L'apparition de ce hardi personnage fut diversement appréciée par

l'équipage; les uns se rallièrent complètement à lui, par amour de

l'argent ou par audace; d'autres prirent leur parti de l'aventure, qui

se réservèrent le droit de protester plus tard; d'ailleurs, résister à

un pareil homme paraissait difficile actuellement. Chacun revint donc

à son poste. Le 20 mai était un dimanche, et fut jour de repos pour

l'équipage.

Un conseil d'officiers se tint chez le capitaine; il se composa

d'Hatteras, de Shandon, de Wall, de Johnson et du docteur.

«Messieurs, dit le capitaine de cette voix à la fois douce et

impérieuse qui le caractérisait, vous connaissez mon projet d'aller

jusqu'au pôle; je désire connaître votre opinion sur cette entreprise.

Qu'en pensez-vous, Shandon?

--Je n'ai pas à penser, capitaine, répondit froidement Shandon, mais à

obéir.»

Hatteras ne s'étonna pas de la réponse.

«Richard Shandon, reprit-il non moins froidement, je vous prie de vous

expliquer sur nos chances de succès.

--Eh bien, capitaine, répondit Shandon, les faits répondent pour moi;

les tentatives de ce genre, ont échoué jusqu'ici; je souhaite que nous

soyons plus heureux.

--Nous le serons. Et vous, messieurs, qu'en pensez-vous?

--Pour mon compte, répliqua le docteur, je crois votre dessein

praticable, capitaine; et comme il est évident que des navigateurs

arriveront un jour ou l'autre à ce pôle boréal, je ne vois pas

pourquoi ce ne serait pas nous.

--Et il y a des raisons pour que ce soient nous, répondit Hatteras,

car nos mesures sont prises en conséquence, et nous profiterons de

l'expérience de nos devanciers. Et à ce propos, Shandon, recevez mes

remerciments pour les soins que vous avez apportés à l'équipement du

navire; il y a bien quelques mauvaises têtes dans l'équipage, que je

saurai mettre à la raison; mais, en somme, je n'ai que des éloges à

vous donner.»

Shandon s'inclina froidement. Sa position à bord du _Forward_, qu'il

croyait commander, était fausse. Hatteras le comprit, et n'insista pas

davantage.

«Quant à vous, messieurs, reprit-il en s'adressant à Wall et à

Johnson, je ne pouvais m'assurer le concours d'officiers plus

distingués par leur courage et leur expérience.

--Ma foi, capitaine, je suis votre homme, répondit Johnson, et bien

que votre entreprise me semble un peu hardie, vous pouvez compter sur

moi jusqu'au bout.

--Et sur moi de même, dit James Wall.

--Quant à vous, docteur, je sais ce que vous valez...

--Eh bien, vous en savez plus que moi, répondit vivement le docteur.

--Maintenant, messieurs, reprit Hatteras, il est bon que vous

appreniez sur quels faits incontestables s'appuie ma prétention

d'arriver au pôle. En 1817, _le Neptune_, d'Aberdeen, s'éleva au nord

du Spitzberg jusqu'au quatre-vingt-deuxième degré. En 1826, le

célèbre Parry, après son troisième voyage dans les mers polaires,

partit également de la pointe du Spitzberg, et avec des

traîneaux-barques monta à cent cinquante milles vers le nord. En

1852, le capitaine Inglefield pénétra, dans l'entrée de Smith, jusque

par soixante-dix-huit degrés trente-cinq minutes de latitude. Tous

ces navires étaient anglais, et commandés par des Anglais, nos

compatriotes.»

Ici Hatteras fit une pause.

«Je dois ajouter, reprit-il d'un air contraint, et comme si les

paroles ne pouvaient quitter ses lèvres, je dois ajouter qu'en 1854

l'Américain Kane, commandant le brick _l'Advance_, s'éleva plus haut

encore, et que son lieutenant Morton, s'étant avancé à travers les

champs de glace, fit flotter le pavillon des États-Unis au delà du

quatre-vingt-deuxième degré. Ceci dit, je n'y reviendrai plus. Or, ce

qu'il faut savoir, c'est que les capitaines du _Neptune_, de

_l'Entreprise_, de _l'Isabelle_, de _l'Advance_ constatèrent qu'à

partir de ces hautes latitudes il existait un bassin polaire

entièrement libre de glaces.

--Libre de glaces! s'écria Shandon, en interrompant le capitaine;

c'est impossible!

--Vous remarquerez, Shandon, reprit tranquillement Hatteras, dont

l'oeil brilla un instant, que je vous cite des faits et des noms à

l'appui. J'ajouterai que pendant la station du commandant Penny, en

1851, au bord du canal de Wellington, son lieutenant Stewart se trouva

également en présence d'une mer libre, et que cette particularité fut

confirmée pendant l'hivernage de sir Edward Belcher, en 1853, à la

baie de Northumberland par soixante-seize degrés et cinquante-deux

minutes de latitude, et quatre-vingt-dix-neuf degrés et vingt minutes

de longitude; les rapports sont indiscutables, et il faudrait être de

mauvaise foi pour ne pas les admettre.

--Cependant, capitaine, reprit Shandon, ces faits sont si

contradictoires...

--Erreur, Shandon, erreur! s'écria le docteur Clawbonny; ces faits ne

contredisent aucune assertion de la science; le capitaine me permettra

de vous le dire.

--Allez, docteur! répondit Hatteras.

--Eh bien, écoutez ceci, Shandon; il résulte très évidemment des faits

géographiques et de l'étude des lignes isothermes que le point le plus

froid du globe n'est pas au pôle même; semblable au point magnétique

de la terre, il s'écarte du pôle de plusieurs degrés. Ainsi les

calculs de Brewster, de Bergham et de quelques physiciens démontrent

qu'il y a dans notre hémisphère deux pôles de froid: l'un serait situé

en Asie par soixante-dix-neuf degrés trente minutes de latitude nord,

et par cent vingt degrés de longitude est; l'autre se trouverait en

Amérique par soixante dix-huit degrés de latitude nord et par

quatre-vingt dix-sept degrés de longitude ouest. Ce dernier est celui

qui nous occupe, et vous voyez, Shandon, qu'il se rencontre à plus de

douze degrés au-dessous du pôle. Eh bien, je vous le demande, pourquoi

à ce point la mer ne serait-elle pas aussi dégagée de glaces qu'elle

peut l'être en été par le soixante-sixième parallèle, c'est-à-dire au

sud de la baie de Baffin?

--Voilà qui est bien dit, répondit Johnson; monsieur Clawbonny parle

de ces choses comme un homme du métier.

--Cela paraît possible, reprit James Wall.

--Chimères et suppositions! hypothèses pures! répliqua Shandon avec

entêtement.

--Eh bien, Shandon, reprit Hatteras, considérons les deux cas: ou la

mer est libre de glaces, ou elle ne l'est pas, et dans ces deux

suppositions rien ne peut nous empêcher de gagner le pôle. Si elle est

libre, le _Forward_ nous y conduira sans peine; si elle est glacée,

nous tenterons l'aventure sur nos traîneaux. Vous m'accorderez que

cela n'est pas impraticable; une fois parvenus avec notre brick

jusqu'au quatre-vingt-troisième degré, nous n'aurons pas plus de six

cents milles[1] à faire pour atteindre le pôle.

[1] 278 lieues.

--Et que sont six cents milles, dit vivement le docteur, quand il est

constant qu'un Cosaque, Alexis Markoff, a parcouru sur la mer

Glaciale, le long de la côte septentrionale de l'empire russe, avec

des traîneaux tirés par des chiens, un espace de huit cents milles en

vingt-quatre jours?

--Vous l'entendez, Shandon, répondit Hatteras, et dites-moi si des

Anglais peuvent faire moins qu'un Cosaque?

--Non, certes! s'écria le bouillant docteur.

--Non, certes! répéta le maître d'équipage.

--Eh bien, Shandon? demanda le capitaine.

--Capitaine, répondit froidement Shandon, je ne puis que vous répéter

mes premières paroles: j'obéirai.

--Bien. Maintenant, reprit Hatteras, songeons à notre situation

actuelle; nous sommes pris par les glaces, et il me paraît impossible

de nous élever cette année dans le détroit de Smith. Voici donc ce

qu'il convient de faire.»

Hatteras déplia sur la table l'une de ces excellentes cartes publiées,

en 1859, par ordre de l'Amirauté.

«Veuillez me suivre, je vous prie. Si le détroit de Smith nous est

fermé, il n'en est pas de même du détroit de Lancastre, sur la côte

ouest de la mer de Baffin; selon moi, nous devons remonter ce détroit

jusqu'à celui de Barrow, et de là jusqu'à l'île Beechey; la route a

été cent fois parcourue par des navires à voiles; nous ne serons donc

pas embarrassés avec un brick à hélice. Une fois à l'île Beechey, nous

suivrons le canal Wellington aussi avant que possible, vers le nord,

jusqu'au débouché de ce chenal qui fait communiquer le canal

Wellington avec le canal de la Reine, à l'endroit même où fut aperçue

la mer libre. Or, nous ne sommes qu'au 20 mai; dans un mois, si les

circonstances nous favorisent, nous aurons atteint ce point, et de là

nous nous élancerons vers le pôle. Qu'en pensez-vous, messieurs?

--C'est évidemment, répondit Johnson, la seule route à prendre.

--Eh bien, nous la prendrons, et dès demain. Que ce dimanche soit

consacré au repos; vous veillerez, Shandon, à ce que les lectures de

la Bible soient régulièrement faites; ces pratiques religieuses ont

une influence salutaire sur l'esprit des hommes, et un marin surtout

doit mettre sa confiance en Dieu.

--C'est bien, capitaine, répondit Shandon, qui sortit avec le

lieutenant et le maître d'équipage.

--Docteur, fit John Hatteras en montrant Shandon, voilà un homme

froissé que l'orgueil a perdu; je ne peux plus compter sur lui.»

Le lendemain, le capitaine fit mettre de grand matin la pirogue à la

mer; il alla reconnaître les ice-bergs du bassin, dont la largeur

n'excédait pas deux cents yards[1]. Il remarqua même que par suite

d'une lente pression des glaces, ce bassin menaçait de se rétrécir; il

devenait donc urgent d'y pratiquer une brèche, afin que le navire ne

fût pas écrasé dans cet étau de montagnes; aux moyens employés par

John Hatteras, on vit bien que c'était un homme énergique.

[1] 182 mètres.

Il fit d'abord tailler des degrés dans la muraille glacée, et il

parvint au sommet d'un ice-berg; il reconnut de là qu'il lui serait

facile de se frayer un chemin vers le sud-ouest; d'après ses ordres,

on creusa un fourneau de mine presque au centre de la montagne; ce

travail, rapidement mené, fut terminé dans la journée du lundi.

Hatteras ne pouvait compter sur ses blasting-cylinders de huit à dix

livres de poudre, dont l'action eût été nulle sur des masses

pareilles; ils n'étaient bons qu'à briser les champs de glace; il fit

donc déposer dans le fourneau mille livres de poudre, dont la

direction expansive fut soigneusement calculée. Cette mine, munie

d'une longue mèche entourée de gutta-percha, vint aboutir au dehors.

La galerie, conduisant au fourneau, fut remplie avec de la neige et

des quartiers de glaçons, auxquels le froid de la nuit suivante devait

donner la dureté du granit. En effet, la température, sous l'influence

du vent d'est, descendit à douze degrés (-11° cent.).

Le lendemain, à sept heures, _le Forward_ se tenait sous vapeur, prêt

à profiter de la moindre issue. Johnson fut chargé d'aller mettre le

feu à la mine; la mèche avait été calculée de manière à brûler une

demi-heure avant de communiquer le feu aux poudres. Johnson eut donc

le temps suffisant de regagner le bord; en effet, dix minutes après

avoir exécuté les ordres d'Hatteras, il revenait à son poste.

L'équipage se tenait sur le pont, par un temps sec et assez clair; la

neige avait cessé de tomber; Hatteras, debout sur la dunette avec

Shandon et le docteur, comptait les minutes sur son chronomètre.

A huit heures trente-cinq minutes, une explosion sourde se fit

entendre, et beaucoup moins éclatante qu'on ne l'eût supposée. Le

profil des montagnes fut brusquement modifié, comme dans un

tremblement de terre; une fumée épaisse et blanche fusa vers le ciel à

une hauteur considérable, et de longues crevasses zébrèrent les flancs

de l'ice-berg, dont la partie supérieure, projetée au loin, retombait

en débris autour du _Forward_.

Mais la passe n'était pas encore libre; d'énormes quartiers de glace,

arc-boutés sur les montagnes adjacentes, demeuraient suspendus en

l'air, et l'on pouvait craindre que l'enceinte ne se refermât par leur

chute.

Hatteras jugea la situation d'un coup d'oeil.

«Wolsten!» s'écria-t-il.

L'armurier accourut.

«Capitaine! fit-il.

--Chargez la pièce de l'avant à triple charge, dit. Hatteras, et

bourrez aussi fortement que possible.

--Nous allons donc attaquer cette montagne à boulets de canon? dit le

docteur.

--Non, répondit Hatteras. C'est inutile. Pas de boulet, Wolsten, mais

une triple charge de poudre. Faites vite.»

Quelques instants après, la pièce était chargée.

«Que veut-il faire sans boulet? dit Shandon entre ses dents.

--On le verra bien, répondit le docteur.

--Nous sommes parés, capitaine, s'écria Wolsten.

--Bien, répondit Hatteras. Brunton! cria-t-il à l'ingénieur,

attention! Quelques tours en avant.»

Brunton ouvrit les tiroirs, et l'hélice se mit en mouvement; _le

Forward_ s'approcha de la montagne minée.

«Visez bien à la passe,» cria le capitaine à l'armurier.

Celui-ci obéit; lorsque le brick ne fut plus qu'à une demi-encablure,

Hatteras cria:

«Feu!»

Une détonation formidable suivit son commandement, et les blocs

ébranlés par la commotion atmosphérique furent précipités soudain dans

la mer. Cette agitation des couches d'air avait suffi.

«A toute vapeur! Brunton, s'écria Hatteras. Droit dans la passe,

Johnson.»

Johnson tenait la barre; le brick, poussé par son hélice, qui se

vissait dans les flots écumants, s'élança au milieu du passage libre

alors. Il était temps. _Le Forward_ franchissait à peine cette

ouverture, que sa prison se refermait derrière lui.

Le moment fut palpitant, et il n'y avait à bord qu'un coeur ferme et

tranquille: celui du capitaine. Aussi l'équipage, émerveillé de la

manoeuvre, ne put retenir le cri de:

«Hourrah pour John Hatteras!»

CHAPITRE XIV.

EXPÉDITIONS A LA RECHERCHE DE FRANKLIN.

Le mercredi 23 mai, _le Forward_ avait repris son aventureuse

navigation, louvoyant adroitement au milieu des packs et des

ice-bergs, grâce à sa vapeur, cette force obéissante qui manqua à tant

de navigateurs des mers polaires; il semblait se jouer au milieu de

ces écueils mouvants; on eût dit qu'il reconnaissait la main d'un

maître expérimenté, et, comme un cheval sous un écuyer habile, il

obéissait à la pensée de son capitaine.

La température remontait. Le thermomètre marqua à six heures du matin

vingt-six degrés (-3° centig.), à six heures du soir vingt-neuf degrés

(-2° centig.), et à minuit vingt-cinq degrés (-4° centig.); le vent

soufflait légèrement du sud-est.

Le jeudi, vers les trois heures du matin, _le Forward_ arriva en vue

de la baie Possession, sur la côte d'Amérique, à l'entrée du détroit

de Lancastre; bientôt le cap Burney fut entrevu. Quelques Esquimaux se

dirigèrent vers le navire; mais Hatteras ne prit pas le loisir de les

attendre.

Les pics de Byam-Martin qui dominent le cap Liverpool, laissés sur la

gauche, se perdirent dans la brume du soir; celle-ci empêcha de

relever le cap Hay, dont la pointe, très-basse d'ailleurs, se confond

avec les glaces de la côte, circonstance qui rend souvent fort

difficile la détermination hydrographique des mers polaires.

Les puffins, les canards, les mouettes blanches se montraient en

très-grand nombre. La latitude par observation donna 74°01', et la

longitude, d'après le chronomètre, 77°15'.

Les deux montagnes de Catherine et d'Elisabeth élevaient au-dessus des

nuages leur chaperon de neige.

Le vendredi, à dix heures, le cap Warender fut dépassé sur la côte

droite du détroit, et sur la gauche, l'Admiralty-Inlet, baie encore

peu explorée par des navigateurs qui avaient hâte de se porter dans

l'ouest. La mer devint assez forte, et souvent les lames balayèrent le

pont du brick en y projetant des morceaux de glace. Les terres de la

côte nord offraient aux regards de curieuses apparences avec leurs

hautes tables presque nivelées, qui répercutaient les rayons du

soleil.

Hatteras eût voulu prolonger les terres septentrionales, afin de

gagner au plus tôt l'île Beechey et l'entrée du canal Wellington; mais

une banquise continue l'obligeait, à son grand déplaisir, de suivre

les passes du sud.

Ce fut pour cette raison que, le 26 mai, au milieu d'un brouillard

sillonné de neige, _le Forward_ se trouva par le travers du cap York;

une montagne d'une grande hauteur et presque à pic le fit reconnaître;

le temps s'étant un peu levé, le soleil parut un instant vers midi, et

permit de faire une assez bonne observation: 74°4' de latitude, et

84°23' de longitude. _Le Forward_ se trouvait donc à l'extrémité du

détroit de Lancastre.

Hatteras montrait sur ses cartes, au docteur, la route suivie et à

suivre. Or, la position du brick était intéressante en ce moment.

«J'aurais voulu, dit-il, me trouver plus au nord, mais à l'impossible

nul n'est tenu; voyez, voici notre situation exacte.»

Le capitaine pointa sa carte à peu de distance du cap York.

«Nous sommes au milieu de ce carrefour ouvert à tous les vents, et

formé par les débouchés du détroit de Lancastre, du détroit de Barrow,

du canal de Wellington, et du passage du Régent; c'est un point auquel

ont nécessairement abouti tous les navigateurs de ces mers.

--Eh bien, répondit le docteur, cela devait être embarrassant pour

eux; c'est un véritable carrefour, comme vous dites, auquel viennent

se croiser quatre grandes routes, et je ne vois pas de poteaux

indicateurs du vrai chemin! Comment donc les Parry, les Ross, les

Franklin, ont-ils fait?

--Ils n'ont pas fait, docteur, ils se sont laissé faire: ils n'avaient

pas le choix, je vous assure; tantôt le détroit de Barrow se fermait

pour l'un, qui, l'année suivante, s'ouvrait pour l'autre; tantôt le

navire se sentait inévitablement entraîné vers le passage du Régent.

Il est arrivé de tout cela, que, par la force des choses, on a foi par

connaître ces mers si embrouillées.

--Quel singulier pays! fit le docteur, en considérant la carte; comme

tout y est déchiqueté, déchiré, mis en morceaux, sans aucun ordre,

sans aucune logique! Il semble que les terres voisines du pôle Nord ne

soient ainsi morcelées que pour en rendre les approches plus

difficiles, tandis que dans l'autre hémisphère elles se terminent par

des pointes tranquilles et effilées comme le cap Horn, le cap de

Bonne-Espérance et la péninsule Indienne! Est-ce la rapidité plus

grande de l'Équateur qui a ainsi modifié les choses, tandis que les

terres extrêmes, encore fluides aux premiers jours du monde, n'ont pu

se condenser, s'agglomérer les unes aux autres, faute d'une rotation

assez rapide?

--Cela doit être, car il y a une logique à tout ici-bas, et rien ne

s'y est fait sans des motifs que Dieu permet quelquefois aux savants

de découvrir; ainsi, docteur, usez de la permission.

--Je serai malheureusement discret, capitaine. Mais quel vent

effroyable règne dans ce détroit? ajouta le docteur en

s'encapuchonnant de son mieux.

--Oui, la brise du nord y fait rage surtout, et nous écarte de notre

route.

--Elle devrait cependant repousser les glaces au sud et laisser le

chemin libre.

--Elle le devrait, docteur, mais le vent ne fait pas toujours ce qu'il

doit. Voyez! cette banquise paraît impénétrable. Enfin, nous

essayerons d'arriver à l'île Griffith, puis de contourner l'île

Cornwallis pour gagner le canal de la Reine, sans passer par le canal

de Wellington. Et cependant, je veux absolument toucher à l'île

Beechey, afin d'y refaire ma provision de charbon.

--Comment cela? répondit le docteur étonné.

--Sans doute; d'après l'ordre de l'Amirauté, de grandes provisions ont

été déposées sur cette île, afin de pourvoir aux expéditions futures,

et, quoi que le capitaine MacClintock ait pu prendre en août 1859, je

vous assure qu'il en restera pour nous.

--Au fait, dit le docteur, ces parages ont été explorés pendant quinze

ans, et, jusqu'au jour ou la preuve certaine de la perte de Franklin a

été acquise, l'Amirauté a toujours entretenu cinq ou six navires dans

ces mers. Si je ne me trompe, même, l'île Griffith, que je vois là sur

la carte, presque au milieu du carrefour, est devenue le rendez-vous

général des navigateurs.

--Cela est vrai, docteur, et la malheureuse expédition de Franklin a

eu pour résultat de nous faire connaître ces lointaines contrées.

--C'est juste, capitaine, car les expéditions ont été nombreuses

depuis 1845. Ce ne fut qu'en 1848 que l'on s'inquiéta de la

disparition de l'_Erebus_ et du _Terror_, les deux navires de

Franklin. On voit alors le vieil ami de l'amiral, le docteur

Richardson, âgé de soixante-dix ans, courir au Canada et remonter la

rivière Coppermine jusqu'à la mer Polaire; de son côté, James Ross,

commandant l'_Entreprise_ et l'_Investigator_, appareille d'Uppernawik

en 1848, et arrive au cap York où nous sommes en ce moment. Chaque

jour, il jette à la mer un baril contenant des papiers destinés à

faire connaître sa position; pendant la brume, il tire le canon; la

nuit, il lance des fusées et brûle des feux de Bengale, ayant soin de

se tenir toujours sous une petite voilure; enfin il hiverne au port

Léopold de 1848 à 1849; là, il s'empare d'une grande quantité de

renards blancs, fait river à leur cou des colliers de cuivre sur

lesquels était gravée l'indication de la situation des navires et des

dépôts de vivres, et il les fait disperser dans toutes les directions;

puis au printemps, il commence à fouiller les côtes de North-Sommerset

sur des traîneaux, au milieu de dangers et de privations qui rendirent

presque tous ses hommes malades ou estropiés, élevant des cairns[1]

dans lesquels il enfermait des cylindres de cuivre, avec les notes

nécessaires pour rallier l'expédition perdue; pendant son absence, le

lieutenant MacClure explorait sans résultat les côtes septentrionales

du détroit de Barrow. Il est à remarquer, capitaine, que James Ross

avait sous ses ordres deux officiers destinés à devenir célèbres plus

tard, MacClure qui franchit le passage du nord-ouest, MacClintock qui

découvrit les restes de Franklin.

[1] Petites pyramides de pierres.

--Deux bons et braves capitaines, aujourd'hui, deux braves Anglais;

continuez, docteur, l'histoire de ces mers que vous possédez si bien;

il y a toujours à gagner aux récits de ces tentatives audacieuses.

--Eh bien, pour en terminer avec James Ross, j'ajouterai qu'il essaya

de gagner l'île Melville plus à l'ouest; mais il faillit perdre ses

navires, et, pris par les glaces, il fut ramené malgré lui jusque dans

la mer de Baffin.

--Ramené, fit Hatteras en fronçant le sourcil, ramené malgré lui!

--Il n'avait rien découvert, reprit le docteur; ce fut à partir de

cette année 1850 que les navires anglais ne cessèrent de sillonner ces

mers, et qu'une prime de vingt mille livres[1] fut promise à toute

personne qui découvrirait les équipages de l'_Erebus_ et du _Terror_.

Déjà en 1848, les capitaines Kellet et Moore, commandant l'_Hérald et

_le Plover_, tentaient de pénétrer par le détroit de Behring.

J'ajouterai que pendant les années 1850 et 1851, le capitaine Austin

hiverna à l'île Cornwallis, le capitaine Penny explora sur

l'_Assistance_ et _la Résolue_ le canal Wellington, le vieux John

Ross, le héros du pôle magnétique, repartit sur son yacht _le Félix_ à

la recherche de son ami, le brick _le Prince-Albert_ fit un premier

voyage aux frais de Lady Franklin, et enfin que deux navires

américains expédiés par Grinnel avec le capitaine Haven, entraînés

hors du canal de Wellington, furent rejetés dans le détroit de

Lancastre. Ce fut pendant cette année que MacClintock, alors

lieutenant d'Austin, poussa jusqu'à l'île Melville et au cap Dundac,

points extrêmes atteints par Parry en 1819, et que l'on trouva à l'île

Beechey des traces de l'hivernage de Franklin en 1845.

[1] 500,000 francs.

--Oui, répondit Hatteras, trois de ses matelots y avaient été inhumés,

trois hommes plus chanceux que les autres!

Aventures du Capitaine Hatteras · 第 7 / 34 段