Johnson l'ouvrit et ne trouva que de l'eau dans son estomac; l'ours

n'avait évidemment pas mangé depuis longtemps; cependant il était fort

gras et pesait plus de quinze cents livres; il fut divisé en quatre

quartiers, dont chacun donna deux cents livres de viande, et les

chasseurs traînèrent toute cette chair jusqu'à la maison de neige,

sans oublier le coeur de l'animal, qui, trois heures après, battait

encore avec force.

Les compagnons du docteur se seraient volontiers jetés sur cette

viande crue, mais celui-ci les retint et demanda le temps de la faire

griller.

Clawbonny, en rentrant dans la maison, avait été frappé du froid qui y

régnait; il s'approcha du poêle et le trouva complètement éteint; les

occupations de la matinée, les émotions mêmes, avaient fait oublier à

Johnson ce soin dont il était habituellement chargé.

Le docteur se mit en devoir de rallumer le feu, mais il ne rencontra

pas une seule étincelle parmi les cendres déjà refroidies.

«Allons, un peu de patience!» se dit-il.

Il revint au traîneau chercher de l'amadou, et demanda son briquet à

Johnson.

«Le poêle est éteint, lui dit-il.

--C'est de ma faute», répondit Johnson.

Et il chercha son briquet dans la poche où il avait l'habitude de le

serrer; il fut surpris de ne pas l'y trouver.

Il tâta ses autres poches, sans plus de succès; il rentra dans la

maison de neige, retourna en tous sens la couverture sur laquelle il

avait passé la nuit, et ne fut pas plus heureux.

«Eh bien?» lui criait le docteur.

Johnson revint et regarda ses compagnons.

«Le briquet, ne l'avez-vous pas, monsieur Clawbonny? dit-il.

--Non. Johnson.

--Ni vous, capitaine?

--Non, répondit Hatteras.

--Il a toujours été en votre possession, reprit le docteur.

--Eh bien, je ne l'ai plus... murmura le vieux marin en pâlissant.

--Plus!» s'écria le docteur, qui ne put s'empêcher de tressaillir.

Il n'existait pas d'autre briquet, et cette perte pouvait amener des

conséquences terribles.

«Cherchez bien, Johnson», dit le docteur.

Celui-ci courut vers le glaçon derrière lequel il avait guetté l'ours,

puis au lieu même du combat où il l'avait dépecé; mais il ne trouva

rien. Il revint désespéré. Hatteras le regarda sans lui faire un seul

reproche.

«Cela est grave, dit-il au docteur.

--Oui, répondit ce dernier.

--Nous n'avons pas même un instrument, une lunette dont nous puissions

enlever la lentille pour nous procurer du feu.

--Je le sais, répondit le docteur, et cela est malheureux, car les

rayons du soleil auraient eu assez de force pour allumer de l'amadou.

--Eh bien, répondit Hatteras, il faut apaiser notre faim avec cette

viande crue; puis nous reprendrons notre marche, et nous tâcherons

d'arriver au navire.

--Oui! disait le docteur, plongé dans ses réflexions, oui, cela serait

possible à la rigueur. Pourquoi pas? On pourrait essayer...

--A quoi songez-vous? demanda Hatteras.

--Une idée qui me vient...

--Une idée! s'écria Johnson. Une idée de vous! Nous sommes sauvés

alors!

--Réussira-t-elle, répondit le docteur, c'est une question!

--Quel est votre projet? dit Hatteras.

--Nous n'avons pas de lentille, eh bien, nous en ferons une.

--Comment? demanda Johnson.

--Avec un morceau de glace que nous taillerons.

--Quoi? vous croyez?...

--Pourquoi pas? il s'agit de faire converger les rayons du soleil vers

un foyer commun, et la glace peut nous servir à cela comme le meilleur

cristal.

--Est-il possible? fit Johnson.

--Oui, seulement je préférerais de la glace d'eau douce à la glace

d'eau salée; elle est plus transparente et plus dure.

--Mais, si je ne me trompe, dit Johnson en indiquant un hummock à cent

pas à peine, ce bloc d'aspect presque noirâtre et cette couleur verte

indiquent...

--Vous avez raison; venez, mes amis; prenez votre hache, Johnson.»

Les trois hommes se dirigèrent vers le bloc signalé, qui se trouvait

effectivement formé de glace d'eau douce.

Le docteur en fit détacher un morceau d'un pied de diamètre, et il

commença à le tailler grossièrement avec la hache; puis il en rendit

la surface plus égale au moyen de son couteau; enfin il le polit peu à

peu avec sa main, et il obtint bientôt une lentille transparente comme

si elle eût été faite du plus magnifique cristal.

Alors il revint à l'entrée de la maison de neige; là, il prit un

morceau d'amadou et commença son expérience.

Le soleil brillait alors d'un assez vif éclat; le docteur exposa sa

lentille de glace aux rayons qu'il rencontra sur l'amadou.

Celui-ci prit feu en quelques secondes.

«Hurrah! hurrah! s'écria Johnson, qui ne pouvait en croire ses yeux.

Ah! monsieur Clawbonny! monsieur Clawbonny!»

Le vieux marin ne pouvait contenir sa joie; il allait et venait comme

un fou.

Le docteur était rentré dans la maison; quelques minutes plus tard, le

poêle ronflait, et bientôt une savoureuse odeur de grillade tirait

Bell de sa torpeur.

On devine combien ce repas fut fêté; cependant le docteur conseilla à

ses compagnons de se modérer; il leur prêcha d'exemple, et, tout en

mangeant, il reprit la parole.

«Nous sommes aujourd'hui dans un jour de bonheur, dit-il; nous avons

des provisions assurées pour le reste de notre voyage. Pourtant il ne

faut pas nous endormir dans les délices de Capoue, et nous ferons bien

de nous remettre en chemin.

--Nous ne devons pas être éloignés de plus de quarante-huit heures du

_Porpoise_, dit Altamont, dont la parole redevenait presque libre.

--J'espère, dit en riant le docteur, que nous y trouverons de quoi

faire du feu?

--Oui, répondit l'Américain.

--Car, si ma lentille de glace est bonne, reprit le docteur, elle

laisserait à désirer les jours où il n'y a pas de soleil, et ces

jours-là sont nombreux à moins de quatre degrés du pôle!

--En effet, répondit Altamont avec un soupir; à moins de quatre

degrés! mon navire est allé là, où jamais bâtiment ne s'était aventuré

avant lui!

--En route! commanda Hatteras d'une voix brève.

--En route!» répéta le docteur en jetant un regard inquiet sur les

deux capitaines.

Les forces des voyageurs s'étaient promptement refaites; les chiens

avaient eu large part des débris de l'ours, et l'on reprit rapidement

le chemin du nord.

Pendant la route, le docteur voulut tirer d'Altamont quelques

éclaircissements sur les raisons qui l'avaient amené si loin, mais

l'Américain répondit évasivement.

«Deux hommes à surveiller, dit le docteur à l'oreille du vieux maître

d'équipage.

--Oui! répondit Johnson.

--Hatteras n'adresse jamais la parole à l'Américain, et celui-ci

paraît peu disposé à se montrer reconnaissant! Heureusement, je suis

là.

--Monsieur Clawbonny, répondit Johnson, depuis que ce Yankee revient à

la vie, sa physionomie ne me va pas beaucoup.

--Ou je me trompe fort, répondit le docteur, ou il doit soupçonner les

projets d'Hatteras!

--Croyez-vous donc que cet étranger ait eu les mêmes desseins que lui?

--Qui sait, Johnson? Les Américains sont hardis et audacieux; ce qu'un

Anglais a voulu faire, un Américain a pu le tenter aussi!

--Vous pensez qu'Altamont?...

--Je ne pense rien, répondit le docteur, mais la situation de son

bâtiment sur la route du pôle donne à réfléchir.

--Cependant, Altamont dit avoir été entraîné malgré lui!

--Il le dit! oui, mais j'ai cru surprendre un singulier sourire sur

ses lèvres.

--Diable! monsieur Clawbonny, ce serait une fâcheuse circonstance

qu'une rivalité entre deux hommes de cette trempe.

--Fasse le Ciel que je me trompe, Johnson, car cette situation

pourrait amener des complications graves, sinon une catastrophe!

--J'espère qu'Altamont n'oubliera pas que nous lui avons sauvé la vie!

--Ne va-t-il pas sauver la nôtre à son tour? J'avoue que sans nous il

n'existerait plus; mais sans lui, sans son navire, sans ces ressources

qu'il contient, que deviendrions-nous?

--Enfin, monsieur Clawbonny, vous êtes là, et j'espère qu'avec votre

aide tout ira bien.

--Je l'espère aussi, Johnson.»

Le voyage se poursuivit sans incident; la viande d'ours ne manquait

pas, et on en fit des repas copieux; il régnait même une certaine

bonne humeur dans la petite troupe, grâce aux saillies du docteur et à

son aimable philosophie; ce digne homme trouvait toujours dans son

bissac de savant quelque enseignement à tirer des faits et des choses.

Sa santé continuait d'être bonne; il n'avait pas trop maigri, malgré

les fatigues et les privations; ses amis de Liverpool l'eussent

reconnu sans peine, surtout à sa belle et inaltérable humeur.

Pendant la matinée du samedi, la nature de l'immense plaine de glace

vint à se modifier sensiblement; les glaçons convulsionnés, les packs

plus fréquents, les hummocks entassés démontraient que l'ice-field

subissait une grande pression; évidemment, quelque continent inconnu,

quelque île nouvelle, en rétrécissant les passes, avait dû produire ce

bouleversement. Des blocs de glace d'eau douce, plus fréquents et plus

considérables, indiquaient une côte prochaine.

Il existait donc à peu de distance une terre nouvelle, et le docteur

brûlait du désir d'en enrichir les cartes de l'hémisphère boréal. On

ne peut se figurer ce plaisir de relever des côtes inconnues et d'en

former le tracé de la pointe du crayon; c'était le but du docteur, si

celui d'Hatteras était de fouler de son pied le pôle même, et il se

réjouissait d'avance en songeant aux noms dont il baptiserait les

mers, les détroits, les baies, les moindres sinuosités de ces nouveaux

continents. Certes, dans cette glorieuse nomenclature, il n'omettait

ni ses compagnons, ni ses amis, ni «Sa Gracieuse Majesté», ni la

famille royale; mais il ne s'oubliait pas lui-même, et il entrevoyait

un certain «cap Clawbonny» avec une légitime satisfaction.

Ces pensées l'occupèrent toute la journée. On disposa le campement du

soir, suivant l'habitude, et chacun veilla à tour de rôle pendant

cette nuit passée près de terres inconnues.

Le lendemain, le dimanche, après un fort déjeuner fourni par les

pattes de l'ours, et qui fut excellent, les voyageurs se dirigèrent au

nord, en inclinant un peu vers l'ouest; le chemin devenait plus

difficile; on marchait vite cependant.

Altamont, du haut du traîneau, observait l'horizon avec une attention

fébrile; ses compagnons étaient en proie à une inquiétude

involontaire. Les dernières observations solaires avaient donné pour

latitude exacte 83° 35' et pour longitude 120° 15'; c'était la

situation assignée au navire américain; la question de vie ou de mort

allait donc recevoir sa solution pendant cette journée.

Enfin, vers les deux heures de l'après-midi, Altamont, se dressant

tout debout, arrêta la petite troupe par un cri retentissant, et,

montrant du doigt une masse blanche que tout autre regard eût

confondue avec les icebergs environnants, il s'écria d'une voix forte:

«_Le Porpoise!_»

CHAPITRE VI

LE «PORPOISE»

Le 24 mars était ce jour de grande fête, ce dimanche des Rameaux,

pendant lequel les rues des villages et des villes de l'Europe sont

jonchées de fleurs et de feuillage; alors les cloches retentissent

dans les airs et l'atmosphère se remplit de parfums pénétrants.

Mais ici, dans ce pays désolé, quelle tristesse! quel silence! Un vent

âpre et cuisant, pas une feuille desséchée, pas un brin d'herbe!

Et cependant, ce dimanche était aussi un jour de réjouissance pour les

voyageurs, car ils allaient trouver enfin ces ressources dont la

privation les eût condamnés à une mort prochaine.

Ils pressèrent le pas; les chiens tirèrent avec plus d'énergie, Duk

aboya de satisfaction, et la troupe arriva bientôt au navire

américain.

Le _Porpoise_ était entièrement enseveli sous la neige; il n'avait

plus ni mât, ni vergue, ni cordage; tout son gréement fut brisé à

l'époque du naufrage. Le navire se trouvait encastré dans un lit de

rochers complètement invisibles alors. Le _Porpoise_, couché sur le

flanc par la violence du choc, sa carène entrouverte, paraissait

inhabitable.

C'est ce que le capitaine, le docteur et Johnson reconnurent, après

avoir pénétré non sans peine à l'intérieur du navire. Il fallut

déblayer plus de quinze pieds de glace pour arriver au grand panneau;

mais, à la joie générale, on vit que les animaux, dont le champ

offrait des traces nombreuses, avaient respecté le précieux dépôt de

provisions.

«Si nous avons ici, dit Johnson, combustible et nourriture assurés,

cette coque ne me paraît pas logeable.

--Eh bien, il faut construire une maison de neige, répondit Hatteras,

et nous installer de notre mieux sur le continent.

--Sans doute, reprit le docteur; mais ne nous pressons pas, et faisons

bien les choses. A la rigueur, on peut se caser provisoirement dans le

navire; pendant ce temps, nous bâtirons une solide maison, capable de

nous protéger contre le froid et les animaux. Je me charge d'en être

l'architecte, et vous me verrez à l'oeuvre!

--Je ne doute pas de vos talents, monsieur Clawbonny, répondit

Johnson; installons-nous ici de notre mieux, et nous ferons

l'inventaire de ce que renferme ce navire; malheureusement, je ne vois

ni chaloupe, ni canot, et ces débris sont en trop mauvais état pour

nous permettre de construire une embarcation.

--Qui sait? répondit le docteur; avec le temps et la réflexion, on

fait bien des choses; maintenant, il n'est pas question de naviguer,

mais de se créer une demeure sédentaire: je propose donc de ne pas

former d'autres projets et de faire chaque chose à son heure.

--Cela est sage, répondit Hatteras; commençons par le plus pressé.»

Les trois compagnons quittèrent le navire, revinrent au traîneau et

firent part de leurs idées à Bell et à l'Américain. Bell se déclara

prêt à travailler; l'Américain secoua la tête en apprenant qu'il n'y

avait rien à faire de son navire; mais, comme cette discussion eût été

oiseuse en ce moment, on s'en tint au projet de se réfugier d'abord

dans le _Porpoise_ et de construire une vaste habitation sur la côte.

A quatre heures du soir, les cinq voyageurs étaient installés tant

bien que mal dans le faux pont; au moyen d'esparres et de débris de

mâts, Bell avait installé un plancher à peu près horizontal; on y

plaça les couchettes durcies par la gelée, que la chaleur d'un poêle

ramena bientôt à leur état naturel. Altamont, appuyé sur le docteur,

put se rendre sans trop de peine au coin qui lui avait été réservé. En

mettant le pied sur son navire, il laissa échapper un soupir de

satisfaction qui ne parut pas de trop bon augure au maître d'équipage.

«Il se sent chez lui, pensa le vieux marin, et on dirait qu'il nous

invite!»

Le reste de la journée fut consacré au repos. Le temps menaçait de

changer, sous l'influence des coups de vent de l'ouest; le thermomètre

placé à l'extérieur marqua vingt-six degrés (-32° centigrades).

En somme, le _Porpoise_ se trouvait placé au-delà du pôle du froid et

sous une latitude relativement moins glaciale, quoique plus rapprochée

du nord.

On acheva, ce jour-là, de manger les restes de l'ours, avec des

biscuits trouvés dans la soute du navire et quelques tasses de thé;

puis la fatigue l'emporta, et chacun s'endormit d'un profond sommeil.

Le matin, Hatteras et ses compagnons se réveillèrent un peu tard.

Leurs esprits suivaient la pente d'idées nouvelles; l'incertitude du

lendemain ne les préoccupait plus; ils ne songeaient qu'à s'installer

d'une confortable façon. Ces naufragés se considéraient comme des

colons arrivés à leur destination, et, oubliant les souffrances du

voyage, ils ne pensaient plus qu'à se créer un avenir supportable.

«Ouf! s'écria le docteur en se détirant les bras, c'est quelque chose

de n'avoir point à se demander où l'on couchera le soir et ce que l'on

mangera le lendemain.

--Commençons par faire l'inventaire du navire», répondit Johnson.

Le _Porpoise_ avait été parfaitement équipé et approvisionné pour une

campagne lointaine.

L'inventaire donna les quantités de provisions suivantes: six mille

cent cinquante livres de farine, de graisse, de raisins secs pour les

poudings; deux mille livres de boeuf et de cochon salé; quinze cents

livres de pemmican; sept cents livres de sucre, autant de chocolat;

une caisse et demie de thé, pesant quatre-vingt seize livres: cinq

cents livres de riz; plusieurs barils de fruits et de légumes

conservés; du lime-juice en abondance, des graines de cochlearia,

d'oseille, de cresson; trois cents gallons de rhum et d'eau-de-vie. La

soute offrait une grande quantité de poudre, de balles et de plomb; le

charbon et le bois se trouvaient en abondance. Le docteur recueillit

avec soin les instruments de physique et de navigation, et même une

forte pile de Bunsen, qui avait été emportée dans le but de faire des

expériences d'électricité.

En somme, les approvisionnements de toutes sortes pouvaient suffire à

cinq hommes pendant plus de deux ans, à ration entière. Toute crainte

de mourir de faim ou de froid s'évanouissait.

«Voilà notre existence assurée, dit le docteur au capitaine, et rien

ne nous empêchera de remonter jusqu'au pôle.

--Jusqu'au pôle! répondit Hatteras en tressaillant.

--Sans doute, reprit le docteur; pendant les mois d'été, qui nous

empêchera de pousser une reconnaissance à travers les terres?

--A travers les terres, oui! mais à travers les mers?

--Ne peut-on construire une chaloupe avec les planches du _Porpoise_?

--Une chaloupe américaine, n'est-ce pas? répondit dédaigneusement

Hatteras, et commandée par cet Américain!»

Le docteur comprit la répugnance du capitaine et ne jugea pas

nécessaire de pousser plus avant cette question. Il changea donc le

sujet de la conversation.

«Maintenant que nous savons à quoi nous en tenir sur nos

approvisionnements, reprit-il, il faut construire des magasins pour

eux et une maison pour nous. Les matériaux ne manquent pas, et nous

pouvons nous installer très commodément. J'espère, Bell, ajouta le

docteur en s'adressant au charpentier, que vous allez vous distinguer,

mon ami; d'ailleurs, je pourrai vous donner quelques bons conseils.

--Je suis prêt, monsieur Clawbonny, répondit Bell; au besoin, je ne

serais pas embarrassé de construire, au moyen de ces blocs de glace,

une ville tout entière avec ses maisons et ses rues...

--Eh! il ne nous en faut pas tant; prenons exemple sur les agents de

la Compagnie de la baie d'Hudson: ils construisent des forts qui les

mettent à l'abri des animaux et des Indiens; c'est tout ce qu'il nous

faut; retranchons-nous de notre mieux; d'un côté l'habitation, de

l'autre les magasins, avec une espèce de courtine et deux bastions

pour nous couvrir. Je tâcherai de me rappeler pour cette circonstance

mes connaissances en castramétation.

--Ma foi! monsieur Clawbonny, dit Johnson, je ne doute pas que nous

ne fassions quelque chose de beau sous votre direction.

--Eh bien, mes amis, il faut d'abord choisir notre emplacement; un bon

ingénieur doit avant tout reconnaître son terrain. Venez-vous,

Hatteras?

--Je m'en rapporte à vous, docteur, répondit le capitaine. Faites,

tandis que je vais remonter la côte.»

Altamont, trop faible encore pour prendre part aux travaux, fut laissé

à bord de son navire, et les Anglais prirent pied sur le continent.

Le temps était orageux et épais; le thermomètre à midi marquait onze

degrés au-dessous de zéro (-23° centigrades); mais, en l'absence du

vent, la température restait supportable.

A en juger par la disposition du rivage, une mer considérable,

entièrement prise alors, s'étendait à perte de vue vers l'ouest; elle

était bornée à l'est par une côte arrondie, coupée d'estuaires

profonds et relevée brusquement à deux cents yards de la plage; elle

formait ainsi une vaste baie hérissée de ces rochers dangereux sur

lesquels le _Porpoise_ fit naufrage; au loin, dans les terres, se

dressait une montagne dont le docteur estima l'altitude à cinq cents

toises environ. Vers le nord, un promontoire venait mourir à la mer,

après avoir couvert une partie de la baie. Une île d'une étendue

moyenne, ou mieux un îlot, émergeait du champ de glace à trois milles

de la côte, de sorte que, n'eût été la difficulté d'entrer dans cette

rade, elle offrait un mouillage sûr et abrité. Il y avait même dans

une échancrure du rivage un petit havre très accessible aux navires,

si toutefois le dégel dégageait jamais cette partie de l'océan

Arctique. Cependant, suivant les récits de Belcher et de Penny, toute

cette mer devait être libre pendant les mois d'été.

A mi-côte, le docteur remarqua une sorte de plateau circulaire d'un

diamètre de deux cents pieds environ; il dominait la baie sur trois de

ses côtés, et le quatrième était fermé par une muraille à pic haute de

vingt toises; on ne pouvait y parvenir qu'au moyen de marches évidées

dans la glace. Cet endroit parut propre à asseoir une construction

solide, et il pouvait se fortifier aisément; la nature avait fait les

premiers frais; il suffisait de profiter de la disposition des lieux.

Le docteur, Bell et Johnson atteignirent ce plateau en taillant à la

hache les blocs de glace; il se trouvait parfaitement uni. Le docteur,

après avoir reconnu l'excellence de l'emplacement, résolut de le

déblayer des dix pieds de neige durcie qui le recouvraient; il fallait

en effet établir l'habitation et les magasins sur une base solide.

Pendant la journée du lundi, du mardi et du mercredi, on travailla

sans relâche; enfin le sol apparut; il était formé d'un granit très

dur à grain serré, dont les arêtes vives avaient l'acuité du verre; il

renfermait en outre des grenats et de grands cristaux de feldspath,

que la pioche fit jaillir.

Le docteur donna alors les dimensions et le plan de la snow-house[1];

elle devait avoir quarante pieds de long sur vingt de large et dix

pieds de haut; elle était divisée en trois chambres, un salon, une

chambre à coucher et une cuisine; il n'en fallait pas davantage. A

gauche se trouvait la cuisine; à droite, la chambre à coucher; au

milieu, le salon.

[1] Maison de neige.

Pendant cinq jours, le travail fut assidu. Les matériaux ne manquaient

pas; les murailles de glace devaient être assez épaisses pour résister

aux dégels, car il ne fallait pas risquer de se trouver sans abri,

même en été.

A mesure que la maison s'élevait, elle prenait bonne tournure; elle

présentait quatre fenêtres de façade, deux pour le salon, une pour la

cuisine, une autre pour la chambre à coucher; les vitres en étaient

faites de magnifiques tables de glace, suivant la mode esquimaue, et

laissaient passer une lumière douce comme celle du verre dépoli.

Au-devant du salon, entre ses deux fenêtres, s'allongeait un couloir

semblable à un chemin couvert, et qui donnait accès dans la maison;

une porte solide enlevée à la cabine du _Porpoise_ le fermait

hermétiquement. La maison terminée, le docteur fut enchanté de son

ouvrage; dire à quel style d'architecture cette construction

appartenait eût été difficile, bien que l'architecte eût avoué ses

préférences pour le gothique saxon, si répandu en Angleterre; mais il

était question de solidité avant tout; le docteur se borna donc à

revêtir la façade de robustes contreforts, trapus comme des piliers

romans; au-dessus, un toit à pente roide s'appuyait à la muraille de

granit. Celle-ci servait également de soutien aux tuyaux des poêles

qui conduisaient la fumée au-dehors.

Quand le gros oeuvre fut terminé, on s'occupa de l'installation

intérieure. On transporta dans la chambre les couchettes du

_Porpoise_; elles furent disposées circulairement autour d'un vaste

poêle. Banquettes, chaises, fauteuils, tables, armoires furent

installés aussi dans le salon qui servait de salle à manger; enfin la

cuisine reçut les fourneaux du navire avec leurs divers ustensiles.

Des voiles tendues sur le sol formaient tapis et faisaient aussi

fonction de portières aux portes intérieures qui n'avaient pas d'autre

fermeture.

Les murailles de la maison mesuraient communément cinq pieds

d'épaisseur, et les baies des fenêtres ressemblaient à des embrasures

de canon.

Tout cela était d'une extrême solidité; que pouvait-on exiger de plus?

Ah! si l'on eût écouté le docteur, que n'eût-il pas fait au moyen de

cette glace et de cette neige, qui se prêtent si facilement à toutes

les combinaisons! Il ruminait tout le long du jour mille projets

superbes qu'il ne songeait guère à réaliser, mais il amusait ainsi le

travail commun par les ressources de son esprit.

Aventures du Capitaine Hatteras · 第 21 / 34 段