rare de M. Kraft, ayant pour titre: _Description détaillée de la
maison de glace construite à Saint-Pétersbourg, en janvier 1740, et de
tous les objets qu'elle renfermait_. Et ce souvenir surexcitait son
esprit inventif. Il raconta même un soir à ses compagnons les
merveilles de ce palais de glace.
«Ce que l'on a fait à Saint-Pétersbourg, leur dit-il, ne pouvons-nous
le faire ici? Que nous manque-t-il? Rien, pas même l'imagination!
--C'était donc bien beau? demanda Johnson.
--C'était féerique, mon ami! La maison construite par ordre de
l'impératrice Anne, et dans laquelle elle fit faire les noces de l'un
de ses bouffons, en 1740, avait à peu près la grandeur de la nôtre;
mais, au-devant de sa façade, six canons de glace s'allongeaient sur
leurs affûts; on tira plusieurs fois à boulet et à poudre, et ces
canons n'éclatèrent pas; il y avait également des mortiers taillés
pour des bombes de soixante livres; ainsi nous pourrions établir au
besoin une artillerie formidable: le bronze n'est pas loin, et il nous
tombe du ciel. Mais où le goût et l'art triomphèrent, ce fut au
fronton du palais, orné de statues de glace d'une grande beauté; le
perron offrait aux regards des vases de fleurs et d'orangers faits de
la même matière; à droite se dressait un éléphant énorme qui lançait
de l'eau pendant le jour et du naphte enflammé pendant la nuit. Hein!
quelle ménagerie complète nous ferions, si nous le voulions bien!
--En fait d'animaux, répliqua Johnson, nous n'en manquerons pas,
j'imagine, et, pour n'être pas de glace, ils n'en seront pas moins
intéressants!
--Bon, répondit le belliqueux docteur, nous saurons nous défendre
contre leurs attaques; mais, pour en revenir à ma maison de
Saint-Pétersbourg, j'ajouterai qu'à l'intérieur il y avait des tables,
des toilettes, des miroirs, des candélabres, des bougies, des lits,
des matelas, des oreillers, des rideaux, des pendules, des chaises,
des cartes à jouer, des armoires avec service complet, le tout en
glace ciselée, guillochée, sculptée, enfin un mobilier auquel rien ne
manquait.
--C'était donc un véritable palais? dit Bell.
--Un palais splendide et digne d'une souveraine! Ah! la glace! Que la
Providence a bien fait de l'inventer, puisqu'elle se prête à tant de
merveilles et qu'elle peut fournir le bien-être aux naufragés!
L'aménagement de la maison de neige prit jusqu'au 31 mars; c'était la
fête de Pâques, et ce jour fut consacré au repos; on le passa tout
entier dans le salon, où la lecture de l'office divin fut faite, et
chacun put apprécier la bonne disposition de la snow-house.
Le lendemain, on s'occupa de construire les magasins et la poudrière;
ce fut encore l'affaire d'une huitaine de jours, en y comprenant le
temps employé au déchargement complet du _Porpoise_, qui ne se fit pas
sans difficulté, car la température très basse ne permettait pas de
travailler longtemps. Enfin, le 8 avril, les provisions, le
combustible et les munitions se trouvaient en terre ferme et
parfaitement à l'abri; les magasins étaient situés au nord, et la
poudrière au sud du plateau, à soixante pieds environ de chaque
extrémité de la maison; une sorte de chenil fut construit près des
magasins; il était destiné à loger l'attelage groënlandais, et le
docteur l'honora du nom de «Dog-Palace». Duk, lui, partageait la
demeure commune.
Alors, le docteur passa aux moyens de défense de la place. Sous sa
direction, le plateau fut entouré d'une véritable fortification de
glace qui le mit à l'abri de toute invasion; sa hauteur faisait une
escarpe naturelle, et, comme il n'avait ni rentrant ni saillant, il
était également fort sur toutes les faces. Le docteur, en organisant
ce système de défense, rappelait invinciblement à l'esprit le digne
oncle Tobie de Sterne, dont il avait la douce bonté et l'égalité
d'humeur. Il fallait le voir calculant la pente de son talus
intérieur, l'inclinaison du terre-plein et la largeur de la banquette;
mais ce travail se faisait si facilement avec cette neige
complaisante, que c'était un véritable plaisir, et l'aimable ingénieur
put donner jusqu'à sept pieds d'épaisseur à sa muraille de glace;
d'ailleurs, le plateau dominant la baie, il n'eut à construire ni
contre-escarpe, ni talus extérieur, ni glacis; le parapet de neige,
après avoir suivi les contours du plateau, prenait le mur du rocher en
retour et venait se souder aux deux côtés de maison. Ces ouvrages de
castramétation furent terminés vers le 15 avril. Le fort était au
complet, et le docteur paraissait très fier de son oeuvre.
En vérité, cette enceinte fortifiée eût pu tenir longtemps contre une
tribu d'Esquimaux, si de pareils ennemis se fussent jamais rencontrés
sous une telle latitude; mais il n'y avait aucune trace d'êtres
humains sur cette côte; Hatteras, en relevant la configuration de la
baie, ne vit jamais un seul reste de ces huttes qui se trouvent
communément dans les parages fréquentés des tribus groënlandaises; les
naufragés du _Forward_ et du _Porpoise_ paraissaient être les premiers
à fouler ce sol inconnu.
Mais, si les hommes n'étaient pas à craindre, les animaux pouvaient
être redoutables, et le fort, ainsi défendu, devait abriter sa petite
garnison contre leurs attaques.
CHAPITRE VII
UNE DISCUSSION CARTOLOGIQUE
PENDANT ces préparatifs d'hivernage, Altamont avait repris entièrement
ses forces et sa santé; il put même s'employer au déchargement du
navire. Sa vigoureuse constitution l'avait enfin emporté, et sa pâleur
ne put résister longtemps à la vigueur de son sang.
On vit renaître en lui l'individu robuste et sanguin des États-Unis,
l'homme énergique et intelligent, doué d'un caractère résolu,
l'Américain entreprenant, audacieux, prompt à tout; il était
originaire de New York, et naviguait depuis son enfance, ainsi qu'il
l'apprit à ses nouveaux compagnons; son navire le _Porpoise_ avait été
équipé et mis en mer par une société de riches négociants de l'Union,
à la tête de laquelle se trouvait le fameux Grinnel.
Certains rapports existaient entre Hatteras et lui, des similitudes de
caractère, mais non des sympathies. Cette ressemblance n'était pas de
nature à faire des amis de ces deux hommes; au contraire. D'ailleurs
un observateur eût fini par démêler entre eux de graves désaccords;
ainsi, tout en paraissant déployer plus de franchise, Altamont devait
être moins franc qu'Hatteras; avec plus de laisser-aller, il avait
moins de loyauté; son caractère ouvert n'inspirait pas autant de
confiance que le tempérament sombre du capitaine. Celui-ci affirmait
son idée une bonne fois, puis il se renfermait en elle. L'autre, en
parlant beaucoup, ne disait souvent rien.
Voilà ce que le docteur reconnut peu à peu du caractère de
l'Américain, et il avait raison de pressentir une inimitié future,
sinon une haine, entre les capitaines du _Porpoise_ et du _Forward_.
Et pourtant, de ces deux commandants, il ne fallait qu'un seul à
commander. Certes, Hatteras avait tous les droits à l'obéissance de
l'Américain, les droits de l'antériorité et ceux de la force. Mais si
l'un était à la tête des siens, l'autre se trouvait à bord de son
navire. Cela se sentait.
Par politique ou par instinct, Altamont fut tout d'abord entraîné vers
le docteur; il lui devait la vie, mais la sympathie le poussait vers
ce digne homme plus encore que la reconnaissance. Tel était
l'inévitable effet du caractère du digne Clawbonny; les amis
poussaient autour de lui comme les blés au soleil. On a cité des gens
qui se levaient à cinq heures du matin pour se faire des ennemis; le
docteur se fût levé à quatre sans y réussir.
Cependant il résolut de tirer parti de l'amitié d'Altamont pour
connaître la véritable raison de sa présence dans les mers polaires.
Mais l'Américain, avec tout son verbiage, répondit sans répondre, et
il reprit son thème accoutumé du passage du nord-ouest.
Le docteur soupçonnait à cette expédition un autre motif, celui-là
même que craignait Hatteras. Aussi résolut-il de ne jamais mettre les
deux adversaires aux prises sur ce sujet; mais il n'y parvint pas
toujours. Les plus simples conversations menaçaient de dévier malgré
lui, et chaque mot pouvait faire étincelle au choc des intérêts
rivaux.
Cela arriva bientôt, en effet. Lorsque la maison fut terminée, le
docteur résolut de l'inaugurer par un repas splendide; une bonne idée
de Clawbonny, qui voulait ramener sur ce continent les habitudes et
les plaisirs de la vie européenne. Bell avait précisément tué quelques
ptarmigans et un lièvre blanc, le premier messager du printemps
nouveau.
Ce festin eut lieu le 14 avril, le second dimanche de la Quasimodo,
par un beau temps très sec; mais le froid ne se hasardait pas à
pénétrer dans la maison de glace; les poêles qui ronflaient en
auraient eu facilement raison.
On dîna bien; la chair fraîche fit une agréable diversion au pemmican
et aux viandes salées; un merveilleux pouding confectionné de la main
du docteur eut les honneurs du bis; on en redemanda; le savant maître
coq, un tablier aux reins et le couteau à la ceinture, n'eût pas
déshonoré les cuisines du grand chancelier d'Angleterre.
Au dessert, les liqueurs firent leur apparition; l'Américain n'était
pas soumis au régime des Anglais _tee-totalers_[1]; il n'y avait donc
aucune raison pour qu'il se privât d'un verre de gin ou de brandy; les
autres convives, gens sobres d'ordinaire, pouvaient sans inconvénient
se permettre cette infraction à leur règle; donc, par ordonnance du
médecin, chacun put trinquer à la fin de ce joyeux repas. Pendant les
toasts portés à l'Union, Hatteras s'était tu simplement.
[1] Régime qui exclut toute boisson spiritueuse.
Ce fut alors que le docteur mit une question intéressante sur le
tapis.
«Mes amis, dit-il, ce n'est pas tout d'avoir franchi les détroits, les
banquises, les champs de glace, et d'être venus jusqu'ici; il nous
reste quelque chose à faire. Je viens vous proposer de donner des noms
à cette terre hospitalière, où nous avons trouvé le salut et le
repos; c'est la coutume suivie par tous les navigateurs du monde, et
il n'est pas un d'eux qui y ait manqué en pareille circonstance; il
faut donc à notre retour rapporter, avec la configuration
hydrographique des côtes, les noms des caps, des baies, des pointes et
des promontoires qui les distinguent. Cela est de toute nécessité.
--Voilà qui est bien parlé, s'écria Johnson; d'ailleurs, quand on peut
appeler toutes ces terres d'un nom spécial, cela leur donne un air
sérieux, et l'on n'a plus le droit de se considérer comme abandonné
sur un continent inconnu.
--Sans compter, répliqua Bell, que cela simplifie les instructions en
voyage et facilite l'exécution des ordres; nous pouvons être forcés de
nous séparer pendant quelque expédition, ou dans une chasse, et rien
de tel pour retrouver son chemin que de savoir comment il se nomme.
--Eh bien, dit le docteur, puisque nous sommes tous d'accord à ce
sujet, tâchons de nous entendre maintenant sur les noms à donner, et
n'oublions ni notre pays, ni nos amis dans la nomenclature. Pour moi,
quand je jette les yeux sur une carte, rien ne me fait plus de plaisir
que de relever le nom d'un compatriote au bout d'un cap, à côté d'une
île ou au milieu d'une mer. C'est l'intervention charmante de l'amitié
dans la géographie.
--Vous avez raison, docteur, répondit l'Américain, et, de plus, vous
dites ces choses-là d'une façon qui en rehausse le prix.
--Voyons, répondit le docteur, procédons avec ordre.»
Hatteras n'avait pas encore pris part à la conversation; il
réfléchissait. Cependant les yeux de ses compagnons s'étant fixés sur
lui, il se leva et dit:
«Sauf meilleur avis, et personne ici ne me contredira, je pense--en ce
moment, Hatteras regardait Altamont--il me paraît convenable de
donner à notre habitation le nom de son habile architecte, du meilleur
d'entre nous, et de l'appeler Doctor's-House.
--C'est cela, répondit Bell.
--Bien! s'écria Johnson, la Maison du Docteur!
--On ne peut mieux faire, répondit Altamont. Hurrah pour le docteur
Clawbonny!»
Un triple hurrah fut poussé d'un commun accord, auquel Duk mêla des
aboiements d'approbation.
«Ainsi donc, reprit Hatteras, que cette maison soit ainsi appelée en
attendant qu'une terre nouvelle nous permette de lui décerner le nom
de notre ami.
--Ah! fit le vieux Johnson, si le paradis terrestre était encore à
nommer, le nom de Clawbonny lui irait à merveille!»
Le docteur, très ému, voulut se défendre par modestie; il n'y eut pas
moyen; il fallut en passer par là. Il fut donc bien et dûment arrêté
que ce joyeux repas venait d'être pris dans le grand salon de
Doctor's-House, après avoir été confectionné dans la cuisine de
Doctor's-House, et qu'on irait gaiement se coucher dans la chambre de
Doctor's-House.
«Maintenant, dit le docteur, passons à des points plus importants de
nos découvertes.
--Il y a, répondit Hatteras, cette mer immense qui nous environne, et
dont pas un navire n'a encore sillonné les flots.
--Pas un navire! il me semble cependant, dit Altamont, que le
_Porpoise_ ne doit pas être oublié, à moins qu'il ne soit venu par
terre, ajouta-t-il railleusement.
--On pourrait le croire, répliqua Hatteras, à voir les rochers sur
lesquels il flotte en ce moment.
--Vraiment, Hatteras, dit Altamont d'un air piqué; mais, à tout
prendre, cela ne vaut-il pas mieux que de s'éparpiller dans les airs,
comme a fait le _Forward_?»
Hatteras allait répliquer avec vivacité, quand le docteur intervint.
«Mes amis, dit-il, il n'est point question ici de navires, mais d'une
mer nouvelle...
--Elle n'est pas nouvelle, répondit Altamont. Elle est déjà nommée sur
toutes les cartes du pôle. Elle s'appelle l'Océan boréal, et je ne
crois pas qu'il soit opportun de lui changer son nom; plus tard, si
nous découvrons qu'elle ne forme qu'un détroit ou un golfe, nous
verrons ce qu'il conviendra de faire.
--Soit, fit Hatteras.
--Voilà qui est entendu, répondit le docteur, regrettant presque
d'avoir soulevé une discussion grosse de rivalités nationales.
--Arrivons donc à la terre que nous foulons en ce moment, reprit
Hatteras. Je ne sache pas qu'elle ait un nom quelconque sur les cartes
les plus récentes!»
En parlant ainsi, il fixait du regard Altamont, qui ne baissa pas les
yeux et répondit:
«Vous pourriez encore vous tromper, Hatteras.
--Me tromper! Quoi! cette terre inconnue, ce sol nouveau...
--A déjà un nom», répondit tranquillement l'Américain.
Hatteras se tut. Ses lèvres frémissaient.
«Et quel est ce nom? demanda le docteur, un peu étonné de
l'affirmation de l'Américain.
--Mon cher Clawbonny, répondit Altamont, c'est l'habitude, pour ne pas
dire le droit, de tout navigateur, de nommer le continent auquel il
aborde le premier. Il me semble donc qu'en cette occasion j'ai pu,
j'ai dû user de ce droit incontestable...
--Cependant... dit Johnson, auquel déplaisait le sang-froid cassant
d'Altamont.
--Il me paraît difficile de prétendre, reprit ce dernier, que le
_Porpoise_ n'ait pas atterri sur cette côte, et même en admettant
qu'il y soit venu par terre, ajouta-t-il en regardant Hatteras, cela
ne peut faire question.
--C'est une prétention que je ne saurais admettre, répondit gravement
Hatteras en se contenant. Pour nommer, il faut au moins découvrir, et
ce n'est pas ce que vous avez fait, je suppose. Sans nous d'ailleurs,
où seriez-vous, monsieur, vous qui venez nous imposer des conditions?
A vingt pieds sous la neige!
--Et sans moi, monsieur, répliqua vivement l'Américain, sans mon
navire, que seriez-vous en ce moment? Morts de faim et de froid!
--Mes amis, fit le docteur, en intervenant de son mieux, voyons, un
peu de calme, tout peut s'arranger. Écoutez-moi.
--Monsieur, continua Altamont en désignant le capitaine, pourra nommer
toutes les autres terres qu'il découvrira, s'il en découvre; mais ce
continent m'appartient! je ne pourrais même admettre la prétention
qu'il portât deux noms, comme la terre Grinnel, nommée également terre
du Prince-Albert, parce qu'un Anglais et un Américain la reconnurent
presque en même temps. Ici, c'est autre chose; mes droits
d'antériorité sont incontestables. Aucun navire, avant le mien, n'a
rasé cette côte de son plat-bord. Pas un être humain, avant moi, n'a
mis le pied sur ce continent; or, je lui ai donné un nom, et il le
gardera.
--Et quel est ce nom? demanda le docteur.
--La Nouvelle-Amérique», répondit Altamont.
Les poings d'Hatteras se crispèrent sur la table. Mais,
faisant un violent effort sur lui-même, il se contint.
«Pouvez-vous me prouver, reprit Altamont, qu'un Anglais ait jamais
foulé ce sol avant un Américain?»
Johnson et Bell se taisaient, bien qu'ils fussent non moins irrités
que le capitaine de l'impérieux aplomb de leur contradicteur. Mais il
n'y avait rien à répondre.
Le docteur reprit la parole, après quelques instants d'un silence
pénible:
«Mes amis, dit-il, la première loi humaine est la loi de la justice;
elle renferme toutes les autres. Soyons donc justes, et ne nous
laissons pas aller à de mauvais sentiments. La priorité d'Altamont me
paraît incontestable. Il n'y a pas à la discuter; nous prendrons notre
revanche plus tard, et l'Angleterre aura bonne part dans nos
découvertes futures. Laissons donc à cette terre le nom de la
Nouvelle-Amérique. Mais Altamont, en la nommant ainsi, n'a pas,
j'imagine, disposé des baies, des caps, des pointes, des promontoires
qu'elle contient, et je ne vois aucun empêchement à ce que nous
nommions cette baie la baie Victoria?
--Aucun, répondit Altamont, si le cap qui s'étend là-bas dans la mer
porte le nom de cap Washington.
--Vous auriez pu, monsieur, s'écria Hatteras hors de lui, choisir un
nom moins désagréable à une oreille anglaise.
--Mais non plus cher à une oreille américaine, répondit Altamont avec
beaucoup de fierté.
--Voyons! voyons! répondit le docteur, qui avait fort à faire pour
maintenir la paix dans ce petit monde, pas de discussion à cet égard!
qu'il soit permis à un Américain d'être fier de ses grands hommes!
honorons le génie partout où il se rencontre, et puisque Altamont a
fait son choix, parlons maintenant pour nous et les nôtres. Que notre
capitaine...
--Docteur, répondit ce dernier, cette terre étant une terre
américaine, je désire que mon nom n'y figure pas.
--C'est une décision irrévocable? dit le docteur.
--Absolue», répondit Hatteras.
Le docteur n'insista pas.
«Eh bien, à nous, dit-il en s'adressant au vieux marin et au
charpentier; laissons ici quelque trace de notre passage. Je vous
propose d'appeler l'île que nous voyons à trois milles au large île
Johnson, en l'honneur de notre maître d'équipage.
--Oh! fit ce dernier, un peu confus, monsieur Clawbonny!
--Quant à cette montagne que nous avons reconnue dans l'ouest, nous
lui donnerons le nom de Bell-Mount, si notre charpentier y consent!
--C'est trop d'honneur pour moi, répondit Bell.
--C'est justice, répondit le docteur.
--Rien de mieux, fit Altamont.
--Il ne nous reste donc plus que notre fort à baptiser, reprit le
docteur; là-dessus, nous n'aurons aucune discussion; ce n'est ni à Sa
Gracieuse Majesté la reine Victoria, ni à Washington, que nous devons
d'y être abrités en ce moment, mais à Dieu, qui, en nous réunissant,
nous a sauvés tous. Que ce fort soit donc nommé le Fort-Providence!
--C'est justement trouvé, repartit Altamont.
--Le Fort-Providence, reprit Johnson, cela sonne bien! Ainsi donc, en
revenant de nos excursions du nord, nous prendrons par le cap
Washington, pour gagner la baie Victoria, de là le Fort-Providence, où
nous trouverons repos et nourriture dans Doctor's-House!
--Voilà qui est entendu, répondit le docteur; plus tard, au fur et à
mesure de nos découvertes, nous aurons d'autres noms à donner, qui
n'amèneront aucune discussion, je l'espère; car, mes amis, il faut ici
se soutenir et s'aimer; nous représentons l'humanité tout entière sur
ce bout de côte; ne nous abandonnons donc pas à ces détestables
passions qui harcèlent les sociétés; réunissons-nous de façon à rester
forts et inébranlables contre l'adversité. Qui sait ce que le Ciel
nous réserve de dangers à courir, de souffrances à supporter avant de
revoir notre pays! Soyons donc cinq en un seul, et laissons de côté
des rivalités qui n'ont jamais raison d'être, ici moins qu'ailleurs.
Vous m'entendez, Altamont? Et vous, Hatteras?»
Les deux hommes ne répondirent pas, mais le docteur fit comme s'ils
eussent répondu.
Puis on parla d'autre chose. Il fut question de chasses à organiser
pour renouveler et varier les provisions de viandes; avec le
printemps, les lièvres, les perdrix, les renards même, les ours aussi,
allaient revenir; on résolut donc de ne pas laisser passer un jour
favorable sans pousser une reconnaissance sur la terre de la
Nouvelle-Amérique.
CHAPITRE VIII
EXCURSION AU NORD DE LA BAIE VICTORIA
Le lendemain, aux premiers rayons du soleil, Clawbonny gravit les
rampes assez roides de cette muraille de rochers contre laquelle
s'appuyait Doctor's-House; elle se terminait brusquement par une sorte
de cône tronqué. Le docteur parvint, non sans peine, à son sommet, et
de là son regard s'étendit sur une vaste étendue de terrain
convulsionné, qui semblait être le résultat de quelque commotion
volcanique; un immense rideau blanc recouvrait le continent et la mer,
sans qu'il fût possible de les distinguer l'un de l'autre.
En reconnaissant que ce point culminant dominait toutes les plaines
environnantes, le docteur eut une idée, et qui le connaît ne s'en
étonnera guère.
Son idée, il la mûrit, il la combina, il la creusa, il en fut tout à
fait maître en rentrant dans la maison de neige, et il la communiqua à
ses compagnons.
«Il m'est venu à l'esprit, leur dit-il, d'établir un phare au sommet
de ce cône qui se dresse au-dessus de nos têtes.
--Un phare? s'écria-t-on.
--Oui, un phare! Il aura un double avantage, celui de nous guider la
nuit, lorsque nous reviendrons de nos excursions lointaines, et celui
d'éclairer le plateau pendant nos huit mois d'hiver.
--A coup sûr, répondit Altamont, un semblable appareil serait une
chose utile; mais comment l'établirez-vous?
--Avec l'un des fanaux du _Porpoise_.
--D'accord; mais avec quoi alimenterez-vous la lampe de votre phare?
Est-ce avec de l'huile de phoque?
--Non pas! la lumière produite par cette huile ne jouit pas d'un
pouvoir assez éclairant; elle pourrait à peine percer le brouillard.
--Prétendez-vous donc tirer de notre houille l'hydrogène qu'elle
contient, et nous faire du gaz d'éclairage?
--Bon! cette lumière serait encore insuffisante, et elle aurait le
tort grave de consommer une partie de notre combustible.
--Alors, fit Altamont, je ne vois pas...
--Pour mon compte, répondit Johnson, depuis la balle de mercure,
depuis la lentille de glace, depuis la construction du Fort-Providence,
je crois M. Clawbonny capable de tout.
--Eh bien! reprit Altamont, nous direz-vous quel genre de phare vous
prétendez établir?
--C'est bien simple, répondit le docteur, un phare électrique.
--Un phare électrique!
--Sans doute; n'aviez-vous pas à bord du _Porpoise_ une pile de Bunsen
en parfait état?
--Oui, répondit l'Américain.
--Évidemment, en les emportant, vous aviez en vue quelque expérience,
car rien ne manque, ni les fils conducteurs parfaitement isolés, ni
l'acide nécessaire pour mettre les éléments en activité. Il est donc
facile de nous procurer de la lumière électrique. On y verra mieux, et
cela ne coûtera rien.
--Voilà qui est parfait, répondit le maître d'équipage, et moins nous
perdrons de temps...
--Eh bien, les matériaux sont là, répondit le docteur, et en une heure
nous aurons élevé une colonne de glace de dix pieds de hauteur, ce qui
sera très suffisant.»
Le docteur sortit; ses compagnons le suivirent jusqu'au sommet du
cône; la colonne s'éleva promptement et fut bientôt couronnée par l'un
des fanaux du _Porpoise_.
Alors le docteur y adapta les fils conducteurs qui se rattachaient à
la pile; celle-ci, placée dans le salon de la maison de glace, était
préservée de la gelée par la chaleur des poêles. De là, les fils
montaient jusqu'à la lanterne du phare.