Bientôt la vapeur eut acquis une pression suffisante: les ancres du

_Forward_ furent levées; celui-ci, coupant vers l'est, mit le cap sur

la pointe Becher, et trancha de son étrave les jeunes glaces déjà

formées.

On rencontre entre l'île Baring et la pointe Becher un assez grand

nombre d'îles, échouées pour ainsi dire au milieu des ice-fields; les

streams se pressaient en grand nombre dans les petits détroits dont

cette partie de la mer est sillonnée; ils tendaient à s'agglomérer

sous l'influence d'une température relativement basse; des hummocks se

formaient ça et là, et l'on sentait que ces glaçons déjà plus

compactes, plus denses, plus serrés, feraient bientôt avec l'aide des

premières gelées une masse impénétrable.

_Le Forward_ chenalait donc, non sans une extrême difficulté, au

milieu des tourbillons de neige. Cependant, avec la mobilité qui

caractérise l'atmosphère de ces régions, le soleil reparaissait de

temps à autre; la température remontait de quelques degrés; les

obstacles se fondaient comme par enchantement, et une belle nappe

d'eau, charmante à contempler, s'étendait là où naguère les glaçons

hérissaient toutes les passes. L'horizon revêtait de magnifiques

teintes orangées sur lesquelles l'oeil se reposait complaisamment de

l'éternelle blancheur des neiges.

Le jeudi, 26 juillet, _le Forward_ rasa l'île Dundas, et mit ensuite

le cap plus au nord; mais alors il se trouva face à face avec une

banquise, haute de huit à neuf pieds et formée de petits ice-bergs

arrachés à la côte; il fut obligé d'en prolonger longtemps la courbure

dans l'ouest. Le craquement ininterrompu des glaces, se joignant aux

gémissements du navire, formait un bruit triste qui tenait du soupir

et de la plainte. Enfin le brick trouva une passe et s'y avança

péniblement; souvent un glaçon énorme paralysait sa course pendant de

longues heures; le brouillard gênait la vue du pilote; tant que l'on

voit à un mille en avant, on peut parer facilement les obstacles; mais

au milieu de ces tourbillons embrumés, la vue s'arrêtait souvent à

moins d'une encâblure. La houle très-forte fatiguait.

Parfois, les nuages lisses et polis prenaient un aspect particulier,

comme s'ils eussent réfléchi les bancs de glace; il y eut des jours où

les rayons jaunâtres du soleil ne parvinrent pas à franchir la brume

tenace.

Les oiseaux étaient encore fort nombreux, et leurs cris

assourdissants; des phoques, paresseusement couchés sur les glaçons en

dérive, levaient leur tête peu effrayée et agitaient leurs longs cous

au passage du navire; celui-ci, en rasant leur demeure flottante, y

laissa plus d'une fois des feuilles de son doublage roulées par le

frottement.

Enfin, après six jours de cette lente navigation, le 1er août, la

pointe Becher fut relevée dans le nord; Hatteras passa ces dernières

heures dans les barres de perroquet; la mer libre entrevue par

Stewart, le 30 mai 1851, vers 76°20' de latitude, ne pouvait être

éloignée, et cependant, si loin qu'Hatteras promenât ses regards, il

n'aperçut aucun indice d'un bassin polaire dégagé de glaces. Il

redescendit sans mot dire.

«Est-ce que vous croyez à cette mer libre? demanda Shandon au

lieutenant.

--Je commence à en douter, répondit James Wall.

--N'avais-je donc pas raison de traiter cette prétendue découverte de

chimère et d'hypothèse? Et l'on n'a pas voulu me croire, et vous même,

Wall, vous avez pris parti contre moi!

--On vous croira désormais, Shandon.

--Oui, répondit ce dernier, quand il sera trop tard.»

Et il rentra dans sa cabine, où il se tenait presque toujours renfermé

depuis sa discussion avec le capitaine.

Le vent retomba dans le sud vers le soir. Hatteras fit alors établir

sa voilure et éteindre ses feux; pendant plusieurs jours, les plus

pénibles manoeuvres furent reprises par l'équipage; à chaque instant,

il fallait ou lofer ou laisser arriver, ou masquer brusquement les

voiles pour enrayer la marche du brick; les bras des vergues déjà

roidis par le froid couraient mal dans les poulies engorgées, et

ajoutaient encore à la fatigue; il fallut plus d'une semaine pour

atteindre la pointe Barrow. _Le Forward_ n'avait pas gagné trente

milles en dix jours.

Là, le vent sauta de nouveau dans le nord, et l'hélice fut remise en

mouvement. Hatteras espérait encore trouver une mer affranchie

d'obstacles, au delà du soixante-dix-septième parallèle, telle que la

vit Edward Belcher.

Et cependant, s'il s'en rapportait aux récits de Penny, cette partie

de mer qu'il traversait en ce moment aurait dû être libre, car, Penny,

arrivé à la limite des glaces, reconnut en canot les bords du canal de

la Reine jusqu'au soixante-dix-septième degré.

Devait-il donc regarder ces relations comme apocryphes? ou bien un

hiver précoce venait-il s'abattre sur ces régions boréales?

Le 15 août, le mont Percy dressa dans la brume ses pics couverts de

neiges éternelles; le vent très-violent brassait devant lui une

mitraille de grésil qui crépitait avec bruit. Le lendemain, le soleil

se coucha pour la première fois, terminant enfin la longue série des

jours de vingt-quatre heures. Les hommes avaient fini par s'habituer à

cette clarté incessante; mais les animaux en ressentaient peu

l'influence; les chiens groënlandais se couchaient à l'heure

habituelle, et, Duk lui-même s'endormait régulièrement chaque soir,

comme si les ténèbres eussent envahi l'horizon.

Cependant, pendant les nuits qui suivirent le 16 août, l'obscurité ne

fut jamais profonde; le soleil, quoique couché, donnait encore une

lumière suffisante par réfraction.

Le 19 août, après une assez bonne observation, on releva le cap

Franklin sur la côte orientale, et sur la côte occidentale, le cap

lady Franklin; ainsi, au point extrême atteint sans doute par ce hardi

navigateur, la reconnaissance de ses compatriotes voulut que le nom de

sa femme si dévouée fît face à son propre nom, emblème touchant de

l'étroite sympathie qui les unit toujours!

Le docteur fut ému de ce rapprochement, de cette union morale entre

deux pointes de terre au sein de ces contrées lointaines.

Le docteur, suivant les conseil de Johnson, s'accoutumait déjà à

supporter les basses températures; il demeurait presque sans cesse sur

le pont, bravant le froid le vent et la neige. Sa constitution, bien

qu'il eût un peu maigri, ne souffrait pas des atteintes de ce rude

climat. D'ailleurs, il s'attendait à d'autres périls, et constatait

avec gaieté même les symptômes précurseurs de l'hiver.

«Voyez, dit-il un jour à Johnson, voyez ces bandes d'oiseaux qui

émigrent vers le sud! Comme ils s'enfuient à tire-d'aile en poussant

leurs cris d'adieu!

--Oui, monsieur Clawbonny, répondit Johnson; quelque chose leur a dit

qu'il fallait partir, et ils se sont mis en route.

--Plus d'un des nôtres, Johnson, serait, je crois, tenté de les

imiter!

--Ce sont des coeurs faibles, monsieur Clawbonny; que diable! ce qu'un

oiseau ne peut faire, un homme doit le tenter! ces animaux-là n'ont

pas un approvisionnement de nourriture comme nous, et il faut bien

qu'ils aillent chercher leur existence ailleurs! Mais des marins, avec

un bon navire sous les pieds, doivent aller au bout du monde.

--Vous espérez donc qu'Hatteras réussira dans ses projets?

--Il réussira, monsieur Clawbonny.

--Je le pense comme vous, Johnson, et dût-il, pour le suivre, ne

conserver qu'un seul compagnon fidèle...

--Nous serions deux!

--Oui, Johnson,» répondit ce dernier en serrant la main du brave

matelot.

La terre du Prince-Albert, que _le Forward_ prolongeait en ce moment,

porte aussi le nom de terre Grinnel, et bien qu'Hatteras, en haine des

Yankees, n'eût jamais consenti à lui donner ce nom, c'est cependant

celui sous lequel elle est le plus généralement désignée. Voici d'où

vient cette double appellation: en même temps que l'Anglais Penny lui

donnait le nom de Prince-Albert, le commandant de _la Rescue_, le

lieutenant de Haven, la nommait terre Grinnel en l'honneur du

négociant américain qui avait fait à New-York les frais de son

expédition.

Le brick, en suivant ses contours, éprouva une série de difficultés

inouïes, naviguant tantôt à la voile et tantôt à la vapeur. Le 18

août, on releva le mont Britannia à peine visible dans la brume, et

_le Forward_ jeta l'ancre le lendemain dans la baie de Northumberland.

Il se trouvait cerné de toutes parts.

CHAPITRE XXIII

L'ASSAUT DES GLAÇONS.

Hatteras, après avoir présidé au mouillage du navire, rentra dans sa

cabine, prit sa carte et la pointa avec soin; il se trouvait par

76°57' de latitude et 99°20' de longitude, c'est-à-dire à trois

minutes seulement du soixante-dix-septième parallèle. Ce fut à cet

endroit même que sir Edward Belcher passa son premier hivernage sur

_le Pionnier_ et _l'Assistance_. C'est de ce point qu'il organisa ses

excursions en traîneau et en bateau; il découvrit l'île de la Table,

les Cornouailles septentrionales, l'archipel Victoria et le canal

Belcher. Parvenu au delà du soixante-dix-huitième degré, il vit la

côte s'incliner vers le sud-est. Elle semblait devoir se relier au

détroit de Jones, dont l'entrée donne sur la baie de Baffin. Mais dans

le nord-ouest, au contraire, une mer libre, dit son rapport,

«s'étendait à perte de vue».

Hatteras considérait avec émotion cette partie des cartes marines où

un large espace blanc figurait ces régions inconnues, et ses yeux

revenaient toujours à ce bassin polaire dégagé de glaces.

«Après tant de témoignages, se dit-il, après les relations de Stewart,

de Penny, de Belcher, il n'est pas permis de douter! il faut que cela

soit! Ces hardis marins ont vu, vu de leurs propres yeux! peut-on

révoquer leur assertion en doute? Non!--Mais, si cependant cette mer,

libre alors, par suite d'un hiver précoce fut... Mais non, c'est à

plusieurs années d'intervalle que ces découvertes ont été faites; ce

bassin existe, je le trouverai! je le verrai!»

Hatteras remonta sur la dunette. Une brume intense enveloppait _le

Forward_; du pont on apercevait à peine le haut de sa mâture.

Cependant Hatteras fit descendre l'ice-master de son nid de pie, et

prit sa place; il voulait profiter de la moindre éclaircie du ciel

pour examiner l'horizon du nord-ouest.

Shandon n'avait pas manqué cette occasion de dire au lieutenant:

«Eh bien, Wall! et cette mer libre?

--Vous aviez raison, Shandon, répondit Wall, et nous n'avons plus que

pour six semaines de charbon dans nos soutes.

--Le docteur trouvera quelque procédé scientifique répondit Shandon,

pour nous chauffer sans combustible. J'ai entendu dire que l'on

faisait de la glace avec du feu; peut-être nous fera-t-il du feu avec

de la glace.»

Shandon rentra dans sa cabine en haussant les épaules.

Le lendemain, 20 août, le brouillard se fendit pendant quelques

instants. On vit Hatteras de son poste élevé promener vivement ses

regards vers l'horizon; puis il redescendit sans rien dire et donna

l'ordre de se porter en avant; mais il était facile de voir que son

espoir avait été déçu une dernière fois.

_Le Forward_ leva l'ancre et reprit sa marche incertaine vers le nord.

Comme il fatiguait beaucoup, les vergues des huniers et de perroquet

furent envoyées en bas avec tout leur gréement; les mâts furent

dépassés; on ne pouvait plus compter sur le vent variable que la

sinuosité des passes rendait d'ailleurs à peu près inutile; de larges

taches blanchâtres se formaient ça et là sur la mer, semblables à des

taches d'huile; elles faisaient présager une gelée générale

très-prochaine; dès que la brise venait à tomber, la mer se prenait

presque instantanément, mais au retour du vent cette jeune glace se

brisait et se dissipait. Vers le soir, le thermomètre descendit à

dix-sept degrés (-7° centig.).

Lorsque le brick arrivait au fond d'une passe fermée, il faisait alors

l'office de bélier, et se précipitait à toute vapeur sur l'obstacle

qu'il enfonçait. Quelquefois on le croyait définitivement arrêté; mais

un mouvement inattendu des streams lui ouvrait un nouveau passage, et

il s'élançait hardiment; pendant ces temps d'arrêt, la vapeur,

s'échappant par les soupapes, se condensait dans l'air froid et

retombait en neige sur le pont. Une autre cause venait aussi suspendre

la marche du brick; les glaçons s'engageaient parfois dans les

branches de l'hélice, et ils avaient une dureté telle que tout

l'effort de la machine ne parvenait pas à les briser; il fallait alors

renverser la vapeur, revenir en arrière, et envoyer des hommes

débarrasser l'hélice à l'aide de leviers et d'anspects; de là, des

difficultés, des fatigues et des retards.

Pendant treize jours il en fut ainsi; _le Forward_ se traîna

péniblement le long du détroit de Penny. L'équipage murmurait, mais il

obéissait; il comprenait que revenir en arrière était maintenant

impossible. La marche au nord offrait moins de périls que la retraite

au sud; il fallait songer à l'hivernage.

Les matelots parlaient entre eux de cette nouvelle situation, et, un

jour, ils en causèrent même avec Richard Shandon, qu'ils savaient bien

être pour eux. Celui-ci, au mépris de ses devoirs d'officier, ne

craignit pas de laisser discuter devant lui l'autorité de son

capitaine.

«Vous dites donc, monsieur Shandon, lui demandait Gripper, que nous ne

pouvons plus revenir sur nos pas.

--Maintenant, il est trop tard, répondit Shandon.

--Alors, reprit un autre matelot, nous ne devons plus songer qu'à

l'hivernage?

--C'est notre seule ressource! On n'a pas voulu me croire...

--Une autre fois, répondit Pen, qui avait repris son service

accoutumé, on vous croira.

--Comme je ne serai pas le maître... répliqua Shandon.

--Qui sait? répliqua Pen. John Hatteras est libre d'aller aussi loin

que bon lui semble, mais on n'est pas obligé de le suivre.

--Il n'y a qu'à se rappeler, reprit Gripper, son premier voyage à la

mer de Baffin, et ce qui s'en est suivi!

--Et le voyage du _Farewel_, dit Clifton, qui est allé se perdre

dans les mers du Spitzberg sous son commandement!

--Et dont il est revenu seul, répondit Gripper.

--Seul avec son chien, répliqua Clifton.

--Nous n'avons pas envie de nous sacrifier pour le bon plaisir de cet

homme, ajouta Pen.

--Ni de perdre les primes que nous avons si bien gagnées!»

On reconnaît Clifton à cette remarque intéressée.

«Lorsque nous aurons dépassé le soixante-dix-huitième degré,

ajouta-t-il, et nous n'en sommes pas loin, cela fera juste trois cent

soixante-quinze livres pour chacun[1], six fois huit degrés!

[1] 2,375 francs.

--Mais, répondit Gripper, ne les perdrons-nous pas, si nous revenons

sans le capitaine?

--Non, répondit Clifton, lorsqu'il sera prouvé que le retour était

devenu indispensable.

--Mais le capitaine... cependant...

--Sois tranquille, Gripper, répondit Pen, nous en aurons un capitaine,

et un bon, que monsieur Shandon connaît. Quand un commandant devient

fou, on le casse et on en nomme un autre. N'est-ce pas, monsieur

Shandon?

--Mes amis, répondit Shandon évasivement, vous trouverez toujours en

moi un coeur dévoué. Mais attendons les événements.»

L'orage, on le voit, s'amassait sur la tête d'Hatteras; celui-ci,

ferme, inébranlable, énergique, toujours confiant, marchait avec

audace. En somme, s'il n'avait pas été maître de la direction de son

navire, celui-ci s'était vaillamment comporté; la route parcourue en

cinq mois représentait la route que d'autres navigateurs mirent deux

et trois ans à faire! Hatteras se trouvait maintenant dans

l'obligation d'hiverner, mais cette situation ne pouvait effrayer des

coeurs forts et décidés, des âmes éprouvées et aguerries, des esprits

intrépides et bien trempés! Sir John Ross et MacClure ne passèrent-ils

pas trois hivers successifs dans les régions arctiques? ce qui s'était

fait ainsi ne pouvait-on le faire encore?

«Certes si, répétait Hatteras, et plus, s'il le faut! Ah! disait-il

avec regret au docteur, que n'ai-je pu forcer l'entrée de Smith, au

nord de la mer de Baffin, je serais maintenant au pôle!

--Bon! répondait invariablement le docteur, qui eût inventé la

confiance au besoin, nous y arriverons, capitaine, sur le

quatre-vingt-dix-neuvième méridien au lieu du soixante-quinzième, il

est vrai; mais qu'importe? si tout chemin mène à Rome, il est encore

plus certain que tout méridien mène au pôle.»

Le 31 août, le thermomètre marqua treize degrés (-10° centig.). La fin

de la saison navigable arrivait; _le Forward_ laissa l'île Exmouth sur

tribord, et, trois jours après, il dépassa l'île de la Table, située

au milieu du canal Belcher. A une époque moins avancée, il eût été

possible peut-être de regagner par ce canal la mer de Baffin, mais

alors il ne fallait pas y songer. Ce bras de mer, entièrement barré

par les glaces, n'eût pas offert un pouce d'eau à la quille du

_Forward_; le regard s'étendait sur des ice-fields sans fin et

immobiles pour huit mois encore.

Heureusement, on pouvait encore gagner quelques minutes vers le nord,

mais à la condition de briser la glace nouvelle sous de gros rouleaux,

ou de la déchirer au moyen des pétards. Ce qu'il fallait redouter

alors, par ces basses températures, c'était le calme de l'atmosphère,

car les passes se prenaient rapidement, et on accueillait avec joie

même les vents contraires. Une nuit calme, et tout était glacé.

Or, _le Forward_ ne pouvait hiverner dans la situation actuelle,

exposé aux vents, aux ice-bergs, à la dérive du canal; un abri sûr est

la première chose à trouver; Hatteras espérait gagner la côte du

Nouveau-Cornouailles, et rencontrer, au delà de la pointe Albert, une

baie de refuge suffisamment couverte. Il poursuivit donc sa route au

nord avec persévérance.

Mais, le 8 septembre, une banquise continue, impénétrable,

infranchissable, s'interposa entre le nord et lui; la température

s'abaissa à dix degrés (-12° centig.). Hatteras, le coeur inquiet,

chercha vainement un passage, risquant cent fois son navire, et se

tirant de pas dangereux par des prodiges d'habileté. On pouvait le

taxer d'imprudence, d'irréflexion, de folie, d'aveuglement, mais pour

bon marin, il l'était, et parmi les meilleurs!

La situation du _Forward_ devint véritablement périlleuse; en effet,

la mer se refermait derrière lui, et dans l'espace de quelques heures,

la glace acquérait une dureté telle que les hommes couraient dessus et

halaient le navire en toute sécurité.

Hatteras, ne pouvant tourner l'obstacle, résolut de l'attaquer de

front; il employa ses plus forts blasting-cylinders, de huit à dix

livres de poudre; on commençait par trouer la glace dans son

épaisseur; on remplissait le trou de neige, après avoir eu soin de

placer le cylindre dans une position horizontale, afin qu'une plus

grande partie de glace fût soumise à l'explosion; alors on allumait la

mèche, protégée par un tube de gutta-percha.

On travailla donc à briser la banquise; on ne pouvait la scier, car

les sciures se recollaient immédiatement. Toutefois, Hatteras put

espérer passer le lendemain.

Mais, pendant la nuit, le vent fit rage; la mer se souleva sous sa

croûte glacée, comme secouée par quelque commotion sous-marine, et la

voix terrifiée du pilote laissa tomber ces mots:

«Veille à l'arrière! veille à l'arrière!»

Hatteras porta ses regards vers la direction indiquée, et ce qu'il vit

à la faveur du crépuscule était effrayant.

Une haute banquise, refoulée vers le nord, accourait sur le navire

avec la rapidité d'une avalanche.

«Tout le monde sur le pont!» s'écria le capitaine.

Cette montagne roulante n'était plus qu'à un demi-mille à peine; les

glaçons se soulevaient, passaient les uns par-dessus les autres, se

culbutaient, comme d'énormes grains de sable emportés par un ouragan

formidable; un bruit terrible agitait l'atmosphère.

«Voilà, monsieur Clawbonny, dit Johnson au docteur, l'un des plus

grands dangers dont nous ayons été menacés.

--Oui, répondit tranquillement le docteur, c'est assez effrayant

--Un véritable assaut qu'il nous faudra repousser, reprit le maître

d'équipage.

--En effet on dirait une troupe immense d'animaux antédiluviens, de

ceux que l'on suppose avoir habité le pôle! Ils se pressent! Ils se

hâtent à qui arrivera le plus vite.

--Et, ajouta Johnson, il y en a qui sont armés de lances aiguës dont

je vous engage à vous défier, monsieur Clawbonny.

--C'est un véritable siège, s'écria le docteur; eh bien! courons sur

les remparts.»

Et il se précipita vers l'arrière, où l'équipage armé de perches, de

barres de fer, d'anspects, se préparait à repousser cet assaut

formidable.

L'avalanche arrivait et gagnait de hauteur, en s'accroissant des

glaces environnantes qu'elle entraînait dans son tourbillon; d'après

les ordres d'Hatteras, le canon de l'avant tirait à boulets pour

rompre cette ligne menaçante. Mais elle arriva et se jeta sur le

brick; un craquement se fit entendre, et, comme il fut abordé par la

hanche de tribord, une partie de son bastingage se brisa.

«Que personne ne bouge! s'écria Hatteras. Attention aux glaces!»

Celles-ci grimpaient avec une force irrésistible; des glaçons pesant

plusieurs quintaux escaladaient les murailles du navire; les plus

petits, lancés jusqu'à la hauteur des hunes, retombaient en flèches

aiguës, brisant les haubans, coupant les manoeuvres. L'équipage était

débordé par ces ennemis innombrables, qui, de leur masse, eussent

écrasé cent navires comme _le Forward_. Chacun essayait de repousser

ces rocs envahissants, et plus d'un matelot fut blessé par leurs

arrêtes aiguës, entre autres Bolton, qui eut l'épaule gauche

entièrement déchirée. Le bruit prenait des proportions effrayantes.

Duck aboyait avec rage après ces ennemis d'une nouvelle sorte.

L'obscurité de la nuit accrut bientôt l'horreur de la situation, sans

cacher ces blocs irrités, dont la blancheur répercutait les dernières

lueurs éparses dans l'atmosphère.

Les commandements d'Hatteras retentissaient toujours au milieu de

cette lutte étrange, impossible, surnaturelle, des hommes avec des

glaçons. Le navire, obéissant à cette pression énorme, s'inclinait sur

bâbord, et l'extrémité de sa grande vergue s'arc-boutait déjà contre

le champ de glace, au risque de briser son mât.

Hatteras comprit le danger; le moment était terrible; le brick

menaçait de se renverser entièrement, et la mâture pouvait être

emportée.

Un bloc énorme, grand comme le navire lui-même, parut alors s'élever

le long de la coque; il se soulevait avec une irrésistible puissance;

il montait, il dépassait déjà la dunette; s'il se précipitait sur _le

Forward_, tout était fini; bientôt il se dressa debout, sa hauteur

dépassant les vergues de perroquet, et il oscilla sur sa base.

Un cri d'épouvante s'échappa de toutes les poitrines. Chacun reflua

sur tribord.

Mais, à ce moment, le navire fut entièrement soulagé[1]. On le sentit

enlevé, et pendant un temps inappréciable il flotta dans l'air, puis

il inclina, retomba sur les glaçons, et, là, fut pris d'un roulis qui

fit craquer ses cordages. Que se passait-il donc?

[1] Soulevé.

Soulevé par cette marée montante, repoussé par les blocs qui le

prenaient à l'arrière, il franchissait l'infranchissable banquise.

Après une minute, qui parut un siècle, de cette étrange navigation, il

retomba de l'autre côté de l'obstacle, sur un champ de glace; il

l'enfonça de son poids, et se retrouva dans son élément naturel.

«La banquise est franchie! s'écria Johnson, qui s'était jeté à l'avant

du brick.

--Dieu soit loué!» répondit Hatteras.

En effet, le brick se trouvait au centre d'un bassin de glace;

celle-ci l'entourait de toutes parts, et, bien que la quille plongeât

dans l'eau, il ne pouvait bouger; mais s'il demeurait immobile, le

champ marchait pour lui.

«Nous dérivons, capitaine! cria Johnson

--Laissons faire,» répondit Hatteras.

Comment, d'ailleurs, eût-il été possible de s'opposer à cet

entraînement?

Aventures du Capitaine Hatteras · 第 12 / 34 段