--Que sais-je? Maudite soit cette funeste année qui se présente sous

des auspices aussi défavorables!

--Eh bien, capitaine, s'il faut hiverner, nous hivernerons! Autant

vaut cet endroit qu'un autre!

--Sans doute, fit Hatteras à voix basse; mais il ne faudrait pas

hiverner, surtout au mois de juin. L'hivernage est plein de dangers

physiques et moraux. L'esprit d'un équipage se laisse vite abattre par

ce long repos au milieu de véritables souffrances. Aussi, je comptais

bien n'hiverner que sous une latitude plus rapprochée du pôle!

--Oui, mais la fatalité a voulu que la baie de Baffin fût fermée.

--Elle qui s'est trouvée ouverte pour un autre, s'écria Hatteras avec

colère, pour cet Américain, ce....

--Voyons, Hatteras, dit le docteur, en l'interrompant à dessein; nous

ne sommes encore qu'au 5 juin; ne nous désespérons pas; un passage

soudain peut s'ouvrir devant nous; vous savez que la glace a une

tendance à se séparer en plusieurs blocs, même dans les temps calmes,

comme si une force répulsive agissait entre les différentes masses qui

la composent; nous pouvons donc d'une heure à l'autre trouver la mer

libre.

--Eh bien, qu'elle se présente, et nous la franchirons! Il est

très-possible qu'au delà du détroit de Bellot nous ayons la facilité

de remonter vers le nord par le détroit de Peel ou le canal de

MacClintock, et alors...

--Capitaine, vint dire en ce moment James Wall, nous risquons d'être

démontés de notre gouvernail par les glaces.

--Eh bien, répondit Hatteras, risquons-le; je ne consentirai pas à le

faire enlever; je veux être prêt à toute heure de jour ou de nuit.

Veillez, monsieur Wall, à ce qu'on le protège autant que possible, en

écartant les glaçons; mais qu'il reste en place, vous m'entendez.

--Cependant, ajouta Wall...

--Je n'ai pas d'observations à recevoir, monsieur, dit sévèrement

Hatteras. Allez.»

Wall retourna vers son poste.

«Ah! fit Hatteras avec un mouvement de colère, je donnerais cinq ans

de ma vie pour me trouver au nord! Je ne connais pas de passage plus

dangereux; pour surcroît de difficulté, à cette distance rapprochée du

pôle magnétique, le compas dort, l'aiguille devient paresseuse ou

affolée, et change constamment de direction.

--J'avoue, répondit le docteur, que c'est une périlleuse navigation;

mais enfin, ceux qui l'ont entreprise s'attendaient à ses dangers, et

il n'y a rien là qui doive les surprendre.

--Ah! docteur! mon équipage est bien changé, et vous venez de le voir,

les officiers en sont déjà aux observations. Les avantages pécuniaires

offerts aux marins étaient de nature à décider leur engagement; mais

ils ont leur mauvais côté, puisque après le départ ils font désirer

plus vivement le retour! Docteur, je ne suis pas secondé dans mon

entreprise, et si j'échoue, ce ne sera pas par la faute de tel ou tel

matelot dont on peut avoir raison, mais par le mauvais vouloir de

certains officiers... Ah! ils le payeront cher!

--Vous exagérez, Hatteras.

--Je n'exagère rien! Croyez-vous que l'équipage soit fâché des

obstacles que je rencontre sur mon chemin? Au contraire! On espère

qu'ils me feront abandonner mes projets! Aussi, ces gens ne murmurent

pas, et tant que _le Forward_ aura le cap au sud, il en sera de même.

Les fous! ils s'imaginent qu'ils se rapprochent de l'Angleterre! Mais

si je parviens à remonter au nord, vous verrez les choses changer! Je

jure Dieu pourtant, que pas un être vivant ne me fera dévier de ma

ligne de conduite! Un passage, une ouverture, de quoi glisser mon

brick, quand je devrais y laisser le cuivre de son doublage, et

j'aurai raison de tout.»

Les désirs du capitaine devaient être satisfaits dans une certaine

proportion. Suivant les prévisions du docteur, il y eut un changement

soudain pendant la soirée; sous une influence quelconque de vent, de

courant ou de température, les ice-fields vinrent à se séparer; _le

Forward_ se lança hardiment, brisant de sa proue d'acier les glaçons

flottants; il navigua toute la nuit, et le mardi, vers les six heures,

il débouqua du détroit de Bellot.

Mais quelle fut la sourde irritation d'Hatteras en trouvant le chemin

du nord obstinément barré! Il eut assez de force d'âme pour contenir

son désespoir, et, comme si la seule route ouverte eût été la route

préférée, il laissa _le Forward_ redescendre le détroit de Franklin;

ne pouvant remonter par le détroit de Peel, il résolut de contourner

la terre du Prince de Galles, pour gagner le canal de MacClintock.

Mais il sentait bien que Shandon et Wall ne pouvaient s'y tromper, et

savaient à quoi s'en tenir sur son espérance déçue.

La journée du 6 juin ne présenta aucun incident; le ciel était

neigeux, et les pronostics du halo s'accomplissaient.

Pendant trente-six heures, _le Forward_ suivit les sinuosités de la

côte de Boothia, sans parvenir à se rapprocher de la terre du Prince

de Galles; Hatteras forçait de vapeur, brûlant son charbon avec

prodigalité; il comptait toujours refaire son approvisionnement à

l'île Beechey; il arriva le jeudi à l'extrémité du détroit de

Franklin, et trouva encore le chemin du nord infranchissable.

C'était à le désespérer; il ne pouvait plus même revenir sur ses pas;

les glaces le poussaient en avant, et il voyait sa route se refermer

incessamment derrière lui, comme s'il n'eût jamais existé de mer libre

là où il venait de passer une heure auparavant.

Ainsi, non-seulement _le Forward_ ne pouvait gagner au nord, mais il

ne devait pas s'arrêter un instant, sous peine d'être pris, et il

fuyait devant les glaces, comme un navire fuit devant l'orage.

Le vendredi, 8 juin, il arriva près de la côte de Boothia, à l'entrée

du détroit de James Ross, qu'il fallait éviter à tout prix, car il n'a

d'issue qu'à l'ouest, et aboutit directement aux terres d'Amérique.

Les observations, faites à midi sur ce point, donnèrent 70°5'17" pour

la latitude, et 96°46'45" pour 1s longitude; lorsque le docteur connut

ces chiffres, il les rapporta à sa carte, et vit qu'il se trouvait

enfin au pôle magnétique, à l'endroit même où James Ross, le neveu de

sir John, vint déterminer cette curieuse situation.

La terre était basse près de la côte, et se relevait d'une soixantaine

de pieds seulement en s'écartant de la mer de la distance d'un mille.

La chaudière _du Forward_ ayant besoin d'être nettoyée, le capitaine

fit ancrer son navire à un champ de glace, et permit au docteur

d'aller à terre en compagnie du maître d'équipage. Pour lui,

insensible à tout ce qui ne se rattachait pas à ses projets, il se

renferma dans sa cabine, dévorant du regard la carte du pôle.

Le docteur et son compagnon parvinrent facilement à terre; le premier

portait un compas destiné à ses expériences; il voulait contrôler les

travaux de James Ross; il découvrit aisément le monticule de pierres à

chaux élevé par ce dernier; il y courut; une ouverture permettait

d'apercevoir à l'intérieur la caisse d'étain dans laquelle James Ross

déposa le procès-verbal de sa découverte. Pas un être vivant ne

paraissait avoir visité depuis trente ans cette côte désolée.

En cet endroit, une aiguille aimantée, suspendue le plus délicatement

possible, se plaçait aussitôt dans une position à peu près verticale

sous l'influence magnétique; le centre d'attraction se trouvait donc à

une très-faible distance, sinon immédiatement au-dessous de

l'aiguille.

Le docteur fit son expérience avec soin. Mais si James Ross, à cause

de l'imperfection de ses instruments, ne put trouver pour son aiguille

verticale qu'une inclinaison de 89°59', c'est que le véritable point

magnétique se trouvait réellement à une minute de cet endroit. Le

docteur Clawbonny fut plus heureux, et à quelque distance de là il eut

l'extrême satisfaction de voir son inclinaison de 90 degrés.

«Voilà donc exactement le pôle magnétique du monde! s'écria-t-il en

frappant la terre du pied.

--C'est bien ici? demanda maître Johnson.

--Ici même, mon ami.

--Eh bien, alors, reprit le maître d'équipage, il faut abandonner

toute supposition de montagne d'aimant ou de masse aimantée,

--Oui, mon brave Johnson, répondit le docteur en riant, ce sont les

hypothèses de la crédulité! Comme vous le voyez, il n'y a pas la

moindre montagne capable d'attirer les vaisseaux, de leur arracher

leur fer, ancre par ancre, clou par clou! et vos souliers eux-mêmes

sont aussi libres qu'en tout autre point du globe.

--Alors comment expliquer?...

--On ne l'explique pas, Johnson; nous ne sommes pas encore assez

savants pour cela. Mais ce qui est certain, exact, mathématique, c'est

que le pôle magnétique est ici même, à cette place!

--Ah! monsieur Clawbonny, que le capitaine serait heureux de pouvoir

en dire autant du pôle boréal!

--Il le dira, Johnson, il le dira.

--Dieu le veuille!» répondit ce dernier.

Le docteur et son compagnon élevèrent un cairn sur l'endroit précis où

l'expérience avait eu lieu, et le signal de revenir leur ayant été

fait, ils retournèrent à bord à cinq heures du soir.

CHAPITRE XVII.

LA CATASTROPHE DE SIR JOHN FRANKLIN.

_Le Forward_ parvint à couper directement le détroit de James Ross,

mais ce ne fut pas sans peine; il fallut employer la scie et les

pétards; l'équipage éprouva une fatigue extrême. La température était

heureusement fort supportable, et supérieure de trente degrés à celle

que trouva James Ross à pareille époque. Le thermomètre marquait

trente-quatre degrés (-2° centigr.).

Le samedi, on doubla le cap Félix, à l'extrémité nord de la terre du

roi Guillaume, l'une des îles moyennes de ces mers boréales.

L'équipage éprouvait alors une impression forte et douloureuse; il

jetait des regards curieux, mais tristes, sur cette île dont il

prolongeait la côte.

En effet, il se trouvait en présence de cette terre du roi Guillaume,

théâtre du plus terrible drame des temps modernes! à quelques milles

dans l'ouest s'étaient à jamais perdus _l'Erebus_ et _le Terror_.

Les matelots du _Forward_ connaissaient bien les tentatives faites

pour retrouver l'amiral Franklin et le résultat obtenu, mais ils

ignoraient les affligeants détails de cette catastrophe. Or, tandis

que le docteur suivait sur sa carte la marche du navire, plusieurs

d'entre eux, Bell, Bolton, Simpson, s'approchèrent de lui et se

mêlèrent à sa conversation. Bientôt leurs camarades les suivirent, mus

par une curiosité particulière; pendant ce temps, le brick filait avec

une vitesse extrême, et les baies, les caps, les pointes de la côte

passaient devant le regard comme un panorama gigantesque.

Hatteras arpentait la dunette d'un pas rapide; le docteur, établi sur

le pont, se vit entouré de la plupart des hommes de l'équipage; il

comprit l'intérêt de cette situation, et la puissance d'un récit fait

dans de pareilles circonstances; il reprit donc en ces termes la

conversation commencée avec Johnson:

«Vous savez, mes amis, quels furent les débuts de Franklin; il fut

mousse comme Cook et Nelson; après avoir employé sa jeunesse à de

grandes expéditions maritimes, il résolut en 1845 de s'élancer à la

recherche du passage du nord-ouest; il commandait _l'Erebus_ et _le

Terror_, deux navires éprouvés qui venaient de faire avec James Ross,

en 1840, une campagne au pôle antarctique. _L'Erebus_, monté par

Franklin, portait soixante-dix hommes d'équipage, tant officiers que

matelots, avec Fitz-James pour capitaine, Gore, Le Vesconte, pour

lieutenants, Des Voeux, Sargent, Couch, pour maîtres d'équipage, et

Stanley pour chirurgien. _Le Terror_ comptait soixante-huit hommes,

capitaine Crozier, lieutenants, Little Hogdson et Irving, maîtres

d'équipage, Horesby et Thomas, chirurgien, Peddie. Vous pouvez lire

aux baies, aux caps, aux détroits, aux pointes, aux canaux, aux îles

de ces parages, le nom de la plupart de ces infortunés dont pas un n'a

revu son pays! En tout cent trente-huit hommes! Nous savons que les

dernières lettres de Franklin sont adressées de l'île Disko et datées

du 12 juillet 1845. «J'espère, disait-il, appareiller cette nuit pour

le détroit de Lancastre.» Que s'est-il passé depuis son départ de la

baie de Disko? Les capitaines des baleiniers le _Prince de Galles_ et

_l'Entreprise_ aperçurent une dernière fois les deux navires dans la

baie Melville, et, depuis ce jour, on n'entendit plus parler d'eux.

Cependant nous pouvons suivre Franklin dans sa marche vers l'ouest; il

s'engage par les détroits de Lancastre et de Barrow, arrive à l'île

Beechey où il passe l'hiver de 1845 à 1846.

--Mais comment a-t-on connu ces détails? demanda Bell, le charpentier.

--Par trois tombes qu'en 1850 l'expédition Austin découvrit sur l'île.

Dans ces tombes étaient inhumés trois des matelots de Franklin; puis

ensuite, à l'aide du document trouvé par le lieutenant Hobson du

_Fox_, et qui porte la date du 25 avril 1848. Nous savons donc

qu'après leur hivernage, _l'Erebus_ et _le Terror_ remontèrent le

détroit de Wellington jusqu'au soixante-dix-septième parallèle; mais

au lieu de continuer leur route au nord, route qui n'était sans doute

pas praticable, ils revinrent vers le sud...

--Et ce fut leur perte! dit une voix grave. Le salut était au nord.»

Chacun se retourna. Hatteras, accoudé sur la balustrade de la dunette,

venait de lancer à son équipage cette terrible observation.

«Sans doute, reprit le docteur, l'intention de Franklin était de

rejoindre la côte américaine; mais les tempêtes l'assaillirent sur

cette route funeste, et le 12 septembre 1846, les deux navires furent

saisis par les glaces, à quelques milles d'ici, au nord-ouest du cap

Félix; ils furent entraînés encore jusqu'au nord-nord-ouest de la

pointe Victory; là-même, fit le docteur en désignant un point de la

mer. Or, ajouta-t-il, les navires ne furent abandonnés que le 22 avril

1848. Que s'est-il donc passé pendant ces dix-neuf mois? qu'ont-ils

fait, ces malheureux? Sans doute, ils ont exploré les terres

environnantes, tenté tout pour leur salut, car l'amiral était un homme

énergique! et, s'il n'a pas réussi...

--C'est que ses équipages l'ont trahi,» dit Hatteras d'une voix

sourde.

Les matelots n'osèrent pas lever les yeux; ces paroles pesaient sur

eux.

«Bref, le fatal document nous l'apprend encore, sir John Franklin

succombe à ses fatigues, le 11 juin 1847. Honneur à sa mémoire!» dit

le docteur en se découvrant.

Ses auditeurs l'imitèrent en silence.

«Que devinrent ces malheureux privés de leur chef, pendant dix mois?

ils demeurèrent à bord de leurs navires, et ne se décidèrent à les

abandonner qu'en avril 1848; cent cinq hommes restaient encore sur

cent trente-huit. Trente-trois étaient morts! Alors les capitaines

Crozier et Fitz-James élèvent un cairn à la pointe Victory, et ils y

déposent leur dernier document. Voyez, mes amis, nous passons devant

cette pointe! Vous pouvez encore apercevoir les restes de ce cairn,

placé pour ainsi dire au point extrême que John Ross atteignit en

1831! Voici le cap Jane Franklin! voici la pointe Franklin! voici la

pointe Le Vesconte! voici la baie de _l'Erebus_, où l'on trouva la

chaloupe faite avec les débris de l'un des navires, et posée sur un

traîneau! Là furent découverts des cuillers d'argent, des munitions en

abondance, du chocolat, du thé, des livres de religion! Car les cent

cinq survivants, sous la conduite du capitaine Crozier, se mirent en

route pour Great-Fish-River! Jusqu'où ont-ils pu parvenir? ont-ils

réussi à gagner la baie d'Hudson? quelques-uns survivent-ils? que

sont-ils devenus depuis ce dernier départ?...

--Ce qu'ils sont devenus, je vais vous l'apprendre dit John Hatteras

d'une voix forte. Oui, ils ont tâché d'arriver à la baie d'Hudson, et

se sont fractionnés en plusieurs troupes! Oui, ils ont pris la route

du sud! Oui, en 1854, une lettre du docteur Rae apprit qu'en 1850 les

Esquimaux avaient rencontré sur cette terre du roi Guillaume un

détachement de quarante hommes, chassant le veau marin, voyageant sur

la glace, traînant un bateau, maigris, hâves, exténués de fatigues et

de douleurs. Et plus tard, ils découvraient trente cadavres sur le

continent, et cinq sur une île voisine, les uns à demi enterrés, les

autres abandonnés sans sépulture, ceux-ci sous un bateau renversé,

ceux-là sous les débris d'une tente, ici un officier, son télescope à

l'épaule et son fusil chargé près de lui, plus loin des chaudières

avec les restes d'un repas horrible! A ces nouvelles, l'Amirauté pria

la Compagnie de la baie d'Hudson d'envoyer ses agents les plus habiles

sur le théâtre de l'événement. Ils descendirent la rivière de Back

jusqu'à son embouchure. Ils visitèrent les îles de Montréal,

Maconochie, pointe Ogle. Mais rien! Tous ces infortunés étaient morts

de misère, morts de souffrance, morts de faim, en essayant de

prolonger leur existence par les ressources épouvantables du

cannibalisme! Voilà ce qu'ils sont devenus le long de cette route du

sud jonchée de leurs cadavres mutilés! Eh bien! voulez-vous encore

marcher sur leurs traces?»

La voix vibrante, les gestes passionnés, la physionomie ardente

d'Hatteras, produisirent un effet indescriptible. L'équipage,

surexcité par l'émotion en présence de ces terres funestes, s'écria

tout d'une voix:

«Au nord! au nord!

--Eh bien! au nord! le salut et la gloire sont là! an nord! Le ciel se

déclare pour nous! le vent change! la passe est libre! pare à virer!»

Les matelots se précipitèrent à leur poste de manoeuvre; les

ice-streams se dégageaient peu à peu; _le Forward_ évolua rapidement

et se dirigea en forçant de vapeur vers le canal de Mac-Clintock.

Hatteras avait eu raison de compter sur une mer plus libre; il suivait

en la remontant la route présumée de Franklin; il longeait la côte

orientale de la terre du Prince de Galles, suffisamment déterminée

alors, tandis que la rive opposée est encore inconnue. Évidemment la

débâcle des glaces vers le sud s'était faite par les pertuis de l'est,

car ce détroit paraissait être entièrement dégagé; aussi _le Forward_

fut-il en mesure de regagner le temps perdu; il força de vapeur, si

bien que le 14 juin il dépassait la baie Osborne et les points

extrêmes atteints dans les expéditions de 1851. Les glaces étaient

encore nombreuses dans le détroit, mais la mer ne menaçait plus de

manquer à la quille du _Forward_.

CHAPITRE XVIII

LA ROUTE AU NORD.

L'équipage paraissait avoir repris ses habitudes de discipline et

d'obéissance. Les manoeuvres, rares et peu fatigantes, lui laissaient

de nombreux loisirs. La température se maintenait au-dessus du point

de congélation, et le dégel devait avoir raison des plus grands

obstacles de cette navigation.

Duk, familier et sociable, avait noué des relations d'une amitié

sincère avec le docteur Clawbonny. Ils étaient au mieux. Mais comme en

amitié il y a toujours un ami sacrifié à l'autre, il faut avouer que

le docteur n'était pas l'autre. Duk faisait de lui tout ce qu'il

voulait. Le docteur obéissait comme un chien à son maître. Duk,

d'ailleurs, se montrait aimable envers la plupart des matelots et des

officiers du bord; seulement, par instinct sans doute, il fuyait la

société de Shandon; il avait aussi conservé une dent, et quelle dent!

contre Pen et Foker; sa haine pour eux se traduisait en grognements

mal contenus à leur approche. Ceux-ci, d'ailleurs, n'osaient plus

s'attaquer au chien du capitaine, «à son génie familier,» comme le

disait Clifton.

En fin de compte, l'équipage avait repris confiance et se tenait bien.

«Il semble, dit un jour James Wall à Bichard Shandon, que nos hommes

aient pris au sérieux les discours du capitaine; ils ont l'air de ne

plus douter du succès.

--Ils ont tort, répondit Shandon; s'ils réfléchissaient, s'ils

examinaient la situation, ils comprendraient que nous marchons

d'imprudence en imprudence.

--Cependant, reprit Wall, nous voici dans une mer plus libre; nous

revenons vers des routes déjà reconnues; n'exagérez-vous pas, Shandon?

--Je n'exagère rien, Wall; la haine, la jalousie, si vous le voulez,

que m'inspire Hatteras, ne m'aveuglent pas. Répondez-moi, avez-vous

visité les soutes au charbon?

--Non, répondit Wall.

--Eh bien! descendez-y, et vous verrez avec quelle rapidité nos

approvisionnements diminuent. Dans le principe, on aurait dû naviguer

surtout à la voile, l'hélice étant réservée pour remonter les courants

ou les vents contraires; notre combustible ne devait être employé

qu'avec la plus sévère économie; car, qui peut dire en quel endroit de

ces mers et pour combien d'années nous pouvons être retenus? Mais

Hatteras, poussé par cette frénésie d'aller en avant, de remonter

jusqu'à ce pôle inaccessible, ne se préoccupe plus d'un pareil détail.

Que le vent soit contraire ou non, il marche à toute vapeur, et, pour

peu que cela continue, nous risquons d'être fort embarrassés, sinon

perdus.

--Dites-vous vrai, Shandon? cela est grave alors!

--Oui, Wall, grave; non-seulement pour la machine qui, faute de

combustible, ne nous serait d'aucune utilité dans une circonstance

critique, mais grave aussi, au point de vue d'un hivernage auquel il

faudra tôt ou tard arriver. Or, il faut un peu songer au froid dans un

pays où le mercure se gèle fréquemment dans le thermomètre[1].

[1] Le mercure se gèle à 42° centigrades au-dessous de 0.

--Mais, si je ne me trompe, Shandon, le capitaine compte renouveler

son approvisionnement à l'île Beechey; il doit y trouver du charbon en

grande quantité.

--Va-t-on où l'on veut dans ces mers, Wall? peut-on compter trouver

tel détroit libre de glace? Et s'il manque l'île Beechey, et s'il ne

peut y parvenir, que deviendrons-nous?

--Vous avez raison, Shandon; Hatteras me paraît imprudent; mais

pourquoi ne lui faites-vous pas quelques observations à ce sujet?

--Non, Wall, répondit Shandon avec une amertume mal déguisée; j'ai

résolu de me taire; je n'ai plus la responsabilité du navire;

j'attendrai les événements; on me commande, j'obéis, et je ne donne

pas d'opinion.

--Permettez-moi de vous dire que vous avez tort, Shandon, puisqu'il

s'agit d'un intérêt commun, et que ces imprudences du capitaine

peuvent nous coûter fort cher à tous.

--Et si je lui parlais, Wall, m'écouterait-il?»

Wall n'osa répondre affirmativement.

«Mais, ajouta-t-il, il écouterait peut-être les représentations de

l'équipage.

--L'équipage, fit Shandon en haussant les épaules; mais, mon pauvre

Wall, vous ne l'avez donc pas observé? il est animé de tout autre

sentiment que celui de son salut! il sait qu'il s'avance vers le

soixante-douzième parallèle, et qu'une somme de mille livres lui est

acquise par chaque degré gagné au delà de cette latitude.

--Vous avez raison, Shandon, répondit Wall, et le capitaine a pris là

le meilleur moyen de tenir ses hommes.

--Sans doute, répondit Shandon, pour le présent du moins.

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire qu'en l'absence de dangers ou de fatigues, par une mer

libre, cela ira tout seul; Hatteras les a pris par l'argent; mais ce

que l'on fait pour l'argent, on le fait mal. Viennent donc les

circonstances difficiles, les dangers, la misère, la maladie, le

découragement, le froid, au-devant duquel nous nous précipitons en

insensés, et vous verrez si ces gens-là se souviennent encore d'une

prime à gagner!

--Alors, selon vous, Shandon, Hatteras ne réussira pas?

--Non, Wall, il ne réussira pas; dans une pareille entreprise, il faut

entre les chefs une parfaite communauté d'idées, une sympathie qui

n'existe pas. J'ajoute qu'Hatteras est un fou; son passé tout entier

le prouve! Enfin, nous verrons! il peut arriver des circonstances

telles, que l'on soit forcé de donner le commandement du navire à un

capitaine moins aventureux....

--Cependant, dit Wall, en secouant la tête d'un air de doute, Hatteras

aura toujours pour lui....

Aventures du Capitaine Hatteras · 第 9 / 34 段