commun. Quand il fut terminé, on ne songea plus qu'au sommeil; les
toiles de mackintosh, étendues sur la couche de neige, préservaient de
toute humidité. On fit sécher à la flamme de la cuisine portative les
bas et les chaussures; puis, trois des voyageurs, enveloppés dans leur
couverture de laine, s'endormirent tour à tour sous la garde du
quatrième; celui-là devait veiller à la sûreté de tous, et empêcher
l'ouverture de la maison de se boucher, car, faute de ce soin, on
risquait d'être enterré vivant.
Duk partageait la chambre commune; l'équipage de chiens demeurait au
dehors, et, après avoir pris sa part de souper, il se blottit sous une
neige qui lui fit bientôt une imperméable couverture.
La fatigue de cette journée amena un prompt sommeil. Le docteur prit
son quart de veille à trois heures du matin; l'ouragan se déchaînait
dans la nuit. Situation étrange que celle de ces gens isolés, perdus
dans les neiges, enfouis dans ce tombeau dont les murailles
s'épaississaient sous les rafales!
Le lendemain matin, à six heures, la marche monotone fut reprise;
toujours mêmes vallées, mêmes icebergs, une uniformité qui rendait
difficile le choix des points de repère. Cependant la température,
s'abaissant de quelques degrés, rendit plus rapide la course des
voyageurs, en glaçant les couches de neige. Souvent on rencontrait
certains monticules qui ressemblaient à des cairns ou à des cachettes
d'Esquimaux; le docteur en fit démolir un pour l'acquit de sa
conscience, et n'y trouva qu'un simple bloc de glace.
«Qu'espérez-vous, Clawbonny? lui disait Hatteras; ne sommes-nous pas
les premiers hommes à fouler cette partie du globe?
--Cela est probable, répondit le docteur, mais enfin qui sait?
--Ne perdons pas de temps en vaines recherches, reprenait le
capitaine; j'ai hâte d'avoir rejoint mon navire, quand même ce
combustible si désiré viendrait à nous manquer.
--A cet égard, répondit le docteur, j'ai bon espoir.
--Docteur, disait souvent Hatteras, j'ai eu tort de quitter _le
Forward_, c'est une faute! la place d'un capitaine est à son bord, et
non ailleurs.
--Johnson est là.
--Sans doute! enfin... hâtons-nous! hâtons-nous!»
L'équipage marchait rapidement; on entendait les cris de Simpson qui
excitait les chiens; ceux-ci, par suite d'un curieux phénomène de
phosphorescence, couraient sur un sol enflammé, et les châssis du
traîneau semblaient soulever une poussière d'étincelles. Le docteur
s'était porté en avant pour examiner la nature de cette neige, quand
tout d'un coup, en voulant sauter un hummock, il disparut. Bell, qui
se trouvait rapproché de lui, accourut aussitôt.
«Eh bien, monsieur Clawbonny, cria-t-il avec inquiétude, pendant
qu'Hatteras et Simpson le rejoignaient, où êtes-vous?
--Docteur! fit le capitaine.
--Par ici! au fond d'un trou, répondit une voix rassurante; un bout de
corde, et je remonte à la surface du globe.»
On tendit une corde au docteur, qui se trouvait blotti au fond d'un
entonnoir creux d'une dizaine de pieds; il s'attacha par le milieu du
corps, et ses trois compagnons le halèrent, non sans peine.
«Êtes-vous blessé? demanda Hatteras.
--Jamais! il n'y a pas de danger avec moi, répondit le docteur en
secouant sa bonne figure toute neigeuse.
--Mais comment cela vous est-il arrivé?
--Eh! c'est la faute de la réfraction! répondit-il en riant, toujours
la réfraction! j'ai cru franchir un intervalle large d'un pied, et je
suis tombé dans un trou profond de dix! Ah! les illusions d'optique!
ce sont les seules illusions qui me restent, mes amis, mais j'aurai de
la peine à les perdre! Que cela vous apprenne à ne jamais faire un pas
sans avoir sondé le terrain, car il ne faut pas compter sur ses sens!
ici les oreilles entendent de travers et les yeux voient faux! C'est
vraiment un pays de prédilection.
--Pouvons-nous continuer notre route? demanda le capitaine.
--Continuons, Hatteras, continuons! cette petite chute m'a fait plus
de bien que de mal.»
La route au sud-est fut reprise, et, le soir venu, les voyageurs
s'arrêtaient, après avoir franchi une distance de vingt-cinq milles;
ils étaient harassés, ce qui n'empêcha pas le docteur de gravir une
montagne de glace pendant la construction de la maison de neige.
La lune, presque pleine encore, brillait d'un éclat extraordinaire
dans le ciel pur; les étoiles jetaient des rayons d'une intensité
surprenante; du sommet de l'ice-berg la vue s'étendait sur l'immense
plaine, hérissée de monticules aux formes étranges; à les voir épars,
resplendissant sous les faisceaux lunaires, découpant leurs profils
nets sur les ombres avoisinantes, semblables à des colonnes debout, à
des fûts renversés, à des pierres tumulaires, on eût dit un vaste
cimetière sans arbres, triste, silencieux, infini, dans lequel vingt
générations du monde entier se fussent couchées à l'aise pour le
sommeil éternel.
Malgré le froid et la fatigue, le docteur demeura dans une longue
contemplation dont ses compagnons eurent beaucoup de peine à
l'arracher; mais il fallait songer au repos; la hutte de neige était
préparée: les quatre voyageurs s'y blottirent comme des taupes et ne
tardèrent pas à s'endormir.
Le lendemain et les jours suivants se passèrent sans amener aucun
incident particulier; le voyage se faisait facilement ou
difficilement, avec rapidité ou lenteur, suivant les caprices de la
température, tantôt âpre et glaciale, tantôt humide et pénétrante; il
fallait, selon la nature du sol, employer soit les moccassins, soit
les chaussures à neige.
On atteignit ainsi le 15 janvier; la lune, dans son dernier quartier,
restait peu de temps visible; le soleil, quoique toujours caché sous
l'horizon, donnait déjà six heures d'une sorte de crépuscule,
insuffisant encore pour éclairer la route; il fallait la jalonner
d'après la direction donnée par le compas. Puis Bell prenait la tête;
Hatteras marchait en ligne droite derrière lui; Simpson et le docteur,
les relevant l'un par l'autre, de manière à n'apercevoir qu'Hatteras,
cherchaient ainsi à se maintenir dans la ligne droite; et cependant,
malgré leurs soins, ils s'en écartaient parfois de trente et quarante
degrés; il fallait alors recommencer le travail des jalons.
Le 15 janvier, le dimanche, Hatteras estimait avoir fait à peu près
cent milles dans le sud; cette matinée fut consacrée à la réparation
de divers objets de toilette et de campement; la lecture du service
divin ne fut pas oubliée.
A midi, l'on se remit en marche; la température était froide; le
thermomètre marquait seulement trente-deux degrés au-dessous de zéro
(-36° centigr.), dans une atmosphère très-pure.
Tout à coup, et sans que rien pût faire présager ce changement
soudain, il s'éleva de terre une vapeur dans un état complet de
congélation; elle atteignit une hauteur de quatre-vingt-dix pieds
environ, et resta immobile; on ne se voyait plus à un pas de distance;
cette vapeur s'attachait aux vêtements qu'elle hérissait de longs
prismes aigus.
Les voyageurs, surpris par ce phénomène du frost-rime[1], n'eurent
qu'une pensée d'abord, celle de se réunir; aussitôt ces divers appels
se firent entendre:
[1] Fumée-gelée.
«Oh! Simpson!
--Bell! par ici!
--Monsieur Clawbonny!
--Docteur!
--Capitaine! où êtes-vous?»
Les quatre compagnons de route se cherchaient, les bras étendus dans
ce brouillard intense, qui ne laissait aucune perception au regard.
Mais ce qui devait les inquiéter, c'est qu'aucune réponse ne leur
parvenait; on eût dit cette vapeur impropre à transmettre les sons.
Chacun eut donc l'idée de décharger ses armes, afin de se donner un
signal de ralliement. Mais, si le son de la voix paraissait trop
faible, les détonations des armes à feu étaient trop fortes, car les
échos s'en emparèrent, et, repercutées dans toutes les directions,
elles produisaient un roulement confus, sans direction appréciable.
Chacun agit alors suivant ses instincts. Hatteras s'arrêta, et, se
croisant les bras, attendit. Simpson se contenta, non sans peine, de
retenir son traîneau. Bell revint sur ses pas, dont il rechercha
soigneusement les marques avec la main. Le docteur, se heurtant aux
blocs de glace, tombant et se relevant, alla de droite et de gauche,
coupant ses traces et s'égarant de plus en plus.
Au bout de cinq minutes, il se dit:
«Cela ne peut pas durer! Singulier climat! Un peu trop d'imprévu, par
exemple! On ne sait sur quoi compter, sans parler de ces prismes aigus
qui vous déchirent la figure. Aho! aho! capitaine!» cria-t-il de
nouveau.
Mais il n'obtint pas de réponse; à tout hasard, il rechargea son
fusil, et malgré ses gants épais le froid du canon lui brûlait les
mains. Pendant cette opération, il lui sembla entrevoir une masse
confuse qui se mouvait à quelques pas de lui.
«Enfin! dit-il, Hatteras! Bell! Simpson! Est-ce vous? Voyons,
répondez!»
Un sourd grognement se fit entendre.
«Haï! pensa le bon docteur, qu'est cela?»
La masse se rapprochait; en perdant leur dimension première, ses
contours s'accusaient davantage. Une pensée terrible se fit jour à
l'esprit du docteur.
«Un ours!» se dit-il.
En effet, ce devait être un ours de grande dimension; égaré dans le
brouillard, il allait, venait, retournait sur ses pas, au risque de
heurter ces voyageurs dont certainement il ne soupçonnait pas la
présence.
«Cela se complique!» pensa le docteur en restant immobile.
Tantôt il sentait le souffle de l'animal, qui peu après se perdait
dans ce frost-rime; tantôt il entrevoyait les pattes énormes du
monstre, battant l'air, et elles passaient si près de lui que ses
vêtements furent plus d'une fois déchirés par des griffes aiguës; il
sautait en arrière, et alors la masse en mouvement s'évanouissait à la
façon des spectres fantasmagoriques.
Mais en reculant ainsi le docteur sentit le sol s'élever sous ses pas;
s'aidant des mains, se cramponnant aux arêtes des glaçons, il gravit
un bloc, puis deux; il tâta du bout de son bâton.
«Un ice-berg! se dit-il; si j'arrive au sommet, je suis sauvé.»
Et, ce disant, il grimpa avec une agilité surprenante à quatre-vingts
pieds d'élévation environ; il dépassait de la tête le brouillard gelé,
dont la partie supérieure se tranchait nettement!
«Bon!» se dit-il, et, portant ses regards autour de lui, il aperçut
ses trois compagnons émergeant de ce fluide dense.
«Hatteras!
--Monsieur Clawbonny!
--Bell!
--Simpson!»
Ces quatre cris partirent presque en même temps; le ciel, allumé par
un magnifique halo, jetait des rayons pâles qui coloraient le
frost-rime à la façon des nuages, et le sommet des ice-bergs semblait
sortir d'une masse d'argent liquide. Les voyageurs se trouvaient
circonscrits dans un cercle de moins de cent pieds de diamètre. Grâce
à la pureté des couches d'air supérieures, par une température
très-froide, leurs paroles s'entendaient avec une extrême facilité, et
ils purent converser du haut de leur glaçon. Après les premiers coups
de fusil, chacun d'eux n'entendant pas de réponse n'avait eu rien de
mieux à faire que de s'élever au-dessus du brouillard.
«Le traîneau! cria le capitaine.
--A quatre-vingts pieds au-dessous de nous, répondit Simpson.
--En bon état?
--En bon état.
--Et l'ours? demanda le docteur.
--Quel ours? répondit Bell.
--L'ours que j'ai rencontré, qui a failli me briser le crâne.
--Un ours! fit Hatteras; descendons alors.
--Mais non! répliqua le docteur, nous nous perdrions encore, et ce
serait à recommencer.
--Et si cet animal se jette sur nos chiens?...» dit Hatteras.
En ce moment, les aboiements de Duk retentirent; ils sortaient du
brouillard, et ils arrivaient facilement aux oreilles des voyageurs.
«C'est Duk! s'écria Hatteras! Il y a certainement quelque chose. Je
descends.»
Des hurlements de toute espèce sortaient alors de la masse, comme un
concert effrayant; Duk et les chiens donnaient avec rage. Tout ce
bruit ressemblait à un bourdonnement formidable, mais sans éclat,
ainsi qu'il arrive à des sons produits dans une salle capitonnée. On
sentait qu'il se passait là, au fond de cette brume épaisse, quelque
combat invisible, et la vapeur s'agitait parfois comme la mer pendant
la lutte des monstres marins.
«Duk! Duk, s'écria le capitaine en se disposant à rentrer dans le
frost-rime.
--Attendez! Hatteras, attendez! répondit le docteur; il me semble que
le brouillard se dissipe.»
Il ne se dissipait pas, mais il baissait comme l'eau d'un étang qui se
vide peu à peu; il paraissait rentrer dans le sol où il avait pris
naissance; les sommets resplendissants des ice-bergs grandissaient
au-dessus de lui; d'autres, immergés jusqu'alors, sortaient comme des
îles nouvelles; par une illusion d'optique facile à concevoir, les
voyageurs, accrochés à leurs cônes de glace, croyaient s'élever dans
l'atmosphère, tandis que le niveau supérieur du brouillard s'abaissait
au-dessous d'eux.
Bientôt le haut du traîneau apparut, puis les chiens d'attelage, puis
d'autres animaux au nombre d'une trentaine, puis de grosses masses
s'agitant, et Duk sautant, dont la tête sortait de la couche gelée et
s'y replongeait tour à tour.
«Des renards! s'écria Bell,
--Des ours, répondit le docteur! un! trois! cinq!
--Nos chiens! nos provisions!» fit Simpson.
Une bande de renards et d'ours, ayant rejoint le traîneau, faisait une
large brèche aux provisions. L'instinct du pillage les réunissait dans
un parfait accord; les chiens aboyaient avec fureur, mais la troupe
n'y prenait pas garde; et la scène de destruction se poursuivait avec
acharnement.
«Feu!» s'écria le capitaine en déchargeant son fusil.
Ses compagnons l'imitèrent. Mais à cette quadruple détonation les
ours, relevant la tête et poussant un grognement comique, donnèrent le
signal du départ; ils prirent un petit trot que le galop d'un cheval
n'eût pas égalé, et, suivis de la bande de renards, ils disparurent
bientôt au milieu des glaçons du nord.
CHAPITRE XXX.
LE CAIRN.
La durée de ce phénomène particulier aux climats polaires avait été de
trois quarts d'heure environ; les ours et les renards eurent le temps
d'en prendre à leur aise; ces provisions arrivaient à point pour
remettre ces animaux, affamés pendant ce rude hiver; la bâche du
traîneau déchirée par des griffas puissantes, les caisses de pemmican
ouvertes et défoncées, les sacs de biscuit pillés, les provisions de
thé répandues sur la neige, un tonnelet d'esprit-de-vin aux douves
disjointes et vide de son précieux liquide, les effets de campement
dispersés, saccagés, tout témoignait de l'acharnement de ces bêtes
sauvages, de leur avidité famélique, de leur insatiable voracité.
«Voilà un malheur, dit Bell en contemplant cette scène de désolation.
--Et probablement irréparable, répondit Simpson.
--Évaluons d'abord le dégât, reprit le docteur, et nous en parlerons
après.»
Hatteras, sans mot dire, recueillait déjà les caisses et les sacs
épars; on ramassa le pemmican et les biscuits encore mangeables; la
perte d'une partie de l'esprit-de-vin était une chose fâcheuse; sans
lui, plus de boisson chaude, plus de thé, plus de café. En faisant
l'inventaire des provisions épargnées, le docteur constata la
disparition de deux cents livres de pemmican, et de cent cinquante
livres de biscuit; si le voyage continuait, il devenait nécessaire aux
voyageurs de se mettre à demi-ration.
On discuta donc le parti à prendre dans ces circonstances. Devait-on
retourner au navire, et recommencer cette expédition? Mais comment se
décider à perdre ces cent cinquante milles déjà franchis? Revenir sans
ce combustible si nécessaire serait d'un effet désastreux sur l'esprit
de l'équipage! Trouverait-on encore des gens déterminés à reprendre
cette course à travers les glaces?
Évidemment, le mieux était de se porter en avant, même au prix des
privations les plus dures.
Le docteur, Hatteras et Bell étaient pour ce dernier parti; Simpson
poussait au retour; les fatigues du voyage avaient altéré sa santé; il
s'affaiblissait visiblement; mais enfin, se voyant seul de son avis,
il reprit sa place en tête du traîneau, et la petite caravane continua
sa route au sud.
Pendant les trois jours suivants, du 15 au 17 janvier, les incidents
monotones du voyage se reproduisirent; on avançait plus lentement; les
voyageurs se fatiguaient; la lassitude les prenait aux jambes; les
chiens de l'attelage tiraient péniblement; cette nourriture
insuffisante n'était pas faite pour réconforter bêtes et gens. Le
temps variait avec sa mobilité accoutumée, sautant d'un froid intense
à des brouillards humides et pénétrants.
Le 18 janvier, l'aspect des champs de glace changea soudain; un grand
nombre de pics, semblables à des pyramides terminées par une pointe
aiguë, et d'une grande élévation, se dressèrent à l'horizon; le sol, à
certaines places, perçait la couche de neige; il semblait formé de
gneiss, de schiste et de quartz avec quelque apparence de roches
calcaires. Les voyageurs foulaient enfin la terre ferme, et cette
terre devait être, d'après l'estimation, ce continent appelé le
Nouveau-Cornouailles.
Le docteur ne put s'empêcher de frapper d'un pied satisfait ce terrain
solide; les voyageurs n'avaient plus que cent milles à franchir pour
atteindre le cap Belcher; mais leurs fatigues allaient singulièrement
s'accroître sur ce sol tourmenté, semé de roches aiguës, de ressauts
dangereux, de crevasses et de précipices; il fallait s'enfoncer dans
l'intérieur des terres, et gravir les hautes falaises de la côte, à
travers des gorges étroites dans lesquelles les neiges s'amoncelaient
sur une hauteur de trente à quarante pieds.
Les voyageurs vinrent à regretter promptement le chemin à peu près
uni, presque facile, des ice-fields si propices au glissage du
traîneau; maintenant, il fallait tirer avec force; les chiens éreintés
n'y suffisaient plus; les hommes, forcés de s'atteler près d'eux,
s'épuisaient à les soulager; plusieurs fois, il devint nécessaire de
décharger entièrement les provisions pour franchir des monticules
extrêmement roides, dont les surfaces glacées ne donnaient aucune
prise; tel passage de dix pieds demanda des heures entières; aussi,
pendant cette première journée, on gagna cinq milles à peine sur cette
terre de Cornouailles, bien nommée assurément, car elle présentait les
aspérités, les pointes aiguës, les arêtes vives, les roches
convulsionnées de l'extrémité sud-ouest de l'Angleterre.
Le lendemain, le traîneau atteignit la partie supérieure des falaises;
les voyageurs, à bout de forces, ne pouvant construire leur maison de
neige, durent passer la nuit sous la tente, enveloppés dans les peaux
de buffle, et réchauffant leurs bas mouillés sur leur poitrine. On
comprend les conséquences inévitables d'une pareille hygiène; le
thermomètre, pendant cette nuit, descendit plus bas que
quarante-quatre degrés (-42° centigr.), et le mercure gela.
La santé de Simpson s'altérait d'une façon inquiétante; un rhume de
poitrine opiniâtre, des rhumatismes violents, des douleurs
intolérables, l'obligeaient à se coucher sur le traîneau qu'il ne
pouvait plus guider. Bell le remplaça; il souffrait, mais ses
souffrances n'étaient pas de nature à l'aliter. Le docteur ressentait
aussi l'influence de cette excursion par un hiver terrible; cependant
il ne laissait pas une plainte s'échapper de sa poitrine; il marchait
en avant, appuyé sur son bâton; il éclairait la route, il aidait à
tout. Hatteras, impassible, impénétrable, insensible, valide comme au
premier jour avec son tempérament de fer, suivait silencieusement le
traîneau.
Le 20 janvier, la température fut si rude, que le moindre effort
amenait immédiatement une prostration complète. Cependant les
difficultés du sol devinrent telles que le docteur, Hatteras et Bell,
s'attelèrent près des chiens; des chocs inattendus avaient brisé le
devant du traîneau; on dut le raccommoder. Ces causes de retard se
reproduisaient plusieurs fois par jour.
Les voyageurs suivaient une profonde ravine, engagés dans la neige
jusqu'à mi-corps, et suant au milieu d'un froid violent. Ils ne
disaient mot. Tout à coup, Bell, placé près du docteur, se prend à
regarder celui-ci avec effroi; puis, sans prononcer une parole, il
ramasse une poignée de neige, et en frotte vigoureusement la figure de
son compagnon.
«Eh bien, Bell!» faisait le docteur en se débattant.
Mais Bell continuait et frottait de son mieux.
«Voyons! Bell, reprit le docteur, la bouche, le nez, les yeux pleins
de neige, êtes-vous fou? Qu'y a-t-il donc?
--Il y a, répondit Bell, que si vous possédez encore un nez, c'est à
moi que vous le devrez!
--Un nez! répliqua vivement le docteur en portant la main à son
visage.
--Oui, monsieur Clawbonny, vous étiez complètement frost-bitten; votre
nez était tout blanc quand je vous ai regardé, et sans mon traitement
énergique vous seriez privé de cet ornement, incommode en voyage, mais
nécessaire dans l'existence.»
En effet, un peu plus le docteur avait le nez gelé; la circulation du
sang s'étant heureusement refaite à propos, grâce aux vigoureuses
frictions de Bell, tout danger disparut.
«Merci! Bell, dit le docteur, et à charge de revanche.
--J'y compte, monsieur Clawbonny, répondit le charpentier, et plût au
ciel que nous n'eussions jamais de plus grands malheurs à redouter!
--Hélas, Bell! reprit le docteur, vous faites allusion à Simpson; le
pauvre garçon est en proie à de terribles souffrances.
--Craignez-vous pour lui? demanda vivement Hatteras
--Oui, capitaine, reprit le docteur.
--Et que craignez-vous?
--Une violente attaque de scorbut; ses jambes enflent déjà et ses
gencives se prennent; le malheureux est là, couché sous les
couvertures du traîneau, à demi gelé, et les chocs ravivent à chaque
instant ses douleurs; je le plains, Hatteras, et je ne puis rien pour
le soulager!
--Pauvre Simpson! murmura Bell.
--Peut-être faudrait-il nous arrêter un jour ou deux, reprit le
docteur.
--S'arrêter! s'écria Hatteras, quand la vie de dix-huit hommes tient à
notre retour!
--Cependant... fit le docteur.
--Clawbonny, Bell, écoutez-moi, reprit Hatteras; il ne nous reste pas
pour vingt jours de vivres! Voyez si nous pouvons perdre un instant!»
Ni le docteur, ni Bell, ne répondirent un seul mot, et le traîneau
reprit sa marche un moment interrompue.
Le soir, on s'arrêta au pied d'un monticule de glace dans lequel Bell
tailla promptement une caverne; les voyageurs s'y réfugièrent; le
docteur passa la nuit à soigner Simpson; le scorbut exerçait déjà sur
le malheureux ses affreux ravages, et les souffrances amenaient une
plainte continuelle sur ses lèvres tuméfiées.
«Ah! monsieur Clawbonny!
--Du courage, mon garçon! disait le docteur.
--Je n'en reviendrai pas! je le sens! je n'en puis plus! j'aime mieux
mourir!»
A ces paroles désespérées, le docteur répondait par des soins
incessants; quoique brisé lui-même des fatigues du jour, il employait
la nuit à composer quelque potion calmante pour le malade; mais déjà
le lime-juice restait sans action, et les frictions n'empêchaient pas
le scorbut de s'étendre peu à peu.
Le lendemain, il fallait replacer cet infortuné sur le traîneau,
quoiqu'il demandât à rester seul, abandonné, et qu'on le laissât
mourir en paix; puis on reprenait cette marche effroyable au milieu de
difficultés sans cesse accumulées.
Les brumes glacées pénétraient ces trois hommes jusqu'aux os; la
neige, le grésil, leur fouettaient le visage; ils faisaient le métier
de bête de somme, et n'avaient plus une nourriture suffisante.
Duk, semblable à son maître, allait et venait, bravant les fatigues,
toujours alerte, découvrant de lui-même la meilleure route à suivre;
on s'en remettait à son merveilleux instinct.
Pendant la matinée du 23 janvier, au milieu d'une obscurité presque
complète, car la lune était nouvelle Duk avait pris les devants;
durant plusieurs heures on le perdit de vue; l'inquiétude prit
Hatteras, d'autant plus que de nombreuses traces d'ours sillonnaient
le sol; il ne savait trop quel parti prendre, quand des aboiements se
firent entendre avec force.
Hatteras hâta la marche du traîneau, et bientôt il rejoignit le fidèle
animal au fond d'une ravine.
Duk, en arrêt, immobile comme s'il eût été pétrifié, aboyait devant
une sorte de cairn, fait de quelques pierres à chaux recouvertes d'un
ciment de glace.
«Cette fois, dit le docteur en détachant ses courroies, c'est un
cairn, il n'y a pas à s'y tromper.
--Que nous importe? répondit Hatteras.