--Je ne le pense pas pour mon compte, répondit Johnson; les lièvres,

les renards et les ours sont faits à ces climats; suivant moi, la

dernière tempête doit avoir causé leur disparition; mais avec les

vents du sud, ils ne tarderont pas à revenir. Ah! si vous me parliez

de rennes ou de boeufs musqués, ce serait autre chose.

--Et cependant, à l'île Melville, on trouve ces animaux-là par troupes

nombreuses, reprit le docteur; elle est située plus au sud, il est

vrai, et pendant ses hivernages, Parry a toujours eu de ce magnifique

gibier à discrétion.

--Nous sommes moins bien partagés, répondit Bell; si nous pouvions

seulement nous approvisionner de viande d'ours, il ne faudrait pas

nous plaindre.

--Voilà précisément la difficulté, répliqua le docteur; c'est que les

ours me paraissent fort rares et très-sauvages; ils ne sont pas encore

assez civilisés pour venir au-devant d'un coup de fusil.

--Bell parle de la chair de l'ours, reprit Johnson; mais la graisse de

cet animal est plus enviable en ce moment que sa chair et sa fourrure.

--Tu as raison, Johnson, répondit Bell; tu penses toujours au

combustible?

--Comment n'y pas penser? même en le ménageant avec la plus sévère

économie, il ne nous en reste pas pour trois semaines!

--Oui, reprit le docteur, là est le véritable danger, car nous ne

sommes qu'au commencement de novembre, et février est le mois le plus

froid de l'année dans la zone glaciale; toutefois, à défaut de

graisse d'ours, nous pouvons compter sur la graisse de phoques.

--Pas longtemps, monsieur Clawbonny, répondit Johnson, ces animaux-là

ne tarderont pas à nous abandonner; raison de froid ou d'effroi, ils

ne se montreront bientôt plus à la surface des glaçons.

--Alors, reprit le docteur, je vois qu'il faut absolument se rabattre

sur les ours, et, je l'avoue, c'est bien l'animal le plus utile de ces

contrées, car, à lui seul, il peut fournir la nourriture, les

vêtements, la lumière et le combustible nécessaires à l'homme.

Entends-tu, Duk, fit le docteur en caressant le chien, il nous faut

des ours, mon ami; cherche! voyons, cherche!»

Duk, qui flairait la glace en ce moment, excité par la voix et les

caresses du docteur, partit tout d'un coup avec la rapidité d'un

trait. Il aboyait avec vigueur, et malgré son éloignement, ses

aboiements arrivaient avec force jusqu'aux chasseurs.

L'extrême portée du son par les basses températures est un fait

étonnant; il n'est égalé que par la clarté des constellations dans le

ciel boréal; les rayons lumineux et les ondes sonores se transportent

à des distances considérables, surtout par les froids secs des nuits

hyperboréennes.

Les chasseurs, guidés par ces aboiements lointains, se lancèrent sur

les traces de Duk; il leur fallut faire un mille, et ils arrivèrent

essoufflés, car les poumons sont rapidement suffoqués dans une

semblable atmosphère. Duk demeurait en arrêt à cinquante pas à peine

d'une masse énorme qui s'agitait au sommet d'un monticule.

«Nous voilà servis à souhait! s'écria le docteur en armant son fusil.

--Un ours, ma foi, et un bel ours, dit Bell en imitant le docteur,

--Un ours singulier,» fit Johnson, se réservant de tirer après ses

deux compagnons.

Duk aboyait avec fureur. Bell s'avança d'une vingtaine de pieds et fit

feu; mais l'animal ne parut pas être atteint, car il continua de

balancer lourdement sa tête.

Johnson, s'approcha à son tour, et, après avoir soigneusement visé, il

pressa la détente de son arme.

«Bon! s'écria le docteur; rien encore! Ah! maudite réfraction! nous

sommes hors de portée; on ne s'y habituera donc jamais! Cet ours est à

plus de mille pas de nous!

--En avant!» répondit Bell.

Les trois compagnons s'élancèrent rapidement vers l'animal que cette

fusillade n'avait aucunement troublé; il semblait être de la plus

forte taille, et, sans calculer les dangers de l'attaque, les

chasseurs se livraient déjà à la joie de la conquête. Arrivés à une

portée raisonable, ils firent feu; l'ours, blessé mortellement sans

doute, fit un bond énorme et tomba au pied du monticule.

Duk se précipita sur lui.

«Voilà un ours, dit le docteur, qui n'aura pas été difficile à

abattre.

--Trois coups de feu seulement, répondit Bell d'un air méprisant, et

il est à terre.

--C'est même singulier, fit Johnson.

--A moins que nous ne soyons arrivés juste au moment où il allait

mourir de vieillesse, répondit le docteur en riant.

--Ma foi, vieux ou jeune, répliqua Bell, il n'en sera pas moins de

bonne prise.»

En parlant de la sorte, les chasseurs arrivèrent au monticule, et, à

leur grande stupéfaction, ils trouvèrent Duk acharné sur le cadavre

d'un renard blanc!

«Ah! par exemple, s'écria Bell, voilà qui est fort:

--En vérité, dit le docteur! nous tuons un ours, et c'est un renard

qui tombe!»

Johnson ne savait trop que répondre.

«Bon! s'écria le docteur avec un éclat de rire, mêlé de dépit; encore

la réfraction! toujours la réfraction!

--Que voulez-vous dire, monsieur Clawbonny? demanda le charpentier.

--Eh oui, mon ami; elle nous a trompés sur les dimensions comme sur la

distance! elle nous a fait voir un ours sous la peau d'un renard!

pareille méprise est arrivée plus d'une fois aux chasseurs dans des

circonstances identiques! Allons! nous en sommes pour nos frais

d'imagination.

«Ma foi, répondit Johnson, ours ou renard, on le mangera tout de même.

Emportons-le.»

Mais, au moment où le maître d'équipage allait charger l'animal sur

ses épaules:

«Voilà qui est plus fort! s'écria-t-il.

--Qu'est-ce donc? demanda le docteur.

--Regardez, monsieur Clawbonny, voyez! il y a un collier au cou de

cette bête!

--Un collier?» répliqua le docteur, en se penchant sur l'animal.

En effet, un collier de cuivre à demi usé apparaissait au milieu de la

blanche fourrure du renard; le docteur crut y remarquer des lettres

gravées; en un tour de main, il l'enleva de ce cou autour duquel il

paraissait rivé depuis longtemps.

«Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Johnson.

--Cela veut dire, répondit le docteur, que nous venons de tuer un

renard âgé de plus de douze ans, mes amis, un renard qui fut pris par

James Ross en 1848.

--Est-il possible! s'écria Bell.

--Cela n'est pas douteux; je regrette que nous ayons abattu ce pauvre

animal! Pendant son hivernage, James Ross eut l'idée de prendre dans

des pièges une grande quantité de renards blancs; on riva à leur cou

des colliers de cuivre sur lesquels étaient gravée l'indication de ses

navires _l'Entreprise_ et _l'Investigator_, ainsi que celle des dépôts

de vivres. Ces animaux traversent d'immenses étendues de terrain en

quête de leur nourriture, et James Ross espérait que l'un d'eux

pourrait tomber entre les mains de quelques hommes de l'expédition

Franklin. Voilà toute l'explication, et cette pauvre bête qui aurait

pu sauver la vie de deux équipages, est venu inutilement tomber sous

nos balles.

--Ma foi, nous ne le mangerons pas, dit Johnson; d'ailleurs, un renard

de douze ans! En tous cas, nous conserverons sa peau en témoignage de

cette curieuse rencontre.»

Johnson chargea la bête sur ses épaules. Les chasseurs se dirigèrent

vers le navire en s'orientant sur les étoiles; leur expédition ne fut

pas cependant tout à fait infructueuse; ils purent abattre plusieurs

couples de ptarmigans.

Une heure avant d'arriver au Forward, il survint un phénomène qui

excita au plus haut degré l'étonnement du docteur. Ce fut une

véritable pluie d'étoiles filantes; on pouvait les compter par

milliers, comme les fusées dans un bouquet de feu d'artifice d'une

blancheur éclatante; la lumière de la lune pâlissait. L'oeil ne

pouvait se lasser d'admirer ce phénomène qui dura plusieurs heures.

Pareil météore fut observé au Groënland par les Frères Moraves en

1799. On eut dit une véritable fête que le ciel donnait à la terre

sous ces latitudes désolées. Le docteur, de retour à bord, passa la

nuit entière à suivre la marche de ce météore, qui cessa vers les sept

heures du matin, au milieu du profond silence de l'atmosphère.

CHAPITRE XXVI.

LE DERNIER MORCEAU DE CHARBON.

Les ours paraissaient décidément imprenables; on tua quelques phoques

pendant les journées des 4, 5 et 6 novembre, puis le vent venant à

changer, la température s'éleva de plusieurs degrés; mais les

drifts[1] de neige recommencèrent avec une incomparable violence. Il

devint impossible de quitter le navire, et l'on eut fort à faire pour

combattre l'humidité. A la fin de la semaine, les condensateurs

recelaient plusieurs boisseaux de glace.

[1] Tourbillon.

Le temps changea de nouveau le 15 novembre, et le thermomètre, sous

l'influence de certaines conditions atmosphériques, descendit à

vingt-quatre degrés au-dessous de zéro (-31° centig.). Ce fut la plus

basse température observée jusque-là. Ce froid eût été supportable

dans une atmosphère tranquille; mais le vent soufflait alors, et

semblait fait de lames aiguës qui traversaient l'air.

Le docteur regretta fort d'être ainsi captif, car la neige, raffermie

par le vent, offrait un terrain solide pour la marche, et il eût pu

tenter quelque lointaine excursion.

Cependant, il faut le dire, tout exercice violent par un tel froid

amène vite l'essoufflement. Un homme ne peut alors produire le quart

de son travail habituel; les outils de fer deviennent impossibles à

manier; si la main les prend sans précaution, elle éprouve une douleur

semblable à celle d'une brûlure, et des lambeaux de sa peau restent

attachés à l'objet imprudemment saisi.

L'équipage, confiné dans le navire, fut donc réduit à se promener

pendant deux heures par jour sur le pont recouvert, où il avait la

permission de fumer, car cela était défendu dans la salle commune.

Là, dès que le feu baissait un peu, la glace envahissait les murailles

et les jointures du plancher; il n'y avait pas une cheville, un clou

de fer, une plaque de métal qui ne se recouvrît immédiatement d'une

couche glacée.

L'instantanéité du phénomène émerveillait le docteur. L'haleine des

hommes se condensait dans l'air et, sautant de l'état fluide à l'état

solide, elle retomba en neige autour d'eux. A quelques pieds seulement

de poêles, le froid reprenait alors toute son énergie, et les hommes

se tenaient près du feu, en groupe serré.

Cependant, le docteur leur conseillait de s'aguerrir, de se

familiariser avec cette température, qui n'avait certainement pas dit

son dernier mot; il leur recommandait de soumettre peu à peu leur

épiderme à ces cuissons intenses, et prêchait d'exemple; mais la

paresse ou l'engourdissement clouait la plupart d'entre eux à leur

poste; ils n'en voulaient pas bouger, et préféraient s'endormir dans

cette mauvaise chaleur.

Cependant, d'après le docteur, il n'y avait aucun danger à s'exposer à

un grand froid en sortant d'une salle chauffée; ces transitions

brusques n'ont d'inconvénient en effet que pour les gens qui sont en

moiteur; le docteur citait des exemples à l'appui de son opinion, mais

ses leçons étaient perdues ou à peu près.

Quant à John Hatteras, il ne paraissait pas ressentir l'influence de

cette température. Il se promenait silencieusement, ni plus ni moins

vite. Le froid n'avait-il pas prise sur son énergique constitution?

Possédait-il au suprême degré ce principe de chaleur naturelle qu'il

recherchait chez ses matelots? Était-il cuirassé dans son idée fixe,

de manière à se soustraire aux impressions extérieures? Ses hommes ne

le voyaient pas sans un profond étonnement affronter ces vingt-quatre

degrés au-dessous de zéro; il quittait le bord pendant des heures

entières, et revenait sans que sa figure portât les marques du froid.

«Cet homme est étrange, disait le docteur à Johnson; il m'étonne

moi-même! il porte en lui un foyer ardent! C'est une des plus

puissantes natures que j'aie étudiées de ma vie!

--Le fait est, répondit Johnson, qu'il va, vient, circule en plein

air, sans se vêtir plus chaudement qu'au mois de juin.

--Oh! la question de vêtement est peu de chose, répondait le docteur;

à quoi bon vêtir chaudement celui qui ne peut produire la chaleur de

lui-même? C'est essayer d'échauffer un morceau de glace en

l'enveloppant dans une couverture de laine! Mais Hatteras n'a pas

besoin de cela; il est ainsi bâti, et je ne serais pas étonné qu'il

fît véritablement chaud a ses côtés, comme auprès d'un charbon

incandescent.»

Johnson, chargé de dégager chaque matin le trou à feu, remarqua que la

glace mesurait plus de dix pieds d'épaisseur.

Presque toutes les nuits, le docteur pouvait observer de magnifiques

aurores boréales; de quatre heures à huit heures du soir, le ciel se

colorait légèrement dans le nord; puis, cette coloration prenait la

forme régulière d'une bordure jaune pâle, dont les extrémités

semblaient s'arc-bouter sur le champ de glace. Peu à peu, la zone

brillante s'élevait dans le ciel suivant le méridien magnétique, et

apparaissait striée de bandes noirâtres; des jets d'une matière

lumineuse s'élançaient, s'allongeaient alors, diminuant ou forçant

leur éclat; le météore, arrivé à son zénith, se composait souvent de

plusieurs arcs, qui se baignaient dans les ondes rouges, jaunes ou

vertes de la lumière. C'était un éblouissement, un incomparable

spectacle. Bientôt, les diverses courbes se réunissaient en un seul

point, et formaient des couronnes boréales d'une opulence toute

céleste. Enfin, les arcs se pressaient les uns contre les autres, la

splendide aurore pâlissait, les rayons intenses se fondaient en lueurs

pâles, vagues, indéterminées, indécises, et le merveilleux phénomène,

affaibli, presque éteint, s'évanouissait insensiblement dans les

nuages obscurcis du sud.

On ne saurait comprendre la féerie d'un tel spectacle, sous les hautes

latitudes, à moins de huit degrés du pôle; les aurores boréales,

entrevues dans les régions tempérées, n'en donnent aucune idée, même

affaiblie; il semble que la Providence ait voulu réserver à ces

climats ses plus étonnantes merveilles.

Des parasélènes nombreuses apparaissaient également pendant la durée

de la lune, dont plusieurs images se présentaient alors dans le ciel,

en accroissant son éclat souvent aussi, de simples halos lunaires

entouraient l'astre des nuits, qui brillait au centre d'un cercle

lumineux avec une splendide intensité.

Le 26 novembre, il y eut une grande marée, et l'eau s'échappa avec

violence par le trou à feu; l'épaisse couche de glace fut comme

ébranlée par le soulèvement de la mer, et des craquements sinistres

annoncèrent la lutte sous-marine; heureusement le navire tint ferme

dans son lit, et ses chaînes seules travaillèrent avec bruit;

d'ailleurs, en prévision de l'événement, Hatteras les avait fait

assujettir.

Les jours suivants furent encore plus froids; le ciel se couvrit d'un

brouillard pénétrant; le vent enlevait la neige amoncelée; il devenait

difficile de voir si ces tourbillons prenaient naissance dans le ciel

ou sur les ice-fields; c'était une confusion inexprimable.

L'équipage s'occupait de divers travaux à l'intérieur, dont le

principal consistait à préparer la graisse et l'huile produites par

les phoques; elles se convertissaient en blocs de glace qu'il fallait

travailler à la hache; on concassait cette glace en morceaux, dont la

dureté égalait celle du marbre; on en recueillit ainsi la valeur d'une

dizaine de barils. Comme on le voit, toute espèce de vase devenait

inutile ou à peu près; d'ailleurs ils se seraient brisés sous l'effort

du liquide que la température transformait.

Le 28, le thermomètre descendit à trente-deux degrés au dessous de

zéro (-36° centig.); il n'y avait plus que pour dix jours de charbon,

et chacun voyait arriver avec effroi le moment où ce combustible

viendrait à manquer.

Hatteras, par mesure d'économie, fit éteindre le poêle de la dunette,

et dès lors, Shandon, le docteur et lui durent partager la salle

commune de l'équipage, Hatteras fut donc plus constamment en rapport

avec ses hommes, qui jetaient sur lui des regards hébétés et

farouches. Il entendait leurs récriminations, leurs reproches, leurs

menaces même, et ne pouvait les punir. Du reste, il semblait sourd à

toute observation. Il ne réclamait pas la place la plus rapprochée du

feu. Il restait dans un coin, les bras croisés, sans mot dire.

En dépit des recommandations du docteur, Pen et ses amis se refusaient

à prendre le moindre exercice; ils passaient les journées entières

accoudés au poêle ou sous les couvertures de leur hamac; aussi leur

santé ne tarda pas à s'altérer; ils ne purent réagir contre

l'influence funeste du climat, et le terrible scorbut fit son

apparition à bord.

Le docteur avait cependant commencé depuis longtemps à distribuer

chaque matin le jus de citron et les pastilles de chaux; mais ces

préservatifs, si efficaces d'habitude, n'eurent qu'une action

insensible sur les malades, et la maladie, suivant son cours, offrit

bientôt ses plus horribles symptômes.

Quel spectacle que celui de ces malheureux dont les nerfs et les

muscles se contractaient sous la douleur! Leurs jambes enflaient

extraordinairement et se couvraient de larges taches d'un bleu

noirâtre; leurs gencives sanglantes, leurs lèvres tuméfiées, ne

livraient passage qu'à des sons inarticulés; la masse du sang

complètement altérée, défibrinisée, ne transmettait plus la vie aux

extrémités du corps.

Clifton, le premier, fut attaqué de cette cruelle maladie; bientôt

Gripper, Brunton, Strong, durent renoncer à quitter leur hamac. Ceux

que la maladie épargnait encore ne pouvaient fuir le spectacle de ces

souffrances: il n'y avait pas d'autre abri que la salle commune; il y

fallait demeurer; aussi fut-elle promptement transformée en hôpital,

car sur les dix-huit marins du Forward, treize furent en peu de jours

frappés par le scorbut. Pen semblait devoir échapper à la contagion;

sa vigoureuse nature l'en préservait; Shandon ressentit les premiers

symptômes du mal; mais cela n'alla pas plus loin, et l'exercice

parvint à le maintenir dans un état de santé suffisant.

Le docteur soignait ses malades avec le plus entier dévouement, et son

coeur se serrait en face de maux qu'il ne pouvait soulager. Cependant,

il faisait surgir le plus de gaieté possible du sein de cet équipage

désolé; ses paroles, ses consolations, ses réflexions philosophiques,

ses inventions heureuses, rompaient la monotonie de ces longs jours de

douleur; il lisait à voix haute; son étonnante mémoire lui fournissait

des récits amusants, tandis que les hommes, encore valides,

entouraient le poêle de leur cercle pressé; mais les gémissements des

malades, les plaintes, les cris de désespoir l'interrompaient parfois,

et, son histoire suspendue, il redevenait le médecin attentif et

dévoué.

D'ailleurs, sa santé résistait; il ne maigrissait pas; sa corpulence

lui tenait lieu du meilleur vêtement, et, disait-il, il se trouvait

fort bien d'être habillé comme un phoque ou une baleine, qui, grâce à

leurs épaisses couches de graisse, supportent facilement les atteintes

d'une atmosphère arctique.

Hatteras, lui, n'éprouvait rien, ni au physique ni au moral. Les

souffrances de son équipage ne paraissaient même pas le toucher.

Peut-être ne permettait-il pas à une émotion de se traduire sur sa

figure; et cependant un observateur attentif eût surpris parfois un

coeur d'homme à battre sous cette enveloppe de fer.

Le docteur l'analysait, l'étudiait, et ne parvenait pas à classer

cette organisation étrange, ce tempérament surnaturel.

Le thermomètre baissa encore; le promenoir du pont restait désert; les

chiens esquimaux l'arpentaient seuls en poussant de lamentables

aboiements.

Il y avait toujours un homme de garde auprès du poêle, et qui veillait

à son alimentation; il était important de ne pas le laisser

s'éteindre; dès que le feu venait à baisser, le froid se glissait dans

la salle, la glace s'incrustait sur les murailles, et l'humidité,

subitement condensée, retombait en neige sur les infortunés habitants

du brick.

Ce fut au milieu de ces tortures indicibles, que l'on atteignit le 8

décembre; ce matin-là, le docteur alla consulter, suivant son

habitude, le thermomètre placé à l'extérieur. Il trouva le mercure

entièrement gelé dans la cuvette.

«Quarante-quatre degrés au-dessous de zéro!» se dit-il avec effroi,

Et ce jour-là, on jeta dans le poêle le dernier morceau de charbon du

bord.

CHAPITRE XXVII.

LES GRANDS FROIDS DE NOËL.

Il y eut alors un moment de désespoir. La pensée de la mort, et de la

mort par le froid, apparut dans toute son horreur; ce dernier morceau

de charbon brûlait avec un crépitement sinistre; le feu menaçait déjà

de manquer, et la température de la salle s'abaissait sensiblement.

Mais Johnson alla chercher quelques morceaux de ce nouveau combustible

que lui avaient fourni les animaux marins, et il en chargea le poêle;

il y ajouta de l'étoupe imprégnée d'huile gelée, et obtint bientôt une

chaleur suffisante. L'odeur de cette graisse était fort insupportable;

mais comment s'en débarrasser? il fallait s'y faire, Johnson convint

lui-même que son expédient laissait à désirer, et n'aurait aucun

succès dans les maisons bourgeoises de Liverpool.

«Et pourtant, ajouta-t-il, cette odeur fort déplaisante amènera

peut-être de bons résultats.

--Et lesquels donc? demanda le charpentier.

--Elle attirera sans doute les ours de notre côté, car ils sont

friands de ces émanations.

--Bon, répliqua Bell, et la nécessité d'avoir des ours?

--Ami Bell, répondit Johnson, il ne nous faut plus compter sur les

phoques; ils ont disparu et pour longtemps; si les ours ne viennent

pas à leur tour fournir leur part de combustible, je ne sais pas ce

que nous deviendrons.

--Tu dis vrai, Johnson; notre sort est loin d'être assuré; cette

situation est effrayante. Et si ce genre de chauffage vient à nous

manquer... je ne vois pas trop le moyen...

--Il y en aurait encore un!...

--Encore un? répondit Bell.

--Oui, Bell! en désespoir de cause... mais jamais le capitaine... Et

cependant, il faudra peut-être en venir là.»

Le vieux Johnson secoua tristement la tête, et tomba dans des

réflexions silencieuses, dont Bell ne voulut pas le tirer. Il savait

que ces morceaux de graisse, si péniblement acquis, ne dureraient pas

huit jours, malgré la plus sévère économie.

Le maître d'équipage ne se trompait pas. Plusieurs ours, attirés par

ces exhalaisons fétides, furent signalés sous le vent du _Forward_;

les hommes valides leur donnèrent la chasse; mais ces animaux sont

doués d'une vitesse remarquable et d'une finesse qui déjoue tous les

stratagèmes; il fut impossible de les approcher, et les balles les

plus adroites ne purent les atteindre.

L'équipage du brick fut sérieusement menacé de mourir de froid; il

était incapable de résister quarante-huit heures à une température

pareille, qui envahirait la salle commune. Chacun voyait venir avec

terreur la fin du dernier morceau de combustible.

Or, cela arriva le 20 décembre, à trois heures du soir; le feu

s'éteignit; les matelots, rangés en cercle autour du poêle, se

regardaient avec des yeux hagards. Hatteras demeurait immobile dans

son coin; le docteur, suivant son habitude, se promenait avec

agitation; il ne savait plus à quoi s'ingénier.

La température tomba subitement dans la salle à sept degrés au-dessous

de zéro. (-22° centig.)

Mais si le docteur était à bout d'imagination, s'il ne savait plus que

faire, d'autres le savaient pour lui. Aussi, Shandon, froid et résolu,

Pen, la colère aux yeux, et deux ou trois de leurs camarades, de ceux

qui pouvaient encore se traîner, s'avancèrent vers Hatteras.

«Capitaine,» dit Shandon.

Hatteras, absorbé dans ses pensées, ne l'entendit pas.

«Capitaine!» répéta Shandon en le touchant de la main.

Hatteras se redressa.

«Monsieur, dit-il.

--Capitaine, nous n'avons plus de feu.

--Eh bien? répondit Hatteras.

--Si votre intention est que nous mourions de froid, reprit Shandon

avec une terrible ironie, nous vous prions de nous en informer!

--Mon intention, répondit Hatteras d'une voix grave, est que chacun

ici fasse son devoir jusqu'au bout.

--Il y a quelque chose au-dessus du devoir, capitaine, répondit le

second, c'est le droit à sa propre conservation. Je vous répète que

nous sommes sans feu, et si cela continue, dans deux jours, pas un de

nous ne sera vivant!

--Je n'ai pas de bois, répondit sourdement Hatteras.

--Eh bien! s'écria violemment Pen, quand on n'a plus de bois, on va en

couper où il en pousse!» Hatteras pâlit de colère.

«Où cela? dit-il.

Aventures du Capitaine Hatteras · 第 14 / 34 段