docteur Clawbonny, un savant qui ne pense qu'à savoir, Johnson, un
marin esclave de la discipline, et qui ne prend pas la peine de
raisonner, peut-être un ou deux hommes encore, comme Bell, le
charpentier, quatre au plus, et nous sommes dix-huit à bord! Non,
Wall, Hatteras n'a pas la confiance de l'équipage, il le sait bien, il
l'amorce par l'argent; il a profité habilement de la catastrophe de
Franklin pour opérer un revirement dans ces esprits mobiles; mais cela
ne durera pas, vous dis-je; et s'il ne parvient pas à atterrir à l'île
Beechey, il est perdu!
--Si l'équipage pouvait se douter...
--Je vous engage, répondit vivement Shandon, à ne pas lui communiquer
ces observations; il les fera de lui-même. En ce moment, d'ailleurs,
il est bon de continuer à suivre la route du nord. Mais qui sait si ce
qu'Hatteras croit être une marche vers le pôle n'est pas un retour sur
ses pas? Au bout du canal MacClintock est la baie Melville, et là
débouche cette suite de détroits qui ramènent à la baie de Baffin.
Qu'Hatteras y prenne garde! le chemin de l'ouest est plus facile que
le chemin du nord.»
On voit par ces paroles quelles étaient les dispositions de Shandon,
et combien le capitaine avait droit de pressentir un traître en lui.
Shandon raisonnait juste d'ailleurs, quand il attribuait la
satisfaction actuelle de l'équipage à cette perspective de dépasser
bientôt le soixante-douzième pararallèle. Cet appétit d'argent
s'empara des moins audacieux du bord. Clifton avait fait le compte de
chacun avec une grande exactitude. En retranchant le capitaine et le
docteur, qui ne pouvaient être admis à partager la prime, il restait
seize hommes sur _le Forward_. La prime étant de mille livres, cela
donnait une somme de soixante-deux livres et demie[1] par tête et par
degré. Si jamais on parvenait au pôle, les dix-huit degrés à franchir
réservaient à chacun une somme de onze cent vingt-cinq livres[2],
c'est-à-dire une fortune. Cette fantaisie-là coûterait dix-huit mille
livres[3] au capitaine; mais il était assez riche pour se payer
pareille promenade au pôle.
[1] 1,362 fr. 50 c.
[2] 23,123 fr.
[3] 450,000 fr.
Ces calculs enflammèrent singulièrement l'avidité de l'équipage, comme
on peut le croire, et plus d'un aspirait à dépasser cette latitude
dorée, qui, quinze jours auparavant, se réjouissait de descendre vers
le sud.
Le _Forward_, dans la journée du 16 juin, rangea le cap Aworth. Le
mont Rawlinson dressait ses pics blancs vers le ciel; la neige et la
brume le faisaient paraître colossal en exagérant sa distance; la
température se maintenait à quelques degrés au-dessus de glace; des
cascades et des cataractes improvisées se développaient sur les flancs
de la montagne; les avalanches se précipitaient avec une détonation
semblable aux décharges continues de la grosse artillerie. Les
glaciers, étalés en longues nappes blanches, projetaient une immense
réverbération dans l'espace. La nature boréale aux prises avec le
dégel offrait aux yeux un splendide spectacle. Le brick rasait la côte
de fort près; on apercevait sur quelques rocs abrités de rares
bruyères dont les fleurs roses sortaient timidement entre les neiges,
des lichens maigres d'une couleur rougeâtre, et les pousses d'une
espèce de saule nain, qui rampaient sur le sol.
Enfin, le 19 juin, parce fameux soixante-douzième degré de latitude,
on doubla la pointe Minto, qui forme l'une des extrémités de la baie
Ommaney; le brick entra dans la baie Melville, surnommée la _mer
d'Argent_ par Bolton; ce joyeux marin se livra sur ce sujet à mille
facéties dont le bon Clawbonny rit de grand coeur.
La navigation du _Forward_, malgré une forte brise du nord-est, fut
assez facile pour que, le 23 juin, il dépassât le soixante-quatorzième
degré de latitude. Il se trouvait au milieu du bassin de Melville,
l'une des mers les plus considérables de ces régions. Cette mer fut
traversée pour la première fois par le capitaine Parry dans sa grande
expédition de 1819, et ce fut là que son équipage gagna la prime de
cinq mille livres promise par acte du gouvernement.
Clifton se contenta de remarquer qu'il y avait deux degrés du
soixante-douzième au soixante-quatorzième: cela faisait déjà cent
vingt-cinq livres à son crédit. Mais on lui fit observer que la
fortune dans ces parages était peu de chose, qu'on ne pouvait se dire
riche qu'à la condition de boire sa richesse; il semblait donc
convenable d'attendre le moment où l'on roulerait sous la table d'une
taverne de Liverpool, pour se réjouir et se frotter les mains.
CHAPITRE XIX.
UNE BALEINE EN VUE.
Le bassin de Melville, quoique aisément navigable, n'était pas
dépourvu de glaces; on apercevait d'immenses ice-fields prolongés
jusqu'aux limites de l'horizon; ça et là apparaissaient quelques
ice-bergs, mais immobiles et comme ancrés au milieu des champs glacés.
_Le Forward_ suivait à toute vapeur de larges passes où ses évolutions
devenaient faciles. Le vent changeait fréquemment, sautant avec
brusquerie d'un point du compas à l'autre.
La variabilité du vent dans les mers arctiques est un fait
remarquable, et souvent quelques minutes à peine séparent un calme
plat d'une tempête désordonnée. C'est ce qu'Hatteras éprouva le 23
juin, au milieu même de l'immense baie.
Les vents les plus constants soufflent généralement de la banquise à
la mer libre, et sont très-froids. Ce jour-là, le thermomètre
descendit de quelques degrés; le vent sauta dans le sud, et d'immenses
rafales passant au-dessus des champs de glace, vinrent se débarrasser
de leur humidité sous la forme d'une neige épaisse, Hatteras fit
immédiatement carguer les voiles dont il aidait l'hélice, mais pas si
vite cependant que son petit perroquet ne fût emporté en un clin
d'oeil.
Hatteras commanda ses manoeuvres avec le plus grand sang-froid, et ne
quitta pas le pont pendant la tempête; il fut obligé de fuir devant le
temps et de remonter dans l'ouest. Le vent soulevait des vagues
énormes au milieu desquelles se balançaient des glaçons de toutes
formes arrachés aux ice-fields environnants; le brick était secoué
comme un jouet d'enfant, et les débris des packs se précipitaient sur
sa coque; par moment, il s'élevait perpendiculairement au sommet d'une
montagne liquide; sa proue d'acier, ramassant la lumière diffuse,
étincelait comme une barre de métal en fusion; puis il descendait dans
un abîme, donnant de la tête au milieu des tourbillons de sa fumée,
tandis que son hélice, hors de l'eau, tournait à vide avec un bruit
sinistre et frappait l'air de ses branches émergées. La pluie, mêlée à
la neige, tombait à torrent.
Le docteur ne pouvait manquer une occasion pareille de se faire
tremper jusqu'aux os; il demeura sur le pont, en proie à toute cette
émouvante admiration qu'un savant sait extraire d'un tel spectacle.
Son plus proche voisin n'aurait pu entendre sa voix; il se taisait
donc et regardait; mais en regardant, il fut témoin d'un phénomène
bizarre et particulier aux régions hyperboréennes.
La tempête était circonscrite dans un espace restreint et ne
s'étendait pas à plus de trois ou quatre milles; en effet, le vent qui
passe sur les champs de glace perd beaucoup de sa force, et ne peut
porter loin ses violences désastreuses; le docteur apercevait de temps
à autre, par quelque embellie, un ciel serein et une mer tranquille au
delà des ice-fields; il suffisait donc au _Forward_ de se diriger à
travers les passes pour retrouver une navigation paisible; seulement,
il courait risque d'être jeté sur ces bancs mobiles qui obéissaient au
mouvement de la houle. Cependant, Hatteras parvint au bout de quelques
heures à conduire son navire en mer calme, tandis que la violence de
l'ouragan, faisant rage à l'horizon, venait expirer à quelques
encâblures du _Forward_.
Le bassin de Melville ne présentait plus alors le même aspect; sous
l'influence des vagues et des vents, un grand nombre de montagnes,
détachées des côtes, dérivaient vers le nord, se croisant et se
heurtant dans toutes les directions. On pouvait en compter plusieurs
centaines; mais la baie est fort large, et le brick les évita
facilement. Le spectacle était magnifique de ces masses flottantes,
qui, douées de vitesses inégales, semblaient lutter entre elles sur ce
vaste champ de course.
Le docteur en était à l'enthousiasme, quand Simpson, le harponneur,
s'approcha et lui fit remarquer les teintes changeantes de la mer; ces
teintes variaient du bleu intense jusqu'au vert olive; de longues
bandes s'allongeaient du nord au sud avec des arêtes si vivement
tranchées, que l'on pouvait suivre jusqu'à perte de vue leur ligne de
démarcation. Parfois aussi, des nappes transparentes prolongeaient
d'autres nappes entièrement opaques.
«Eh bien, monsieur Clawbonny, que pensez-vous de cette particularité?
dit Simpson.
--Je pense, mon ami, répondit le docteur, ce que pensait le baleinier
Scoresby sur la nature de ces eaux diversement colorées: c'est que les
eaux bleues sont dépourvues de ces milliards d'animalcules et de
méduses dont sont chargées les eaux vertes; il a fait diverses
expériences à ce sujet, et je l'en crois volontiers.
--Oh! monsieur, il y a un autre enseignement à tirer de la coloration
de la mer.
--Vraiment?
--Oui, monsieur Clawbonny, et, foi de harponneur, si _le Forward_
était seulement un baleinier, je crois que nous aurions beau jeu.
--Cependant, répondit le docteur, je n'aperçois pas la moindre
baleine.
--Bon! nous ne tarderons pas à en voir, je vous le promets. C'est une
fameuse chance pour un pécheur de rencontrer ces bandes vertes sous
cette latitude.
--Et pourquoi? demanda le docteur, que ces remarques faites par des
gens du métier intéressaient vivement.
--Parce que c'est dans ces eaux vertes, répondit Simpson, que l'on
pêche les baleines en plus grande quantité.
--Et la raison, Simpson?
--C'est qu'elles y trouvent une nourriture plus abondante.
--Vous êtes certain de ce fait?
--Oh! je l'ai expérimenté cent fois, monsieur Clawbonny, dans la mer
de Baffin; je ne vois pas pourquoi il n'en serait pas de même dans la
baie Melville.
--Vous devez avoir raison, Simpson.
--Et tenez, répondit celui-ci en se penchant au-dessus du bastingage,
regardez, monsieur Clawbonny.
--Tiens, répondit le docteur, on dirait le sillage d'un navire!
--Eh bien, répondit Simpson, c'est une substance graisseuse que la
baleine laisse après elle. Croyez-moi, l'animal qui l'a produite ne
doit pas être loin!»
En effet, l'atmosphère était imprégnée d'une forte odeur de fraichin.
Le docteur se prit donc à considérer attentivement la surface de la
mer, et la prédiction du harponneur ne tarda pas à se vérifier. La
voix de Foker se fit entendre au haut du mât.
«Une baleine, cria-t-il, sous le vent à nous!»
Tous les regards se portèrent dans la direction indiquée; une trombe
peu élevée qui jaillissait de la mer fut aperçue à un mille du brick.
«La voilà! la voilà! s'écria Simpson que son expérience ne pouvait
tromper.
--Elle a disparu, répondit le docteur.
--On saurait bien la retrouver, si cela était nécessaire,» dit Simpson
avec un accent de regret.
Mais à son grand étonnement, et bien que personne n'eût osé le
demander, Hatteras donna l'ordre d'armer la baleinière; il n'était pas
fâché de procurer cette distraction à son équipage, et même de
recueillir quelques barils d'huile. Cette permission de chasse fut
donc accueillie avec satisfaction.
Quatre matelots prirent place dans la baleinière; Johnson, à
l'arrière, fut chargé de la diriger; Simpson se tint à l'avant, le
harpon à la main. On ne put empêcher le docteur de se joindre à
l'expédition. La mer était assez calme. La baleinière déborda
rapidement, et, dix minutes après, elle se trouvait à un mille du
brick.
La baleine, munie d'une nouvelle provision d'air, avait plongé de
nouveau; mais elle revint bientôt à la surface et lança à une
quinzaine de pieds ce mélange de vapeurs et de mucosités qui s'échappe
de ses évents.
«Là! là!» fit Simpson, en indiquant un point à huit cents yards de la
chaloupe.
Celle-ci se dirigea rapidement vers l'animal; et le brick, l'ayant
aperçu de son côté, se rapprocha en se tenant sous petite vapeur.
L'énorme cétacé paraissait et reparaissait au gré des vagues, montrant
son dos noirâtre, semblable à un écueil échoué en pleine mer; une
baleine ne nage pas vite, lorsqu'elle n'est pas poursuivie, et
celle-ci se laissait bercer indolemment.
La chaloupe s'approchait silencieusement en suivant ces eaux vertes
dont l'opacité empêchait l'animal de voir son ennemi. C'est un
spectacle toujours émouvant que celui d'une barque fragile s'attaquant
à ces monstres; celui-ci pouvait mesurer cent trente pieds environ, et
il n'est pas rare de rencontrer entre le soixante-douzième et le
quatre-vingtième degré des baleines dont la taille dépasse cent
quatre-vingts pieds; d'anciens, écrivains ont même parlé d'animaux
longs de plus de sept cents pieds; mais il faut les ranger dans les
espèces dites _d'imagination_.
Bientôt la chaloupe se trouva près de la baleine. Simpson fit un signe
de la main, les rames s'arrêtèrent, et, brandissant son harpon,
l'adroit marin le lança avec force; cet engin, armé de javelines
barbelées, s'enfonça dans l'épaisse couche de graisse. La baleine
blessée rejeta sa queue en arrière et plongea. Aussitôt les quatre
avirons furent relevés perpendiculairement; la corde, attachée au
harpon et disposée à l'avant se déroula avec une rapidité extrême, et
la chaloupe fut entraînée, pendant que Johnson la dirigeait
adroitement.
La baleine dans sa course s'éloignait du brick et s'avançait vers les
ice-bergs en mouvement; pendant une demi-heure, elle fila ainsi; il
fallait mouiller la corde du harpon pour qu'elle ne prît pas feu par
le frottement. Lorsque la vitesse de l'animal parut se ralentir, la
corde fut retirée peu à peu et soigneusement roulée sur elle-même; la
baleine reparut bientôt à la surface de la mer qu'elle battait de sa
queue formidable; de véritables trombes d'eau soulevées par elle
retombaient en pluie violente sur la chaloupe. Celle-ci se rapprocha
rapidement; Simpson avait saisi une longue lance, et s'apprêtait à
combattre l'animal corps à corps.
Mais celui-ci prit à toute vitesse par une passe que deux montagnes de
glace laissaient entre elles. La poursuivre devenait alors extrêmement
dangereux.
«Diable, fit Johnson.
--En avant! en avant! Ferme, mes amis, s'écriait Simpson possédé de la
furie de la chasse; la baleine est à nous!
--Mais nous ne pouvons la suivre dans les ice-bergs, répondit Johnson
en maintenant la chaloupe.
--Si! si! criait Simpson.
--Non, non, firent quelques matelots.
--Oui,» s'écriaient les autres.
Pendant la discussion, la baleine s'était engagée entre deux montagnes
flottantes que la houle et le vent tendaient à réunir.
La chaloupe remorquée menaçait d'être entraînée dans cette passe
dangereuse, quand Johnson s'élançant à l'avant, une hache à la main,
coupa la corde.
Il était temps; les deux montagnes se rejoignaient avec une
irrésistible puissance, écrasant entre elles le malheureux animal.
«Perdu! s'écria Simpson.
--Sauvés! répondit Johnson.
--Ma foi, fit le docteur qui n'avait pas sourcillé, cela valait la
peine d'être vu!»
La force d'écrasement de ces montagnes est énorme. La baleine venait
d'être victime d'un accident souvent répété dans ces mers. Scoresby
raconte que dans le cours d'un seul été trente baleiniers ont ainsi
péri dans la baie de Baffin; il vit un trois-mâts aplati en une minute
entre deux immenses murailles de glace, qui, se rapprochant avec une
effroyable rapidité, le firent disparaître corps et biens. Deux autres
navires, sous ses yeux, furent percés de part en part, comme à coups
de lance, par des glaçons aigus de plus de cent pieds de longueur, qui
se rejoignirent à travers les bordages.
Quelques instants après, la chaloupe accostait le brick, et reprenait
sur le pont sa place accoutumée.
«C'est une leçon, dit Shandon à haute voix, pour les imprudents qui
s'aventurent dans les passes!»
CHAPITRE XX.
L'ÎLE BEECHEY.
Le 25 juin, _le Forward_ arrivait en vue du cap Dundas, à l'extrémité
nord-ouest de la terre du Prince de Galles. Là, les difficultés
s'accrurent au milieu des glaces plus nombreuses. La mer se rétrécit
en cet endroit, et la ligne des îles Crozier, Young, Day, Lowther,
Carret, rangées comme des forts au-devant d'une rade, obligent les
ice-streams à s'accumuler dans le détroit. Ce que le brick en toute
autre circonstance eût fait en une tournée lui prit du 25 au 30 juin;
il s'arrêtait, revenait sur ses pas, attendait l'occasion favorable
pour ne pas manquer l'île Beechey, dépensant beaucoup de charbon, se
contentant de modérer son feu pendant ses haltes, mais sans jamais
l'éteindre, afin d'être en pression à toute heure de jour et de nuit.
Hatteras connaissait aussi bien que Shandon l'état de son
approvisionnement; mais, certain de trouver du combustible à l'île
Beechey, il ne voulait pas perdre une minute par mesure d'économie; il
était fort retardé par suite de son détour dans le sud; et, s'il avait
pris la précaution de quitter l'Angleterre dès le mois d'avril, il ne
se trouvait pas plus avancé maintenant que les expéditions précédentes
à pareille époque.
Le 30, on releva le cap Walker, à l'extrémité nord-est de la terre du
Prince de Galles; c'est le point extrême que Kennedy et Bellot
aperçurent le 3 mai 1852, après une excursion à travers tout le
North-Sommerset. Déjà en 1851, le capitaine Ommaney, de l'expédition
Austin, avait eu le bonheur de pouvoir y ravitailler son détachement.
Ce cap, fort élevé, est remarquable par sa couleur d'un rouge brun; de
là, dans les temps clairs, la vue peut s'étendre jusqu'à l'entrée du
canal Wellington. Vers le soir, on vit le cap Bellot séparé du cap
Walker par la baie de Mac-Leon. Le cap Bellot fut ainsi nommé en
présence du jeune officier français, que l'expédition anglaise salua
d'un triple hurrah. En cet endroit, la côte est faite d'une pierre
calcaire jaunâtre, d'apparence très-rugueuse; elle est défendue par
d'énormes glaçons que les vents du nord y entassent de la façon la
plus imposante. Elle fut bientôt perdue de vue par _le Forward_, qui
s'ouvrit au travers des glaces mal cimentées un chemin vers l'île
Beechey, en traversant le détroit de Barrow.
Hatteras, résolu à marcher en ligne droite, pour ne pas être entraîné
au delà de l'île, ne quitta guère son poste pendant les jours
suivants; il montait fréquemment dans les barres de perroquet pour
choisir les passes avantageuses. Tout ce que peuvent faire l'habileté,
le sang-froid, l'audace, le génie même d'un marin, il le fit pendant
cette traversée du détroit. La chance, il est vrai, ne le favorisait
guère, car à cette époque il eût dû trouver la mer à peu près libre.
Mais enfin, en ne ménageant ni sa vapeur, ni son équipage, ni
lui-même, il parvint à son but.
Le 3 juillet, à onze heures du matin, l'ice-master signala une terre
dans le nord; son observation faite, Hatteras reconnut l'île Beechey,
ce rendez-vous général des navigateurs arctiques. Là touchèrent
presque tous les navires qui s'aventuraient dans ces mers. Là Franklin
établit son premier hivernage, avant de s'enfoncer dans le détroit de
Wellington. Là Creswell, le lieutenant de Mac-Clure, après avoir
franchi quatre cent soixante-dix milles sur les glaces, rejoignit _le
Phénix_ et revint en Angleterre. Le dernier navire qui mouilla à l'île
Beechey avant _le Forward_ fut _le Fox_; MacClintock s'y ravitailla,
le 11 août 1855, et y répara les habitations et les magasins; il n'y
avait pas deux ans de cela; Hatteras était au courant de ces détails.
Le coeur du maître d'équipage battait fort à la vue de cette île;
lorsqu'il la visita, il était alors quartier-maître à bord du
_Phénix_; Hatteras l'interrogea sur la disposition de la côte, sur les
facilités du mouillage, sur l'atterrissement possible; le temps se
faisait magnifique; la température se maintenait à cinquante-sept
degrés (+14° centig.).
«Eh bien, Johnson, demanda le capitaine, vous y reconnaissez-vous?
--Oui, capitaine, c'est bien l'île Beechey! Seulement, il nous faudra
laisser porter un peu au nord; la côte y est plus accostable.
--Mais les habitations, les magasins? dit Hatteras.
--Oh! vous ne pourrez les voir qu'après avoir pris terre; ils sont
abrités derrière ces monticules que vous apercevez là-bas.
--Et vous y avez transporté des provisions considérables?
--Considérables, capitaine. Ce fut ici que l'Amirauté nous envoya en
1853, sous le commandement du capitaine Inglefield, avec le steamer
_le Phénix_ et un transport chargé de provisions, _le Breadalbane_;
nous apportions de quoi ravitailler une expédition tout entière.
--Mais le commandant du _Fox_ a largement puisé à ces provisions en
1855, dit Hatteras.
--Soyez tranquille, capitaine, répliqua Johnson, il en restera pour
vous; le froid conserve merveilleusement, et nous trouverons tout cela
frais et en bon état comme au premier jour.
--Les vivres ne me préoccupent pas, répondit Hatteras; j'en ai pour
plusieurs années; ce qu'il me faut, c'est du charbon.
--Eh bien, capitaine, nous en avons laissé plus de mille tonneaux;
ainsi vous pouvez être tranquille.
--Approchons-nous, reprit Hatteras, qui, sa lunette à la main, ne
cessait d'observer la côte.
--Vous voyez cette pointe, reprit Johnson; quand nous l'aurons
doublée, nous serons bien près de notre mouillage. Oui, c'est bien de
cet endroit que nous sommes partis pour l'Angleterre avec le
lieutenant Creswell et les douze malades de _l'Investigator_. Mais si
nous avons eu le bonheur de rapatrier le lieutenant du capitaine
Mac-Clure, l'officier Bellot, qui nous accompagnait sur _le Phénix_,
n'a jamais revu son pays! Ah! c'est là un triste souvenir. Mais,
capitaine, je pense que nous devons mouiller ici-même.
--Bien,» répondit Hatteras.
Et il donna ses ordres en conséquence. _Le Forward_ se trouvait dans
une petite baie naturellement abritée contre les vents du nord, de
l'est et du sud, et à une encablure de la côte environ.
«Monsieur Wall, dit Hatteras, vous ferez préparer la chaloupe, et vous
l'enverrez avec six hommes pour transporter le charbon à bord.
--Oui, capitaine, répondit Wall.
--Je vais me rendre à terre dans la pirogue avec le docteur et le
maître d'équipage. Monsieur Shandon, vous voudrez bien nous
accompagner?
--A vos ordres,» répondit Shandon.
Quelques instants après, le docteur, muni de son attirail de chasseur
et de savant, prenait place dans la pirogue avec ses compagnons; dix
minutes plus tard, ils débarquaient sur une côte assez basse et
rocailleuse.
«Guidez-nous, Johnson, dit Hatteras. Vous y retrouvez-vous?
--Parfaitement, capitaine; seulement, voici un monument que je ne
m'attendais pas à rencontrer en cet endroit!
--Cela! s'écria le docteur, je sais ce que c'est; approchons-nous;
cette pierre va nous dire elle-même ce qu'elle est venue faire
jusqu'ici.»
Les quatre hommes s'avancèrent, et le docteur dit en se découvrant:
«Ceci, mes amis, est un monument élevé à la mémoire de Franklin et de
ses compagnons.»
En effet, lady Franklin, ayant remis en 1855 une table de marbre noir
au docteur Kane, en confia une seconde en 1858 à MacClintock, pour
être déposée à à l'île Beechey. MacClintock s'acquitta religieusement
de ce devoir, et il plaça cette table non loin d'une stèle funéraire
érigée déjà à la mémoire de Bellot par les soins de sir John Barrow.
Cette table portait l'inscription suivante:
À la mémoire de
FRANKLIN,
CROZIER, FITZJAMES,
et de tous leurs vaillants frères
officiers et fidèles compagnons qui ont souffert et péri
pour la cause de la science et pour la gloire de leur patrie.
Cette pierre
est érigée près du lieu où ils ont passé
leur premier hiver arctique
et d'où ils sont partis pour triompher des obstacles
ou pour mourir.
Elle consacre le souvenir de leurs compatriotes et amis
qui les admirent,
et de l'angoisse maîtrisée par la foi
de celle qui a perdu dans le chef de l'expédition
le plus dévoué et le plus affectionné des époux.
-------------------
C'est ainsi qu'il les conduisit
au port suprême où tous reposent.
1855.