait sur la table, dans une cafetière à esprit-de-vin, et le

servait bouillant. Pour son compte, il fallait qu'il lui brûlât la

langue, ou il le trouvait indigne de passer par son gosier. Ce soir-là

il l'absorba à une température si élevée, que ses compagnons ne purent

l'imiter.

«Mais vous allez vous incendier, docteur, lui dit Altamont.

--Jamais, répondit-il.

--Vous avez donc le palais doublé en cuivre? répliqua Johnson.

--Point, mes amis; je vous engage à prendre exemple sur moi. Il y a

des personnes, et je suis du nombre, qui boivent le café à la

température de cent trente et un degrés (+55° centigrades).

--Cent trente et un degrés! s'écria Altamont; mais la main ne

supporterait pas une pareille chaleur!

--Évidemment, Altamont, puisque la main ne peut pas endurer plus de

cent vingt-deux degrés (+50° centigrades) dans l'eau; mais le palais

et la langue sont moins sensibles que la main, et ils résistent là où

celles-ci ne pourraient y tenir.

--Vous m'étonnez, dit Altamont.

--Eh bien, je vais vous convaincre.»

Et le docteur, ayant pris le thermomètre du salon, en plongea la boule

dans sa tasse de café bouillant; il attendit que l'instrument ne

marquât plus que cent trente et un degrés, et il avala sa liqueur

bienfaisante avec une évidente satisfaction.

Bell voulut l'imiter bravement et se brûla à jeter les hauts cris.

«Manque d'habitude, dit le docteur.

--Clawbonny, reprit Altamont, pourriez-vous nous dire quelles sont les

plus hautes températures que le corps humain soit capable de

supporter?

--Facilement, répondit le docteur; on l'a expérimenté, et il y a des

faits curieux à cet égard. Il m'en revient un ou deux à la mémoire, et

ils vous prouveront qu'on s'accoutume à tout, même à ne pas cuire où

cuirait un beefsteak. Ainsi, on raconte que des filles de service au

four banal de la ville de La Rochefoucauld, en France, pouvaient

rester dix minutes dans ce four, pendant que la température s'y

trouvait à trois cents degrés (+ 132° centigrades), c'est-à-dire

supérieure de quatre-vingt-neuf degrés à l'eau bouillante, et tandis

qu'autour d'elles des pommes et de la viande grillaient parfaitement.

--Quelles filles! s'écria Altamont.

--Tenez, voici un autre exemple qu'on ne peut mettre en doute. Neuf de

nos compatriotes, en 1774, Fordyce, Banks, Solander, Blagdin, Home,

Nooth, Lord Seaforth et le capitaine Philips, supportèrent une

température de deux cent quatre-vingt-quinze degrés (+ 128°

centigrades), pendant que des oeufs et un roastbeef cuisaient auprès

d'eux.

--Et c'étaient des Anglais! dit Bell avec un certain sentiment de

fierté.

--Oui, Bell, répondit le docteur.

--Oh! des Américains auraient mieux fait, fit Altamont.

--Ils eussent rôti, dit le docteur en riant.

--Et pourquoi pas? répondit l'Américain.

--En tout cas, ils ne l'ont pas essayé; donc je m'en tiens à mes

compatriotes. J'ajouterai un dernier fait, incroyable, si l'on pouvait

douter de la véracité des témoins. Le duc de Raguse et le docteur

Jung, un Français et un Autrichien, virent un Turc se plonger dans un

bain qui marquait cent soixante-dix degrés (+78° centigrades).

--Mais il me semble, dit Johnson, que cela ne vaut ni les filles du

four banal, ni nos compatriotes!

--Pardon, répondit le docteur; il y a une grande différence entre se

plonger dans l'air chaud ou dans l'eau chaude; l'air chaud amène une

transpiration qui garantit les chairs, tandis que dans l'eau

bouillante on ne transpire pas, et l'on se brûle. Aussi la limite

extrême de température assignée aux bains n'est-elle en général que de

cent sept degrés (+42° centigrades). Il fallait donc que ce Turc fût

un homme peu ordinaire pour supporter une chaleur pareille!

--Monsieur Clawbonny, demanda Johnson, quelle est donc la température

habituelle des êtres animés?

--Elle varie suivant leur nature, répondit le docteur; ainsi les

oiseaux sont les animaux dont la température est la plus élevée, et,

parmi eux, le canard et la poule sont les plus remarquables; la

chaleur de leur corps dépasse cent dix degrés (+43° centigrades),

tandis que le chat-huant, par exemple, n'en compte que cent quatre

(+40° centigrades), puis viennent en second lieu les mammifères, les

hommes; la température des Anglais est en général de cent un degrés

(+37° centigrades).

--Je suis sûr que M. Altamont va réclamer pour les Américains, dit

Johnson en riant.

--Ma foi, dit Altamont, il y en a de très chauds; mais, comme je ne

leur ai jamais plongé un thermomètre dans le thorax ou sous la langue,

il m'est impossible d'être fixé à cet égard.

--Bon! répondit le docteur, la différence n'est pas sensible entre

hommes de races différentes, quand ils sont placés dans des

circonstances identiques et quel que soit leur genre de nourriture; je

dirai même que la température humaine est à peu près semblable à

l'équateur comme au pôle.

--Ainsi, dit Altamont, notre chaleur propre est la même ici qu'en

Angleterre?

--Très sensiblement, répondit le docteur; quant aux autres mammifères,

leur température est, en général, un peu supérieure à celle de

l'homme. Le cheval se rapproche beaucoup de lui, ainsi que le lièvre,

l'éléphant, le marsouin, le tigre; mais le chat, l'écureuil, le rat,

la panthère, le mouton, le boeuf, le chien, le singe, le bouc, la

chèvre atteignent cent trois degrés, et enfin, le plus favorisé de

tous, le cochon, dépasse cent quatre degrés (+ 40° centigrades).

--C'est humiliant pour nous, fit Altamont.

--Viennent alors les amphibies et les poissons, dont la température

varie beaucoup suivant celle de l'eau. Le serpent n'a guère que

quatre-vingt-six degrés (+30° centigrades), la grenouille soixante-dix

(+25° centigrades), et le requin autant dans un milieu inférieur d'un

degré et demi; enfin les insectes paraissent avoir la température de

l'eau et de l'air.

--Tout cela est bien, dit Hatteras, qui n'avait pas encore pris la

parole, et je remercie le docteur de mettre sa science à notre

disposition; mais nous parlons là comme si nous devions avoir des

chaleurs torrides à braver. Ne serait-il pas plus opportun de causer

du froid, de savoir à quoi nous sommes exposés, et quelles ont été les

plus basses températures observées jusqu'ici?

--C'est juste, répondit Johnson.

--Rien n'est plus facile, reprit le docteur, et je peux vous édifier à

cet égard.

--Je le crois bien, fit Johnson, vous savez tout.

--Mes amis, je ne sais que ce que m'ont appris les autres, et, quand

j'aurai parlé, vous serez aussi instruits que moi. Voilà donc ce que

je puis vous dire touchant le froid, et sur les basses températures

que l'Europe a subies. On compte un grand nombre d'hivers mémorables,

et il semble que les plus rigoureux soient soumis à un retour

périodique tous les quarante et un ans à peu près, retour qui coïncide

avec la plus grande apparition des taches du soleil. Je vous citerai

l'hiver de 1364, où le Rhône gela jusqu'à Arles; celui de 1408, où le

Danube fut glacé dans tout son cours et où les loups traversèrent le

Cattégat à pied sec; celui de 1509, pendant lequel l'Adriatique et la

Méditerranée furent solidifiées à Venise, à Cette, à Marseille, et la

Baltique prise encore au 10 avril; celui de 1608, qui vit périr en

Angleterre tout le bétail; celui de 1789, pendant lequel la Tamise fut

glacée jusqu'à Gravesend, à six lieues au-dessous de Londres; celui de

1813, dont les Français ont conservé de si terribles souvenirs; enfin,

celui de 1829, le plus précoce et le plus long des hivers du XIXe

siècle. Voilà pour l'Europe.

--Mais ici, au-delà du cercle polaire, quel degré la température

peut-elle atteindre? demanda Altamont.

--Ma foi, répondit le docteur, je crois que nous avons éprouvé les

plus grands froids qui aient jamais été observés, puisque le

thermomètre à alcool a marqué un jour soixante-douze degrés au-dessous

de zéro (-58° centigrades), et, si mes souvenirs sont exacts, les plus

basses températures reconnues jusqu'ici par les voyageurs arctiques

ont été seulement de soixante et un degrés à l'île Melville, de

soixante-cinq degrés au port Félix, et de soixante-dix degrés au

Fort-Reliance (-56°,7 centigrades).

--Oui, fit Hatteras, nous avons été arrêtés par un rude hiver, et cela

mal à propos!

--Vous avez été arrêtés? dit Altamont en regardant fixement le

capitaine.

--Dans notre voyage à l'ouest, se hâta de dire le docteur.

--Ainsi, dit Altamont, en reprenant la conversation, les maxima et les

minima de températures supportées par l'homme ont un écart de deux

cents degrés environ?

--Oui, répondit le docteur; un thermomètre exposé à l'air libre et

abrité contre toute réverbération ne s'élève jamais à plus de cent

trente-cinq degrés au-dessus de zéro (+57° centigrades), de même que

par les grands froids il ne descend jamais au-dessous de

soixante-douze degrés (-58° centigrades). Ainsi, mes amis, vous voyez

que nous pouvons prendre nos aises.

--Mais cependant, dit Johnson, si le soleil venait à s'éteindre

subitement, est-ce que la terre ne serait pas plongée dans un froid

plus considérable?

--Le soleil ne s'éteindra pas, répondit le docteur; mais, vînt-il à

s'éteindre, la température ne s'abaisserait pas vraisemblablement

au-dessous du froid que je vous ai indiqué.

--Voilà qui est curieux.

--Oh! je sais qu'autrefois on admettait des milliers de degrés pour

les espaces situés en dehors de l'atmosphère; mais, après les

expériences d'un savant français, Fourrier, il a fallu en rabattre; il

a prouvé que si la terre se trouvait placée dans un milieu dénué de

toute chaleur, l'intensité du froid que nous observons au pôle serait

bien autrement considérable, et qu'entre la nuit et le jour il

existerait de formidables différences de température; donc, mes amis,

il ne fait pas plus froid à quelques millions de lieues qu'ici même.

--Dites-moi, docteur, demanda Altamont, la température de l'Amérique

n'est-elle pas plus basse que celle des autres pays du monde?

--Sans doute, mais n'allez pas en tirer vanité, répondit le docteur en

riant.

--Et comment explique-t-on ce phénomène?

--On a cherché à l'expliquer, mais d'une façon peu satisfaisante;

ainsi, il vint à l'esprit d'Halley qu'une comète, ayant jadis choqué

obliquement la terre, changea la position de son axe de rotation,

c'est-à-dire de ses pôles; d'après lui, le pôle Nord, situé autrefois

à la baie d'Hudson, se trouva reporté plus à l'est, et les contrées de

l'ancien pôle, si longtemps gelées, conservèrent un froid plus

considérable, que de longs siècles de soleil n'ont encore pu

réchauffer.

--Et vous n'admettez pas cette théorie?

--Pas un instant, car ce qui est vrai pour la côte orientale de

l'Amérique ne l'est pas pour la côte occidentale, dont la température

est plus élevée. Non! il faut constater qu'il y a clés lignes

isothermes différentes des parallèles terrestres, et voilà tout.

Aventures du Capitaine Hatteras · 第 23 / 34 段