_Forward_ furent levées; celui-ci, coupant vers l'est, mit le cap sur
la pointe Becher, et trancha de son étrave les jeunes glaces déjà
formées.
On rencontre entre l'île Baring et la pointe Becher un assez grand
nombre d'îles, échouées pour ainsi dire au milieu des ice-fields; les
streams se pressaient en grand nombre dans les petits détroits dont
cette partie de la mer est sillonnée; ils tendaient à s'agglomérer
sous l'influence d'une température relativement basse; des hummocks se
formaient ça et là, et l'on sentait que ces glaçons déjà plus
compactes, plus denses, plus serrés, feraient bientôt avec l'aide des
premières gelées une masse impénétrable.
_Le Forward_ chenalait donc, non sans une extrême difficulté, au
milieu des tourbillons de neige. Cependant, avec la mobilité qui
caractérise l'atmosphère de ces régions, le soleil reparaissait de
temps à autre; la température remontait de quelques degrés; les
obstacles se fondaient comme par enchantement, et une belle nappe
d'eau, charmante à contempler, s'étendait là où naguère les glaçons
hérissaient toutes les passes. L'horizon revêtait de magnifiques
teintes orangées sur lesquelles l'oeil se reposait complaisamment de
l'éternelle blancheur des neiges.
Le jeudi, 26 juillet, _le Forward_ rasa l'île Dundas, et mit ensuite
le cap plus au nord; mais alors il se trouva face à face avec une
banquise, haute de huit à neuf pieds et formée de petits ice-bergs
arrachés à la côte; il fut obligé d'en prolonger longtemps la courbure
dans l'ouest. Le craquement ininterrompu des glaces, se joignant aux
gémissements du navire, formait un bruit triste qui tenait du soupir
et de la plainte. Enfin le brick trouva une passe et s'y avança
péniblement; souvent un glaçon énorme paralysait sa course pendant de
longues heures; le brouillard gênait la vue du pilote; tant que l'on
voit à un mille en avant, on peut parer facilement les obstacles; mais
au milieu de ces tourbillons embrumés, la vue s'arrêtait souvent à
moins d'une encâblure. La houle très-forte fatiguait.
Parfois, les nuages lisses et polis prenaient un aspect particulier,
comme s'ils eussent réfléchi les bancs de glace; il y eut des jours où
les rayons jaunâtres du soleil ne parvinrent pas à franchir la brume
tenace.
Les oiseaux étaient encore fort nombreux, et leurs cris
assourdissants; des phoques, paresseusement couchés sur les glaçons en
dérive, levaient leur tête peu effrayée et agitaient leurs longs cous
au passage du navire; celui-ci, en rasant leur demeure flottante, y
laissa plus d'une fois des feuilles de son doublage roulées par le
frottement.
Enfin, après six jours de cette lente navigation, le 1er août, la
pointe Becher fut relevée dans le nord; Hatteras passa ces dernières
heures dans les barres de perroquet; la mer libre entrevue par
Stewart, le 30 mai 1851, vers 76°20' de latitude, ne pouvait être
éloignée, et cependant, si loin qu'Hatteras promenât ses regards, il
n'aperçut aucun indice d'un bassin polaire dégagé de glaces. Il
redescendit sans mot dire.
«Est-ce que vous croyez à cette mer libre? demanda Shandon au
lieutenant.
--Je commence à en douter, répondit James Wall.
--N'avais-je donc pas raison de traiter cette prétendue découverte de
chimère et d'hypothèse? Et l'on n'a pas voulu me croire, et vous même,
Wall, vous avez pris parti contre moi!
--On vous croira désormais, Shandon.
--Oui, répondit ce dernier, quand il sera trop tard.»
Et il rentra dans sa cabine, où il se tenait presque toujours renfermé
depuis sa discussion avec le capitaine.
Le vent retomba dans le sud vers le soir. Hatteras fit alors établir
sa voilure et éteindre ses feux; pendant plusieurs jours, les plus
pénibles manoeuvres furent reprises par l'équipage; à chaque instant,
il fallait ou lofer ou laisser arriver, ou masquer brusquement les
voiles pour enrayer la marche du brick; les bras des vergues déjà
roidis par le froid couraient mal dans les poulies engorgées, et
ajoutaient encore à la fatigue; il fallut plus d'une semaine pour
atteindre la pointe Barrow. _Le Forward_ n'avait pas gagné trente
milles en dix jours.
Là, le vent sauta de nouveau dans le nord, et l'hélice fut remise en
mouvement. Hatteras espérait encore trouver une mer affranchie
d'obstacles, au delà du soixante-dix-septième parallèle, telle que la
vit Edward Belcher.
Et cependant, s'il s'en rapportait aux récits de Penny, cette partie
de mer qu'il traversait en ce moment aurait dû être libre, car, Penny,
arrivé à la limite des glaces, reconnut en canot les bords du canal de
la Reine jusqu'au soixante-dix-septième degré.
Devait-il donc regarder ces relations comme apocryphes? ou bien un
hiver précoce venait-il s'abattre sur ces régions boréales?
Le 15 août, le mont Percy dressa dans la brume ses pics couverts de
neiges éternelles; le vent très-violent brassait devant lui une
mitraille de grésil qui crépitait avec bruit. Le lendemain, le soleil
se coucha pour la première fois, terminant enfin la longue série des
jours de vingt-quatre heures. Les hommes avaient fini par s'habituer à
cette clarté incessante; mais les animaux en ressentaient peu
l'influence; les chiens groënlandais se couchaient à l'heure
habituelle, et, Duk lui-même s'endormait régulièrement chaque soir,
comme si les ténèbres eussent envahi l'horizon.
Cependant, pendant les nuits qui suivirent le 16 août, l'obscurité ne
fut jamais profonde; le soleil, quoique couché, donnait encore une
lumière suffisante par réfraction.
Le 19 août, après une assez bonne observation, on releva le cap
Franklin sur la côte orientale, et sur la côte occidentale, le cap
lady Franklin; ainsi, au point extrême atteint sans doute par ce hardi
navigateur, la reconnaissance de ses compatriotes voulut que le nom de
sa femme si dévouée fît face à son propre nom, emblème touchant de
l'étroite sympathie qui les unit toujours!
Le docteur fut ému de ce rapprochement, de cette union morale entre
deux pointes de terre au sein de ces contrées lointaines.
Le docteur, suivant les conseil de Johnson, s'accoutumait déjà à
supporter les basses températures; il demeurait presque sans cesse sur
le pont, bravant le froid le vent et la neige. Sa constitution, bien
qu'il eût un peu maigri, ne souffrait pas des atteintes de ce rude
climat. D'ailleurs, il s'attendait à d'autres périls, et constatait
avec gaieté même les symptômes précurseurs de l'hiver.
«Voyez, dit-il un jour à Johnson, voyez ces bandes d'oiseaux qui
émigrent vers le sud! Comme ils s'enfuient à tire-d'aile en poussant
leurs cris d'adieu!
--Oui, monsieur Clawbonny, répondit Johnson; quelque chose leur a dit
qu'il fallait partir, et ils se sont mis en route.
--Plus d'un des nôtres, Johnson, serait, je crois, tenté de les
imiter!
--Ce sont des coeurs faibles, monsieur Clawbonny; que diable! ce qu'un
oiseau ne peut faire, un homme doit le tenter! ces animaux-là n'ont
pas un approvisionnement de nourriture comme nous, et il faut bien
qu'ils aillent chercher leur existence ailleurs! Mais des marins, avec
un bon navire sous les pieds, doivent aller au bout du monde.
--Vous espérez donc qu'Hatteras réussira dans ses projets?
--Il réussira, monsieur Clawbonny.
--Je le pense comme vous, Johnson, et dût-il, pour le suivre, ne
conserver qu'un seul compagnon fidèle...
--Nous serions deux!
--Oui, Johnson,» répondit ce dernier en serrant la main du brave
matelot.
La terre du Prince-Albert, que _le Forward_ prolongeait en ce moment,
porte aussi le nom de terre Grinnel, et bien qu'Hatteras, en haine des
Yankees, n'eût jamais consenti à lui donner ce nom, c'est cependant
celui sous lequel elle est le plus généralement désignée. Voici d'où
vient cette double appellation: en même temps que l'Anglais Penny lui
donnait le nom de Prince-Albert, le commandant de _la Rescue_, le
lieutenant de Haven, la nommait terre Grinnel en l'honneur du
négociant américain qui avait fait à New-York les frais de son
expédition.
Le brick, en suivant ses contours, éprouva une série de difficultés
inouïes, naviguant tantôt à la voile et tantôt à la vapeur. Le 18
août, on releva le mont Britannia à peine visible dans la brume, et
_le Forward_ jeta l'ancre le lendemain dans la baie de Northumberland.
Il se trouvait cerné de toutes parts.
CHAPITRE XXIII
L'ASSAUT DES GLAÇONS.
Hatteras, après avoir présidé au mouillage du navire, rentra dans sa
cabine, prit sa carte et la pointa avec soin; il se trouvait par
76°57' de latitude et 99°20' de longitude, c'est-à-dire à trois
minutes seulement du soixante-dix-septième parallèle. Ce fut à cet
endroit même que sir Edward Belcher passa son premier hivernage sur
_le Pionnier_ et _l'Assistance_. C'est de ce point qu'il organisa ses
excursions en traîneau et en bateau; il découvrit l'île de la Table,
les Cornouailles septentrionales, l'archipel Victoria et le canal
Belcher. Parvenu au delà du soixante-dix-huitième degré, il vit la
côte s'incliner vers le sud-est. Elle semblait devoir se relier au
détroit de Jones, dont l'entrée donne sur la baie de Baffin. Mais dans
le nord-ouest, au contraire, une mer libre, dit son rapport,
«s'étendait à perte de vue».
Hatteras considérait avec émotion cette partie des cartes marines où
un large espace blanc figurait ces régions inconnues, et ses yeux
revenaient toujours à ce bassin polaire dégagé de glaces.
«Après tant de témoignages, se dit-il, après les relations de Stewart,
de Penny, de Belcher, il n'est pas permis de douter! il faut que cela
soit! Ces hardis marins ont vu, vu de leurs propres yeux! peut-on
révoquer leur assertion en doute? Non!--Mais, si cependant cette mer,
libre alors, par suite d'un hiver précoce fut... Mais non, c'est à
plusieurs années d'intervalle que ces découvertes ont été faites; ce
bassin existe, je le trouverai! je le verrai!»
Hatteras remonta sur la dunette. Une brume intense enveloppait _le
Forward_; du pont on apercevait à peine le haut de sa mâture.
Cependant Hatteras fit descendre l'ice-master de son nid de pie, et
prit sa place; il voulait profiter de la moindre éclaircie du ciel
pour examiner l'horizon du nord-ouest.
Shandon n'avait pas manqué cette occasion de dire au lieutenant:
«Eh bien, Wall! et cette mer libre?
--Vous aviez raison, Shandon, répondit Wall, et nous n'avons plus que
pour six semaines de charbon dans nos soutes.
--Le docteur trouvera quelque procédé scientifique répondit Shandon,
pour nous chauffer sans combustible. J'ai entendu dire que l'on
faisait de la glace avec du feu; peut-être nous fera-t-il du feu avec
de la glace.»
Shandon rentra dans sa cabine en haussant les épaules.
Le lendemain, 20 août, le brouillard se fendit pendant quelques
instants. On vit Hatteras de son poste élevé promener vivement ses
regards vers l'horizon; puis il redescendit sans rien dire et donna
l'ordre de se porter en avant; mais il était facile de voir que son
espoir avait été déçu une dernière fois.
_Le Forward_ leva l'ancre et reprit sa marche incertaine vers le nord.
Comme il fatiguait beaucoup, les vergues des huniers et de perroquet
furent envoyées en bas avec tout leur gréement; les mâts furent
dépassés; on ne pouvait plus compter sur le vent variable que la
sinuosité des passes rendait d'ailleurs à peu près inutile; de larges
taches blanchâtres se formaient ça et là sur la mer, semblables à des
taches d'huile; elles faisaient présager une gelée générale
très-prochaine; dès que la brise venait à tomber, la mer se prenait
presque instantanément, mais au retour du vent cette jeune glace se
brisait et se dissipait. Vers le soir, le thermomètre descendit à
dix-sept degrés (-7° centig.).
Lorsque le brick arrivait au fond d'une passe fermée, il faisait alors
l'office de bélier, et se précipitait à toute vapeur sur l'obstacle
qu'il enfonçait. Quelquefois on le croyait définitivement arrêté; mais
un mouvement inattendu des streams lui ouvrait un nouveau passage, et
il s'élançait hardiment; pendant ces temps d'arrêt, la vapeur,
s'échappant par les soupapes, se condensait dans l'air froid et
retombait en neige sur le pont. Une autre cause venait aussi suspendre
la marche du brick; les glaçons s'engageaient parfois dans les
branches de l'hélice, et ils avaient une dureté telle que tout
l'effort de la machine ne parvenait pas à les briser; il fallait alors
renverser la vapeur, revenir en arrière, et envoyer des hommes
débarrasser l'hélice à l'aide de leviers et d'anspects; de là, des
difficultés, des fatigues et des retards.
Pendant treize jours il en fut ainsi; _le Forward_ se traîna
péniblement le long du détroit de Penny. L'équipage murmurait, mais il
obéissait; il comprenait que revenir en arrière était maintenant
impossible. La marche au nord offrait moins de périls que la retraite
au sud; il fallait songer à l'hivernage.
Les matelots parlaient entre eux de cette nouvelle situation, et, un
jour, ils en causèrent même avec Richard Shandon, qu'ils savaient bien
être pour eux. Celui-ci, au mépris de ses devoirs d'officier, ne
craignit pas de laisser discuter devant lui l'autorité de son
capitaine.
«Vous dites donc, monsieur Shandon, lui demandait Gripper, que nous ne
pouvons plus revenir sur nos pas.
--Maintenant, il est trop tard, répondit Shandon.
--Alors, reprit un autre matelot, nous ne devons plus songer qu'à
l'hivernage?
--C'est notre seule ressource! On n'a pas voulu me croire...
--Une autre fois, répondit Pen, qui avait repris son service
accoutumé, on vous croira.
--Comme je ne serai pas le maître... répliqua Shandon.
--Qui sait? répliqua Pen. John Hatteras est libre d'aller aussi loin
que bon lui semble, mais on n'est pas obligé de le suivre.
--Il n'y a qu'à se rappeler, reprit Gripper, son premier voyage à la
mer de Baffin, et ce qui s'en est suivi!
--Et le voyage du _Farewel_, dit Clifton, qui est allé se perdre
dans les mers du Spitzberg sous son commandement!
--Et dont il est revenu seul, répondit Gripper.
--Seul avec son chien, répliqua Clifton.
--Nous n'avons pas envie de nous sacrifier pour le bon plaisir de cet
homme, ajouta Pen.
--Ni de perdre les primes que nous avons si bien gagnées!»
On reconnaît Clifton à cette remarque intéressée.
«Lorsque nous aurons dépassé le soixante-dix-huitième degré,
ajouta-t-il, et nous n'en sommes pas loin, cela fera juste trois cent
soixante-quinze livres pour chacun[1], six fois huit degrés!
[1] 2,375 francs.
--Mais, répondit Gripper, ne les perdrons-nous pas, si nous revenons
sans le capitaine?
--Non, répondit Clifton, lorsqu'il sera prouvé que le retour était
devenu indispensable.
--Mais le capitaine... cependant...
--Sois tranquille, Gripper, répondit Pen, nous en aurons un capitaine,
et un bon, que monsieur Shandon connaît. Quand un commandant devient
fou, on le casse et on en nomme un autre. N'est-ce pas, monsieur
Shandon?
--Mes amis, répondit Shandon évasivement, vous trouverez toujours en
moi un coeur dévoué. Mais attendons les événements.»
L'orage, on le voit, s'amassait sur la tête d'Hatteras; celui-ci,
ferme, inébranlable, énergique, toujours confiant, marchait avec
audace. En somme, s'il n'avait pas été maître de la direction de son
navire, celui-ci s'était vaillamment comporté; la route parcourue en
cinq mois représentait la route que d'autres navigateurs mirent deux
et trois ans à faire! Hatteras se trouvait maintenant dans
l'obligation d'hiverner, mais cette situation ne pouvait effrayer des
coeurs forts et décidés, des âmes éprouvées et aguerries, des esprits
intrépides et bien trempés! Sir John Ross et MacClure ne passèrent-ils
pas trois hivers successifs dans les régions arctiques? ce qui s'était
fait ainsi ne pouvait-on le faire encore?
«Certes si, répétait Hatteras, et plus, s'il le faut! Ah! disait-il
avec regret au docteur, que n'ai-je pu forcer l'entrée de Smith, au
nord de la mer de Baffin, je serais maintenant au pôle!
--Bon! répondait invariablement le docteur, qui eût inventé la
confiance au besoin, nous y arriverons, capitaine, sur le
quatre-vingt-dix-neuvième méridien au lieu du soixante-quinzième, il
est vrai; mais qu'importe? si tout chemin mène à Rome, il est encore
plus certain que tout méridien mène au pôle.»
Le 31 août, le thermomètre marqua treize degrés (-10° centig.). La fin
de la saison navigable arrivait; _le Forward_ laissa l'île Exmouth sur
tribord, et, trois jours après, il dépassa l'île de la Table, située
au milieu du canal Belcher. A une époque moins avancée, il eût été
possible peut-être de regagner par ce canal la mer de Baffin, mais
alors il ne fallait pas y songer. Ce bras de mer, entièrement barré
par les glaces, n'eût pas offert un pouce d'eau à la quille du
_Forward_; le regard s'étendait sur des ice-fields sans fin et
immobiles pour huit mois encore.
Heureusement, on pouvait encore gagner quelques minutes vers le nord,
mais à la condition de briser la glace nouvelle sous de gros rouleaux,
ou de la déchirer au moyen des pétards. Ce qu'il fallait redouter
alors, par ces basses températures, c'était le calme de l'atmosphère,
car les passes se prenaient rapidement, et on accueillait avec joie
même les vents contraires. Une nuit calme, et tout était glacé.
Or, _le Forward_ ne pouvait hiverner dans la situation actuelle,
exposé aux vents, aux ice-bergs, à la dérive du canal; un abri sûr est
la première chose à trouver; Hatteras espérait gagner la côte du
Nouveau-Cornouailles, et rencontrer, au delà de la pointe Albert, une
baie de refuge suffisamment couverte. Il poursuivit donc sa route au
nord avec persévérance.
Mais, le 8 septembre, une banquise continue, impénétrable,
infranchissable, s'interposa entre le nord et lui; la température
s'abaissa à dix degrés (-12° centig.). Hatteras, le coeur inquiet,
chercha vainement un passage, risquant cent fois son navire, et se
tirant de pas dangereux par des prodiges d'habileté. On pouvait le
taxer d'imprudence, d'irréflexion, de folie, d'aveuglement, mais pour
bon marin, il l'était, et parmi les meilleurs!
La situation du _Forward_ devint véritablement périlleuse; en effet,
la mer se refermait derrière lui, et dans l'espace de quelques heures,
la glace acquérait une dureté telle que les hommes couraient dessus et
halaient le navire en toute sécurité.
Hatteras, ne pouvant tourner l'obstacle, résolut de l'attaquer de
front; il employa ses plus forts blasting-cylinders, de huit à dix
livres de poudre; on commençait par trouer la glace dans son
épaisseur; on remplissait le trou de neige, après avoir eu soin de
placer le cylindre dans une position horizontale, afin qu'une plus
grande partie de glace fût soumise à l'explosion; alors on allumait la
mèche, protégée par un tube de gutta-percha.
On travailla donc à briser la banquise; on ne pouvait la scier, car
les sciures se recollaient immédiatement. Toutefois, Hatteras put
espérer passer le lendemain.
Mais, pendant la nuit, le vent fit rage; la mer se souleva sous sa
croûte glacée, comme secouée par quelque commotion sous-marine, et la
voix terrifiée du pilote laissa tomber ces mots:
«Veille à l'arrière! veille à l'arrière!»
Hatteras porta ses regards vers la direction indiquée, et ce qu'il vit
à la faveur du crépuscule était effrayant.
Une haute banquise, refoulée vers le nord, accourait sur le navire
avec la rapidité d'une avalanche.
«Tout le monde sur le pont!» s'écria le capitaine.
Cette montagne roulante n'était plus qu'à un demi-mille à peine; les
glaçons se soulevaient, passaient les uns par-dessus les autres, se
culbutaient, comme d'énormes grains de sable emportés par un ouragan
formidable; un bruit terrible agitait l'atmosphère.
«Voilà, monsieur Clawbonny, dit Johnson au docteur, l'un des plus
grands dangers dont nous ayons été menacés.
--Oui, répondit tranquillement le docteur, c'est assez effrayant
--Un véritable assaut qu'il nous faudra repousser, reprit le maître
d'équipage.
--En effet on dirait une troupe immense d'animaux antédiluviens, de
ceux que l'on suppose avoir habité le pôle! Ils se pressent! Ils se
hâtent à qui arrivera le plus vite.
--Et, ajouta Johnson, il y en a qui sont armés de lances aiguës dont
je vous engage à vous défier, monsieur Clawbonny.
--C'est un véritable siège, s'écria le docteur; eh bien! courons sur
les remparts.»
Et il se précipita vers l'arrière, où l'équipage armé de perches, de
barres de fer, d'anspects, se préparait à repousser cet assaut
formidable.
L'avalanche arrivait et gagnait de hauteur, en s'accroissant des
glaces environnantes qu'elle entraînait dans son tourbillon; d'après
les ordres d'Hatteras, le canon de l'avant tirait à boulets pour
rompre cette ligne menaçante. Mais elle arriva et se jeta sur le
brick; un craquement se fit entendre, et, comme il fut abordé par la
hanche de tribord, une partie de son bastingage se brisa.
«Que personne ne bouge! s'écria Hatteras. Attention aux glaces!»
Celles-ci grimpaient avec une force irrésistible; des glaçons pesant
plusieurs quintaux escaladaient les murailles du navire; les plus
petits, lancés jusqu'à la hauteur des hunes, retombaient en flèches
aiguës, brisant les haubans, coupant les manoeuvres. L'équipage était
débordé par ces ennemis innombrables, qui, de leur masse, eussent
écrasé cent navires comme _le Forward_. Chacun essayait de repousser
ces rocs envahissants, et plus d'un matelot fut blessé par leurs
arrêtes aiguës, entre autres Bolton, qui eut l'épaule gauche
entièrement déchirée. Le bruit prenait des proportions effrayantes.
Duck aboyait avec rage après ces ennemis d'une nouvelle sorte.
L'obscurité de la nuit accrut bientôt l'horreur de la situation, sans
cacher ces blocs irrités, dont la blancheur répercutait les dernières
lueurs éparses dans l'atmosphère.
Les commandements d'Hatteras retentissaient toujours au milieu de
cette lutte étrange, impossible, surnaturelle, des hommes avec des
glaçons. Le navire, obéissant à cette pression énorme, s'inclinait sur
bâbord, et l'extrémité de sa grande vergue s'arc-boutait déjà contre
le champ de glace, au risque de briser son mât.
Hatteras comprit le danger; le moment était terrible; le brick
menaçait de se renverser entièrement, et la mâture pouvait être
emportée.
Un bloc énorme, grand comme le navire lui-même, parut alors s'élever
le long de la coque; il se soulevait avec une irrésistible puissance;
il montait, il dépassait déjà la dunette; s'il se précipitait sur _le
Forward_, tout était fini; bientôt il se dressa debout, sa hauteur
dépassant les vergues de perroquet, et il oscilla sur sa base.
Un cri d'épouvante s'échappa de toutes les poitrines. Chacun reflua
sur tribord.
Mais, à ce moment, le navire fut entièrement soulagé[1]. On le sentit
enlevé, et pendant un temps inappréciable il flotta dans l'air, puis
il inclina, retomba sur les glaçons, et, là, fut pris d'un roulis qui
fit craquer ses cordages. Que se passait-il donc?
[1] Soulevé.
Soulevé par cette marée montante, repoussé par les blocs qui le
prenaient à l'arrière, il franchissait l'infranchissable banquise.
Après une minute, qui parut un siècle, de cette étrange navigation, il
retomba de l'autre côté de l'obstacle, sur un champ de glace; il
l'enfonça de son poids, et se retrouva dans son élément naturel.
«La banquise est franchie! s'écria Johnson, qui s'était jeté à l'avant
du brick.
--Dieu soit loué!» répondit Hatteras.
En effet, le brick se trouvait au centre d'un bassin de glace;
celle-ci l'entourait de toutes parts, et, bien que la quille plongeât
dans l'eau, il ne pouvait bouger; mais s'il demeurait immobile, le
champ marchait pour lui.
«Nous dérivons, capitaine! cria Johnson
--Laissons faire,» répondit Hatteras.
Comment, d'ailleurs, eût-il été possible de s'opposer à cet
entraînement?