Hatteras relevait souvent la position à l'aide d'observations lunaires

et stellaires. En voyant les jours se succéder et le but du voyage

fuir indéfiniment, il se demandait parfois si le _Porpoise_ existait

réellement, si cet Américain n'avait pas le cerveau dérangé par les

souffrances, ou même si, par haine des Anglais, et se voyant perdu

sans ressource, il ne voulait pas les entraîner avec lui à une mort

certaine.

Il communiqua ses suppositions au docteur; celui-ci les rejeta

absolument, mais il comprit qu'une fâcheuse rivalité existait déjà

entre le capitaine anglais et le capitaine américain.

«Ce seront deux hommes difficiles à maintenir en bonne relation», se

dit-il.

Le 14 mars, après seize jours de marche, les voyageurs ne se

trouvaient encore qu'au quatre-vingt-deuxième degré de latitude; leurs

forces étaient épuisées, et ils étaient encore à cent milles du

navire; pour surcroît de souffrances, il fallut réduire les hommes au

quart de ration, pour conserver aux chiens leur ration entière.

On ne pouvait malheureusement pas compter sur les ressources de la

chasse, car il ne restait plus alors que sept charges de poudre et six

balles; en vain avait-on tiré sur quelques lièvres blancs et des

renards, très rares d'ailleurs: aucun d'eux ne fut atteint.

Cependant, le vendredi 13, le docteur fut assez heureux pour

surprendre un phoque étendu sur la glace; il le blessa de plusieurs

balles; l'animal, ne pouvant s'échapper par son trou déjà fermé, fut

bientôt pris et assommé: il était de forte taille; Johnson le dépeça

adroitement, mais l'extrême maigreur de cet amphibie offrit peu de

profit à des gens qui ne pouvaient se résoudre à boire son huile, à la

manière des Esquimaux.

Cependant, le docteur essaya courageusement d'absorber cette visqueuse

liqueur: malgré sa bonne volonté, il ne put y parvenir. Il conserva la

peau de l'animal, sans trop savoir pourquoi, par instinct de chasseur,

et la chargea sur le traîneau.

Le lendemain, 16, on aperçut quelques icebergs et des monticules de

glace à l'horizon. Était-ce l'indice d'une côte prochaine, ou

seulement un bouleversement de l'ice-field? Il était difficile de

savoir à quoi s'en tenir.

Arrivés à l'un de ces hummocks, les voyageurs en profitèrent pour s'y

creuser une retraite plus confortable que la tente, à l'aide du

couteau à neige[1], et, après trois heures d'un travail opiniâtre, ils

purent s'étendre enfin autour du poêle allumé.

[1] Large coutelas disposé pour tailler les blocs de glace.

CHAPITRE IV

LA DERNIÈRE CHARGE DE POUDRE

Johnson avait dû donner asile dans la maison de glace aux chiens

harassés de fatigue: lorsque la neige tombe abondamment, elle peut

servir de couverture aux animaux, dont elle conserve la chaleur

naturelle. Mais, à l'air, par ces froids secs de quarante degrés, les

pauvres bêtes eussent été gelées en peu de temps.

Johnson, qui faisait un excellent dog driver[1], essaya de nourrir

ses chiens avec cette viande noirâtre du phoque que les voyageurs ne

pouvaient absorber, et, à son grand étonnement, l'attelage s'en fit un

véritable régal; le vieux marin, tout joyeux, apprit cette

particularité au docteur.

[1] Dresseur de chiens.

Celui-ci n'en fut aucunement surpris; il savait que dans le nord de

l'Amérique les chevaux font du poisson leur principale nourriture, et

de ce qui suffisait à un cheval herbivore, un chien omnivore pouvait

se contenter à plus forte raison.

Avant de s'endormir, bien que le sommeil devînt une impérieuse

nécessité pour des gens qui s'étaient traînés pendant quinze milles

sur les glaces, le docteur voulut entretenir ses compagnons de la

situation actuelle, sans en atténuer la gravité.

«Nous ne sommes encore qu'au quatre-vingt-deuxième parallèle, dit-il,

et les vivres menacent déjà de nous manquer!

--C'est une raison pour ne pas perdre un instant, répondit Hatteras!

Il faut marcher! les plus forts traîneront les plus faibles.

--Trouverons-nous seulement un navire à l'endroit indiqué? répondit

Bell, que les fatigues de la route abattaient malgré lui.

--Pourquoi en douter? répondit Johnson; le salut de l'Américain répond

du nôtre.»

Le docteur, pour plus de sûreté, voulut encore interroger de nouveau

Altamont. Celui-ci parlait assez facilement, quoique d'une voix

faible; il confirma tous les détails précédemment donnés; il répéta

que le navire, échoué sur des roches de granit, n'avait pu bouger, et

qu'il se trouvait par 126° 15' de longitude et 83° 35' de latitude.

«Nous ne pouvons douter de cette affirmation, reprit alors le docteur;

la difficulté n'est pas de trouver le _Porpoise,_ mais d'y arriver.

--Que reste-t-il de nourriture? demanda Hatteras.

--De quoi vivre pendant trois jours au plus, répondit le docteur.

--Eh bien, il faut arriver en trois jours! dit énergiquement le

capitaine.

--Il le faut, en effet, reprit le docteur, et si nous réussissons,

nous ne devrons pas nous plaindre, car nous aurons été favorisés par

un temps exceptionnel. La neige nous a laissé quinze jours de répit,

et le traîneau a pu glisser facilement sur la glace durcie. Ah! que ne

porte-t-il deux cents livres d'aliments! nos braves chiens auraient eu

facilement raison de cette charge! Enfin, puisqu'il en est autrement,

nous n'y pouvons rien.

--Avec un peu de chance et d'adresse, répondit Johnson, ne pourrait-on

pas utiliser les quelques charges de poudre qui restent? Si un ours

tombait en notre pouvoir, nous serions approvisionnés de nourriture

pour le reste du voyage.

--Sans doute, répliqua le docteur, mais ces animaux sont rares et

fuyards; et puis, il suffit de songer à l'importance du coup de fusil

pour que l'oeil se trouble et que la main tremble.

--Vous êtes pourtant un habile tireur, dit Bell.

--Oui, quand le dîner de quatre personnes ne dépend pas de mon

adresse; cependant, vienne l'occasion, je ferai de mon mieux. En

attendant, mes amis, contentons-nous de ce maigre souper de miettes de

pemmican, tâchons de dormir, et dès le matin nous reprendrons notre

route.»

Quelques instants plus tard, l'excès de la fatigue l'emportant sur

toute autre considération, chacun dormait d'un sommeil assez profond.

Le samedi, de bonne heure, Johnson réveilla ses compagnons; les chiens

furent attelés au traîneau, et celui-ci reprit sa marche vers le nord.

Le ciel était magnifique, l'atmosphère d'une extrême pureté, la

température très basse; quand le soleil parut au-dessus de l'horizon,

il avait la forme d'une ellipse allongée; son diamètre horizontal, par

suite de la réfraction, semblait être double de son diamètre vertical;

il lança son faisceau de rayons clairs, mais froids, sur l'immense

plaine glacée. Ce retour à la lumière, sinon à la chaleur, faisait

plaisir.

Le docteur, son fusil à la main, s'écarta d'un mille ou deux, bravant

le froid et la solitude; avant de s'éloigner, il avait mesuré

exactement ses munitions; il lui restait quatre charges de poudre

seulement et trois balles, pas davantage. C'était peu, quand on

considère qu'un animal fort et vivace comme l'ours polaire ne tombe

souvent qu'au dixième ou au douzième coup de fusil.

Aussi l'ambition du brave docteur n'allait-elle pas jusqu'à rechercher

un si terrible gibier; quelques lièvres, deux ou trois renards eussent

fait son affaire et produit un surcroît de provisions très suffisant.

Mais pendant cette journée, s'il aperçut un de ces animaux, ou il ne

put pas l'approcher, ou, trompé par la réfraction, il perdit son coup

de fusil. Cette journée lui coûta inutilement une charge de poudre et

une balle.

Ses compagnons, qui avaient tressailli d'espoir à la détonation de son

arme, le virent revenir la tête basse. Ils ne dirent rien. Le soir, on

se coucha comme d'habitude, après avoir mis de côté les deux quarts de

ration réservés pour les deux jours suivants.

Le lendemain, la route parut être de plus en plus pénible. On ne

marchait pas on se traînait; les chiens avaient dévoré jusqu'aux

entrailles du phoque, et ils commençaient à ronger leurs courroies.

Quelques renards passèrent au large du traîneau, et le docteur, ayant

encore perdu un coup de fusil en les poursuivant, n'osa plus risquer

sa dernière balle et son avant-dernière charge de poudre.

Le soir, on fit halte de meilleure heure; les voyageurs ne pouvaient

plus mettre un pied devant l'autre, et, quoique la route fût éclairée

par une magnifique aurore boréale, ils durent s'arrêter.

Ce dernier repas, pris le dimanche soir, sous la tente glacée, fut

bien triste. Si le Ciel ne venait pas au secours de ces infortunés,

ils étaient perdus.

Hatteras ne parlait pas, Bell ne pensait plus, Johnson réfléchissait

sans mot dire, mais le docteur ne se désespérait pas encore.

Johnson eût l'idée de creuser quelques trappes pendant la nuit;

n'ayant pas d'appât à y mettre, il comptait peu sur le succès de son

invention, et il avait raison, car le matin, en allant reconnaître ses

trappes, il vit bien des traces de renards, mais pas un de ces animaux

ne s'était laissé prendre au piège.

Il revenait donc fort désappointé, quand il aperçut un ours de taille

colossale qui flairait les émanations du traîneau à moins de cinquante

toises. Le vieux marin eut l'idée que la Providence lui adressait cet

animal inattendu pour le tuer; sans réveiller ses compagnons, il

s'élança sur le fusil du docteur et gagna du côté de l'ours.

Arrivé à bonne distance, il le mit en joue; mais, au moment de presser

la détente, il sentit son bras trembler; ses gros gants de peau le

gênaient. Il les ôta rapidement et saisit son fusil d'une main plus

assurée.

Soudain, un cri de douleur lui échappa. La peau de ses doigts, brûlée

par le froid du canon, y restait adhérente, tandis que l'arme tombait

à terre et partait au choc, en lançant sa dernière balle dans

l'espace.

Au bruit de la détonation, le docteur accourut; il comprit tout. Il

vit l'animal s'enfuir tranquillement; Johnson se désespérait et ne

pensait plus à ses souffrances.

«Je suis une véritable femmelette! s'écriait-il, un enfant qui ne sait

pas supporter une douleur! Moi! moi! à mon âge!

Voyons, rentrez, Johnson, lui dit le docteur, vous allez vous faire

geler; tenez, vos mains sont déjà blanches; venez! venez!

--Je suis indigne de vos soins, monsieur Clawbonny! répondait le

maître d'équipage. Laissez-moi!

--Mais venez donc, entêté! venez donc! il sera bientôt trop tard!»

Et le docteur, entraînant le vieux marin sous la tente lui fit mettre

les deux mains dans une jatte d'eau que la chaleur du poêle avait

maintenue liquide, quoique froide; mais à peine les mains de Johnson y

furent-elles plongées que l'eau se congela immédiatement à leur

contact.

«Vous le voyez, dit le docteur, il était temps de rentrer, sans quoi

j'aurais été obligé d'en venir à l'amputation.»

Grâce à ses soins, tout danger disparut au bout d'une heure, mais non

sans peine, et il fallut des frictions réitérées pour rappeler la

circulation du sang dans les doigts du vieux marin. Le docteur lui

recommanda surtout d'éloigner ses mains du poêle, dont la chaleur eût

amené de graves accidents.

Ce matin-là, on dut se priver de déjeuner; du pemmican, de la viande

salée, il ne restait rien. Pas une miette de biscuit; à peine une

demi-livre de café; il fallut se contenter de cette boisson brûlante,

et on se remit en marche.

«Plus de ressources! dit Bell à Johnson, avec un indicible accent de

désespoir.

--Ayons confiance en Dieu, dit le vieux marin; il est tout-puissant

pour nous sauver!

--Ah! ce capitaine Hatteras! reprit Bell, il a pu revenir de ses

premières expéditions, l'insensé! mais de celle-ci il ne reviendra

jamais, et nous ne reverrons plus notre pays!

--Courage, Bell! J'avoue que le capitaine est un homme audacieux, mais

auprès de lui il se rencontre un autre homme habile en expédients.

--Le docteur Clawbonny? dit Bell.

--Lui-même! répondit Johnson.

--Que peut-il dans une situation pareille? répliqua Bell en haussant

les épaules. Changera-t-il ces glaçons en morceaux de viande? Est-ce

un dieu, pour faire des miracles?

--Qui sait! répondit le maître d'équipage aux doutes de son compagnon.

J'ai confiance en lui.»

Bell hocha la tête et retomba dans ce mutisme complet pendant lequel

il ne pensait même plus.

Cette journée fut de trois milles à peine: le soir, on ne mangea pas;

les chiens menaçaient de se dévorer entre eux: les hommes ressentaient

avec violence les douleurs de la faim.

On ne vit pas un seul animal. D'ailleurs, à quoi bon? on ne pouvait

chasser au couteau. Seulement Johnson crut reconnaître, à un mille

sous le vent, l'ours gigantesque qui suivait la malheureuse troupe.

«Il nous guette! pensa-t-il: il voit en nous une proie assurée!»

Mais Johnson ne dit rien à ses compagnons: le soir, on lit la halte

habituelle, et le souper ne se composa que de café. Les infortunés

sentaient leurs veux devenir hagards, leur cerveau se prendre, et,

torturés par la faim, ils ne pouvaient trouver une heure de sommeil;

des rêves étranges et des plus douloureux s'emparaient de leur esprit.

Sous une latitude où le corps demande impérieusement à se réconforter,

les malheureux n'avaient pas mangé depuis trente-six heures, quand le

matin du mardi arriva. Cependant, animés par un courage, une volonté

surhumaine, ils reprirent leur route, poussant le traîneau que les

chiens ne pouvaient tirer.

Au bout de deux heures, ils tombèrent épuisés.

Hatteras voulait aller plus loin encore. Lui, toujours énergique, il

employa les supplications, les prières, pour décider ses compagnons à

se relever: c'était demander l'impossible!

Alors, aidé de Johnson, il tailla une maison de glace dans un iceberg.

Ces deux hommes, travaillant ainsi, avaient l'air de creuser leur

tombe.

«Je veux bien mourir de faim, disait Hatteras, mais non de froid.»

Après de cruelles fatigues, la maison fut prête, et toute la troupe

s'y blottit.

Ainsi se passa la journée. Le soir, pendant que ses compagnons

demeuraient sans mouvement, Johnson eut une sorte d'hallucination; il

rêva d'ours gigantesque.

Ce mot, souvent répété par lui, attira l'attention du docteur, qui,

tiré de son engourdissement, demanda au vieux marin pourquoi il

parlait d'ours, et de quel ours il s'agissait.

«L'ours qui nous suit, répondit Johnson.

--L'ours qui nous suit? répéta le docteur.

--Oui, depuis deux jours!

--Depuis deux jours! Vous l'avez vu?

--Oui, il se tient à un mille sous le vent.

--Et vous ne m'avez pas prévenu, Johnson?

--A quoi bon?

--C'est juste, fit le docteur; nous n'avons pas une seule balle à lui

envoyer.

--Ni même un lingot, un morceau de fer, un clou quelconque!» répondit

le vieux marin.

Le docteur se tut et se prit à réfléchir. Bientôt il dit au maître

d'équipage:

«Vous êtes certain que cet animal nous suit?

--Oui, monsieur Clawbonny. il compte sur un repas de chair humaine! il

sait que nous ne pouvons pas lui échapper!

--Johnson! fit le docteur, ému de l'accent désespéré de son compagnon.

--Sa nourriture est assurée, à lui! répliqua le malheureux, que le

délire prenait; il doit être affamé, et je ne sais pas pourquoi nous

le faisons attendre!

--Johnson, calmez-vous!

--Non, monsieur Clawbonny; puisque nous devons y passer, pourquoi

prolonger les souffrances de cet animal? Il a faim comme nous; il n'a

pas de phoque à dévorer! Le Ciel lui envoie des hommes! eh bien, tant

mieux pour lui!»

Le vieux Johnson devenait fou; il voulait quitter la maison de glace.

Le docteur eut beaucoup de peine à le contenir, et, s'il y parvint, ce

fut moins par la force que parce qu'il prononça les paroles suivantes

avec un accent de profonde conviction:

«Demain, dit-il, je tuerai cet ours!

--Demain! fit Johnson, qui semblait sortir d'un mauvais rêve.

--Demain!

--Vous n'avez pas de balle!

--J'en ferai.

--Vous n'avez pas de plomb!

--Non, mais j'ai du mercure!»

Et, cela dit, le docteur prit le thermomètre; il marquait à

l'intérieur cinquante degrés au-dessus de zéro (+ 10° centigrades). Le

docteur sortit, plaça l'instrument sur un glaçon et rentra bientôt. La

température extérieure était de cinquante degrés au-dessous de zéro

(-47° centigrades).

«A demain, dit-il au vieux marin; dormez, et attendons le lever du

soleil.»

La nuit se passa dans les souffrances de la faim; seul, le maître

d'équipage et le docteur purent les tempérer par un peu d'espoir.

Le lendemain, aux premiers rayons du jour, le docteur, suivi de

Johnson, se précipita dehors et courut au thermomètre; tout le mercure

s'était réfugié dans la cuvette, sous la forme d'un cylindre compact.

Le docteur brisa l'instrument et en retira de ses doigts, prudemment

gantés, un véritable morceau de métal très peu malléable et d'une

grande dureté. C'était un vrai lingot.

«Ah! monsieur Clawbonny, s'écria le maître d'équipage, voilà qui est

merveilleux! Vous êtes un fier homme!

--Non, mon ami, répondit le docteur, je suis seulement un homme doué

d'une bonne mémoire et qui a beaucoup lu.

--Que voulez-vous dire?

--Je me suis souvenu à propos d'un fait relaté par le capitaine Ross

dans la relation de son voyage: il dit avoir percé une planche d'un

pouce d'épaisseur avec un fusil chargé d'une balle de mercure gelé; si

j'avais eu de l'huile à ma disposition, c'eût été presque la même

chose, car il raconte également qu'une balle d'huile d'amande douce,

tirée contre un poteau, le fendit et rebondit à terre sans avoir été

cassée.

--Cela n'est pas croyable!

--Mais cela est, Johnson; voici donc un morceau de métal qui peut nous

sauver la vie; laissons-le à l'air avant de nous en servir, et voyons

si l'ours ne nous a pas abandonnés.»

En ce moment, Hatteras sortit de la hutte; le docteur lui montra le

lingot et lui fit part de son projet; le capitaine lui serra la main,

et les trois chasseurs se mirent à observer l'horizon.

Le temps était clair. Hatteras, s'étant porté en avant de ses

compagnons découvrit l'ours à moins de six cents toises.

L'animal, assis sur son derrière, balançait tranquillement la tête, en

aspirant les émanations de ces hôtes inaccoutumés.

«Le voilà! s'écria le capitaine.

--Silence!» fit le docteur.

Mais l'énorme quadrupède, lorsqu'il aperçut les chasseurs, ne bougea

pas. Il les regardait sans frayeur ni colère. Cependant il devait être

fort difficile de l'approcher.

«Mes amis, dit Hatteras, il ne s'agit pas ici d'un vain plaisir, mais

de notre existence à sauver. Agissons en hommes prudents.

--Oui, répondit le docteur, nous n'avons qu'un seul coup de fusil à

notre disposition. Il ne faut pas manquer l'animal; s'il s'enfuyait,

il serait perdu pour nous, car il dépasse un lévrier à la course.

--Eh bien, il faut aller droit à lui, répondit Johnson; on risque sa

vie! qu'importe? je demande à risquer la mienne.

--Ce sera moi! s'écria le docteur.

--Moi! répondit simplement Hatteras.

--Mais, s'écria Johnson, n'êtes-vous pas plus utile au salut de tous

qu'un vieux bonhomme de mon âge?

--Non, Johnson, reprit le capitaine, laissez-moi faire; je ne

risquerai pas ma vie plus qu'il ne faudra; il sera possible, au

surplus, que je vous appelle à mon aide.

--Hatteras, demanda le docteur, allez-vous donc marcher vers cet ours?

--Si j'étais certain de l'abattre, dût-il m'ouvrir le crâne, je le

ferais, docteur, mais à mon approche il pourrait s'enfuir. C'est un

être plein de ruse; tâchons d'être plus rusés que lui.

--Que comptez-vous faire?

--M'avancer jusqu'à dix pas sans qu'il soupçonne ma présence.

--Et comment cela?

--Mon moyen est hasardeux, mais simple. Vous avez conservé la peau du

phoque que vous avez tué?

--Elle est sur le traîneau.

--Bien! regagnons notre maison de glace, pendant que Johnson restera

en observation.»

Le maître d'équipage se glissa derrière un hummock qui le dérobait

entièrement à la vue de l'ours.

Celui-ci, toujours à la même place, continuait ses singuliers

balancements en reniflant l'air.

CHAPITRE V

LE PHOQUE ET L'OURS

Hatteras et le docteur rentrèrent dans la maison.

«Vous savez, dit le premier, que les ours du pôle chassent les

phoques, dont ils font principalement leur nourriture. Ils les

guettent au bord des crevasses pendant des journées entières et les

étouffent dans leurs pattes dès qu'ils apparaissent à la surface des

glaces. Un ours ne peut donc s'effrayer de la présence d'un phoque. Au

contraire.

--Je crois comprendre votre projet, dit le docteur; il est dangereux.

--Mais il offre des chances de succès, répondit le capitaine: il faut

donc l'employer. Je vais revêtir cette peau de phoque et me glisser

sur le champ de glace. Ne perdons pas de temps. Chargez votre fusil et

donnez-le moi.»

Le docteur n'avait rien à répondre: il eût fait lui-même ce que son

compagnon allait tenter; il quitta la maison, en emportant deux

haches, l'une pour Johnson, l'autre pour lui; puis, accompagné

d'Hatteras, il se dirigea vers le traîneau.

Là, Hatteras fit sa toilette de phoque et se glissa dans cette peau,

qui le couvrait presque tout entier.

Pendant ce temps, le docteur chargea son fusil avec sa dernière charge

de poudre, puis il glissa dans le canon le lingot de mercure qui

avait la dureté du fer et la pesanteur du plomb. Cela fait, il remit

l'arme à Hatteras, qui la fit disparaître sous la peau du phoque.

«Allez, dit-il au docteur, rejoignez Johnson; je vais attendre

quelques instants pour dérouter mon adversaire.

--Courage, Hatteras! dit le docteur.

--Soyez tranquille, et surtout ne vous montrez pas avant mon coup de

feu.»

Le docteur gagna rapidement l'hummock derrière lequel se tenait

Johnson.

«Eh bien? dit celui-ci.

--Eh bien, attendons! Hatteras se dévoue pour nous sauver.»

Le docteur était ému; il regarda l'ours, qui donnait des signes d'une

agitation plus violente, comme s'il se fût senti menacé d'un danger

prochain.

Au bout d'un quart d'heure, le phoque rampait sur la glace; il avait

fait un détour à l'abri des gros blocs pour mieux tromper l'ours; il

se trouvait alors à cinquante toises de lui. Celui-ci l'aperçut et se

ramassa sur lui-même, cherchant pour ainsi dire à se dérober.

Hatteras imitait avec une profonde habileté les mouvements du phoque,

et, s'il n'eût été prévenu, le docteur s'y fût certainement laissé

prendre.

«C'est cela! c'est bien cela!» disait Johnson à voix basse.

L'amphibie, tout en gagnant du côté de l'animal, ne semblait pas

l'apercevoir: il paraissait chercher une crevasse pour se replonger

dans son élément.

L'ours, de son côté, tournant les glaçons, se dirigeait vers lui avec

une prudence extrême; ses yeux enflammés respiraient la plus ardente

convoitise; depuis un mois, deux mois peut-être, il jeûnait, et le

hasard lui envoyait une proie assurée.

Le phoque ne fut bientôt plus qu'à dix pas de son ennemi; celui-ci se

développa tout d'un coup, fit un bond gigantesque, et, stupéfait,

épouvanté, s'arrêta à trois pas d'Hatteras, qui, rejetant en arrière

sa peau de phoque, un genou en terre, le visait au coeur.

Le coup partit, et l'ours roula sur la glace.

«En avant! en avant!» s'écria le docteur.

Et, suivi de Johnson, il se précipita sur le théâtre du combat.

L'énorme bête s'était redressée, frappant l'air d'une patte, tandis

que de l'autre elle arrachait une poignée de neige dont elle bouchait

sa blessure.

Hatteras n'avait pas bronché: il attendait, son couteau à la main.

Mais il avait bien visé, et frappé d'une balle sûre, avec une main qui

ne tremblait pas; avant l'arrivée de ses compagnons, son couteau était

plongé tout entier dans la gorge de l'animal, qui tombait pour ne plus

se relever.

«Victoire! s'écria Johnson.

--Hurrah! Hatteras! hurrah!» fit le docteur.

Hatteras, nullement ému, regardait le corps gigantesque en se croisant

les bras.

«A mon tour d'agir, dit Johnson; c'est bien d'avoir abattu ce gibier,

mais il ne faut pas attendre que le froid l'ait durci comme une

pierre; nos dents et nos couteaux n'y pourraient rien ensuite.»

Johnson alors commença par écorcher cette bête monstrueuse dont les

dimensions atteignaient presque celles d'un boeuf; elle mesurait neuf

pieds de longueur, sur six pieds de circonférence; deux énormes crocs

longs de trois pouces sortaient de ses gencives.

Aventures du Capitaine Hatteras · 第 20 / 34 段