--Hatteras, si c'est un cairn, il peut contenir un document précieux

pour nous; il renferme peut-être un dépôt de provisions, et cela vaut

la peine d'y regarder.

--Et quel Européen aurait poussé jusqu'ici? fit Hatteras en haussant

les épaules.

--Mais à défaut d'Européens, répliqua le docteur, les Esquimaux

n'ont-ils pu faire une cache en cet endroit, et y déposer les produits

de leur pêche ou de leur chasse? c'est assez leur habitude, ce me

semble,

--Eh bien! voyez, Clawbonny, répondit Hatteras; mais je crains bien

que vous n'en soyez pour vos peines.»

Clawbonny et Bell, armés de pioches, se dirigèrent vers le cairn. Duk

continuait d'aboyer avec fureur. Les pierres à chaux étaient fortement

cimentées par la glace; mais quelques coups ne tardèrent pas à les

éparpiller sur le sol.

«Il y a évidemment quelque chose, dit le docteur.

--Je le crois,» répondit Bell.

Ils démolirent le cairn avec rapidité. Bientôt une cachette fut

découverte; dans cette cachette se trouvait un papier tout humide. Le

docteur s'en empara, le coeur palpitant. Hatteras accourut, prit le

document et lut:

«Altam..., _Porpoise_, 13 déc... 1860, 12..° long... «8..°35' lat...»

«_Le Porpoise_, dit le docteur.

--_Le Porpoise_, répéta Hatteras! Je ne connais pas de navire de ce

nom à fréquenter ces mers.

--Il est évident, reprit le docteur, que des navigateurs, des

naufragés peut-être, ont passé là depuis moins de deux mois.

--Cela est certain, répondit Bell,

--Qu'allons-nous faire? demanda le docteur.

--Continuer notre route, répondit froidement Hatteras. Je ne sais ce

qu'est ce navire _le Porpoise_, mais je sais que le brick _le Forward_

attend notre retour.

CHAPITRE XXXI

LA MORT DE SIMPSON.

Le voyage fut repris; l'esprit de chacun s'emplissait d'idëes

nouvelles et inattendues, car une rencontre dans ces terres boréales

est l'événement le plus grave qui puisse se produire. Hatteras

fronçait le sourcil avec inquiétude.

«_Le Porpoise!_ se demandait-il; qu'est-ce que ce navire? Et que

vient-il faire si près du pôle?»

A cette pensée, un frisson le prenait en dépit de la température. Le

docteur et Bell, eux, ne songeaient qu'aux deux résultats que pouvait

amener la découverte de ce document: sauver leurs semblables ou être

sauvés par eux.

Mais les difficultés, les obstacles, les fatigues revinrent bientôt,

et ils ne durent songer qu'à leur propre situation, si dangereuse

alors.

La situation de Simpson empirait; les symptômes d'une mort prochaine

ne purent être méconnus par le docteur. Celui-ci n'y pouvait rien; il

souffrait cruellement lui-même d'une ophthalmie douloureuse qui

pouvait aller jusqu'à la cécité, s'il n'y prenait garde. Le crépuscule

donnait alors une quantité suffisante de lumière, et cette lumière,

réfléchie par les neiges, brûlait les yeux; il était difficile de se

protéger contre cette réflexion, car les verres des lunettes, se

couvrant d'une croûte glacée, devenaient opaques et interceptaient la

vue. Or, il fallait veiller avec soin aux moindres accidents de la

route et les relever du plus loin possible; force était donc de braver

les dangers de l'ophthalmie; cependant le docteur et Bell, se couvrant

les yeux, laissaient tour à tour à chacun d'eux le soin de diriger le

traîneau.

Celui-ci glissait mal sur ses châssis usés; le tirage devenait de plus

en plus pénible; les difficultés du terrain ne diminuaient pas; on

avait affaire à un continent de nature volcanique, hérissé et sillonné

de crêtes vives; les voyageurs avaient dû, peu à peu, s'élever à une

hauteur de quinze cents pieds pour franchir le sommet des montagnes.

La température était là plus âpre; les rafales et les tourbillons s'y

déchaînaient avec une violence sans égale, et c'était un triste

spectacle que celui de ces infortunés se traînant sur ces cimes

désolées.

Ils étaient pris aussi du mal de la blancheur; cet éclat uniforme

écoeurait; il enivrait, il donnait le vertige; le sol semblait manquer

et n'offrir aucun point fixe sur cette immense nappe blanche; le

gentiment éprouvé était celui du roulis, pendant lequel le pont du

navire fuit sous le pied du marin; les voyageurs ne pouvaient

s'habituer à cet effet, et la continuité de cette sensation leur

portait à la tête. La torpeur s'emparait de leurs membres, la

somnolence de leur esprit, et souvent ils marchaient comme des hommes

à peu près endormis; alors un chaos, un heurt inattendu, une chute

même, les tirait de cette inertie, qui les reprenait quelques instants

plus tard.

Le 25 janvier, ils commencèrent à descendre des pentes abruptes; leurs

fatigues s'accrurent encore sur ces déclivités glacées; un faux pas,

bien difficile à éviter, pouvait les précipiter dans des ravins

profonds, et, là, ils eussent été perdus sans ressource.

Vers le soir, une tempête d'une violence extrême balaya les sommets

neigeux; on ne pouvait résister à la violence de l'ouragan; il fallait

se coucher à terre; mais la température étant fort basse, on risquait

de se faire geler instantanément.

Bell, aidé d'Hatteras, construisit avec beaucoup de peine une

snow-house, dans laquelle les malheureux cherchèrent un abri; là, on

prit quelques pincées de pemmican et un peu de thé chaud; il ne

restait pas quatre gallons d'esprit-de-vin; or il était nécessaire

d'en user pour satisfaire la soif, car il ne faut pas croire que la

neige puisse être absorbée sous sa forme naturelle; on est forcé de la

faire fondre. Dans les pays tempérés, où le froid descend à peine

au-dessous du point de congélation, elle ne peut être malfaisante;

mais au delà du cercle polaire il en est tout autrement; elle atteint

une température si basse, qu'il n'est pas plus possible de la saisir

avec la main qu'un morceau de fer rougi à blanc, et cela, quoiqu'elle

conduise très-mal la chaleur; il y a donc entre elle et l'estomac une

différence de température telle, que son absorption produirait une

suffocation véritable. Les Esquimaux préfèrent endurer les plus longs

tourments à se désaltérer de cette neige, qui ne peut aucunement

remplacer l'eau et augmente la soif au lieu de l'apaiser. Les

voyageurs ne pouvaient donc étancher la leur qu'à la condition de

fondre la neige en brûlant l'esprit-de-vin.

A trois heures du matin, au plus fort de la tempête, le docteur prit

le quart de veille; il était accoudé dans un coin de la maison, quand

une plainte lamentable de Simpson appela son attention; il se leva

pour lui donner ses soins, mais en se levant il se heurta fortement la

tête à la voûte de glace; sans se préoccuper autrement de cet

incident, il se courba sur Simpson et se mit à lui frictionner ses

jambes enflées et bleuâtres; après un quart d'heure de ce traitement,

il voulut se relever, et se heurta la tête une seconde fois, bien

qu'il fût agenouillé alors.

«Voilà qui est bizarre,» se dit-il.

Il porta la main au-dessus de sa tête: la voûte baissait sensiblement.

«Grand Dieu! s'écria-t-il. Alerte, mes amis!»

A ses cris, Hatteras et Bell se relevèrent vivement, et se heurtèrent

à leur tour; ils étaient dans une obscurité profonde.

«Nous allons être écrasés! dit le docteur; au dehors! au dehors!»

Et tous les trois, traînant Simpson à travers l'ouverture, ils

quittèrent cette dangereuse retraite; il était temps, car les blocs de

glace, mal assujettis, s'effondrèrent avec fracas.

Les infortunés se trouvaient alors sans abri au milieu de la tempête,

saisis par un froid d'une rigueur extrême. Hatteras se hâta de dresser

la tente; on ne put la maintenir contre la violence de l'ouragan, et

il fallut s'abriter sous les plis de la toile, qui fut bientôt chargée

d'une couche épaisse de neige; mais au moins cette neige, empêchant la

chaleur de rayonner au dehors, préserva les voyageurs du danger d'être

gelés vivants.

Les rafales ne cessèrent pas avant le lendemain; en attelant les

chiens insuffisamment nourris, Bell s'aperçut que trois d'entre eux

avaient commencé à ronger leurs courroies de cuir; deux paraissaient

fort malades et ne pouvaient aller loin.

Cependant la caravane reprit sa marche tant bien que mal; il restait

encore soixante milles à franchir avant d'atteindre le point indiqué.

Le 26, Bell, qui allait en avant, appela tout à coup ses compagnons.

Ceux-ci accoururent, et il leur montra d'un air stupéfait un fusil

appuyé sur un glaçon.

«Un fusil!» s'écria le docteur.

Hatteras le prit; il était en bon état et chargé.

«Les hommes du _Porpoise_ ne peuvent être loin,» dit le docteur.

Hatteras, en examinant l'arme, remarqua qu'elle était d'origine

américaine; ses mains se crispèrent sur le canon glacé.

«En route! en route!» dit-il d'une voix sourde.

On continua de descendre la pente des montagnes. Simpson paraissait

privé de tout sentiment; il ne se plaignait plus; la force lui

manquait.

La tempête ne discontinuait pas; la marche du traîneau devenait de

plus en plus lente; on gagnait à peine quelques milles par

vingt-quatre heures, et, malgré l'économie la plus stricte, les vivres

diminuaient sensiblement; mais, tant qu'il en restait au delà de la

quantité nécessaire au retour, Hatteras marchait en avant.

Le 27, on trouva presque enfoui sous la neige un sextant, puis une

gourde; celle-ci contenait de l'eau-de-vie, ou plutôt un morceau de

glace, au centre duquel tout l'esprit de cette liqueur s'était réfugié

sous la forme d'une boule de neige; elle ne pouvait plus servir.

Évidemment Hatteras suivait sans le vouloir les traces d'une grande

catastrophe; il s'avançait par le seul chemin praticable, ramassant

les épaves de quelque naufrage horrible. Le docteur examinait avec

soin si de nouveaux cairns ne s'offriraient pas à sa vue; mais en

vain.

De tristes pensées lui venaient à l'esprit: en effet, s'il découvrait

ces infortunés, quels secours pourrait-il leur apporter? Ses

compagnons et lui commençaient à manquer de tout; leurs vêtements se

déchiraient, leurs vivres devenaient rares. Que ces naufragés fussent

nombreux, et ils périssaient tous de faim. Hatteras semblait porté à

les fuir! N'avait-il pas raison, lui sur qui reposait le salut de son

équipage? Devait-il, en ramenant des étrangers à bord, compromettre la

sûreté de tous?

Mais ces étrangers, c'étaient des hommes, leurs semblables, peut-être

des compatriotes! Si faible que fût leur chance de salut, devait-on la

leur enlever? Le docteur voulut connaître la pensée de Bell à cet

égard. Bell ne répondit pas. Ses propres souffrances lui

endurcissaient le coeur. Clawbonny n'osa pas interroger Hatteras: il

s'en rapporta donc à la Providence.

Le 27 janvier, vers le soir, Simpson parut être à toute extrémité; ses

membres déjà roidis et glacés, sa respiration haletante qui formait un

brouillard autour de sa tête, des soubresauts convulsifs, annonçaient

sa dernière heure. L'expression de son visage était terrible,

désespérée, avec des regards de colère impuissante adressés au

capitaine. Il y avait là toute une accusation, toute une suite de

reproches muets, mais significatifs, mérités peut-être!

Hatteras ne s'approchait pas du mourant. Il l'évitait, il le fuyait,

plus taciturne, plus concentré, plus rejeté en lui-même que jamais!

La nuit suivante fut épouvantable; la tempête redoublait de violence;

trois fois la tente fut arrachée, et le drift de neige s'abattit sur

ces infortunés, les aveuglant, les glaçant, les perçant de dards aigus

arrachés aux glaçons environnants. Les chiens hurlaient

lamentablement; Simpson restait exposé à cette cruelle température.

Bell parvint à rétablir le misérable abri de toile, qui, s'il ne

défendait pas du froid, protégeait au moins contre la neige. Mais une

rafale, plus rapide, l'enleva une quatrième fois, et l'entraîna dans

son tourbillon au milieu d'épouvantables sifflements.

«Ah! c'est trop souffrir! s'écria Bell.

--Du courage! du courage!» répondit le docteur en s'accrochant à lui

pour ne pas être roulé dans les ravins.

Simpson râlait. Tout à coup, par un dernier effort, il se releva à

demi, tendit son poing fermé vers Hatteras, qui le regardait de ses

yeux fixes, poussa un cri déchirant et retomba mort au milieu de sa

menace inachevée.

«Mort! s'écria le docteur.

--Mort!» répéta Bell.

Hatteras, qui s'avançait vers le cadavre, recula sous la violence du

vent.

C'était donc le premier de cet équipage qui tombait frappé par ce

climat meurtrier, le premier à ne jamais revenir au port, le premier à

payer de sa vie, après d'incalculables souffrances, l'entêtement

intraitable du capitaine. Ce mort l'avait traité d'assassin, mais

Hatteras ne courba pas la tête sous l'accusation. Cependant, une

larme, glissant de sa paupière, vint se congeler sur sa joue pâle.

Le docteur et Bell le regardaient avec une sorte de terreur. Arc-bouté

sur son long bâton, il apparaissait comme le génie de ces régions

hyperboréennes, droit au milieu des rafales surexcitées, et sinistre

dans son effrayante immobilité.

Il demeura debout, sans bouger, jusqu'aux premières lueurs du

crépuscule, hardi, tenace, indomptable, et semblant défier la tempête

qui mugisssait autour de lui.

CHAPITRE XXXII.

LE RETOUR AU FORWARD.

Le vent se calma vers six heures du matin, et, passant subitement dans

le nord, il chassa les nuages du ciel; le thermomètre marquait

trente-trois degrés au dessous de zéro (-37° centigr.). Les premières

lueurs du crépuscule argentaient cet horizon qu'elles devaient dorer

quelques jours plus tard.

Hatteras vint auprès de ses deux compagnons abattus, et d'une voix

douce et triste il leur dit:

«Mes amis, plus de soixante milles nous séparent encore du point

signalé par sir Edward Belcher. Nous n'avons que le strict nécessaire

de vivres pour rejoindre le navire. Aller plus loin, ce serait nous

exposer à une mort certaine, sans profit pour personne. Nous allons

retourner sur nos pas.

--C'est là une bonne résolution, Hatteras, répondit le docteur; je

vous aurais suivi jusqu'où il vous eût plut de me mener, mais notre

santé s'affaiblit de jour en jour; à peine pouvons-nous mettre un pied

devant l'autre; j'approuve complètement ce projet de retour.

--Est-ce également votre avis, Bell? demanda Hatteras.

--Oui, capitaine, répondit le charpentier.

--Eh bien, reprit Hatteras, nous allons prendre deux jours de repos.

Ce n'est pas trop. Le traîneau a besoin de réparations importantes. Je

pense donc que nous devons construire une maison de neige, dans

laquelle puissent se refaire nos forces.

Ce point décidé, les trois hommes se mirent à l'ouvrage avec ardeur;

Bell prit les précautions nécessaires pour assurer la solidité de sa

construction, et bientôt une retraite suffisante s'éleva au fond de la

ravine où la dernière halte avait eu lieu.

Hatteras s'était fait sans doute une violence extrême pour interrompre

son voyage! tant de peines, de fatigues perdues! une excursion

inutile, payée de la mort d'un homme! Revenir à bord sans un morceau

de charbon! qu'allait devenir l'équipage? qu'allait-il faire sous

l'inspiration de Richard Shandon? Mais Hatteras ne pouvait lutter

davantage.

Tous ses soins se reportèrent alors sur les préparatifs du retour; le

traîneau fut réparé, sa charge avait bien diminué d'ailleurs, et ne

pesait pas deux cents livres. On raccommoda les vêtements usés,

déchirés, imprégnés de neige et durcis par la gelée; des moccassins et

des snow-shoes nouveaux remplacèrent les anciens mis hors d'usage. Ces

travaux prirent la journée du 29 et la matinée du 30; d'ailleurs, les

trois voyageurs se reposaient de leur mieux et se réconfortaient pour

l'avenir.

Pendant ces trente-six heures passées dans la maison de neige et sur

les glaçons de la ravine, le docteur avait observé Duk, dont les

singulières allures ne lui semblaient pas naturelles; l'animal

tournait sans cesse en faisant mille circuits imprévus qui

paraissaient avoir entre eux un centre commun; c'était une sorte

d'élévation, de renflement du sol produit par différentes couches de

glaces superposées; Duk, en contournant ce point, aboyait à petit

bruit, remuant sa queue avec impatience, regardant son maître et

semblant l'interroger.

Le docteur, après avoir réfléchi, attribua cet état d'inquiétude à la

présence du cadavre de Simpson, que ses compagnons n'avaient pas

encore eu le temps d'enterrer.

Il résolut donc de procéder à cette triste cérémonie le jour même; on

devait repartir le lendemain matin des le crépuscule.

Bell et le docteur se munirent de pioches et se dirigèrent vers le

fond de la ravine; l'éminence signalée par Duk offrait un emplacement

favorable pour y déposer le cadavre; il fallait l'inhumer profondément

pour le soustraire à la griffe des ours.

Le docteur et Bell commencèrent par enlever la couche superficielle de

neige molle, puis ils attaquèrent la glace durcie; au troisième coup

de pioche, le docteur rencontra un corps dur qui se brisa; il en

retira les morceaux, et reconnut les restes d'une bouteille de verre.

De son côté, Bell mettait à jour un sac racorni, et dans lequel se

trouvaient des miettes de biscuit parfaitement conservé.

«Hein? fit le docteur.

--Qu'est-ce que cela veut dire?» demanda Bell en suspendant son

travail.

Le docteur appela Hatteras, qui vint aussitôt.

Duk aboyait avec force, et, de ses pattes, il essayait de creuser

l'épaisse couche de glace.

«Est-ce que nous aurions mis la main sur un dépôt de provisions? dit

le docteur.

--Cela y ressemble, répondit Bell.

--Continuez!» fit Hatteras.

Quelques débris d'aliments furent encore retirés, et une caisse au

quart pleine de pemmican.

«Si c'est une cache, dit Hatteras, les ours l'ont certainement visitée

avant nous. Voyez, ces provisions ne sont pas intactes.

--Cela est à craindre, répondit le docteur, car...»

Il n'acheva pas sa phrase; un cri de Bell venait de l'interrompre: ce

dernier, écartant un bloc assez fort, montrait une jambe roide et

glacée qui sortait par l'interstice des glaçons.

«Un cadavre! s'écria le docteur.

--Ce n'est pas une cache, répondit Hatteras, c'est une tombe.»

Le cadavre, mis à l'air, était celui d'un matelot d'une trentaine

d'années, dans un état parfait de conservation; il avait le vêtement

des navigateurs arctiques; le docteur ne put dire à quelle époque

remontait sa mort.

Mais après ce cadavre Bell en découvrit un second, celui d'un homme de

cinquante ans, portant encore sur sa figure la trace des souffrances

qui l'avaient tué.

«Ce ne sont pas des corps enterrés, s'écria le docteur; ces malheureux

ont été surpris par la mort, tels que nous les trouvons.

--Vous avez raison, monsieur Clawbonny, répondit Bell.

--Continuez! continuez!» disait Hatteras.

Bell osait à peine. Qui pouvait dire ce que ce monticule de glace

renfermait de cadavres humains!

«Ces gens ont été victimes de l'accident qui a failli nous arriver à

nous-mêmes, dit le docteur; leur maison de neige s'est affaissée.

Voyons si quelqu'un d'eux ne respire pas encore!»

La place fut déblayée avec rapidité, et Bell ramena un troisième

corps, celui d'un homme de quarante ans; il n'avait pas l'apparence

cadavérique des autres; le docteur se baissa sur lui, et crut

surprendre encore quelques symptômes d'existence.

«Il vit! il vit! s'écria-t-il.

Bell et lui transportèrent ce corps dans la maison de neige, tandis

qu'Hatteras, immobile, considérait la demeure écroulée.

Le docteur dépouilla entièrement le malheureux exhumé; il ne trouva

sur lui aucune trace de blessure; aidé de Bell, il le frictionna

vigoureusement avec des étoupes imbibées d'esprit-de-vin, et il sentit

peu à peu la vie renaître; mais l'infortuné était dans un état de

prostration absolue, et complètement privé de la parole; sa langue

adhérait à son palais, comme gelée.

Le docteur chercha dans les poches de ses vêtements; elles étaient

vides. Donc pas de document. Il laissa Bell continuer ses frictions et

revint vers Hatteras.

Celui-ci, descendu dans les cavités de la maison de neige, avait

fouillé le sol avec soin, et remontait en tenant à la main un fragment

à demi brûlé d'une enveloppe de lettre. On pouvait encore y lire ces

mots:

... tamont, .... _orpoise_ w-Yorck,

«Altamont, s'écria le docteur! du navire _le Porpoise_! de New-York!

--Un Américain! fit Hatteras en tressaillant.

--Je le sauverai! dit le docteur, j'en réponds, et nous saurons le mot

de cette épouvantable énigme.»

Il retourna près du corps d'Altamont, tandis qu'Hatteras demeurait

pensif. Grâce à ses soins, le docteur parvint à rappeler l'infortuné à

la vie, mais non au sentiment; il ne voyait, ni n'entendait, ni ne

parlait, mais enfin il vivait!

Le lendemain matin, Hatteras dit au docteur

«Il faut cependant que nous partions.

--Partons, Hatteras! le traîneau n'est pas chargé; nous y

transporterons ce malheureux, et nous le ramènerons au navire.

--Faites, dit Hatteras. Mais auparavant ensevelissons ces cadavres.»

Les deux matelots inconnus furent replacés sous les débris de la

maison de neige; le cadavre de Simpson vint remplacer le corps

d'Altamont.

Les trois voyageurs donnèrent, sous forme de prière, un dernier

souvenir à leur compagnon, et, à sept heures du matin, ils reprirent

leur marche vers le navire.

Deux des chiens d'attelage étant morts, Duk vint de lui-même s'offrir

pour tirer le traîneau, et il le fit avec la conscience et la

résolution d'un groënlandais.

Pendant vingt jours, du 31 janvier au 19 février, le retour présenta à

peu près les mêmes péripéties que l'aller. Seulement, dans ce mois de

février, le plus froid de l'hiver, la glace offrit partout une surface

résistante; les voyageurs souffrirent terriblement de la température,

mais non des tourbillons et du vent.

Le soleil avait reparu pour la première fois depuis le 31 janvier;

chaque jour il se maintenait davantage au-dessus de l'horizon. Bell et

le docteur étaient au bout de leurs forces, presque aveugles et à demi

écloppés; le charpentier ne pouvait marcher sans béquilles.

Altamont vivait toujours, mais dans un état d'insensibilité complète;

parfois on désespérait de lui, mais des soins intelligents le

ramenaient à l'existence! Et cependant le brave docteur aurait eu

grand besoin de se soigner lui-même, car sa santé s'en allait avec les

fatigues.

Hatteras songeait au _Forward_! à son brick! Dans quel état allait-il

le retrouver? Que se serait-il passé à bord? Johnson aurait-il pu

résister à Shandon et aux siens? Le froid avait été terrible! Avait-on

brûlé le malheureux navire? ses mâts, sa carène, étaient-ils

respectés?

En pensant à tout cela, Hatteras marchait en avant, comme s'il eût

voulu voir son _Forward_ de plus loin.

Le 24 février, au matin, il s'arrêta subitement. A trois cents pas

devant lui, une lueur rougeâtre apparaissait, au-dessus de laquelle se

balançait une immense colonne de fumée noirâtre qui se perdait dans

les brumes grises du ciel!

«Cette fumée!» s'écria-t-il.

Son coeur battit à se briser.

--Voyez! là-bas! cette fumée! dit-il à ses deux compagnons qui

l'avaient rejoint; mon navire brûle!

--Mais nous sommes encore à plus de trois milles de lui, repartit

Bell. Ce ne peut être _le Forward_!

--Si, répondit le docteur, c'est lui; il se produit un phénomène de

mirage qui le fait paraître plus rapproché de nous!

--Courons!» s'écria Hatteras en devançant ses compagnons.

Ceux-ci, abandonnant le traîneau à la garde de Duk, s'élancèrent

rapidement sur les traces du capitaine.

Une heure après, ils arrivaient en vue du navire. Spectacle horrible!

le brick brûlait au milieu des glaces qui se fondaient autour de lui;

les flammes enveloppaient sa coque, et la brise du sud rapportait à

l'oreille d'Hatteras des craquements inaccoutumés.

A cinq cents pas, un homme levait les bras avec désespoir; il restait

là, impuissant, en face de cet incendie qui tordait _le Forward_ dans

ses flammes.

Cet homme était seul, et cet homme, c'était le vieux Johnson.

Hatteras courut à lui.

«Mon navire! mon navire! demanda-t-il d'une voix altérée.

--Vous! capitaine! répondit Johnson, vous! arrêtez! pas un pas de

plus!

--Eh bien? demanda Hatteras avec un terrible accent de menace.

--Les misérables! répondit Johnson; partis depuis quarante-huit

heures, après avoir incendié le navire;

--Malédiction!» s'écria Hatteras.

Aventures du Capitaine Hatteras · 第 17 / 34 段