l'équipage; les uns se rallièrent complètement à lui, par amour de
l'argent ou par audace; d'autres prirent leur parti de l'aventure, qui
se réservèrent le droit de protester plus tard; d'ailleurs, résister à
un pareil homme paraissait difficile actuellement. Chacun revint donc
à son poste. Le 20 mai était un dimanche, et fut jour de repos pour
l'équipage.
Un conseil d'officiers se tint chez le capitaine; il se composa
d'Hatteras, de Shandon, de Wall, de Johnson et du docteur.
«Messieurs, dit le capitaine de cette voix à la fois douce et
impérieuse qui le caractérisait, vous connaissez mon projet d'aller
jusqu'au pôle; je désire connaître votre opinion sur cette entreprise.
Qu'en pensez-vous, Shandon?
--Je n'ai pas à penser, capitaine, répondit froidement Shandon, mais à
obéir.»
Hatteras ne s'étonna pas de la réponse.
«Richard Shandon, reprit-il non moins froidement, je vous prie de vous
expliquer sur nos chances de succès.
--Eh bien, capitaine, répondit Shandon, les faits répondent pour moi;
les tentatives de ce genre, ont échoué jusqu'ici; je souhaite que nous
soyons plus heureux.
--Nous le serons. Et vous, messieurs, qu'en pensez-vous?
--Pour mon compte, répliqua le docteur, je crois votre dessein
praticable, capitaine; et comme il est évident que des navigateurs
arriveront un jour ou l'autre à ce pôle boréal, je ne vois pas
pourquoi ce ne serait pas nous.
--Et il y a des raisons pour que ce soient nous, répondit Hatteras,
car nos mesures sont prises en conséquence, et nous profiterons de
l'expérience de nos devanciers. Et à ce propos, Shandon, recevez mes
remerciments pour les soins que vous avez apportés à l'équipement du
navire; il y a bien quelques mauvaises têtes dans l'équipage, que je
saurai mettre à la raison; mais, en somme, je n'ai que des éloges à
vous donner.»
Shandon s'inclina froidement. Sa position à bord du _Forward_, qu'il
croyait commander, était fausse. Hatteras le comprit, et n'insista pas
davantage.
«Quant à vous, messieurs, reprit-il en s'adressant à Wall et à
Johnson, je ne pouvais m'assurer le concours d'officiers plus
distingués par leur courage et leur expérience.
--Ma foi, capitaine, je suis votre homme, répondit Johnson, et bien
que votre entreprise me semble un peu hardie, vous pouvez compter sur
moi jusqu'au bout.
--Et sur moi de même, dit James Wall.
--Quant à vous, docteur, je sais ce que vous valez...
--Eh bien, vous en savez plus que moi, répondit vivement le docteur.
--Maintenant, messieurs, reprit Hatteras, il est bon que vous
appreniez sur quels faits incontestables s'appuie ma prétention
d'arriver au pôle. En 1817, _le Neptune_, d'Aberdeen, s'éleva au nord
du Spitzberg jusqu'au quatre-vingt-deuxième degré. En 1826, le
célèbre Parry, après son troisième voyage dans les mers polaires,
partit également de la pointe du Spitzberg, et avec des
traîneaux-barques monta à cent cinquante milles vers le nord. En
1852, le capitaine Inglefield pénétra, dans l'entrée de Smith, jusque
par soixante-dix-huit degrés trente-cinq minutes de latitude. Tous
ces navires étaient anglais, et commandés par des Anglais, nos
compatriotes.»
Ici Hatteras fit une pause.
«Je dois ajouter, reprit-il d'un air contraint, et comme si les
paroles ne pouvaient quitter ses lèvres, je dois ajouter qu'en 1854
l'Américain Kane, commandant le brick _l'Advance_, s'éleva plus haut
encore, et que son lieutenant Morton, s'étant avancé à travers les
champs de glace, fit flotter le pavillon des États-Unis au delà du
quatre-vingt-deuxième degré. Ceci dit, je n'y reviendrai plus. Or, ce
qu'il faut savoir, c'est que les capitaines du _Neptune_, de
_l'Entreprise_, de _l'Isabelle_, de _l'Advance_ constatèrent qu'à
partir de ces hautes latitudes il existait un bassin polaire
entièrement libre de glaces.
--Libre de glaces! s'écria Shandon, en interrompant le capitaine;
c'est impossible!
--Vous remarquerez, Shandon, reprit tranquillement Hatteras, dont
l'oeil brilla un instant, que je vous cite des faits et des noms à
l'appui. J'ajouterai que pendant la station du commandant Penny, en
1851, au bord du canal de Wellington, son lieutenant Stewart se trouva
également en présence d'une mer libre, et que cette particularité fut
confirmée pendant l'hivernage de sir Edward Belcher, en 1853, à la
baie de Northumberland par soixante-seize degrés et cinquante-deux
minutes de latitude, et quatre-vingt-dix-neuf degrés et vingt minutes
de longitude; les rapports sont indiscutables, et il faudrait être de
mauvaise foi pour ne pas les admettre.
--Cependant, capitaine, reprit Shandon, ces faits sont si
contradictoires...
--Erreur, Shandon, erreur! s'écria le docteur Clawbonny; ces faits ne
contredisent aucune assertion de la science; le capitaine me permettra
de vous le dire.
--Allez, docteur! répondit Hatteras.
--Eh bien, écoutez ceci, Shandon; il résulte très évidemment des faits
géographiques et de l'étude des lignes isothermes que le point le plus
froid du globe n'est pas au pôle même; semblable au point magnétique
de la terre, il s'écarte du pôle de plusieurs degrés. Ainsi les
calculs de Brewster, de Bergham et de quelques physiciens démontrent
qu'il y a dans notre hémisphère deux pôles de froid: l'un serait situé
en Asie par soixante-dix-neuf degrés trente minutes de latitude nord,
et par cent vingt degrés de longitude est; l'autre se trouverait en
Amérique par soixante dix-huit degrés de latitude nord et par
quatre-vingt dix-sept degrés de longitude ouest. Ce dernier est celui
qui nous occupe, et vous voyez, Shandon, qu'il se rencontre à plus de
douze degrés au-dessous du pôle. Eh bien, je vous le demande, pourquoi
à ce point la mer ne serait-elle pas aussi dégagée de glaces qu'elle
peut l'être en été par le soixante-sixième parallèle, c'est-à-dire au
sud de la baie de Baffin?
--Voilà qui est bien dit, répondit Johnson; monsieur Clawbonny parle
de ces choses comme un homme du métier.
--Cela paraît possible, reprit James Wall.
--Chimères et suppositions! hypothèses pures! répliqua Shandon avec
entêtement.
--Eh bien, Shandon, reprit Hatteras, considérons les deux cas: ou la
mer est libre de glaces, ou elle ne l'est pas, et dans ces deux
suppositions rien ne peut nous empêcher de gagner le pôle. Si elle est
libre, le _Forward_ nous y conduira sans peine; si elle est glacée,
nous tenterons l'aventure sur nos traîneaux. Vous m'accorderez que
cela n'est pas impraticable; une fois parvenus avec notre brick
jusqu'au quatre-vingt-troisième degré, nous n'aurons pas plus de six
cents milles[1] à faire pour atteindre le pôle.
[1] 278 lieues.
--Et que sont six cents milles, dit vivement le docteur, quand il est
constant qu'un Cosaque, Alexis Markoff, a parcouru sur la mer
Glaciale, le long de la côte septentrionale de l'empire russe, avec
des traîneaux tirés par des chiens, un espace de huit cents milles en
vingt-quatre jours?
--Vous l'entendez, Shandon, répondit Hatteras, et dites-moi si des
Anglais peuvent faire moins qu'un Cosaque?
--Non, certes! s'écria le bouillant docteur.
--Non, certes! répéta le maître d'équipage.
--Eh bien, Shandon? demanda le capitaine.
--Capitaine, répondit froidement Shandon, je ne puis que vous répéter
mes premières paroles: j'obéirai.
--Bien. Maintenant, reprit Hatteras, songeons à notre situation
actuelle; nous sommes pris par les glaces, et il me paraît impossible
de nous élever cette année dans le détroit de Smith. Voici donc ce
qu'il convient de faire.»
Hatteras déplia sur la table l'une de ces excellentes cartes publiées,
en 1859, par ordre de l'Amirauté.
«Veuillez me suivre, je vous prie. Si le détroit de Smith nous est
fermé, il n'en est pas de même du détroit de Lancastre, sur la côte
ouest de la mer de Baffin; selon moi, nous devons remonter ce détroit
jusqu'à celui de Barrow, et de là jusqu'à l'île Beechey; la route a
été cent fois parcourue par des navires à voiles; nous ne serons donc
pas embarrassés avec un brick à hélice. Une fois à l'île Beechey, nous
suivrons le canal Wellington aussi avant que possible, vers le nord,
jusqu'au débouché de ce chenal qui fait communiquer le canal
Wellington avec le canal de la Reine, à l'endroit même où fut aperçue
la mer libre. Or, nous ne sommes qu'au 20 mai; dans un mois, si les
circonstances nous favorisent, nous aurons atteint ce point, et de là
nous nous élancerons vers le pôle. Qu'en pensez-vous, messieurs?
--C'est évidemment, répondit Johnson, la seule route à prendre.
--Eh bien, nous la prendrons, et dès demain. Que ce dimanche soit
consacré au repos; vous veillerez, Shandon, à ce que les lectures de
la Bible soient régulièrement faites; ces pratiques religieuses ont
une influence salutaire sur l'esprit des hommes, et un marin surtout
doit mettre sa confiance en Dieu.
--C'est bien, capitaine, répondit Shandon, qui sortit avec le
lieutenant et le maître d'équipage.
--Docteur, fit John Hatteras en montrant Shandon, voilà un homme
froissé que l'orgueil a perdu; je ne peux plus compter sur lui.»
Le lendemain, le capitaine fit mettre de grand matin la pirogue à la
mer; il alla reconnaître les ice-bergs du bassin, dont la largeur
n'excédait pas deux cents yards[1]. Il remarqua même que par suite
d'une lente pression des glaces, ce bassin menaçait de se rétrécir; il
devenait donc urgent d'y pratiquer une brèche, afin que le navire ne
fût pas écrasé dans cet étau de montagnes; aux moyens employés par
John Hatteras, on vit bien que c'était un homme énergique.
[1] 182 mètres.
Il fit d'abord tailler des degrés dans la muraille glacée, et il
parvint au sommet d'un ice-berg; il reconnut de là qu'il lui serait
facile de se frayer un chemin vers le sud-ouest; d'après ses ordres,
on creusa un fourneau de mine presque au centre de la montagne; ce
travail, rapidement mené, fut terminé dans la journée du lundi.
Hatteras ne pouvait compter sur ses blasting-cylinders de huit à dix
livres de poudre, dont l'action eût été nulle sur des masses
pareilles; ils n'étaient bons qu'à briser les champs de glace; il fit
donc déposer dans le fourneau mille livres de poudre, dont la
direction expansive fut soigneusement calculée. Cette mine, munie
d'une longue mèche entourée de gutta-percha, vint aboutir au dehors.
La galerie, conduisant au fourneau, fut remplie avec de la neige et
des quartiers de glaçons, auxquels le froid de la nuit suivante devait
donner la dureté du granit. En effet, la température, sous l'influence
du vent d'est, descendit à douze degrés (-11° cent.).
Le lendemain, à sept heures, _le Forward_ se tenait sous vapeur, prêt
à profiter de la moindre issue. Johnson fut chargé d'aller mettre le
feu à la mine; la mèche avait été calculée de manière à brûler une
demi-heure avant de communiquer le feu aux poudres. Johnson eut donc
le temps suffisant de regagner le bord; en effet, dix minutes après
avoir exécuté les ordres d'Hatteras, il revenait à son poste.
L'équipage se tenait sur le pont, par un temps sec et assez clair; la
neige avait cessé de tomber; Hatteras, debout sur la dunette avec
Shandon et le docteur, comptait les minutes sur son chronomètre.
A huit heures trente-cinq minutes, une explosion sourde se fit
entendre, et beaucoup moins éclatante qu'on ne l'eût supposée. Le
profil des montagnes fut brusquement modifié, comme dans un
tremblement de terre; une fumée épaisse et blanche fusa vers le ciel à
une hauteur considérable, et de longues crevasses zébrèrent les flancs
de l'ice-berg, dont la partie supérieure, projetée au loin, retombait
en débris autour du _Forward_.
Mais la passe n'était pas encore libre; d'énormes quartiers de glace,
arc-boutés sur les montagnes adjacentes, demeuraient suspendus en
l'air, et l'on pouvait craindre que l'enceinte ne se refermât par leur
chute.
Hatteras jugea la situation d'un coup d'oeil.
«Wolsten!» s'écria-t-il.
L'armurier accourut.
«Capitaine! fit-il.
--Chargez la pièce de l'avant à triple charge, dit. Hatteras, et
bourrez aussi fortement que possible.
--Nous allons donc attaquer cette montagne à boulets de canon? dit le
docteur.
--Non, répondit Hatteras. C'est inutile. Pas de boulet, Wolsten, mais
une triple charge de poudre. Faites vite.»
Quelques instants après, la pièce était chargée.
«Que veut-il faire sans boulet? dit Shandon entre ses dents.
--On le verra bien, répondit le docteur.
--Nous sommes parés, capitaine, s'écria Wolsten.
--Bien, répondit Hatteras. Brunton! cria-t-il à l'ingénieur,
attention! Quelques tours en avant.»
Brunton ouvrit les tiroirs, et l'hélice se mit en mouvement; _le
Forward_ s'approcha de la montagne minée.
«Visez bien à la passe,» cria le capitaine à l'armurier.
Celui-ci obéit; lorsque le brick ne fut plus qu'à une demi-encablure,
Hatteras cria:
«Feu!»
Une détonation formidable suivit son commandement, et les blocs
ébranlés par la commotion atmosphérique furent précipités soudain dans
la mer. Cette agitation des couches d'air avait suffi.
«A toute vapeur! Brunton, s'écria Hatteras. Droit dans la passe,
Johnson.»
Johnson tenait la barre; le brick, poussé par son hélice, qui se
vissait dans les flots écumants, s'élança au milieu du passage libre
alors. Il était temps. _Le Forward_ franchissait à peine cette
ouverture, que sa prison se refermait derrière lui.
Le moment fut palpitant, et il n'y avait à bord qu'un coeur ferme et
tranquille: celui du capitaine. Aussi l'équipage, émerveillé de la
manoeuvre, ne put retenir le cri de:
«Hourrah pour John Hatteras!»
CHAPITRE XIV.
EXPÉDITIONS A LA RECHERCHE DE FRANKLIN.
Le mercredi 23 mai, _le Forward_ avait repris son aventureuse
navigation, louvoyant adroitement au milieu des packs et des
ice-bergs, grâce à sa vapeur, cette force obéissante qui manqua à tant
de navigateurs des mers polaires; il semblait se jouer au milieu de
ces écueils mouvants; on eût dit qu'il reconnaissait la main d'un
maître expérimenté, et, comme un cheval sous un écuyer habile, il
obéissait à la pensée de son capitaine.
La température remontait. Le thermomètre marqua à six heures du matin
vingt-six degrés (-3° centig.), à six heures du soir vingt-neuf degrés
(-2° centig.), et à minuit vingt-cinq degrés (-4° centig.); le vent
soufflait légèrement du sud-est.
Le jeudi, vers les trois heures du matin, _le Forward_ arriva en vue
de la baie Possession, sur la côte d'Amérique, à l'entrée du détroit
de Lancastre; bientôt le cap Burney fut entrevu. Quelques Esquimaux se
dirigèrent vers le navire; mais Hatteras ne prit pas le loisir de les
attendre.
Les pics de Byam-Martin qui dominent le cap Liverpool, laissés sur la
gauche, se perdirent dans la brume du soir; celle-ci empêcha de
relever le cap Hay, dont la pointe, très-basse d'ailleurs, se confond
avec les glaces de la côte, circonstance qui rend souvent fort
difficile la détermination hydrographique des mers polaires.
Les puffins, les canards, les mouettes blanches se montraient en
très-grand nombre. La latitude par observation donna 74°01', et la
longitude, d'après le chronomètre, 77°15'.
Les deux montagnes de Catherine et d'Elisabeth élevaient au-dessus des
nuages leur chaperon de neige.
Le vendredi, à dix heures, le cap Warender fut dépassé sur la côte
droite du détroit, et sur la gauche, l'Admiralty-Inlet, baie encore
peu explorée par des navigateurs qui avaient hâte de se porter dans
l'ouest. La mer devint assez forte, et souvent les lames balayèrent le
pont du brick en y projetant des morceaux de glace. Les terres de la
côte nord offraient aux regards de curieuses apparences avec leurs
hautes tables presque nivelées, qui répercutaient les rayons du
soleil.
Hatteras eût voulu prolonger les terres septentrionales, afin de
gagner au plus tôt l'île Beechey et l'entrée du canal Wellington; mais
une banquise continue l'obligeait, à son grand déplaisir, de suivre
les passes du sud.
Ce fut pour cette raison que, le 26 mai, au milieu d'un brouillard
sillonné de neige, _le Forward_ se trouva par le travers du cap York;
une montagne d'une grande hauteur et presque à pic le fit reconnaître;
le temps s'étant un peu levé, le soleil parut un instant vers midi, et
permit de faire une assez bonne observation: 74°4' de latitude, et
84°23' de longitude. _Le Forward_ se trouvait donc à l'extrémité du
détroit de Lancastre.
Hatteras montrait sur ses cartes, au docteur, la route suivie et à
suivre. Or, la position du brick était intéressante en ce moment.
«J'aurais voulu, dit-il, me trouver plus au nord, mais à l'impossible
nul n'est tenu; voyez, voici notre situation exacte.»
Le capitaine pointa sa carte à peu de distance du cap York.
«Nous sommes au milieu de ce carrefour ouvert à tous les vents, et
formé par les débouchés du détroit de Lancastre, du détroit de Barrow,
du canal de Wellington, et du passage du Régent; c'est un point auquel
ont nécessairement abouti tous les navigateurs de ces mers.
--Eh bien, répondit le docteur, cela devait être embarrassant pour
eux; c'est un véritable carrefour, comme vous dites, auquel viennent
se croiser quatre grandes routes, et je ne vois pas de poteaux
indicateurs du vrai chemin! Comment donc les Parry, les Ross, les
Franklin, ont-ils fait?
--Ils n'ont pas fait, docteur, ils se sont laissé faire: ils n'avaient
pas le choix, je vous assure; tantôt le détroit de Barrow se fermait
pour l'un, qui, l'année suivante, s'ouvrait pour l'autre; tantôt le
navire se sentait inévitablement entraîné vers le passage du Régent.
Il est arrivé de tout cela, que, par la force des choses, on a foi par
connaître ces mers si embrouillées.
--Quel singulier pays! fit le docteur, en considérant la carte; comme
tout y est déchiqueté, déchiré, mis en morceaux, sans aucun ordre,
sans aucune logique! Il semble que les terres voisines du pôle Nord ne
soient ainsi morcelées que pour en rendre les approches plus
difficiles, tandis que dans l'autre hémisphère elles se terminent par
des pointes tranquilles et effilées comme le cap Horn, le cap de
Bonne-Espérance et la péninsule Indienne! Est-ce la rapidité plus
grande de l'Équateur qui a ainsi modifié les choses, tandis que les
terres extrêmes, encore fluides aux premiers jours du monde, n'ont pu
se condenser, s'agglomérer les unes aux autres, faute d'une rotation
assez rapide?
--Cela doit être, car il y a une logique à tout ici-bas, et rien ne
s'y est fait sans des motifs que Dieu permet quelquefois aux savants
de découvrir; ainsi, docteur, usez de la permission.
--Je serai malheureusement discret, capitaine. Mais quel vent
effroyable règne dans ce détroit? ajouta le docteur en
s'encapuchonnant de son mieux.
--Oui, la brise du nord y fait rage surtout, et nous écarte de notre
route.
--Elle devrait cependant repousser les glaces au sud et laisser le
chemin libre.
--Elle le devrait, docteur, mais le vent ne fait pas toujours ce qu'il
doit. Voyez! cette banquise paraît impénétrable. Enfin, nous
essayerons d'arriver à l'île Griffith, puis de contourner l'île
Cornwallis pour gagner le canal de la Reine, sans passer par le canal
de Wellington. Et cependant, je veux absolument toucher à l'île
Beechey, afin d'y refaire ma provision de charbon.
--Comment cela? répondit le docteur étonné.
--Sans doute; d'après l'ordre de l'Amirauté, de grandes provisions ont
été déposées sur cette île, afin de pourvoir aux expéditions futures,
et, quoi que le capitaine MacClintock ait pu prendre en août 1859, je
vous assure qu'il en restera pour nous.
--Au fait, dit le docteur, ces parages ont été explorés pendant quinze
ans, et, jusqu'au jour ou la preuve certaine de la perte de Franklin a
été acquise, l'Amirauté a toujours entretenu cinq ou six navires dans
ces mers. Si je ne me trompe, même, l'île Griffith, que je vois là sur
la carte, presque au milieu du carrefour, est devenue le rendez-vous
général des navigateurs.
--Cela est vrai, docteur, et la malheureuse expédition de Franklin a
eu pour résultat de nous faire connaître ces lointaines contrées.
--C'est juste, capitaine, car les expéditions ont été nombreuses
depuis 1845. Ce ne fut qu'en 1848 que l'on s'inquiéta de la
disparition de l'_Erebus_ et du _Terror_, les deux navires de
Franklin. On voit alors le vieil ami de l'amiral, le docteur
Richardson, âgé de soixante-dix ans, courir au Canada et remonter la
rivière Coppermine jusqu'à la mer Polaire; de son côté, James Ross,
commandant l'_Entreprise_ et l'_Investigator_, appareille d'Uppernawik
en 1848, et arrive au cap York où nous sommes en ce moment. Chaque
jour, il jette à la mer un baril contenant des papiers destinés à
faire connaître sa position; pendant la brume, il tire le canon; la
nuit, il lance des fusées et brûle des feux de Bengale, ayant soin de
se tenir toujours sous une petite voilure; enfin il hiverne au port
Léopold de 1848 à 1849; là, il s'empare d'une grande quantité de
renards blancs, fait river à leur cou des colliers de cuivre sur
lesquels était gravée l'indication de la situation des navires et des
dépôts de vivres, et il les fait disperser dans toutes les directions;
puis au printemps, il commence à fouiller les côtes de North-Sommerset
sur des traîneaux, au milieu de dangers et de privations qui rendirent
presque tous ses hommes malades ou estropiés, élevant des cairns[1]
dans lesquels il enfermait des cylindres de cuivre, avec les notes
nécessaires pour rallier l'expédition perdue; pendant son absence, le
lieutenant MacClure explorait sans résultat les côtes septentrionales
du détroit de Barrow. Il est à remarquer, capitaine, que James Ross
avait sous ses ordres deux officiers destinés à devenir célèbres plus
tard, MacClure qui franchit le passage du nord-ouest, MacClintock qui
découvrit les restes de Franklin.
[1] Petites pyramides de pierres.
--Deux bons et braves capitaines, aujourd'hui, deux braves Anglais;
continuez, docteur, l'histoire de ces mers que vous possédez si bien;
il y a toujours à gagner aux récits de ces tentatives audacieuses.
--Eh bien, pour en terminer avec James Ross, j'ajouterai qu'il essaya
de gagner l'île Melville plus à l'ouest; mais il faillit perdre ses
navires, et, pris par les glaces, il fut ramené malgré lui jusque dans
la mer de Baffin.
--Ramené, fit Hatteras en fronçant le sourcil, ramené malgré lui!
--Il n'avait rien découvert, reprit le docteur; ce fut à partir de
cette année 1850 que les navires anglais ne cessèrent de sillonner ces
mers, et qu'une prime de vingt mille livres[1] fut promise à toute
personne qui découvrirait les équipages de l'_Erebus_ et du _Terror_.
Déjà en 1848, les capitaines Kellet et Moore, commandant l'_Hérald et
_le Plover_, tentaient de pénétrer par le détroit de Behring.
J'ajouterai que pendant les années 1850 et 1851, le capitaine Austin
hiverna à l'île Cornwallis, le capitaine Penny explora sur
l'_Assistance_ et _la Résolue_ le canal Wellington, le vieux John
Ross, le héros du pôle magnétique, repartit sur son yacht _le Félix_ à
la recherche de son ami, le brick _le Prince-Albert_ fit un premier
voyage aux frais de Lady Franklin, et enfin que deux navires
américains expédiés par Grinnel avec le capitaine Haven, entraînés
hors du canal de Wellington, furent rejetés dans le détroit de
Lancastre. Ce fut pendant cette année que MacClintock, alors
lieutenant d'Austin, poussa jusqu'à l'île Melville et au cap Dundac,
points extrêmes atteints par Parry en 1819, et que l'on trouva à l'île
Beechey des traces de l'hivernage de Franklin en 1845.
[1] 500,000 francs.
--Oui, répondit Hatteras, trois de ses matelots y avaient été inhumés,
trois hommes plus chanceux que les autres!