--Moi seul, je ne saurais en avoir, dit Hatteras avec tristesse. Mon

opinion pourrait paraître intéressée. Je veux donc connaître avant

tout votre avis.

--Capitaine, dit Johnson, avant de nous prononcer dans des

circonstances si graves, j'aurai une importante question à vous faire.

--Parlez, Johnson.

--Vous êtes allé hier relever notre position; eh bien, le champ de

glace a-t-il encore dérivé, ou se trouve-t-il à la même place?

--Il n'a pas bougé, répondit Hatteras. J'ai trouvé, comme avant notre

départ, quatre-vingts degrés quinze minutes pour la latitude, et

quatre-vingt-dix-sept degrés trente-cinq minutes pour la longitude.

--Et, dit Johnson, à quelle distance sommes-nous de la mer la plus

rapprochée dans l'ouest?

--A six cents milles environ[1], répondit Hatteras.

[1] Deux cent quarante-sept lieues environ.

--Et cette mer, c'est...?

--Le détroit de Smith.

--Celui-là même que nous n'avons pu franchir au mois d'avril dernier?

--Celui-là même.

--Bien, capitaine, notre situation est connue maintenant, et nous

pouvons prendre une résolution en connaissance de cause.

--Parlez donc», dit Hatteras, qui laissa sa tête retomber sur ses deux

mains.

Il pouvait écouter ainsi ses compagnons sans les regarder.

«Voyons, Bell, dit le docteur, quel est, suivant vous, le meilleur

parti à suivre?

--Il n'est pas nécessaire de réfléchir longtemps, répondit le

charpentier: il faut revenir, sans perdre ni un jour, ni une heure,

soit au sud, soit à l'ouest, et gagner la côte la plus prochaine...

quand nous devrions employer deux mois au voyage!

--Nous n'avons que pour trois semaines de vivres, répondit Hatteras

sans relever la tête.

--Eh bien, reprit Johnson, c'est en trois semaines qu'il faut faire ce

trajet, puisque là est notre seule chance de salut; dussions-nous, en

approchant de la côte, ramper sur nos genoux, il faut partir et

arriver en vingt-cinq jours.

--Cette partie du continent boréal n'est pas connue, répondit

Hatteras. Nous pouvons rencontrer des obstacles, des montagnes, des

glaciers qui barreront complètement notre route.

--Je ne vois pas là, répondit le docteur, une raison suffisante pour

ne pas tenter le voyage; nous souffrirons, et beaucoup, c'est évident;

nous devrons restreindre notre nourriture au strict nécessaire, à

moins que les hasards de la chasse...

--Il ne reste plus qu'une demi-livre de poudre, répondit Hatteras.

--Voyons, Hatteras, reprit le docteur, je connais toute la valeur de

vos objections, et je ne me berce pas d'un vain espoir. Mais je crois

lire dans votre pensée; avez-vous un projet praticable?

--Non, répondit le capitaine, après quelques instants d'hésitation.

--Vous ne doutez pas de notre courage, reprit le docteur; nous sommes

gens à vous suivre jusqu'au bout, vous le savez; mais ne faut-il pas

en ce moment abandonner toute espérance de nous élever au pôle? La

trahison a brisé vos plans; vous avez pu lutter contre les obstacles

de la nature et les renverser, non contre la perfidie et la faiblesse

des hommes; vous avez fait tout ce qu'il était humainement possible de

faire, et vous auriez réussi, j'en suis certain; mais dans la

situation actuelle, n'êtes-vous pas forcé de remettre vos projets, et

même, pour les reprendre un jour, ne chercherez-vous pas à regagner

l'Angleterre?

--Eh bien, capitaine!» demanda Johnson à Hatteras, qui resta longtemps

sans répondre.

Enfin, le capitaine releva la tête et dit d'une voix contrainte:

«Vous croyez-vous donc assurés d'atteindre la côte du détroit,

fatigués comme vous l'êtes, et presque sans nourriture?

--Non, répondit le docteur, mais à coup sûr la côte ne viendra pas à

nous; il faut l'aller chercher. Peut-être trouverons-nous plus au sud

des tribus d'Esquimaux avec lesquelles nous pourrons entrer facilement

en relation.

--D'ailleurs, reprit Johnson, ne peut-on rencontrer dans le détroit

quelque bâtiment forcé d'hiverner?

--Et au besoin, répondit le docteur, puisque le détroit est pris, ne

pouvons-nous en le traversant atteindre la côte occidentale du

Groënland, et de là, soit de la terre Prudhoë, soit du cap York,

gagner quelque établissement danois? Enfin, Hatteras, rien de tout

cela ne se trouve sur ce champ de glace! La route de l'Angleterre est

là-bas, au sud, et non ici, au nord!

--Oui, dit Bell, M. Clawbonny a raison, il faut partir, et partir sans

retard. Jusqu'ici, nous avons trop oublié notre pays et ceux qui nous

sont chers!

--C'est votre avis, Johnson! demanda encore une fois Hatteras.

--Oui, capitaine.

--Et le vôtre, docteur?

--Oui, Hatteras.»

Hatteras restait encore silencieux; sa figure, malgré lui,

reproduisait toutes ses agitations intérieures. Avec la décision qu'il

allait prendre se jouait le sort de sa vie entière; s'il revenait sur

ses pas, c'en était fait à jamais de ses hardis desseins; il ne

fallait plus espérer renouveler une quatrième tentative de ce genre.

Le docteur, voyant que le capitaine se taisait, reprit la parole:

«J'ajouterai, Hatteras, dit-il, que nous ne devons pas perdre un

instant; il faut charger le traîneau de toutes nos provisions, et

emporter le plus de bois possible. Une route de six cents milles dans

ces conditions est longue, j'en conviens, mais non infranchissable;

nous pouvons, ou plutôt, nous devrons faire vingt milles[1] par jour,

ce qui en un mois nous permettra d'atteindre la côte, c'est-à-dire

vers le 25 mars...

[1] Environ huit lieues.

--Mais, dit Hatteras, ne peut-on attendre quelques jours?

--Qu'espérez-vous? répondit Johnson.

--Que sais-je? Qui peut prévoir l'avenir? Quelques jours encore! C'est

d'ailleurs à peine de quoi réparer vos forces épuisées! Vous n'aurez

pas fourni deux étapes, que vous tomberez de fatigue, sans une maison

de neige pour vous abriter!

--Mais une mort horrible nous attend ici! s'écria Bell.

--Mes amis, reprit Hatteras d'une voix presque suppliante, vous vous

désespérez avant l'heure! Je vous proposerais de chercher au nord la

route du salut, que vous refuseriez de me suivre! Et pourtant,

n'existe-t-il pas près du pôle des tribus d'Esquimaux comme au détroit

de Smith? Cette mer libre, dont l'existence est pourtant certaine,

doit baigner des continents. La nature est logique en tout ce qu'elle

fait. Eh bien, on doit croire que la végétation reprend son empire là

où cessent les grands froids. N'est-ce pas une terre promise qui nous

attend au nord, et que vous voulez fuir sans retour?»

Hatteras s'animait en parlant; son esprit surexcité évoquait les

tableaux enchanteurs de ces contrées d'une existence si problématique.

«Encore un jour, répétait-il, encore une heure!»

Le docteur Clawbonny, avec son caractère aventureux et son ardente

imagination, se sentait émouvoir peu à peu; il allait céder; mais

Johnson, plus sage et plus froid, le rappela à la raison et au devoir.

«Allons. Bell, dit-il, au traîneau!

--Allons!» répondit Bell.

Les deux marins se dirigèrent vers l'ouverture de la maison de neige.

«Oh! Johnson! vous! vous! s'écria Hatteras. Eh bien! partez, je

resterai! je resterai!

--Capitaine! fit Johnson, s'arrêtant malgré lui.

--Je resterai, vous dis-je! Partez! abandonnez-moi comme les autres!

Partez... Viens, Duk, nous resterons tous les deux!»

Le brave chien se rangea près de son maître en aboyant. Johnson

regarda le docteur. Celui-ci ne savait que faire; le meilleur parti

était de calmer Hatteras et de sacrifier un jour à ses idées. Le

docteur allait s'y résoudre, quand il se sentit toucher le bras.

Il se retourna. L'Américain venait de quitter ses couvertures; il

rampa sur le sol; il se redressa enfin sur ses genoux, et de ses

lèvres malades il fit entendre des sons inarticulés.

Le docteur, étonné, presque effrayé, le regardait en silence.

Hatteras, lui, s'approcha de l'Américain et l'examina attentivement.

Il essayait de surprendre des paroles que le malheureux ne pouvait

prononcer. Enfin, après cinq minutes d'efforts, celui-ci fit entendre

ce mot: «_Porpoise_.

--Le _Porpoise_!» s'écria le capitaine.

L'Américain fit un signe affirmatif.

«Dans ces mers?» demanda Hatteras, le coeur palpitant.

Même signe du malade.

«Au nord?

--Oui! fit l'infortuné.

--Et vous savez sa position?

--Oui!

--Exacte?

--Oui!» dit encore Altamont.

Il se fit un moment de silence. Les spectateurs de cette scène

imprévue étaient palpitants.

«Écoutez bien, dit enfin Hatteras au malade; il nous faut connaître la

situation de ce navire! Je vais compter les degrés à voix haute, vous

m'arrêterez par un signe.»

L'Américain remua la tête en signe d'acquiescement.

«Voyons, dit Hatteras, il s'agit des degrés de longitude.--Cent cinq?

Non.--Cent six? Cent sept? Cent huit?--C'est bien à l'ouest?

--Oui, fit l'Américain.

--Continuons.--Cent neuf? Cent dix? Cent douze? Cent quatorze? Cent

seize? Cent dix-huit? Cent dix-neuf? Cent vingt...?

--Oui, répondit Altamont.

--Cent vingt degrés de longitude? fit Hatteras. Et combien de minutes?

--Je compte...»

Hatteras commença au numéro un. Au nombre quinze, Altamont lui fit

signe de s'arrêter.

«Bon! dit Hatteras.--Passons à la latitude. Vous

m'entendez?--Quatre-vingts? Quatre-vingt-un? Quatre-vingt-deux?

Quatre-vingt-trois?»

L'Américain l'arrêta du geste.

«Bien!--Et les minutes? Cinq? Dix? Quinze? Vingt? Vingt-cinq? Trente?

Trente-cinq?»

Nouveau signe d'Altamont, qui sourit faiblement.

«Ainsi, reprit Hatteras d'une voix grave, le _Porpoise_ se trouve par

cent vingt degrés et quinze minutes de longitude, et quatre-vingt-trois

degrés et trente-cinq minutes de latitude?

--Oui!» fit une dernière fois l'Américain en retombant sans mouvement

dans les bras du docteur?

Cet effort l'avait brisé.

«Mes amis, s'écria Hatteras, vous voyez bien que le salut est au nord,

toujours au nord! Nous serons sauvés!»

Mais, après ces premières paroles de joie, Hatteras parut subitement

frappé d'une idée terrible. Sa figure s'altéra, et il se sentit mordre

au coeur par le serpent de la jalousie.

Un autre, un Américain, l'avait dépassé de trois degrés sur la route

du pôle! Pourquoi? Dans quel but?

CHAPITRE III

DIX-SEPT JOURS DE MARCHE

Cet incident nouveau, ces premières paroles prononcées par Altamont,

avaient complètement changé la situation des naufragés; auparavant,

ils se trouvaient hors de tout secours possible, sans espoir sérieux

de gagner la mer de Baffin, menacés de manquer de vivres pendant une

route trop longue pour leurs corps fatigués, et maintenant, à moins de

quatre cents milles[1] de leur maison de neige, un navire existait qui

leur offrait de vastes ressources, et peut-être les moyens de

continuer leur audacieuse marche vers le pôle. Hatteras, le docteur,

Johnson, Bell se reprirent à espérer, après avoir été si près du

désespoir; ce fut de la joie, presque du délire.

[1] Cent soixante lieues.

Mais les renseignements d'Altamont étaient encore incomplets, et après

quelques minutes de repos, le docteur reprit avec lui cette précieuse

conversation; il lui présenta ses questions sous une forme qui ne

demandait pour toute réponse qu'un simple signe de tête, ou un

mouvement des yeux.

Bientôt il sut que le _Porpoise_ était un trois-mâts américain, de New

York, naufragé au milieu des glaces, avec des vivres et des

combustibles en grande quantité; quoique couché sur le flanc, il

devait avoir résisté, et il serait possible de sauver sa cargaison.

Altamont et son équipage l'avaient abandonné depuis deux mois,

emmenant la chaloupe sur un traîneau; ils voulaient gagner le détroit

de Smith, atteindre quelque baleinier, et se faire rapatrier en

Amérique; mais peu à peu les fatigues, les maladies frappèrent ces

infortunés, et ils tombèrent un à un sur la route. Enfin, le capitaine

et deux matelots restèrent seuls d'un équipage de trente hommes, et si

lui, Altamont, survivait, c'était véritablement par un miracle de la

Providence.

Hatteras voulut savoir de l'Américain pourquoi le _Porpoise_ se

trouvait engagé sous une latitude aussi élevée.

Altamont fit comprendre qu'il avait été entraîné par les glaces sans

pouvoir leur résister.

Hatteras, anxieux, l'interrogea sur le but de son voyage.

Altamont prétendit avoir tenté de franchir le passage du nord-ouest.

Hatteras n'insista pas davantage, et ne posa plus aucune question de

ce genre.

Le docteur prit alors la parole:

«Maintenant, dit-il, tous nos efforts doivent tendre à retrouver le

_Porpoise_; au lieu de nous aventurer vers la mer de Baffin, nous

pouvons gagner par une route moins longue d'un tiers un navire qui

nous offrira toutes les ressources nécessaires à un hivernage.

--Il n'y a pas d'autre parti à prendre, répondit Bell.

--J'ajouterai, dit le maître d'équipage, que nous ne devons pas perdre

un instant; il faut calculer la durée de notre voyage sur la durée de

nos provisions, contrairement à ce qui se fait généralement, et nous

mettre en route au plus tôt.

--Vous avez raison, Johnson, répondit le docteur; en partant demain,

mardi 26 février, nous devons arriver le 15 mars au _Porpoise_, sous

peine de mourir de faim. Qu'en pensez-vous, Hatteras?

--Faisons nos préparatifs immédiatement, dit le capitaine, et partons.

Peut-être la route sera-t-elle plus longue que nous ne le supposons.

--Pourquoi cela? répliqua le docteur. Cet homme paraît être certain de

la situation de son navire.

--Mais, répondit Hatteras, si le _Porpoise_ a dérivé sur son champ de

glace, comme a fait le _Forward_?

--En effet, dit le docteur, cela a pu arriver!»

Johnson et Bell ne répliquèrent rien à la possibilité d'une dérive,

dont eux-mêmes ils avaient été victimes.

Mais Altamont, attentif à cette conversation, fit comprendre au

docteur qu'il voulait parler. Celui-ci se rendit au désir de

l'Américain, et après un grand quart d'heure de circonlocutions et

d'hésitations, il acquit cette certitude que le _Porpoise_, échoué

près d'une côte, ne pouvait pas avoir quitté son lit de rochers.

Cette nouvelle rendit la tranquillité aux quatre Anglais; cependant

elle leur enlevait tout espoir de revenir en Europe, à moins que Bell

ne parvînt à construire un petit navire avec les morceaux du

_Porpoise_. Quoi qu'il en soit, le plus pressé était de se rendre sur

le lieu même du naufrage.

Le docteur fit encore une dernière question à l'Américain: celui-ci

avait-il rencontré la mer libre sous cette latitude de quatre-vingt-trois

degrés?

«Non», répondit Altamont.

La conversation en resta là. Aussitôt les préparatifs de départ furent

commencés; Bell et Johnson s'occupèrent d'abord du traîneau; il avait

besoin d'une réparation complète; le bois ne manquant pas, ses

montants furent établis d'une façon plus solide; on profitait de

l'expérience acquise pendant l'excursion au sud; on savait le côté

faible de ce mode de transport, et comme il fallait compter sur des

neiges abondantes et épaisses, les châssis de glissage furent

rehaussés.

A l'intérieur, Bell disposa une sorte de couchette recouverte par la

toile de la tente et destinée à l'Américain; les provisions,

malheureusement peu considérables, ne devaient pas accroître beaucoup

le poids du traîneau; mais en revanche, on compléta la charge avec

tout le bois que l'on put emporter.

Le docteur, en arrangeant les provisions, les inventoria avec la plus

scrupuleuse exactitude; de ses calculs il résulta que chaque voyageur

devait se réduire à trois quarts de ration pour un voyage de trois

semaines. On réserva ration entière aux quatre chiens d'attelage. Si

Duk tirait avec eux, il aurait droit à sa ration complète.

Ces préparatifs furent interrompus par le besoin de sommeil et de

repos qui se fit impérieusement sentir dés sept heures du soir; mais,

avant de se coucher, les naufragés se réunirent autour du poêle, dans

lequel on n'épargna pas le combustible; les pauvres gens se donnaient

un luxe de chaleur auquel ils n'étaient plus habitués depuis

longtemps; du pemmican, quelques biscuits et plusieurs tasses de café

ne tardèrent pas à les mettre en belle humeur, de compte à demi avec

l'espérance qui leur revenait si vite et de si loin.

A sept heures du matin, les travaux furent repris, et se trouvèrent

entièrement terminés vers les trois heures du soir.

L'obscurité se taisait déjà; le soleil avait reparu au-dessus de

l'horizon depuis le 31 janvier, mais il ne donnait encore qu'une

lumière faible et courte; heureusement, la lune devait se lever à six

heures et demie, et, par ce ciel pur, ses rayons suffiraient à

éclairer la route. La température, qui s'abaissait sensiblement depuis

quelques jours, atteignit enfin trente-trois degrés au-dessous de zéro

(--37° centigrades).

Le moment du départ arriva. Altamont accueillit avec joie l'idée de se

mettre en route, bien que les cahots dussent accroître ses

souffrances; il avait fait comprendre au docteur que celui-ci

trouverait à bord du _Porpoise_ les antiscorbutiques si nécessaires à

sa guérison.

On le transporta donc sur le traîneau; il y fut installé aussi

commodément que possible; les chiens, y compris Duk, furent attelés;

les voyageurs jetèrent alors un dernier regard sur ce lit de glace, où

fut le _Forward_. Les traits d'Hatteras parurent empreints un instant

d'une violente pensée de colère, mais il redevint maître de lui-même,

et la petite troupe, par un temps très sec, s'enfonça dans la brume du

nord-nord-ouest.

Chacun reprit sa place accoutumée, Bell en tête, indiquant la route,

le docteur et le maître d'équipage aux côtés du traîneau, veillant et

poussant au besoin, Hatteras à l'arrière, rectifiant la route et

maintenant l'équipage dans la ligne de Bell.

La marche fut assez rapide; par cette température très basse, la glace

offrait une dureté et un poli favorables au glissage; les cinq chiens

enlevaient facilement cette charge, qui ne dépassait pas neuf cents

livres. Cependant hommes et bêtes s'essoufflaient rapidement et durent

s'arrêter souvent pour reprendre haleine.

Vers les sept heures du soir, la lune dégagea son disque rougeâtre des

brumes de l'horizon. Ses calmes rayons se firent jour à travers

l'atmosphère et jetèrent quelque éclat que les glaces réfléchirent

avec pureté; l'ice-field présentait vers le nord-ouest une immense

plaine blanche d'une horizontalité parfaite. Pas un pack, pas un

hummock. Cette partie de la mer semblait s'être glacée tranquillement

comme un lac paisible.

C'était un immense désert, plat et monotone.

Telle est l'impression que ce spectacle fit naître dans l'esprit du

docteur, et il la communiqua à son compagnon.

«Vous avez raison, monsieur Clawbonny, répondit Johnson; c'est un

désert, mais nous n'avons pas la crainte d'y mourir de soif!

--Avantage évident, reprit le docteur; cependant cette immensité me

prouve une chose: c'est que nous devons être fort éloignés de toute

terre; en général, l'approche des côtes est signalée par une multitude

de montagnes de glaces, et pas un iceberg n'est visible autour de

nous.

--L'horizon est fort restreint par la brume, répondit Johnson.

--Sans doute, mais depuis notre départ nous avons foulé un champ plat

qui menace de ne pas finir.

--Savez-vous, monsieur Clawbonny, que c'est une dangereuse promenade

que la nôtre? On s'y habitue, on n'y pense pas, mais enfin, cette

surface glacée sur laquelle nous marchons ainsi recouvre des gouffres

sans fond!

--Vous avez raison, mon ami, mais nous n'avons pas à craindre d'être

engloutis; la résistance de cette blanche écorce par ces froids de

trente-trois degrés est considérable! Remarquez qu'elle tend de plus

en plus à s'accroître, car, sous ces latitudes, la neige tombe neuf

jours sur dix, même en avril, même en mai, même en juin, et j'estime

que sa plus forte épaisseur ne doit pas être éloignée de mesurer

trente ou quarante pieds.

--Cela est rassurant, répondit Johnson.

--En effet, nous ne sommes pas comme ces patineurs de la

Serpentine-river[1] qui craignent à chaque instant de sentir le sol

fragile manquer sous leurs pas: nous n'avons pas un pareil danger à

redouter.

[1] Rivière de Hyde-Park, à Londres.

--Connaît-on la force de résistance de la glace? demanda le vieux

marin, toujours avide de s'instruire dans la compagnie du docteur.

--Parfaitement, répondit ce dernier; qu'ignore-t-on maintenant de ce

qui peut se mesurer dans le monde, sauf l'ambition humaine! N'est-ce

pas elle, en effet, qui nous précipite vers ce pôle boréal que l'homme

veut enfin connaître? Mais, pour en revenir à votre question, voici ce

que je puis vous répondre. A l'épaisseur de deux pouces, la glace

supporte un homme; à l'épaisseur de trois pouces et demi, un cheval et

son cavalier; à cinq pouces, une pièce de huit; à huit pouces, de

l'artillerie de campagne tout attelée, et enfin, à dix pouces, une

armée, une foule innombrable! Où nous marchons en ce moment, on

bâtirait la douane de Liverpool ou le palais du parlement de Londres.

--On a de la peine à concevoir une pareille résistance, dit Johnson;

mais tout à l'heure, monsieur Clawbonny, vous parliez de la neige qui

tombe neuf jours sur dix en moyenne dans ces contrées; c'est un fait

évident; aussi je ne le conteste pas; mais d'où vient toute cette

neige, car, les mers étant prises, je ne vois pas trop comment elles

peuvent donner naissance à cette immense quantité de vapeur qui forme

les nuages.

--Votre observation est juste, Johnson: aussi, suivant moi, la plus

grande partie de la neige ou de la pluie que nous recevons dans ces

régions polaires est faite de l'eau des mers des zones tempérées; il y

a tel flocon qui, simple goutte d'eau d'un fleuve de l'Europe, s'est

élevé dans l'air sous forme de vapeur, s'est formé en nuage, et est

enfin venu se condenser jusqu'ici: il n'est donc pas impossible qu'en

la buvant, cette neige, nous nous désaltérions aux fleuves mêmes de

notre pays.

--C'est toujours cela», répondit le maître d'équipage.

En ce moment, la voix d'Hatteras, rectifiant les erreurs de la route,

se fit entendre et interrompit la conversation. La brume s'épaisissait

et rendait la ligne droite difficile à garder.

Enfin la petite troupe s'arrêta vers les huit heures du soir, après

avoir franchi quinze milles; le temps se maintenait au sec; la tente

fut dressée; on alluma le poêle; on soupa, et la nuit se passa

paisiblement.

Hatteras et ses compagnons étaient réellement favorisés par le temps.

Leur voyage se fit sans difficultés pendant les jours suivants,

quoique le froid devînt extrêmement violent et que le mercure demeurât

gelé dans le thermomètre. Si le vent s'en fût mêlé, pas un des

voyageurs n'eût pu supporter une semblable température. Le docteur

constata dans cette occasion la justesse des observations de Parry,

pendant son excursion à l'île Melville. Ce célèbre marin rapporte

qu'un homme convenablement vêtu peut se promener impunément à l'air

libre par les grands froids, pourvu que l'atmosphère soit tranquille;

mais, dès que le plus léger vent vient à souffler, on éprouve à la

figure une douleur cuisante et un mal de tête d'une violence extrême

qui bientôt est suivi de mort. Le docteur ne laissait donc pas d'être

inquiet, car un simple coup de vent les eût tous glacés jusqu'à la

moelle des os.

Le 5 mars, il fut témoin d'un phénomène particulier à cette latitude:

le ciel étant parfaitement serein et brillant d'étoiles, une neige

épaisse vint à tomber sans qu'il y eût apparence de nuage; les

constellations resplendissaient à travers les flocons qui s'abattaient

sur le champ de glace avec une élégante régularité. Cette neige dura

deux heures environ, et s'arrêta sans que le docteur eût trouvé une

explication suffisante de sa chute.

Le dernier quartier de la lune s'était alors évanoui; l'obscurité

restait profonde pendant dix-sept heures sur vingt-quatre; les

voyageurs durent se lier entre eux au moyen d'une longue corde, afin

de ne pas se séparer les uns des autres; la rectitude de la route

devenait presque impossible à garder.

Cependant, ces hommes courageux, quoique soutenus par une volonté de

fer, commençaient à se fatiguer; les haltes devenaient plus

fréquentes, et pourtant il ne fallait pas perdre une heure, car les

provisions diminuaient sensiblement.

Aventures du Capitaine Hatteras · 第 19 / 34 段