courant sous-marin le banc de glace dérivait vers le nord avec
rapidité. Cette masse flottante emportait _le Forward_, cloué au
milieu de l'ice-field, dont on ne voyait pas la limite; dans la
prévision d'une catastrophe, dans le cas où le brick serait jeté sur
une côte ou écrasé par la pression des glaces, Hatteras fit monter sur
le pont une grande quantité de provisions, les effets de campement,
les vêtements et les couvertures de l'équipage; à l'exemple de ce que
fit le capitaine MacClure dans une circonstance semblable, il fit
entourer le bâtiment d'une ceinture de hamacs gonflés d'air de manière
à le prémunir contre les grosses avaries; bientôt la glace,
s'accumulant sous l'influence d'une température de sept degrés (-14°
centig.); le navire fut entouré d'une muraille de laquelle sa mâture
sortait seule.
Pendant sept jours, il navigua de cette façon; la pointe Albert, qui
forme l'extrémité ouest du Nouveau-Cornouailles, fut entrevue, le 10
septembre, et disparut bientôt; on remarqua que le champ de glace
inclina dans l'est à partir de ce moment. Où allait-il de la sorte? où
s'arrêterait-on? Qui pouvait le prévoir?
L'équipage attendait et se croisait les bras. Enfin, la 15 septembre,
vers les trois heures du soir, l'ice-field, précipité sans doute sur
un autre champ, s'arrêta brusquement; le navire ressentit une secousse
violente, Hatteras, qui avait fait son point pendant cette journée,
consulta sa carte; il se trouvait dans le nord, sans aucune terre en
vue, par 95°35' de longitude et 78°15' de latitude, au centre de cette
région, de cette mer inconnue, où les géographes ont placé le pôle du
froid!
CHAPITRE XXIV.
PRÉPARATIFS D'HIVERNAGE.
L'hémisphère austral est plus froid à parité de latitude que
l'hémisphère boréal; mais la température du Nouveau Continent est
encore de quinze degrés au-dessous de celle des autres parties du
monde; et, en Amérique, ces contrées, connues sous le nom de pôle du
froid, sont les plus redoutables.
La température moyenne pour toute l'année n'est que de deux degrés
au-dessous de zéro (-19° centigr.). Les savants ont expliqué cela de
la façon suivante, et le docteur Clawbonny partageait leur opinion à
cet égard.
Suivant eux, les vents qui régnent avec la force la plus constante
dans les régions septentrionales de l'Amérique sont les vents de
sud-ouest; ils viennent de l'océan Pacifique avec une température
égale et supportable; mais pour arriver aux mers arctiques, ils sont
forcés de traverser l'immense territoire américain, couvert de neiges;
ils se refroidissent à son contact et couvrent alors les régions
hyperboréennes de leur glaciale âpreté.
Hatteras se trouvait au pôle du froid, au delà des contrées entrevues
par ses devanciers; il s'attendait donc à un hiver terrible, sur un
navire perdu au milieu des glaces, avec un équipage à demi révolté. Il
résolut de combattre ces dangers divers avec son énergie habituelle.
Il regarda sa situation en face, et ne baissa pas les yeux.
Il commença par prendre avec l'aide et l'expérience de Johnson toutes
les mesures nécessaires à son hivernage. D'après son calcul, _le
Forward_ avait été entraîné à deux cent cinquante milles de la
dernière terre connue, c'est-à-dire le Nouveau-Cornouailles; il était
étreint dans un champ de glace, comme dans un lit de granit, et nulle
puissance humaine ne pouvait l'en arracher.
Il n'existait plus une goutte d'eau libre dans ces vastes mers
frappées par l'hiver arctique. Les ice-fields se déroulaient à perte
de vue, mais sans offrir une surface unie. Loin de là. De nombreux
ice-bergs hérissaient la plaine glacée, et _le Forward_ se trouvait
abrité par les plus hauts d'entre eux sur trois points du compas; le
vent du sud-est seul soufflait jusqu'à lui. Que l'on suppose des
rochers au lieu de glaçons, de la verdure au lieu de neige, et la mer
reprenant son état liquide, le brick eût été tranquillement à l'ancre
dans une jolie baie et à l'abri des coups de vent les plus
redoutables. Mais quelle désolation sous cette latitude! quelle nature
attristante! quelle lamentable contemplation!
Le navire, quelque immobile qu'il fût, dut être néanmoins assujetti
fortement au moyen de ses ancres; il fallait redouter les débâcles
possibles ou les soulèvements sous-marins. Johnson, en apprenant cette
situation du _Forward_ au pôle du froid, observa plus sévèrement
encore ses mesures d'hivernage.
«Nous en verrons de rudes! avait-il dit au docteur; voilà bien la
chance du capitaine! aller se faire pincer au point le plus
désagréable du globe! Bah! vous verrez que nous nous en tirerons.»
Quant au docteur, au fond de sa pensée, il était tout simplement ravi
de la situation. Il ne l'eût pas changée pour une autre! Hiverner au
pôle du froid! quelle bonne fortune!
Les travaux de l'extérieur occupèrent d'abord l'équipage; les voiles
demeurèrent enverguées au lieu d'être serrées à fond de cale, comme le
firent les premiers hiverneurs; elles furent uniquement repliées dans
leur étui, et bientôt la glace leur fit une enveloppe imperméable; on
ne dépassa même pas les mâts de perroquet, et le nid de pie resta en
place. C'était un observatoire naturel; les manoeuvres courantes
furent seules retirées.
Il devint nécessaire de couper le champ autour du navire, qui
souffrait de sa pression. Les glaçons, accumulés sur ses flancs,
pesaient d'un poids considérable; il ne reposait pas sur sa ligne de
flottaison habituelle. Travail long et pénible. Au bout de quelques
jours, la carène fut délivrée de sa prison, et l'on profita de cette
circonstance pour l'examiner; elle n'avait pas souffert, grâce à la
solidité de sa construction; seulement son doublage de cuivre était
presque entièrement arraché. Le navire, devenu libre, se releva de
près de neuf pouces; on s'occupa alors de tailler la glace en biseau
suivant la forme de la coque; de cette façon, le champ se rejoignait
sous la quille du brick, et s'opposait lui-même à tout mouvement de
pression.
Le docteur participait à ces travaux; il maniait adroitement le
couteau à neige; il excitait les matelots par sa bonne humeur. Il
instruisait et s'instruisait. Il approuva fort cette disposition de la
glace sous le navire.
«Voilà une bonne précaution, dit-il.
--Sans cela, monsieur Clawbonny, répondit Johnson, on n'y résisterait
pas. Maintenant, nous pouvons sans crainte élever une muraille de
neige jusqu'à la hauteur du plat-bord; et, si nous voulons, nous lui
donnerons dix pieds d'épaisseur, car les matériaux ne manquent pas.
--Excellente idée, reprit le docteur; la neige est un mauvais
conducteur de la chaleur; elle réfléchit au lieu d'absorber, et la
température intérieure ne pourra pas déchapper au dehors.
--Cela est vrai, répondit Johnson; nous élevons une fortification
contre le froid, mais aussi contre les animaux, s'il leur prend
fantaisie de nous rendre visite; le travail terminé, cela aura bonne
tournure, vous verrez; nous taillerons dans cette masse de neige deux
escaliers, donnant accès l'un à l'avant, l'autre à l'arrière du
navire; une fois les marches taillées au couteau, nous répandrons de
l'eau dessus; cette eau se convertira en une glace dure comme du roc,
et nous aurons un escalier royal.
--Parfait, répondit le docteur, et, il faut l'avouer, il est heureux
que le froid engendre la neige et la glace, c'est-à-dire de quoi se
protéger contre lui. Sans cela, on serait fort embarrassé.»
En effet, le navire était destiné à disparaître sous une couche
épaisse de glace, à laquelle il demandait la conservation de sa
température intérieure; un toit fait d'épaisses toiles goudronnées et
recouvertes de neige fut construit au dessus du pont sur toute sa
longueur; la toile descendait assez bas pour recouvrir les flancs du
navire. Le pont, se trouvant à l'abri de toute impression du dehors,
devint un véritable promenoir; il fut recouvert de deux pieds et demi
de neige; cette neige fut foulée et battue de manière à devenir
très-dure; là elle faisait encore obstacle au rayonnement de la
chaleur interne; on étendit au-dessus d'elle une couche de sable, qui
devint, s'incrustant, un macadamisage de la plus grande dureté.
«Un peu plus, disait le docteur, et avec quelques arbres, je me
croirais à Hyde-Park, et même dans les jardins suspendus de Babylone.»
On fit un trou à feu à une distance assez rapprochée du brick; c'était
un espace circulaire creusé dans le champ, un véritable puits, qui
devait être maintenu toujours praticable; chaque matin, on brisait la
glace formée à l'orifice; il devait servir à se procurer de l'eau en
cas d'incendie, ou pour les bains fréquents ordonnés aux hommes de
l'équipage par mesure d'hygiène; on avait même soin, afin d'épargner
le combustible, de puiser l'eau dans des couches profondes, où elle
est moins froide; on parvenait à ce résultat au moyen d'un appareil
indiqué par un savant français[1]; cet appareil, descendu à une
certaine profondeur, donnait accès à l'eau environnante au moyen d'un
double fond mobile dans un cylindre.
[1] François Arago.
Habituellement, on enlève, pendant les mois d'hiver, tous les objets
qui encombrent le navire, afin de se réserver de plus larges espaces;
on dépose ces objets à terre dans des magasins. Mais ce qui peut se
pratiquer près d'une côte est impossible à un navire mouillé sur un
champ de glace.
Tout fut disposé à l'intérieur pour combattre les deux grands ennemis
de ces latitudes, le froid et l'humidité; le premier amenait le
second, plus redoutable encore; on résiste au froid, on succombe à
l'humidité; il s'agissait donc de la prévenir.
_Le Forward_, destiné à une navigation dans les mers arctiques,
offrait l'aménagement le meilleur pour un hivernage: la grande chambre
de l'équipage était sagement disposée; on y avait fait la guerre aux
coins, où l'humidité se réfugie d'abord; en effet, par certains
abaissements de température, une couche de glace se forme sur les
cloisons, dans les coins particulièrement, et, quand elle vient à se
fondre, elle entretient une humidité constante. Circulaire, la salle
de l'équipage eût encore mieux convenu; mais enfin, chauffée par un
vaste poêle, et convenablement ventilée, elle devait être
très-habitable; les murs étaient tapissés de peaux de daims, et non
d'étoffes de laine, car la laine arrête les vapeurs qui s'y
condensent, et imprègnent l'atmosphère d'un principe humide.
Les cloisons furent abattues dans la dunette, et les officiers eurent
une salle commune plus grande, plus aérée, et chauffée par un poêle.
Cette salle, ainsi que celle de l'équipage, était précédée d'une sorte
d'antichambre, qui lui enlevait toute communication directe avec
l'extérieur. De cette façon, la chaleur ne pouvait se perdre, et l'on
passait graduellement d'une température à l'autre. On laissait dans
les antichambres les vêtements chargés de neige; on se frottait les
pieds à des scrapers[1] installés au dehors, de manière à n'introduire
avec soi aucun élément malsain.
[1] Grattoirs.
Des manches en toile servaient à l'introduction de l'air destiné au
tirage des poêles; d'autres manches permettaient à la vapeur d'eau de
s'échapper. Au surplus, des condensateurs étaient établis dans les
deux salles, et recueillaient cette vapeur au lieu de la laisser se
résoudre en eau; on les vidait deux fois par semaine, et ils
renfermaient quelquefois plusieurs boisseaux de glace. C'était autant
de pris sur l'ennemi.
Le feu se réglait parfaitement et facilement, au moyen des manches à
air; on reconnut qu'une petite quantité de charbon suffisait à
maintenir dans les salles une température de cinquante degrés (+10°
centigr.). Cependant Hatteras, après avoir fait jauger ses soutes, vit
bien que même avec la plus grande parcimonie il n'avait pas pour deux
mois de combustible.
Un séchoir fut installé pour les vêtements qui devaient être souvent
lavés; on ne pouvait les faire sécher à l'air, car ils devenaient durs
et cassants.
Les parties délicates de la machine furent aussi démontées avec soin;
la chambre qui la renfermait fut hermétiquement close.
La vie du bord devint l'objet de sérieuses méditations; Hatteras la
régla avec le plus grand soin, et le règlement fut affiché dans la
salle commune. Les hommes se levaient à six heures du matin; les
hamacs étaient exposés à l'air trois fois par semaine; le plancher des
deux chambres fut frotté chaque matin avec du sable chaud; le thé
brûlant figurait à chaque repas, et la nourriture variait autant que
possible suivant les jours de la semaine; elle se composait de pain,
de farine, de gras de boeuf et de raisins secs pour les puddings, de
sucre, de cacao, de thé, de riz, de jus de citron, de viande
conservée, de boeuf et de porc salé, de choux, et de légumes au
vinaigre; la cuisine était située en dehors des salles communes; on se
privait ainsi de sa chaleur; mais la cuisson des aliments est une
source constante d'évaporation et d'humidité.
La santé des hommes dépend beaucoup de leur genre de nourriture; sous
ces latitudes élevées, on doit consommer le plus possible de matières
animales. Le docteur avait présidé à la rédaction du programme
d'alimentation.
«Il faut prendre exemple sur les Esquimaux, disait-il; ils ont reçu
les leçons de la nature et sont nos maîtres en cela; si les Arabes, si
les Africains peuvent se contenter de quelques dattes et d'une poignée
de riz, ici il est important de manger, et beaucoup. Les Esquimaux
absorbent jusqu'à dix et quinze livres d'huile par jour. Si ce régime
ne vous plaît pas, nous devons recourir aux matières riches en sucre
et en graisse. En un mot, il nous faut du carbone, faisons du carbone!
c'est bien de mettre du charbon dans le poêle, mais n'oublions pas
d'en bourrer ce précieux poêle que nous portons en nous!»
Avec ce régime, une propreté sévère fut imposée à l'équipage; chacun
dut prendre tous les deux jours un bain de cette eau à demi glacée,
que procurait le trou à feu, excellent moyen de conserver sa chaleur
naturelle. Le docteur donnait l'exemple; il le fit d'abord comme une
chose qui devait lui être fort désagréable; mais ce prétexte lui
échappa bientôt, car il finit par trouver un plaisir véritable à cette
immersion très-hygiénique.
Lorsque le travail, ou la chasse, ou les reconnaissances entraînaient
les gens de l'équipage au dehors par les grands froids, ils devaient
prendre garde surtout à ne pas être _frost bitten_, c'est-à-dire gelés
dans une partie quiconque du corps; si le cas arrivait, on se hâtait,
à l'aide de frictions de neige, de rétablir la circulation du sang.
D'ailleurs, les hommes soigneusement vêtus de laine sur tout le corps
portaient des capotes en peau de daim et des pantalons de peaux de
phoque qui sont parfaitement imperméables au vent.
Les divers aménagements du navire, l'installation du bord, prirent
environ trois semaines, et l'on arriva au 10 octobre sans incident
particulier.
CHAPITRE XXV.
UN VIEUX RENARD DE JAMES ROSS.
Ce jour-là, le thermomètre s'abaissa jusqu'à trois degrés au dessous
de zéro (-16° centig.). Le temps fut assez calme; le froid se
supportait facilement en l'absence de la brise. Hatteras, profitant de
la clarté de l'atmosphère, alla reconnaître les plaines environnantes;
il gravit l'un des plus hauts ice-bergs du nord, et n'embrassa dans le
champ de sa lunette qu'une suite de montagnes de glaces et
d'ice-fields. Pas une terre en vue, mais bien l'image du chaos sous
son plus triste aspect. Il revint à bord, essayant de calculer la
longueur probable de sa captivité.
Les chasseurs, et parmi eux, le docteur, James Wall, Simpson, Johnson,
Bell, ne manquaient pas de pourvoir la navire de viande fraîche. Les
oiseaux avaient disparu, cherchant au sud des climats moins rigoureux.
Les ptarmigans seuls, perdrix de rocher particulières à cette
latitude, ne fuyaient pas devant l'hiver; on pouvait les tuer
facilement, et leur grand nombre promettait une réserve abondante de
gibier.
Les lièvres, les renards, les loups, les foermines, les ours ne
manquaient pas; un chasseur français, anglais ou norwégien n'eût pas
eu le droit de se plaindre; mais ces animaux très-farouches ne se
laissaient guère approcher; on les distinguait difficilement
d'ailleurs sur ces plaines blanches dont ils possédaient la blancheur,
car avant les grands froids, ils changent de couleur, et revêtent leur
fourrure d'hiver. Le docteur constata, contrairement à l'opinion de
certains naturalistes, que ce changement ne provenait pas du grand
abaissement de la température, car il avait lieu avant le mois
d'octobre; il ne résultait donc pas d'une cause physique, mais bien de
la prévoyance providentielle, qui voulait mettre les animaux arctiques
en mesure de braver la rigueur d'un hiver boréal.
On rencontrait souvent des veaux marins, des chiens de mer, animaux
compris sous la dénomination générale de phoques; leur chasse fut
spécialement recommandée aux chasseurs, autant pour leurs peaux que
pour leur graisse éminemment propre à servir de combustible.
D'ailleurs le foie de ces animaux devenait au besoin un excellent
comestible; on en comptait par centaines, et à deux ou trois milles au
nord du navire, le champ était littéralement percé à jour par les
trous de ces énormes amphibies; seulement ils éventaient le chasseur
avec un instinct remarquable, et beaucoup furent blessés, qui
s'échappèrent aisément en plongeant sous les glaçons.
Cependant, le 19, Simpson parvint à s'emparer de l'un d'eux à quatre
cents yards du navire; il avait eu la précaution de boucher son trou
de refuge, de sorte que l'animal fut à la merci des chasseurs. Il se
débattit longtemps, et, après avoir essuyé plusieurs coups de feu, il
finit par être assommé. Il mesurait neuf pieds de long; sa tête de
bull-dog, les seize dents de ses mâchoires, ses grandes nageoires
pectorales en forme d'ailerons, sa queue petite et munie d'une autre
paire de nageoires, en faisaient un magnifique spécimen de la famille
des chiens de mer. Le docteur, voulant conserver sa tête pour sa
collection d'histoire naturelle, et sa peau pour les besoins à venir,
fit préparer l'une et l'autre par un moyen rapide et peu coûteux. Il
plongea le corps de l'animal dans le trou à feu, et des milliers de
petites crevettes enlevèrent les moindres parcelles de chair; au bout
d'une demi journée, le travail était accompli, et le plus adroit de
l'honorable corporation des tanneurs de Liverpool n'eût pas mieux
réussi.
Dès que le soleil a dépassé l'équinoxe d'automne, c'est-à-dire le 23
septembre, on peut dire que l'hiver commence dans les régions
arctiques. Cet astre bienfaisant, après avoir peu à peu descendu au
dessous de l'horizon, disparut enfin le 23 octobre, effleurant de ses
obliques rayons la crête des montagnes glacées. Le docteur lui lança
le dernier adieu du savant et du voyageur. Il ne devait plus le revoir
avant le mois de février.
Il ne faut pourtant pas croire que l'obscurité soit complète pendant
cette longue absence du soleil; la lune vient chaque mois le remplacer
de son mieux; il y a encore la scintillation très-claire des étoiles,
l'éclat des planètes, de fréquentes aurores boréales, et des
réfractions particulières aux horizons blancs de neige; d'ailleurs, le
soleil, au moment de sa plus grande déclinaison australe, le 21
décembre, s'approche encore de treize degrés de l'horizon polaire; il
règne donc, chaque jour, un certain crépuscule de quelques heures.
Seulement le brouillard et les tourbillons de neige venaient souvent
plonger ces froides régions dans la plus complète obscurité.
Cependant, jusqu'à cette époque, le temps fut assez favorable; les
perdrix et les lièvres seuls purent s'en plaindre, car les chasseurs
ne leur laissaient pas un moment de repos; on disposa plusieurs
trappes à renard; mais ces animaux soupçonneux ne s'y laissèrent pas
prendre; plusieurs fois même, ils grattèrent la neige au-dessous de la
trappe, et s'emparèrent de l'appât sans courir aucun risque; le
docteur les donnait au diable, fort peiné toutefois de lui faire un
semblable cadeau.
Le 25 octobre, le thermomètre ne marqua plus que quatre degrés
au-dessous de zéro (-20° centig.). Un ouragan d'une violence extrême
se déchaîna; une neige épaisse s'empara de l'atmosphère, ne permettant
plus à un rayon de lumière d'arriver au _Forward_. Pendant plusieurs
heures, on fut inquiet du sort de Bell et de Simpson, que la chasse
avait entraînés au loin; ils ne regagnèrent le bord que le lendemain,
après être restés une journée entière couchés dans leur peau de daim,
tandis que l'ouragan balayait l'espace au-dessus d'eux, et les
ensevelissait sous cinq pieds de neige. Ils faillirent être gelés, et
le docteur eut beaucoup de peine à rétablir en eux la circulation du
sang.
La tempête dura huit longs jours sans interruption. On ne pouvait
mettre le pied dehors. Il y avait, pour une seule journée, des
variations de quinze et vingt degrés dans la température.
Pendant ces loisirs forcés, chacun vivait à part, les uns dormant, les
autres fumant, certains s'entretenant à voix basse et s'interrompant à
l'approche de Johnson ou du docteur; il n'existait aucune liaison
morale entre les hommes de cet équipage; ils ne se réunissaient qu'à
la prière du soir, faite en commun, et le dimanche, pour la lecture de
la Bible et de l'office divin.
Clifton s'était parfaitement rendu compte que, le
soixante-dix-huitième parallèle franchi, sa part de prime s'élevait à
trois cent soixante-quinze livres[1]; il trouvait la somme ronde, et
son ambition n'allait pas au delà. On partageait volontiers son
opinion, et l'on songeait à jouir de cette fortune acquise au prix de
tant de fatigues.
[1] 9,375 francs.
Hatteras demeurait presque invisible. Il ne prenait part ni aux
chasses, ni aux promenades. Il ne s'intéressait aucunement aux
phénomènes météorologiques qui faisaient l'admiration du docteur. Il
vivait avec une seule idée; elle se résumait en trois mots: le pôle
nord. Il ne songeait qu'au moment ou le Forward, libre enfin,
reprendrait sa course aventureuse.
En somme, le sentiment général du bord, c'était la tristesse. Rien
d'écoeurant en effet comme la vue de ce navire captif, qui ne repose,
plus dans son élément naturel, dont les formes sont altérées sous ces
épaisses couches de glace; il ne ressemble à rien: fait pour le
mouvement, il ne peut bouger; on le métamorphose en maison de bois, en
magasin, en demeure sédentaire, lui qui sait braver le vent et les
orages! Cette anomalie, cette situation fausse, portait dans les
coeurs un indéfinissable sentiment d'inquiétude et de regret.
Pendant ces heures inoccupées, le docteur mettait en ordre les notes
de voyage, dont ce récit est la reproduction fidèle; il n'était jamais
désoeuvré, et son égalité d'humeur ne changeait pas. Seulement il vit
venir avec satisfaction la fin de la tempête, et se disposa à
reprendre ses chasses accoutumées.
Le 3 novembre, à six heures du matin, et par une température de cinq
degrés au-dessous de zéro (-21° centig.), il partit en compagnie de
Johnson et de Bell; les plaines de glace étaient unies; la neige,
répandue en grande abondance pendant les jours précédents et
solidifiée par la gelée, offrait un terrain assez propice à la marche;
un froid sec et piquant se glissait dans l'atmosphère; la lune
brillait avec une incomparable pureté, et produisait un jeu de lumière
étonnant sur les moindres aspérités du champ; les traces de pas
s'éclairaient sur leurs bords et laissaient comme une traînée
lumineuse par le chemin des chasseurs, dont les grandes ombres
s'allongeaient sur la glace avec une surprenante netteté.
Le docteur avait emmené son ami Duk avec lui; il le préférait pour
chasser le gibier aux chiens groënlandais, et cela avec raison; ces
derniers sont peu utiles en semblable circonstance, et ne paraissent
pas avoir le feu sacré de la race des zones tempérées. Duk courait en
flairant la route, et tombait souvent en arrêt sur des traces d'ours
encore fraîches. Cependant, en dépit de son habileté, les chasseurs
n'avaient pas rencontré même un lièvre, au bout de deux heures de
marche.
«Est-ce que le gibier aurait senti le besoin d'émigrer vers le sud?
dit le docteur en faisant halte au pied d'un hummock.
--On le croirait, monsieur Clawbonny, répondit le charpentier.