Alors une explosion formidable se produisit; la terre trembla; les

ice-bergs se couchèrent sur le champ de glace; une colonne de fumée

alla s'enrouler dans les nuages, et _le Forward_, éclatant sous

l'effort de sa poudrière enflammée, se perdit dans un abîme de feu.

Le docteur et Bell arrivaient en ce moment auprès d'Hatteras.

Celui-ci, abîmé dans son désespoir, se releva tout d'un coup.

«Mes amis, dit-il d'une voix énergique, les lâches ont pris la fuite!

les forts réussiront! Johnson, Bell, vous avez le courage; docteur,

vous avez la science; moi, j'ai la foi! le pôle nord est là-bas! à

l'oeuvre donc, à l'oeuvre!»

Les compagnons d'Hatteras se sentirent renaître à ces mâles paroles.

Et cependant, la situation était terrible pour ces quatre hommes et ce

mourant, abandonnés sans ressource, perdus, seuls, sous le

quatre-vingtième degré de latitude, au plus profond des régions

polaires!

SECONDE PARTIE

LE DÉSERT DE GLACE

CHAPITRE I

L'INVENTAIRE DU DOCTEUR

C'était un hardi dessein qu'avait eu le capitaine Hatteras de s'élever

jusqu'au nord, et de réserver à l'Angleterre, sa patrie, la gloire de

découvrir le pôle boréal du monde. Cet audacieux marin venait de faire

tout ce qui était dans la limite des forces humaines. Après avoir

lutté pendant neuf mois contre les courants, contre les tempêtes,

après avoir brisé les montagnes de glace et rompu les banquises, après

avoir lutté contre les froids d'un hiver sans précédent dans les

régions hyperboréennes, après avoir résumé dans son expédition les

travaux de ses devanciers, contrôlé et refait pour ainsi dire

l'histoire des découvertes polaires, après avoir poussé son brick le

_Forward_ au-delà des mers connues, enfin, après avoir accompli la

moitié de la tâche, il voyait ses grands projets subitement anéantis!

La trahison ou plutôt le découragement de son équipage usé par les

épreuves, la folie criminelle de quelques meneurs, le laissaient dans

une épouvantable situation: des dix-huit hommes embarqués à bord du

brick, il en restait quatre, abandonnés sans ressource, sans navire, à

plus de deux mille cinq cents milles de leur pays!

L'explosion du _Forward_, qui venait de sauter devant eux, leur

enlevait les derniers moyens d'existence.

Cependant, le courage d'Hatteras ne faiblit pas en présence de cette

terrible catastrophe. Les compagnons qui lui restaient, c'étaient les

meilleurs de son équipage, des gens héroïques. Il avait fait appel à

l'énergie, à la science du docteur Clawbonny. au dévouement de Johnson

et de Bell, à sa propre foi dans son entreprise, il osa parler

d'espoir dans cette situation désespérée; il fut entendu de ses

vaillants camarades, et le passé d'hommes aussi résolus répondait de

leur courage à venir.

Le docteur, après les énergiques paroles du capitaine, voulut se

rendre un compte exact de la situation, et, quittant ses compagnons

arrêtés à cinq cents pas du bâtiment, il se dirigea vers le théâtre de

la catastrophe.

Du _Forward_, de ce navire construit avec tant de soin, de ce brick si

cher, il ne restait plus rien; des glaces convulsionnées, des débris

informes, noircis, calcinés, des barres de fer tordues, des morceaux

de câbles brûlant encore comme des boutefeux d'artillerie, et, au

loin, quelques spirales de fumée rampant çà et là sur l'ice-field,

témoignaient de la violence de l'explosion. Le canon du gaillard

d'avant, rejeté à plusieurs toises, s'allongeait sur un glaçon

semblable à un affût. Le sol était jonché de fragments de toute nature

dans un rayon de cent toises; la quille du brick gisait sous un amas

de glaces; les icebergs, en partie fondus à la chaleur de l'incendie,

avaient déjà recouvré leur dureté de granit.

Le docteur se prit à songer alors à sa cabine dévastée, à ses

collections perdues, à ses instruments précieux mis en pièces, à ses

livres lacérés, réduits en cendre. Tant de richesses anéanties! Il

contemplait d'un oeil humide cet immense désastre, pensant, non pas à

l'avenir, mais à cet irréparable malheur qui le frappait si

directement.

Il fut bientôt rejoint par Johnson; la figure du vieux marin portait

la trace de ses dernières souffrances; il avait dû lutter contre ses

compagnons révoltés, en défendant le navire confié à sa garde.

Le docteur lui tendit une main que le maître d'équipage serra

tristement.

«Qu'allons-nous devenir, mon ami? dit le docteur.

--Qui peut le prévoir? répondit Johnson.

--Avant tout, reprit le docteur, ne nous abandonnons pas au désespoir,

et soyons hommes!

--Oui, monsieur Clawbonny, répondit le vieux marin, vous avez raison;

c'est au moment des grands désastres qu'il faut prendre les grandes

résolutions; nous sommes dans une vilaine passe; songeons à nous en

tirer.

--Pauvre navire! dit en soupirant le docteur; je m'étais attaché à

lui; je l'aimais comme on aime son foyer domestique, comme la maison

où l'on a passé sa vie entière, et il n'en reste pas un morceau

reconnaissable!

--Qui croirait, monsieur Clawbonny, que cet assemblage de poutres et

de planches pût ainsi nous tenir au coeur!

--Et la chaloupe? reprit le docteur en cherchant du regard autour de

lui, elle n'a même pas échappé à la destruction?

--Si, monsieur Clawbonny, Shandon et les siens, qui nous ont

abandonnés, l'ont emmenée avec eux!

--Et la pirogue?

--Brisée en mille pièces! tenez, ces quelques plaques de fer-blanc

encore chaudes, voilà tout ce qu'il en reste.

--Nous n'avons plus alors que l'halkett-boat[1]?

[1] Canot de caoutchouc, fait en forme de vêtement, et qui se gonfle

à volonté.

--Oui, grâce à l'idée que vous avez eue de l'emporter dans votre

excursion.

--C'est peu, dit le docteur.

--Les misérables traîtres qui ont fui! s'écria Johnson. Puisse le ciel

les punir comme ils le méritent!

--Johnson, répondit doucement le docteur, il ne faut pas oublier que

la souffrance les a durement éprouvés! Les meilleurs seuls savent

rester bons dans le malheur, là où les faibles succombent! Plaignons

nos compagnons d'infortune, et ne les maudissons pas!»

Après ces paroles, le docteur demeura pendant quelques instants

silencieux, et promena des regards inquiets sur le pays.

«Qu'est devenu le traîneau? demanda Johnson.

--Il est resté à un mille en arrière.

--Sous la garde de Simpson?

--Non! mon ami. Simpson, le pauvre Simpson a succombé à la fatigue.

--Mort! s'écria le maître d'équipage.

--Mort! répondit le docteur.

--L'infortuné! dit Johnson, et qui sait, pourtant, si nous ne devrions

pas envier son sort!

--Mais, pour un mort que nous avons laissé, reprit le docteur, nous

rapportons un mourant.

--Un mourant?

--Oui! le capitaine Altamont.»

Le docteur fit en quelques mots au maître d'équipage le récit de leur

rencontre.

«Un Américain! dit Johnson en réfléchissant.

--Oui, tout nous porte à croire que cet homme est citoyen de l'Union.

Mais qu'est-ce que ce navire le _Porpoise_ évidemment naufragé, et que

venait-il faire dans ces régions?

--Il venait y périr, répondit Johnson; il entraînait son équipage à la

mort, comme tous ceux que leur audace conduit sous de pareils cieux!

Mais, au moins, monsieur Clawbonny, le but de votre excursion a-t-il

été atteint?

--Ce gisement de charbon! répondit le docteur.

--Oui», fit Johnson.

Le docteur secoua tristement la tête.

«Rien? dit le vieux marin.

--Rien! les vivres nous ont manqué, la fatigue nous a brisés en route!

Nous n'avons pas même gagné la côte signalée par Edward Belcher!

--Ainsi, reprit le vieux marin, pas de combustible?

--Non!

--Pas de vivres?

--Non!

--Et plus de navire pour regagner l'Angleterre!»

Le docteur et Johnson se turent. Il fallait un fier courage pour

envisager en face cette terrible situation.

«Enfin, reprit le maître d'équipage, notre position est franche, au

moins! nous savons à quoi nous en tenir! Mais allons au plus pressé;

la température est glaciale; il faut construire une maison de neige.

--Oui, répondit le docteur, avec l'aide de Bell, ce sera facile; puis

nous irons chercher le traîneau, nous ramènerons l'Américain, et nous

tiendrons conseil avec Hatteras.

--Pauvre capitaine! fit Johnson, qui trouvait moyen de s'oublier

lui-même, il doit bien souffrir!»

Le docteur et le maître d'équipage revinrent vers leurs compagnons.

Hatteras était debout, immobile, les bras croisés suivant son

habitude, muet et regardant l'avenir dans l'espace. Sa figure avait

repris sa fermeté habituelle. A quoi pensait cet homme extraordinaire?

Se préoccupait-il de sa situation désespérée ou de ses projets

anéantis? Songeait-il enfin à revenir en arrière puisque les hommes,

les éléments, tout conspirait contre sa tentative?

Personne n'eût pu connaître sa pensée. Elle ne se trahissait pas

au-dehors. Son fidèle Duk demeurait près de lui, bravant à ses côtés

une température tombée à trente-deux degrés au-dessous de zéro (-36°

centigrades).

Bell, étendu sur la glace, ne faisait aucun mouvement; il semblait

inanimé; son insensibilité pouvait lui coûter la vie; il risquait de

se faire geler tout d'un bloc.

Johnson le secoua vigoureusement, le frotta de neige, et parvint non

sans peine à le tirer de sa torpeur.

«Allons, Bell, du courage! lui dit-il; ne te laisse pas abattre;

relève-toi; nous avons à causer ensemble de la situation, et il nous

faut un abri! As-tu donc oublié comment se fait une maison de neige?

Viens m'aider, Bell! Voilà un iceberg qui ne demande qu'à se laisser

creuser! Travaillons! Cela nous redonnera ce qui ne doit pas manquer

ici, du courage et du coeur!»

Bell, un peu remis à ces paroles, se laissa diriger par le vieux

marin.

«Pendant ce temps, reprit celui-ci, monsieur Clawbonny prendra la

peine d'aller jusqu'au traîneau et le ramènera avec les chiens.

--Je suis prêt à partir, répondit le docteur; dans une heure, je serai

de retour.

--L'accompagnez-vous, capitaine?» ajouta Johnson en se dirigeant vers

Hatteras.

Celui-ci, quoique plongé dans ses réflexions, avait entendu la

proposition du maître d'équipage, car il lui répondit d'une voix

douce:

«Non, mon ami, si le docteur veut bien se charger de ce soin.... Il

faut qu'avant la fin de la journée une résolution soit prise, et j'ai

besoin d'être seul pour réfléchir. Allez. Faites ce que vous jugerez

convenable pour le présent. Je songe à l'avenir.»

Johnson revint vers le docteur.

«C'est singulier, lui dit-il, le capitaine semble avoir oublié toute

colère; jamais sa voix ne m'a paru si affable.

--Bien! répondit le docteur; il a repris son sang-froid. Croyez-moi,

Johnson, cet homme-là est capable de nous sauver!»

Ces paroles dites, le docteur s'encapuchonna de son mieux, et, le

bâton ferré à la main, il reprit le chemin du traîneau, au milieu de

cette brume que la lune rendait presque lumineuse.

Johnson et Bell se mirent immédiatement à l'ouvrage; le vieux marin

excitait par ses paroles le charpentier, qui travaillait en silence;

il n'y avait pas à bâtir, mais à creuser seulement un grand bloc; la

glace, très dure, rendait pénible l'emploi du couteau; mais, en

revanche, cette dureté assurait la solidité de la demeure; bientôt

Johnson et Bell purent travailler à couvert dans leur cavité, rejetant

au-dehors ce qu'ils enlevaient à la masse compacte.

Hatteras marchait de temps en temps, et s'arrêtait court; évidemment,

il ne voulait pas aller jusqu'à l'emplacement de son malheureux brick.

Ainsi qu'il l'avait promis, le docteur fut bientôt de retour; il

ramenait Altamont étendu sur le traîneau et enveloppé des plis de la

tente; les chiens groënlandais, maigris, épuisés, affamés, tiraient à

peine, et rongeaient leurs courroies; il était temps que toute cette

troupe, bêtes et gens, prît nourriture et repos.

Pendant que la maison se creusait plus profondément, le docteur, en

furetant de côté et d'autre, eut le bonheur de trouver un petit poêle

que l'explosion avait à peu près respecté et dont le tuyau déformé put

être redressé facilement; le docteur l'apporta d'un air triomphant. Au

bout de trois heures, la maison de glace était logeable; on y installa

le poêle; on le bourra avec les éclats de bois; il ronfla bientôt, et

répandit une bienfaisante chaleur.

L'Américain fut introduit dans la demeure et couché au fond sur les

couvertures; les quatre Anglais prirent place au feu. Les dernières

provisions du traîneau, un peu de biscuit et du thé brûlant, vinrent

les réconforter tant bien que mal. Hatteras ne parlait pas, chacun

respecta son silence.

Quand ce repas fut terminé, le docteur fit signe à Johnson de le

suivre au-dehors.

«Maintenant, lui dit-il, nous allons faire l'inventaire de ce qui

nous reste. Il faut que nous connaissions exactement l'état de nos

richesses; elles sont répandues ça et là; il s'agit de les rassembler;

la neige peut tomber d'un moment à l'autre, et il nous serait

impossible de retrouver ensuite la moindre épave du navire.

--Ne perdons pas de temps alors, répondit Johnson; vivres et bois,

voilà ce qui a pour nous une importance immédiate.

--Eh bien, cherchons chacun de notre côté, répondit le docteur, de

manière à parcourir tout le rayon de l'explosion; commençons par le

centre, puis nous gagnerons la circonférence.»

Les deux compagnons se rendirent immédiatement au lit de glace

qu'avait occupé le _Forward_; chacun examina avec soin, à la lumière

douteuse de la lune, les débris du navire. Ce fut une véritable

chasse. Le docteur y apporta la passion, pour ne pas dire le plaisir

d'un chasseur, et le coeur lui battait fort quand il découvrait

quelque caisse à peu près intacte; mais la plupart étaient vides, et

leurs débris jonchaient le champ de glace.

La violence de l'explosion avait été considérable. Un grand nombre

d'objets n'étaient plus que cendre et poussière. Les grosses pièces de

la machine gisaient çà et là, tordues ou brisées; les branches rompues

de l'hélice, lancées à vingt toises du navire, pénétraient

profondément dans la neige durcie; les cylindres faussés avaient été

arrachés de leurs tourillons; la cheminée, fendue sur toute sa

longueur et à laquelle pendaient encore des bouts de chaînes,

apparaissait à demi écrasée sous un énorme glaçon; les clous, les

crochets, les capes de mouton, les ferrures du gouvernail, les

feuilles du doublage, tout le métal du brick s'était éparpillé au loin

comme une véritable mitraille.

Mais ce fer, qui eût fait la fortune d'une tribu d'Esquimaux, n'avait

aucune utilité dans la circonstance actuelle; ce qu'il fallait

rechercher, avant tout, c'étaient les vivres, et le docteur faisait

peu de trouvailles en ce genre.

«Cela va mal, se disait-il; il est évident que la cambuse, située

près de la soute aux poudres, a dû être entièrement anéantie par

l'explosion; ce qui n'a pas brûlé doit être réduit en miettes. C'est

grave, et si Johnson ne fait pas meilleure chasse que moi, je ne vois

pas trop ce que nous deviendrons.»

Cependant, en élargissant le cercle de ses recherches, le docteur

parvint à recueillir quelques restes de pemmican[1], une quinzaine de

livres environ, et quatre bouteilles de grès qui, lancées au loin sur

une neige encore molle, avaient échappé à la destruction et

renfermaient cinq ou six pintes d'eau-de-vie.

[1] Préparation de viande condensée.

Plus loin, il ramassa deux paquets de graines de chochlearia; cela

venait à propos pour compenser la perte du lime-juice, si propre à

combattre le scorbut.

Au bout de deux heures, le docteur et Johnson se rejoignirent. Ils se

firent part de leurs découvertes; elles étaient malheureusement peu

importantes sous le rapport des vivres: à peine quelques pièces de

viande salée, une cinquantaine de livres de pemmican, trois sacs de

biscuit, une petite réserve de chocolat, de l'eau-de-vie et environ

deux livres de café récolté grain à grain sur la glace.

Ni couvertures, ni hamacs, ni vêtements, ne purent être retrouvés;

évidemment l'incendie les avait dévorés.

En somme, le docteur et le maître d'équipage recueillirent des vivres

pour trois semaines au plus du strict nécessaire; c'était peu pour

refaire des gens épuisés. Ainsi, par suite de circonstances

désastreuses, après avoir manqué de charbon, Hatteras se voyait à la

veille de manquer d'aliments.

Quant au combustible fourni par les épaves du navire, les morceaux de

ses mâts et de sa carène, il pouvait durer trois semaines environ;

mais encore le docteur, avant de l'employer au chauffage de la maison

de glace, voulut savoir de Johnson si, de ces débris informes, on ne

saurait pas reconstruire un petit navire, ou tout au moins une

chaloupe.

«Non, monsieur Clawbonny, lui répondit le maître d'équipage, il n'y

faut pas songer; il n'y a pas une pièce de bois intacte dont on puisse

tirer parti; tout cela n'est bon qu'à nous chauffer pendant quelques

jours, et après....

--Après? dit le docteur.

--A la grâce de Dieu!» répondit le brave marin.

Cet inventaire terminé, le docteur et Johnson revinrent chercher le

traîneau; ils y attelèrent, bon gré, mal gré, les pauvres chiens

fatigués, retournèrent sur le théâtre de l'explosion, chargèrent ces

restes de la cargaison si rares, mais si précieux, et les rapportèrent

auprès de la maison de glace; puis, à demi gelés, ils prirent place

auprès de leurs compagnons d'infortune.

CHAPITRE II

LES PREMIÈRES PAROLES D'ALTAMONT

Vers les huit heures du soir, le ciel se dégagea pendant quelques

instants de ses brumes neigeuses; les constellations brillèrent d'un

vif éclat dans une atmosphère plus refroidie.

Hatteras profita de ce changement pour aller prendre la hauteur de

quelques étoiles. Il sortit sans mot dire, en emportant ses

instruments. Il voulait relever la position et savoir si l'ice-field

n'avait pas encore dérivé.

Au bout d'une demi-heure, il rentra, se coucha dans un angle de la

maison, et resta plongé dans une immobilité profonde qui ne devait pas

être celle du sommeil.

Le lendemain, la neige se reprit à tomber avec une grande abondance;

le docteur dut se féliciter d'avoir entrepris ses recherches dès la

veille, car un vaste rideau blanc recouvrit bientôt le champ de glace,

et toute trace de l'explosion disparut sous un linceul de trois pieds

d'épaisseur.

Pendant cette journée, il ne fut pas possible de mettre le pied

dehors; heureusement, l'habitation était confortable, ou tout au moins

paraissait telle à ces voyageurs harassés. Le petit poêle allait bien,

si ce n'est par de violentes rafales qui repoussaient parfois la fumée

à l'intérieur; sa chaleur procurait en outre des boissons brûlantes de

thé ou de café, dont l'influence est si merveilleuse par ces basses

températures.

Les naufragés, car on peut véritablement leur donner ce nom,

éprouvaient un bien-être auquel ils n'étaient plus accoutumés depuis

longtemps; aussi ne songeaient-ils qu'à ce présent, à cette

bienfaisante chaleur, à ce repos momentané, oubliant et défiant

presque l'avenir, qui les menaçait d'une mort si prochaine.

L'Américain souffrait moins et revenait peu à peu à la vie; il ouvrait

les yeux, mais il ne parlait pas encore; ses lèvres portaient les

traces du scorbut et ne pouvaient formuler un son; cependant, il

entendait, et fut mis au courant de la situation. Il remua la tête en

signe de remerciement; il se voyait sauvé de son ensevelissement sous

la neige, et le docteur eut la sagesse de ne pas lui apprendre de quel

court espace de temps sa mort était retardée, car enfin, dans quinze

jours, dans trois semaines au plus, les vivres manqueraient

absolument.

Vers midi, Hatteras sortit de son immobilité; il se rapprocha du

docteur, de Johnson et de Bell.

«­Mes amis, leur dit-il, nous allons prendre ensemble une résolution

définitive sur ce qui nous reste à faire. Auparavant, je prierai

Johnson de me dire dans quelles circonstances cet acte de trahison qui

nous perd a été accompli.

--A quoi bon le savoir? répondit le docteur; le fait est certain, il

n'y faut plus penser.

--J'y pense, au contraire, répondit Hatteras. Mais, après le récit de

Johnson, je n'y penserai plus.

--Voici donc ce qui est arrivé, répondit le maître d'équipage. J'ai

tout fait pour empêcher ce crime....

--J'en suis sûr, Johnson, et j'ajouterai que les meneurs avaient

depuis longtemps l'idée d'en arriver là.

--C'est mon opinion, dit le docteur.

--C'est aussi la mienne, reprit Johnson; car presque aussitôt après

votre départ, capitaine, dès le lendemain, Shandon, aigri contre vous,

Shandon, devenu mauvais, et, d'ailleurs, soutenu par les autres, prit

le commandement du navire; je voulus résister, mais en vain. Depuis

lors, chacun fit à peu près à sa guise; Shandon laissait agir; il

voulait montrer à l'équipage que le temps des fatigues et des

privations était passé. Aussi, plus d'économie d'aucune sorte; on fit

grand feu dans le poêle; on brûlait à même le brick. Les provisions

furent mises à la discrétion des hommes, les liqueurs aussi, et, pour

des gens privés depuis longtemps de boissons spiritueuses, je vous

laisse à penser quel abus ils en firent! Ce fut ainsi depuis le 7

jusqu'au 15 janvier.

--Ainsi, dit Hatteras d'une voix grave, ce fut Shandon qui poussa

l'équipage à la révolte?

--Oui, capitaine.

--Qu'il ne soit plus jamais question de lui. Continuez, Johnson.

--Ce fut vers le 24 ou le 25 janvier que l'on forma le projet

d'abandonner le navire. On résolut de gagner la côte occidentale de la

mer de Baffin; de là, avec la chaloupe, on devait courir à la

recherche des baleiniers, ou même atteindre les établissements

groënlandais de la côte orientale. Les provisions étaient abondantes;

les malades, excités par l'espérance du retour, allaient mieux. On

commença donc les préparatifs du départ; un traîneau fut construit,

propre à transporter les vivres, le combustible et la chaloupe; les

hommes devaient s'y atteler. Cela prit jusqu'au 15 février. J'espérais

toujours vous voir arriver, capitaine, et cependant je craignais votre

présence; vous n'auriez rien obtenu de l'équipage, qui vous eût plutôt

massacré que de rester à bord. C'était comme une folie de liberté. Je

pris tous mes compagnons les uns après les autres; je leur parlai, je

les exhortai, je leur fis comprendre les dangers d'une pareille

expédition, en même temps que cette lâcheté de vous abandonner! Je ne

pus rien obtenir, même des meilleurs! Le départ fut fixé au 22

février. Shandon était impatient. On entassa sur le traîneau et dans

la chaloupe tout ce qu'ils purent contenir de provisions et de

liqueurs; on fit un chargement considérable de bois; déjà la muraille

de tribord était démolie jusqu'à sa ligne de flottaison. Enfin, le

dernier jour fut un jour d'orgie; on pilla, on saccagea, et ce fut au

milieu de leur ivresse que Pen et deux ou trois autres mirent le feu

au navire. Je me battis contre eux, je luttai; on me renversa, on me

frappa; puis ces misérables, Shandon en tête, prirent par l'est et

disparurent à mes regards! Je restai seul; que pouvais-je faire contre

cet incendie qui gagnait le navire tout entier? Le trou à feu était

obstrué par la glace; je n'avais pas une goutte d'eau. Le _Forward_,

pendant deux jours, se tordit dans les flammes, et vous savez le

reste.»

Ce récit terminé, un assez long silence régna dans la maison de glace;

ce sombre tableau de l'incendie du navire, la perte de ce brick si

précieux, se présentèrent plus vivement à l'esprit des naufragés; ils

se sentirent en présence de l'impossible; et l'impossible, c'était le

retour en Angleterre. Ils n'osaient se regarder, de crainte de

surprendre sur la figure de l'un d'eux les traces d'un désespoir

absolu. On entendait seulement la respiration pressée de l'Américain.

Enfin, Hatteras prit la parole.

«Johnson, dit-il, je vous remercie; vous avez tout fait pour sauver

mon navire; mais, seul, vous ne pouviez résister. Encore une fois, je

vous remercie, et ne parlons plus de cette catastrophe. Réunissons nos

efforts pour le salut commun. Nous sommes ici quatre compagnons,

quatre amis, et la vie de l'un vaut la vie de l'autre. Que chacun

donne donc son opinion sur ce qu'il convient de faire.

--Interrogez-nous, Hatteras, répondit le docteur; nous vous sommes

tout dévoués, nos paroles viendront du coeur. Et d'abord, avez-vous

une idée?

Aventures du Capitaine Hatteras · 第 18 / 34 段