Cette pierre, sur une côte perdue de ces régions lointaines, parlait

douloureusement au coeur; le docteur, en présence de ces regrets

touchants, sentit les larmes venir à ses yeux. À la place même où

Franklin et ses compagnons passèrent, pleins d'énergie et d'espoir, il

ne restait plus qu'un morceau de marbre pour souvenir; et malgré ce

sombre avertissement de la destinée, _le Forward allait s'élancer sur

la route de _l'Erebus_ et du _Terror_.

Hatteras s'arracha le premier à cette pénible contemplation, et gravit

rapidement un monticule assez élevé et presque entièrement dépourvu de

neige.

«Capitaine, lui dit Johnson en le suivant, de là nous apercevrons les

magasins.»

Shandon et le docteur les rejoignirent au moment où ils atteignaient

le sommet de la colline.

Mais, de là, leurs regards se perdirent sur de vastes plaines qui

n'offraient aucun vestige d'habitation.

«Voilà qui est singulier, dit le maître d'équipage.

--Eh bien! et ces magasins? dit vivement Hatteras.

--Je ne sais... je ne vois... balbutia Johnson.

--Vous vous serez trompés de route, dit le docteur.

--Il me semble pourtant, reprit Johnson en réfléchissant, qu'à cet

endroit même...

--Enfin, dit impatiemment Hatteras, où devons-nous aller?

--Descendons, fit le maître d'équipage, car il est possible que je me

trompe! depuis sept ans, je puis avoir perdu la mémoire de ces

localités!

--Surtout, répondit le docteur, quand le pays est d'une uniformité si

monotone.

--Et cependant...» murmura Johnson.

Shandon n'avait pas fait une observation. Au bout de quelques minutes

de marche, Johnson s'arrêta.

«Mais non, s'écria-t-il, non, je ne me trompe pas!

--Eh bien? dit Hatteras en regardant autour de lui.

--Qui vous fait parler ainsi, Johnson? demanda le docteur.

--Voyez-vous ce renflement du sol? dit le maître d'équipage en

indiquant sous ses pieds une sorte d'extumescence dans laquelle trois

saillies se distinguaient parfaitement.

--Qu'en concluez-vous? demanda le docteur.

--Ce sont-là, répondit Johnson, les trois tombes des marins de

Franklin! J'en suis sûr! je ne me suis pas trompé, et à cent pas de

nous devraient se trouver les habitations, et si elles n'y sont pas...

c'est que...»

Il n'osa pas achever sa pensée; Hatteras s'était précipité en avant, et

un violent mouvement de désespoir s'empara de lui. Là avaient dû

s'élever en effet ces magasins tant désirés, avec ces approvisionnements

de toutes sortes sur lesquels il comptait; mais la ruine, le pillage, le

bouleversement, la destruction avaient passé là où des mains civilisées

créèrent d'immenses ressources pour les navigateurs épuisés. Qui s'était

livré à ces déprédations? Les animaux de ces contrées, les loups, les

renards, les ours? Non, car ils n'eussent détruit que les vivres, et il

ne restait pas un lambeau de tente, pas une pièce de bois, pas un

morceau de fer, pas une parcelle d'un métal quelconque, et, circonstance

plus terrible pour les gens du _Forward_, pas un fragment de

combustible! Évidemment les Esquimaux, qui ont été souvent en relation

avec les navires européens, ont fini par apprendre la valeur de ces

objets dont ils sont complètement dépourvus; depuis le passage du _Fox_,

ils étaient venus et revenus à ce lieu d'abondance, prenant et pillant

sans cesse, avec l'intention bien raisonnée de ne laisser aucune trace

de ce qui avait été; et maintenant, un long rideau de neige à demi

fondue recouvrait le sol!

Hatteras était confondu. Le docteur regardait en secouant la tête.

Shandon se taisait toujours, et un observateur attentif eût surpris un

méchant sourire sur ses lèvres.

En ce moment, les hommes envoyés par le lieutenant Wall arrivèrent.

Ils comprirent tout. Shandon s'avança vers le capitaine et lui dit:

«Monsieur Hatteras, il me semble inutile de se désespérer; nous sommes

heureusement à l'entrée du détroit de Barrow, qui nous ramènera à la

mer de Baffin!

--Monsieur Shandon, répondit Hatteras, nous sommes heureusement à

l'entrée du détroit de Wellington, et il nous conduira au nord!

--Et comment naviguerons-nous, capitaine?

--A la voile, monsieur! Nous avons encore pour deux mois de

combustible, et c'est plus qu'il ne nous en faut pendant notre

prochain hivernage.

--Vous me permettrez de vous dire, reprit Shandon...

--Je vous permettrai de me suivre à mon bord, monsieur,» répondit

Hatteras.

Et tournant le dos à son second, il revint vers le brick, et s'enferma

dans sa cabine.

Pendant deux jours, le vent fut contraire; le capitaine ne reparut pas

sur le pont. Le docteur mit à profit ce séjour forcé en parcourant

l'île Beechey, il recueillit les quelques plantes qu'une température

relativement élevée laissait croître ça et là sur les rocs dépourvus

de neige, quelques bruyères, des lichens peu variés, une espèce de

renoncule jaune, une sorte de plante semblable à l'oseille, avec des

feuilles larges de quelques lignes au plus, et des saxifrages assez

vigoureux.

La faune de cette contrée était supérieure à cette flore si

restreinte; le docteur aperçut de longues troupes d'oies et de grues

qui s'enfonçaient dans le nord; les perdrix, les eider-ducks d'un bleu

noir, les chevaliers, sorte d'échassiers de la classe des scolopax,

des northern-divers, plongeurs au corps très-long, de nombreux

ptarmites, espèce de gelinottes fort bonnes à manger, les dovekies

avec le corps noir, les ailes, tachetées de blanc, les pattes et le

bec rouges comme du corail, les bandes criardes de kitty-wakes, et les

gros loons au ventre blanc, représentaient dignement l'ordre des

oiseaux. Le docteur fut assez heureux pour tuer quelques lièvres gris

qui n'avaient pas encore revêtu leur blanche fourrure d'hiver, et un

renard bleu que Duk força avec un remarquable talent. Quelques ours,

habitués évidemment à redouter la présence de l'homme, ne se

laissèrent pas approcher, et les phoques étaient extrêmement fuyards,

par la même raison sans doute que leurs ennemis les ours. La baie

regorgeait d'une sorte de buccin fort agréable à déguster. La classe

des animaux articulés, ordre des diptères, famille des culicides,

division des nemocères, fut représentée par un simple moustique, un

seul, dont le docteur eut la joie de s'emparer après avoir subi ses

morsures. En qualité de conchyliologue, il fut moins favorisé, et il

dut se borner à recueillir une sorte de moule et quelques coquilles

bivalves.

CHAPITRE XXI.

LA MORT DE BELLOT.

La température, pendant les journées du 3 et du 4 juillet, se maintint

à cinquante-sept degrés (+ 14° centig.); ce fut le plus haut point

thermométrique observé pendant cette campagne. Mais le jeudi 5, le

vent passa dans le sud-est, et fut accompagné de violents tourbillons

de neige. Le thermomètre tomba dans la nuit précédente de vingt-trois

degrés. Hatteras, sans se préoccuper des mauvaises dispositions de

l'équipage, donna l'ordre d'appareiller. Depuis treize jours,

c'est-à-dire depuis le cap Dundas, _le Forward_ n'avait pu gagner un

nouveau degré dans le nord; aussi le parti représenté par Clifton

n'était pas satisfait; ses désirs, il est vrai, se trouvèrent d'accord

en ce moment avec la résolution du capitaine de s'élever dans le canal

Wellington, et il ne fit pas de difficultés pour manoeuvrer.

Le brick ne parvint pas sans peine à mettre à la voile; mais, ayant

établi dans la nuit sa misaine, ses huniers et ses perroquets,

Hatteras s'avança hardiment au milieu des trains de glace que le

courant entraînait vers le sud. L'équipage se fatigua beaucoup dans

cette navigation sinueuse, qui l'obligeait souvent à contrebrasser la

voilure.

Le canal Wellington n'a pas une très-grande largeur; il est resserré

entre la côte du Devon septentrional à l'est, et l'île Cornvallis à

l'ouest; cette île passa longtemps pour une presqu'île. Ce fut sir

John Franklin qui la contourna, en 1846, par sa côte occidentale, en

revenant de sa pointe au nord du canal.

L'exploration du canal Wellington fut faite, en 1851, par le capitaine

Penny, sur les baleiniers _lady Franklin_ et _Sophie_; l'un de ses

lieutenants, Stewart, parvenu au cap Beecher, par 76°20' de latitude,

découvrit la mer libre. La mer libre! Voilà ce qu'espérait Hatteras.

«Ce que Stewart a trouvé, je le trouverai, dit-il au docteur, et alors

je pourrai naviguer à la voile vers le pôle.

--Mais, répondit le docteur, ne craignez-vous pas que votre

équipage...

--Mon équipage!...» dit durement Hatteras.

Puis, à voix basse.

«Pauvres gens!» murmura-t-il au grand étonnement du docteur.

C'était le premier sentiment de cette nature que celui-ci surprenait

dans le coeur du capitaine.

«Mais non, reprit ce dernier avec énergie, il faut qu'ils me suivent!

ils me suivront!»

Cependant, si _le Forward_ n'avait pas à craindre la collision des

ice-streams encore espacés, il gagnait peu dans le nord, car les vents

contraires l'obligèrent souvent à s'arrêter. Il dépassa péniblement

les caps Spencer et Innis, et, le 10, le mardi, le soixante-quinzième

degré de latitude fut enfin franchi, à la grande joie de Clifton.

_Le Forward_ se trouvait à l'endroit même où les vaisseaux américains

_le Rescue_ et _l'Advance_, commandés par le capitaine de Haven,

coururent de si terribles dangers. Le docteur Kane faisait partie de

cette expédition; vers la fin de septembre 1850, ces navires,

enveloppés par une banquise, furent rejetés avec une puissance

irrésistible dans le détroit de Lancastre.

Ce fut Shandon qui raconta cette catastrophe à James Wall devant

quelques-uns des hommes du brick.

«_L'Advance et le Rescue_, leur dit-il, furent tellement secoués,

enlevés, ballottés par les glaces, qu'on dut renoncer à conserver du

feu à bord; et cependant la température tomba jusqu'à dix-huit degrés

au-dessous de zéro! Pendant l'hiver tout entier, les malheureux

équipages furent retenus prisonniers dans la banquise, toujours

préparés à l'abandon de leur navire, et pendant trois semaines ils

n'ôtèrent même pas leurs habits! Ce fut dans cette situation

épouvantable, qu'après une dérive de mille milles[1], ils furent

drossés jusque dans le milieu de la mer de Baffin!»

[1] Plus de 400 lieues.

On peut juger de l'effet produit par ces récits sur le moral d'un

équipage déjà mal disposé.

Pendant cette conversation, Johnson s'entretenait avec le docteur d'un

événement dont ces parages avaient été le théâtre; le docteur, suivant

sa demande, le prévint du moment précis auquel le brick se trouvait

par 75°30' de latitude.

«C'est là! c'est bien là! s'écria Johnson; voilà cette terre funeste!»

Et, en parlant ainsi, les larmes venaient aux yeux du digne maître

d'équipage.

«Vous voulez parler de la mort du lieutenant Bellot, lui dit le

docteur.

--Oui, monsieur Clawbonny, de ce brave officier de tant de coeur et de

tant de courage!

--Et c'est ici, dites-vous, que cette catastrophe eut lieu?

--Ici-même, sur cette partie de la côte du North-Devon! Oh! il y a eu

dans tout cela une très-grande fatalité, et ce malheur ne serait pas

arrivé, si le capitaine Pullen fût revenu plus tôt à son bord!

--Que voulez-vous dire? Johnson.

--Écoutez-moi, monsieur Clawbonny, et vous verrez à quoi tient souvent

l'existence. Vous savez que le lieutenant Bellot fit une première

campagne à la recherche de Franklin, en 1850?

--Oui, Johnson, sur _le Prince-Albert_.

--Eh bien, en 1853, de retour en France, il obtint la permission

d'embarquer sur _le Phénix_, à bord duquel je me trouvais en qualité

de matelot, sous le capitaine Inglefield. Nous venions, avec _le

Breadalbane_, transporter des approvisionnements à l'île Beechey.

--Ceux-là qui nous ont si malheureusement fait défaut!

--C'est cela même, monsieur Clawbonny. Nous arrivâmes à l'île Beechey

au commencement d'août; le 10 de ce mois, le capitaine Inglefield

quitta _le Phénix_ pour rejoindre le capitaine Pullen, séparé depuis

un mois de son navire _le North-Star_. A son retour, il comptait

expédier à sir Edward Belcher, qui hivernait dans le canal de

Wellington, les dépêches de l'Amirauté. Or, peu après le départ de

notre capitaine, le commandant Pullen regagna son bord. Que n'y est-il

revenu avant le départ du capitaine Inglefield! Le lieutenant Bellot,

craignant que l'absence de notre capitaine ne se prolongeât, et

sachant que les dépêches de l'Amirauté étaient pressées, offrit de les

porter lui-même. Il laissa le commandement des deux navires au

capitaine Pullen, et partit le 12 août avec un traîneau et un canot en

caoutchouc. Il emmenait avec lui Harvey, le quartier-maître du

_North-Star_, trois matelots, Madden, David Hook, et moi. Nous

supposions que sir Edward Belcher devait se trouver aux environs du

cap Beecher, au nord du canal; nous nous dirigeâmes donc de ce côté,

dans notre traîneau, en serrant de près les rivages de l'est. Le

premier jour, nous campâmes à trois milles du cap Innis; le lendemain,

nous nous arrêtions sur un glaçon, à trois milles à peu près du cap

Bowden. Pendant la nuit, claire d'ailleurs comme le jour, la terre

étant à trois milles, le lieutenant Bellot résolut d'y aller camper;

il essaya de s'y rendre dans le canot de caoutchouc; deux fois une

violente brise du sud-est le repoussa; à leur tour, Harvey et Madden

tentèrent le passage et furent plus heureux; ils s'étaient munis d'une

corde, et ils établirent une communication entre le traîneau et la

côte; trois objets furent transportés au moyen de cette corde; mais à

une quatrième tentative, nous sentîmes notre glaçon se mettre en

mouvement; monsieur Bellot cria à ses compagnons de lâcher la corde,

et nous fûmes entraînés, le lieutenant, David Hook et moi, à une

grande distance de la côte. En ce moment, le vent soufflait avec force

du sud-est, et il neigeait. Mais nous ne courions pas encore de grands

dangers, et il pouvait bien en revenir, puisque nous en sommes

revenus, nous autres!»

Johnson s'interrompit un instant en considérant cette côte fatale,

puis il reprit:

«Après avoir perdu de vue nos compagnons, nous essayâmes d'abord de

nous abriter sous la tente de notre traîneau, mais en vain; alors avec

nos couteaux nous commençâmes à nous tailler une maison dans la glace.

Monsieur Bellot s'assit une demi-heure, et s'entretint avec nous sur

le danger de notre situation; je lui dis que je n'avais pas peur.

«Avec la protection de Dieu, nous répondit-il, pas un cheveu ne

tombera de notre tête.» Je lui demandai alors quelle heure il était;

il répondit: «Environ six heures et quart.» C'était six heures et

quart du matin, le jeudi 18 août. Alors monsieur Bellot attacha ses

livres et dit qu'il voulait aller voir comment la glace flottait; il

était parti depuis quatre minutes seulement, quand j'allai, pour le

chercher, faire le tour du même glaçon sur lequel nous étions abrités;

mais je ne pus le voir, et, en retournant à notre retraite, j'aperçus

son bâton du côté opposé d'une crevasse d'environ cinq toises de

large, où la glace était toute cassée. J'appelai alors, mais sans

réponse. A cet instant le vent soufflait très-fort. Je cherchai encore

autour du glaçon, mais je ne pus découvrir aucune trace du pauvre

lieutenant.

--Et que supposez-vous? demanda le docteur ému de ce récit.

--Je suppose que quand monsieur Bellot sortit de la cachette, le vent

l'emporta dans la crevasse, et, son paletot étant boutonné, il ne put

nager pour revenir à la surface! Oh! monsieur Clawbonny, j'éprouvai là

le plus grand chagrin de ma vie! Je ne voulais pas le croire! Ce brave

officier, victime de son dévouement! car sachez que c'est pour obéir

aux instructions du capitaine Pullen qu'il a voulu rejoindre la terre,

avant cette débâcle! Brave jeune homme, aimé de tout le monde à bord,

serviable, courageux! il a été pleuré de toute l'Angleterre, et il

n'est pas jusqu'aux Esquimaux eux-mêmes qui, apprenant du capitaine

Inglefield, à son retour à la baie de Pound, la mort du bon

lieutenant, ne s'écrièrent en pleurant comme je le fais ici: pauvre

Bellot! pauvre Bellot!

--Mais votre compagnon, et vous, Johnson, demanda le docteur attendri

par cette narration touchante, comment parvîntes-vous à regagner la

terre?

--Nous, monsieur, c'était peu de chose; nous restâmes encore

vingt-quatre heures sur le glaçon, sans aliments et sans feu; mais

nous finîmes par rencontrer un champ de glace échoué sur un bas-fond;

nous y sautâmes, et, à l'aide d'un aviron qui nous restait, nous

accrochâmes un glaçon capable de nous porter et d'être manoeuvré comme

un radeau. C'est ainsi que nous avons gagné le rivage, mais seuls, et

sans notre brave officier!»

A la fin de ce récit, _le Forward_ avait dépassé cette côte funeste,

et Johnson perdit de vue le lieu de cette terrible catastrophe. Le

lendemain, on laissait la baie Griffin sur tribord, et, deux jours

après, les caps Grinnel et Helpman; enfin, le 14 juillet, on doubla la

pointe Osborn, et, le 15, le brick mouilla dans la baie Baring, à

l'extrémité du canal. La navigation n'avait pas été très-difficile;

Hatteras rencontra une mer presque aussi libre que celle dont Belcher

profita pour aller hiverner avec _le Pionnier_ et _l'Assistance_

jusqu'auprès du soixante dix-septième degré. Ce fut de 1852 à 1853,

pendant son premier hivernage, car, l'année suivante, il passa l'hiver

de 1853 à 1854 à cette baie Baring où _le Forward_ mouillait en ce

moment.

Ce fut même à la suite des épreuves et des dangers les plus effrayants

qu'il dut abandonner son navire _l'Assistance_ au milieu de ces glaces

éternelles.

Shandon se fit aussi le narrateur de cette catastrophe devant les

matelots démoralisés. Hatteras connut-il ou non cette trahison de son

premier officier? Il est impossible de le dire; en tout cas, il se tut

à cet égard.

A la hauteur de la baie Baring se trouve un étroit chenal qui fait

communiquer le canal Wellington avec le canal de la Reine. Là, les

trains de glace se trouvèrent fort pressés. Hatteras fit de vains

efforts pour franchir les passes du nord de l'île Hamilton; le vent

s'y opposait; il fallait donc se glisser entre l'île Hamilton et l'île

Cornwallis; on perdit là cinq jours précieux en efforts inutiles. La

température tendait à s'abaisser, et tomba même, le 19 juillet, à

vingt-six degrés (-4° centigr.); elle se releva le jour suivant; mais

cette menace anticipée de l'hiver arctique devait engager Hatteras à

ne pas attendre davantage. Le vent avait une tendance à se tenir dans

l'ouest et s'opposait à la marche de son navire. Et cependant, il

avait hâte de gagner le point où Stewart se trouva en présence d'une

mer libre. Le 19, il résolut de s'avancer à tout prix dans le chenal;

le vent soufflait debout au brick, qui, avec son hélice, eût pu lutter

contre ces violentes rafales chargées de neige, mais Hatteras devait

avant tout ménager son combustible; d'un autre côté, la passe était

trop large pour permettre de haler sur le brick. Hatteras, sans tenir

compte des fatigues de l'équipage, recourut à un moyen que les

baleiniers emploient parfois dans des circonstances identiques. Il fit

amener les embarcations à fleur d'eau, tout en les maintenant

suspendues à leurs palans sur les flancs du navire; ces embarcations

étant solidement amarrées de l'avant et de l'arrière, les avirons

furent armés sur tribord des unes et sur bâbord des autres; les

hommes, à tour de rôle, prirent place à leurs bancs de rameurs, et

durent nager[1] vigoureusement de manière à pousser le brick contre le

vent. _Le Forward_ s'avança lentement dans le chenal; on comprend ce

que furent les fatigues provoquées par ce genre de travaux; les

murmures se firent entendre. Pendant quatre jours, on navigua de la

sorte jusqu'au 23 juin, où l'on parvint à atteindre l'île Baring dans

le canal de la Reine.

[1] Ramer.

Le vent restait contraire. L'équipage n'en pouvait plus. La santé des

hommes parut fort ébranlée au docteur, et il crut voir chez

quelques-uns les premiers symptômes du scorbut; il ne négligea rien

pour combattre ce mal terrible, ayant à sa disposition d'abondantes

réserves de lime-juice et de pastilles de chaux.

Hatteras comprit bien qu'il ne fallait plus compter sur son équipage;

la douceur, la persuasion fussent demeurées sans effet; il résolut

donc de lutter par la sévérité, et de se montrer impitoyable à

l'occasion; il se défiait particulièrement de Richard Shandon, et même

de James Wall, qui cependant n'osait parler trop haut. Hatteras avait

pour lui le docteur, Johnson, Bell, Simpson; ces gens lui étaient

dévoués corps et âme; parmi les indécis, il notait Foker, Bolton,

Wolsten, l'armurier, Brunton, le premier ingénieur, qui pouvaient à un

moment donné se tourner contre lui; quant aux autres, Pen, Gripper,

Clifton, Waren, ils méditaient ouvertement leurs projets de révolte;

ils voulaient entraîner leurs camarades et forcer _le Forward_ à

revenir en Angleterre.

Hatteras vit bien qu'il ne pourrait plus obtenir de cet équipage mal

disposé, et surtout épuisé de fatigue, la continuation des manoeuvres

précédentes. Pendant vingt-quatre heures, il resta en vue de l'île

Baring sans faire un pas en avant. Cependant la température

s'abaissait, et le mois de juillet sous ces hautes latitudes se

ressentait déjà de l'influence du prochain hiver. Le 24, le

thermomètre tomba à vingt-deux degrés (-6° centigr.). La _young-ice_,

la glace nouvelle, se reformait pendant la nuit, et acquérait six à

huit lignes d'épaisseur; s'il neigeait par-dessus, elle pouvait

devenir bientôt assez forte pour supporter le poids d'un homme. La mer

prenait déjà cette teinte sale qui annonce la formation des premiers

cristaux.

Hatteras ne se méprenait pas à ces symptômes alarmants; si les passes

venaient à se boucher, il serait forcé d'hiverner en cet endroit, loin

du but de son voyage, et sans même avoir entrevu cette mer libre dont

il devait être si rapproché, suivant les rapports de ses devanciers.

Il résolut donc, coûte que coûte, de se porter en avant et de gagner

quelques degrés dans le nord; voyant qu'il ne pouvait employer ni les

avirons avec un équipage à bout de forces, ni les voiles avec un vent

toujours contraire, il donna l'ordre d'allumer les fourneaux.

CHAPITRE XXII.

COMMENCEMENT DE RÉVOLTE.

A ce commandement inattendu, la surprise fut grande à bord du

_Forward_.

«Allumer les fourneaux! dirent les uns.

--Et avec quoi? dirent les autres.

--Quand nous n'avons plus que deux mois de charbon dans le ventre!

s'écria Pen.

--Et comment nous chaufferons-nous, l'hiver? demanda Clifton.

--Il nous faudra donc, reprit Gripper, brûler le navire jusqu'à sa

ligne de flottaison?

--Et bourrer le poêle avec les mâts, répondit Waren, depuis le petit

perroquet jusqu'au bout-dehors de beaupré?»

Shandon regardait fixement Wall. Les ingénieurs stupéfaits hésitaient

à descendre dans la chambre de la machine.

«M'avez-vous entendu?» s'écria le capitaine d'une voix irritée.

Brunton se dirigea vers l'écoutille; mais au moment de descendre, il

s'arrêta.

«N'y va pas, Brunton, dit une voix.

--Qui a parlé? s'écria Hatteras.

--Moi! fit Pen, en s'avançant vers le capitaine.

--Et vous dites?... demanda celui-ci.

--Je dis..., je dis, répondit Pen en jurant, je dis que nous en avons

assez, que nous n'irons pas plus loin, que nous ne voulons pas crever

de fatigue et de froid pendant l'hiver, et qu'on n'allumera pas les

fourneaux!

--Monsieur Shandon, répondit froidement Hatteras, faites mettre cet

homme aux fers.

--Mais, capitaine, répondit Shandon, ce que cet homme a dit...

--Ce que cet homme a dit, répliqua Hatteras, si vous le répétez, vous,

je vous fais enfermer dans votre cabine et garder à vue!--Que l'on

saisisse cet homme! m'entend-on?»

Johnson, Bell, Simpson se dirigèrent vers le matelot que la colère

mettait hors de lui.

«Le premier qui me touche!...» s'écria-t-il, en saisissant un anspect

qu'il brandit au-dessus de sa tête.

Hatteras s'avança vers lui.

«Pen, dit-il d'une voix presque tranquille, un geste de plus, et je te

brûle la cervelle!»

En parlant de la sorte, il arma un revolver et le dirigea sur le

matelot.

Un murmure se fit entendre.

«Pas un mot, vous autres, dit Hatteras, ou cet homme tombe mort.»

En ce moment, Johnson et Bell désarmèrent Pen, qui ne résista plus et

se laissa conduire à fond de cale.

«Allez, Brunton,» dit Hatteras,

L'ingénieur, suivi de Plover et de Waren, descendit à son poste.

Hatteras revint sur la dunette.

«Ce Pen est un misérable, lui dit le docteur.

--Jamais homme n'a été plus près de la mort,» répondit simplement le

capitaine.

Aventures du Capitaine Hatteras · 第 11 / 34 段