--De 1851 à 1852, continua le docteur, en approuvant du geste la

remarque d'Hatteras, nous voyons _le Prince-Albert_ entreprendre un

second voyage avec le lieutenant français Bellot; il hiverne à

Batty-Bay dans le détroit du Prince Régent, explore le sud-ouest de

Sommerset, et en reconnaît la côte jusqu'au cap Walker. Pendant ce

temps, l'_Entreprise_ et l'_Investigator_, de retour en Angleterre,

passaient sous le commandement de Collinson et de Mac Clure, et

rejoignaient Kellet et Moore au détroit de Behring; tandis que

Collinson revenait hiverner à Hong-Kong, MacClure marchait en avant,

et, après trois hivernages, de 1850 à 1851, de 1851 à 1852, de 1852 à

1853, il découvrait le passage du nord-ouest, sans rien apprendre sur

le sort de Franklin. De 1852 à 1853, une nouvelle expédition composée

de trois bâtiments à voile, _l'Assistance, le Résolute le North-Star_,

et de deux bateaux à vapeur, _le Pionnier_ et _l'Intrépide_, mit à la

voile sous le commandement de sir Edward Belcher, avec le capitaine

Kellet pour second; sir Edward visita le canal de Wellington, hiverna

à la baie de Northumberland, et parcourut la côte, tandis que Kellet,

poussant jusqu'à Bridport dans l'île de Melville, explorait sans

succès cette partie des terres boréales. Mais alors le bruit se

répandit en Angleterre que deux navires, abandonnés au milieu des

glaces, avaient été aperçus non loin des côtes de la Nouvelle-Écosse.

Aussitôt, lady Franklin arme le petit steamer à hélice _l'Isabelle_,

et le capitaine Inglefied, après avoir remonté la baie de Baffin

jusqu'à la pointe Victoria par le quatre-vingtième parallèle, revient

à l'île Beechey sans plus de succès. Au commencement de 1855,

l'américain Grinnel fait les frais d'une nouvelle expédition, et le

docteur Kane, cherchant à pénétrer jusqu'au pôle....

--Mais il ne l'a pas fait, s'écria violemment Hatteras, et Dieu en

soit loué! Ce qu'il n'a pas fait, nous le ferons!

--Je le sais, capitaine, répondit le docteur, et si j'en parle, c'est

que cette expédition se rattache forcément aux recherches de Franklin.

D'ailleurs, elle n'eut aucun résultat. J'allais omettre de vous dire

que l'Amirauté, considérant l'île Beechey comme le rendez-vous général

des expéditions, chargea en 1853 le steamer _le Phénix_, capitaine

Inglefied, d'y transporter des provisions; ce marin s'y rendit avec le

lieutenant Bellot, et perdit ce brave officier qui pour la seconde

fois mettait son dévouement au service de l'Angleterre; nous pouvons

avoir des détails d'autant plus précis sur cette catastrophe, que

Johnson, notre maître d'équipage, fut témoin de ce malheur.

--Le lieutenant Bellot était un brave Français, dit Hatteras, et sa

mémoire est honorée en Angleterre.

--Alors, reprit le docteur, les navires de l'escadre Belcher

commencent à revenir peu à peu; pas tous, car sir Edward dut

abandonner _l'Assistance_ en 1854, ainsi que MacClure avait fait de

_l'Investigator_ en 1853. Sur ces entrefaites, le docteur Rae, par une

lettre datée du 29 juillet 1854, et adressée de Repulse-Bay où il

était parvenu par l'Amérique, fit connaître que les Esquimaux de la

terre du roi Guillaume possédaient différents objets provenant de

_l'Erebus_ et du _Terror_; pas de doute possible alors sur la destinée

de l'expédition; _le Phénix, le North-Star_, et le navire de Collinson

revinrent en Angleterre; il n'y eut plus de bâtiment anglais dans les

mers arctiques. Mais si le gouvernement semblait avoir perdu tout

espoir, lady Franklin espérait encore, et des débris de sa fortune

elle équipa le Fox, commandé par MacClintock; il partit en 1857,

hiverna dans les parages où vous nous êtes apparu, capitaine, parvint

à l'île Beechey, le 11 août 1858, hiverna une seconde fois au détroit

de Bellot, reprit ses recherches en février 1859, le 6 mai, découvrit

le document qui ne laissa plus de doute sur la destinée de _l'Erebus_

et du _Terror_, et revint en Angleterre à la fin de la même année.

Voilà tout ce qui s'est passé pendant quinze ans dans ces contrées

funestes, et depuis le retour du _Fox_, pas un navire n'est revenu

tenter la fortune au milieu de ces dangereuses mers!

--Eh bien, nous la tenterons!» répondit Hatteras.

CHAPITRE XV.

LE FORWARD REJETÉ DANS LE SUD.

Le temps s'éclaircit vers le soir, et la terre se laissa distinguer

clairement entre le cap Sepping et le cap Clarence, qui s'avance vers

l'est, puis au sud, et est relié à la côte de l'ouest par une langue

de terre assez basse. La mer était libre de glaces à l'entrée du

détroit du Régent; mais, comme si elle eût voulu barrer la route du

nord au _Forward_, elle formait une banquise impénétrable au delà du

port Léopold.

Hatteras, très-contrarié sans en rien laisser paraître, dut recourir à

ses pétards pour forcer l'entrée du port Léopold; il l'atteignit à

midi, le dimanche, 27 mai; le brick fut solidement ancré sur de gros

ice-bergs, qui avaient l'aplomb, la dureté et la solidité du roc.

Aussitôt le capitaine, suivi du docteur, de Johnson et de son chien

Duk, s'élança sur la glace, et ne tarda pas à prendre terre. Duk

gambadait de joie; d'ailleurs, depuis la reconnaissance du capitaine,

il était devenu très-sociable et très-doux, gardant ses rancunes pour

certains hommes de l'équipage, que son maître n'aimait pas plus que

lui.

Le port se trouvait débloqué de ces glaces que les brises de l'est y

entassent généralement; les terres coupées à pic présentaient à leur

sommet de gracieuses ondulations de neige. La maison et le fanal,

construits par James Ross, se trouvaient encore dans un certain état

de conservation; mais les provisions paraissaient avoir été saccagées

par les renards, et par les ours même, dont on distinguait des traces

récentes; la main des hommes ne devait pas être étrangère à cette

dévastation, car quelques restes de huttes d'Esquimaux se voyaient sur

le bord de la baie.

Les six tombes, renfermant six des marins de _l'Entreprise_ et de

_l'Investigator_, se reconnaissaient à un léger renflement de la

terre; elles avaient été respectées par toute la race nuisible, hommes

ou animaux.

En mettant le pied pour la première fois sur les terres boréales, le

docteur éprouva une émotion véritable; on ne saurait se figurer les

sentiments dont le coeur est assailli, à la vue de ces restes de

maisons, de tentes, de huttes, de magasins, que la nature conserve si

précieusement dans les pays froids.

«Voilà, dit-il à ses compagnons, cette résidence que James Ross

lui-même nomma le Camp du Refuge. Si l'expédition de Franklin eût

atteint cet endroit, elle était sauvée. Voici la machine qui fut

abandonnée ici-même, et le poêle établi sur la plate-forme, auquel

l'équipage du Prince-Albert se réchauffa en 1851; les choses sont

restées dans le même état, et l'on pourrait croire que Kennedy, son

capitaine, a quitté d'hier ce port hospitalier. Voici la chaloupe qui

l'abrita pendant quelques jours, lui et les siens, car ce Kennedy,

séparé de son navire, fut véritablement sauvé par le lieutenant Bellot

qui brava la température d'octobre pour le rejoindre.

--Un brave et digne officier que j'ai connu,» dit Johnson.

Pendant que le docteur recherchait avec l'enthousiasme d'un antiquaire

les vestiges des précédents hivernages, Hatteras s'occupait de

rassembler les provisions et le combustible qui ne se trouvaient qu'en

très-petite quantité. La journée du lendemain fut employée à les

transporter à bord. Le docteur parcourait le pays, sans trop

s'éloigner du navire, et dessinait les points de vue les plus

remarquables. La température s'élevait peu à peu; la neige amoncelée

commençait à fondre. Le docteur fit une collection assez complète des

oiseaux du nord, tels que la mouette, le diver, les molly-nochtes, le

canard édredon, qui ressemble aux canards ordinaires, avec la poitrine

et le dos blancs, le ventre bleu, le dessus de la tête bleu, le reste

du plumage blanc nuancé de quelques teintes vertes; plusieurs d'entre

eux avaient déjà le ventre dépouillé de ce joli édredon dont le mâle

et la femelle se servent pour ouater leur nid. Le docteur aperçut

aussi de gros phoques respirant à la surface de la glace, mais il ne

put en tirer un seul.

Dans ses excursions, il découvrit la pierre des marées où sont gravés

les signes suivants,

[E I]

1849

qui indiquent le passage de l'_Entreprise_ et de l'_Investigator_; il

poussa jusqu'au cap Clarence, à l'endroit même ou John et James Ross

en 1833 attendaient si impatiemment la débâcle des glaces. La terre

était jonchée d'ossements et de crânes d'animaux, et l'on distinguait

encore les traces d'habitation d'Esquimaux.

Le docteur avait eu l'idée d'élever un cairn au port Léopold, et d'y

déposer une note indiquant le passage du Forward et le but de

l'expédition. Mais Hatteras s'y opposa formellement; il ne voulait pas

laisser derrière lui des traces dont quelque concurrent eût pu

profiter. Malgré ses bonnes raisons, le docteur fut obligé de céder à

la volonté du capitaine. Shandon ne fut pas le dernier à blâmer cet

entêtement, car, en cas de catastrophe, aucun navire n'aurait pu

s'élancer au secours du _Forward_.

Hatteras ne voulut pas se rendre à ces raisons. Son chargement étant

terminé le lundi soir, il tenta encore une fois de s'élever au nord en

forçant la banquise, mais après de dangereux efforts, il dut se

résigner à redescendre le canal du Régent; il ne voulait à aucun prix

demeurer au port Léopold, qui ouvert aujourd'hui pouvait être fermé

demain par un déplacement inattendu des ice-fields, phénomène

très-fréquent dans ces mers et dont les navigateurs doivent

particulièrement se défier.

Si Hatteras ne laissait pas percer ses inquiétudes au dehors, au

dedans il les ressentait avec une extrême violence; il voulait aller

au nord et se trouvait forcé de marcher au sud! où arriverait-il

ainsi? allait-il reculer jusqu'à Victoria-Harbour dans le golfe

Boothia, où hiverna sir John Ross en 1833? trouverait-il le détroit de

Bellot libre à cette époque, et, contournant North-Sommerset,

pourrait-il remonter par le détroit de Peel? Ou bien, se verrait-il

capturé pendant plusieurs hivers comme ses devanciers, et obligé

d'épuiser ses forces et ses approvisionnements?

Ces craintes fermentaient dans sa tête; mais il fallait prendre un

parti; il vira de bord, et s'enfonça vers le sud.

Le canal du prince Régent conserve une largeur à peu près uniforme

depuis le port Léopold jusqu'à la baie Adélaïde. _Le Forward_ marchait

rapidement au milieu des glaçons, plus favorisé que les navires

précédents, dont la plupart mirent un grand mois à descendre ce canal,

même dans une saison meilleure; il est vrai que ces navires, sauf _le

Fox_, n'ayant pas la vapeur à leur disposition, subissaient les

caprices d'un vent incertain et souvent contraire.

L'équipage se montrait généralement enchanté de quitter les régions

boréales; il paraissait peu goûter ce projet d'atteindre le pôle; il

s'effrayait volontiers des résolutions d'Hatteras, dont la réputation

d'audace n'avait rien de rassurant. Hatteras cherchait à profiter de

toutes les occasions d'aller en avant, quelles qu'en fussent les

conséquences. Et cependant dans les mers boréales, avancer c'est bien,

mais il faut encore conserver sa position, et ne pas se mettre en

danger de la perdre.

_Le Forward_ filait à toute vapeur; sa fumée noire allait se

contourner en spirales sur les pointes éclatantes des ice-bergs; le

temps variait sans cesse, passant d'un froid sec à des brouillards de

neige avec une extrême rapidité. Le brick, d'un faible tirant d'eau,

rangeait de près la côte de l'ouest; Hatteras ne voulait pas manquer

l'entrée du détroit de Bellot, car le golfe de Boothia n'a d'autre

sortie au sud que le détroit mal connu de _la Fury_ et de _l'Hécla_;

ce golfe devenait donc une impasse, si le détroit de Bellot était

manqué ou devenait impraticable.

Le soir, _le Forward_ fut en vue de la baie d'Elwin, que l'on reconnut

à ses hautes roches perpendiculaires; le mardi matin, on aperçut la

baie Batty, où, le 10 septembre 1851, le Prince-Albert s'ancra pour un

long hivernage. Le docteur, sa lunette aux yeux, observait la côte

avec intérêt. De ce point rayonnèrent les expéditions qui établirent

la configuration géographique de North-Sommerset. Le temps était clair

et permettait de distinguer les profondes ravines dont la baie est

entourée.

Le docteur et maître Johnson, seuls peut-être, s'intéressaient à ces

contrées désertes. Hatteras, toujours courbé sur ses cartes, causait

peu; sa taciturnité s'accroissait avec la marche du brick vers le sud;

il montait souvent sur la dunette, et là, les bras croisés, l'oeil

perdu dans l'espace, il demeurait souvent des heures entières à fixer

l'horizon. Ses ordres, s'il en donnait, étaient brefs et rudes.

Shandon gardait un silence froid, et peu à peu se retirant en

lui-même, il n'eut plus avec Hatteras que les relations exigées par

les besoins du service; James Wall restait dévoué à Shandon, et

modelait sa conduite sur la sienne. Le reste de l'équipage attendait

les événements, prêt à en profiter dans son propre intérêt. Il n'y

avait plus à bord cette unité de pensées, cette communion d'idées si

nécessaire pour l'accomplissement des grandes choses. Hatteras le

savait bien.

On vit pendant la journée deux baleines filer rapidement vers le sud;

on aperçut également un ours blanc qui fut salué de quelques coups de

fusil sans succès apparent. Le capitaine connaissait le prix d'une

heure dans ces circonstances, et ne permit pas de poursuivre l'animal.

Le mercredi matin, l'extrémité du canal du Régent fut dépassée;

l'angle de la côte ouest était suivi d'une profonde courbure de la

terre. En consultant sa carte, le docteur reconnut la pointe de

Sommerset-House ou pointe Fury.

«Voilà, dit-il à son interlocuteur habituel, l'endroit même où se

perdit le premier navire anglais envoyé dans ces mers en 1815, pendant

le troisième voyage que Parry faisait au pôle; _la Fury_ fut tellement

maltraitée par les glaces à son second hivernage, que l'équipage dut

l'abandonner et revenir en Angleterre sur sa conserve _l'Hécla_.

--Avantage évident d'avoir un second navire, répondit Johnson; c'est

une précaution que les navigateurs polaires ne doivent pas négliger;

mais le capitaine Hatteras n'était pas homme à s'embarrasser d'un

compagnon!

--Est-ce que vous le trouvez imprudent, Johnson? demanda le docteur.

--Moi? je ne trouve rien, monsieur Clawbonny. Tenez, voyez sur la côte

ces pieux qui soutiennent encore quelques lambeaux d'une tente à demi

pourrie.

--Oui, Johnson; c'est là que Parry débarqua tous les

approvisionnements de son navire, et, si ma mémoire est fidèle, le

toit de la maison qu'il construisit était fait d'un hunier recouvert

par les manoeuvres courantes de _la Fury_.

--Cela a dû bien changer depuis 1825.

--Mais pas trop, Johnson. En 1829, John Ross trouva la santé et le

salut de son équipage dans cette fragile demeure. En 1851, lorsque le

prince Albert y envoya une expédition, cette maison subsistait encore;

le capitaine Kennedy la fit réparer, il y a neuf ans de cela. Il

serait intéressant pour nous de la visiter, mais Hatteras n'est pas

d'humeur à s'arrêter!

--Et il a sans doute raison, monsieur Clawbonny; si le temps est

l'argent en Angleterre, ici c'est le salut, et pour un jour de retard,

une heure même, on s'expose à compromettre tout un voyage. Laissons-le

donc agir à sa guise.»

Pendant la journée du jeudi 1er juin, la baie qui porte le nom de baie

Creswell, fut coupée diagonalement par _le Forward_; depuis la pointe

de la Fury, la côte s'élevait vers le nord en rochers perpendiculaires

de trois cents pieds de hauteur; au sud, elle tendait à s'abaisser;

quelques sommets neigeux présentaient aux regards des tables nettement

coupées, tandis que les autres, affectant des formes bizarres,

projetaient dans la brume leurs pyramides aiguës.

Le temps se radoucit pendant cette journée, mais au détriment de sa

clarté; on perdit la terre de vue; le thermomètre remonta à

trente-deux degrés (0 centig.) quelques gelinottes voletaient ça et

là, et des troupes d'oies sauvages pointaient vers le nord; l'équipage

dut se débarrasser d'une partie de ses vêtements; on sentait

l'influence de la saison d'été dans ces contrées arctiques.

Vers le soir, _le Forward_ doubla le cap Garry à un quart de mille du

rivage par un fond de dix à douze brasses, et dès lors il rangea la

côte de près jusqu'à la baie Brentford. C'était sous cette latitude

que devait se rencontrer le détroit de Bellot, détroit que sir John

Ross ne soupçonna même pas dans son expédition de 1828; ses cartes

indiquent une côte non interrompue, dont il a noté et nommé les

moindres irrégularités avec le plus grand soin; il faut donc admettre

qu'à l'époque de son exploration l'entrée du détroit, complètement

fermée par les glaces, ne pouvait en aucune façon se distinguer de la

terre elle-même.

Ce détroit fut réellement découvert par le capitaine Kennedy dans une

excursion faite en avril 1852; il lui donna le nom du lieutenant

Bellot, «juste tribut,» dit-il, «aux importants services rendus à

notre expédition par l'officier français.»

CHAPITRE XVI.

LE PÔLE MAGNÉTIQUE

Hatteras, en s'approchant de ce détroit, sentit redoubler ses

inquiétudes; en effet, le sort de son voyage allait se décider;

jusqu'ici il avait fait plus que ses prédécesseurs, dont le plus

heureux, MacClintock, mit quinze mois à atteindre cette partie des

mers polaires; mais c'était peu, et rien même, s'il ne parvenait à

franchir le détroit de Bellot; ne pouvant revenir sur ses pas, il se

voyait bloqué jusqu'à l'année suivante.

Aussi il ne voulut s'en rapporter qu'à lui-même du soin d'examiner la

côte; il monta dans le nid de pie, et il y passa plusieurs heures de

la matinée du samedi.

L'équipage se rendait parfaitement compte de la situation du navire;

un profond silence régnait à bord; la machine ralentit ses mouvements;

_le Forward_ se tint aussi près de terre que possible; la côte était

hérissée de ces glaces que les plus chauds étés ne parviennent pas à

dissoudre; il fallait un oeil habile pour démêler une entrée au milieu

d'elles.

Hatteras comparait ses cartes et la terre. Le soleil s'étant montré un

instant vers midi, il fit prendre par Shandon et Wall une observation

assez exacte qui lui fut transmise à voix haute.

Il y eut là une demi-journée d'anxiété pour tous les esprits. Mais

soudain, vers deux heures, ces paroles retentissantes tombèrent du

haut du mât de misaine:

«Le cap à l'ouest, et forcez de vapeur.»

Le brick obéit instantanément; il tourna sa proue vers le point

indiqué; la mer écuma sous les branches de l'hélice, et _le Forward_

s'élança à toute vitesse entre deux ice-streams convulsionnés.

Le chemin était trouvé; Hatteras redescendit sur la dunette, et

l'ice-master remonta à son poste.

«Eh bien, capitaine, dit le docteur, nous sommes donc enfin entrés

dans ce fameux détroit?

--Oui, répondit Hatteras en baissant la voix; mais ce n'est pas tout

que d'y entrer, il faut encore en sortir.»

Et sur cette parole, il regagna sa cabine.

«Il a raison, se dit le docteur; nous sommes là comme dans une

souricière, sans grand espace pour manoeuvrer, et s'il fallait

hiverner dans ce détroit!... Bon! nous ne serions pas les premiers à

qui pareille aventure arriverait, et où d'autres se sont tirés

d'embarras nous saurions bien nous tirer d'affaire!»

Le docteur ne se trompait pas. C'est à cette place même, dans un petit

port abrité nommé port Kennedy par MacClintock lui-même, que _le Fox_

hiverna en 1858. En ce moment, on pouvait reconnaître les hautes

chaînes granitiques et les falaises escarpées des deux rivages.

Le détroit de Bellot, d'un mille de large sur dix-sept milles de long,

avec un courant de six à sept noeuds, est encaissé dans des montagnes

dont l'altitude est estimée à seize cents pieds; il sépare

North-Sommerset de la terre Boothia; les navires, on le comprend, n'y

ont pas leurs coudées franches. _Le Forward_ avançait avec précaution,

mais il avançait; les tempêtes sont fréquentes dans cet espace

resserré, et le brick n'échappa pas à leur violence habituelle; par

ordre d'Hatteras, les vergues des perroquets et des huniers furent

envoyées en bas, les mâts dépassés; malgré tout, le navire fatigua

énormément; les coups de mer arrivaient par paquets dans les rafales

de pluie; la fumée s'enfuyait vers l'est avec une étonnante rapidité;

on marchait un peu à l'aventure au milieu des glaces en mouvement; le

baromètre tomba à vingt-neuf pouces; il était difficile de se

maintenir sur le pont; aussi la plupart des hommes demeuraient dans le

poste pour ne pas souffrir inutilement,

Hatteras, Johnson, Shandon restèrent sur la dunette, en dépit des

tourbillons de neige et de pluie; et il faut ajouter le docteur, qui,

s'étant demandé ce qui lui serait le plus désagréable de faire en ce

moment, monta immédiatement sur le pont; on ne pouvait s'entendre, et

à peine se voir; aussi garda-t-il pour lui ses réflexions.

Hatteras essayait de percer le rideau de brume, car, d'après son

estime, il devait se trouver à l'extrémité du détroit vers les six

heures du soir; alors toute issue parut fermée; Hatteras fut donc

forcé de s'arrêter et s'ancra solidement à un ice-berg; mais il resta

en pression toute la nuit.

Le temps fut épouvantable. _Le Forward_ menaçait à chaque instant de

rompre ses chaînes; on pouvait craindre que la montagne, arrachée de

sa base sous les violences du vent d'ouest, ne s'en allât à la dérive

avec le brick. Les officiers furent constamment sur le qui-vive et

dans des appréhensions extrêmes; aux trombes de neige se joignait une

véritable grêle ramassée par l'ouragan sur la surface dégelée des

bancs de glace; c'étaient autant de flèches aiguës qui hérissaient

l'atmosphère.

La température s'éleva singulièrement pendant cette nuit terrible; le

thermomètre marqua cinquante-sept degrés (14° centig.), et le docteur,

à son grand étonnement, crut surprendre dans le sud quelques éclairs

suivis d'un tonnerre très-éloigné. Cela semblait corroborer le

témoignage du baleinier Scoresby, qui observa un pareil phénomène au

delà du soixante-cinquième parallèle. Le capitaine Parry fut également

témoin de cette singularité météorologique en 1821.

Vers les cinq heures du matin, le temps changea avec une rapidité

surprenante; la température retourna subitement au point de

congélation; le vent passa au nord et se calma. On pouvait apercevoir

l'ouverture occidentale du détroit, mais entièrement obstruée.

Hatteras promenait un regard avide sur la côte, se demandant si le

passage existait réellement.

Cependant le brick appareilla, et se glissa lentement entre les

ice-streams, tandis que les glaces s'écrasaient avec bruit sur son

bordage; les packs à cette époque mesuraient encore six à sept pieds

d'épaisseur; il fallait éviter leur pression avec soin, car au cas où

le navire y eût résisté, il aurait couru le risque d'être soulevé et

jeté sur le flanc.

A midi, et pour la première fois, on put admirer un magnifique

phénomène solaire, un halo avec deux parhélies; le docteur l'observa

et en prit les dimensions exactes; l'arc extérieur n'était visible que

sur une étendue de trente degrés de chaque côté du diamètre

horizontal; les deux images du soleil se distinguaient

remarquablement; les couleurs aperçues dans les arcs lumineux étaient

du dedans au dehors, le rouge, le jaune, le vert, un bleuâtre

très-faible, enfin de la lumière blanche sans limite extérieure

assignable.

Le docteur se souvint de l'ingénieuse théorie de Thomas Young sur ces

météores; ce physicien suppose que certains nuages composés de prismes

de glace sont suspendus dans l'atmosphère; les rayons du soleil qui

tombent sur ces prismes sont décomposés sous des angles de soixante et

quatre-vingt-dix degrés. Les halos ne peuvent donc se former par des

ciels sereins.

Le docteur trouvait cette explication fort ingénieuse.

Les marins, habitués aux mers boréales, considèrent généralement ce

phénomène comme précurseur d'une neige abondante. Si cette observation

se réalisait, la situation du _Forward_ devenait fort difficile.

Hatteras résolut donc de se porter en avant; pendant le reste de cette

journée et la nuit suivante, il ne prit pas un instant de repos,

lorgnant l'horizon, s'élançant dans les enfléchures, ne perdant pas

une occasion de se rapprocher de l'issue du détroit.

Mais, au matin, il dut s'arrêter devant l'infranchissable banquise. Le

docteur le rejoignit sur la dunette. Hatteras l'emmena tout à fait à

l'arrière, et ils purent causer sans crainte d'être entendus.

«Nous sommes pris, dit Hatteras. Impossible d'aller plus loin.

--Impossible? fit le docteur.

--Impossible! Toute la poudre du _Forward_ ne nous ferait pas gagner

un quart de mille!

--Que faire alors? dit le docteur.

Aventures du Capitaine Hatteras · 第 8 / 34 段