de vastes cirques d'ice-bergs dont quelques-uns dépassaient trois
cents pieds de hauteur, les craquements des glaçons que l'écho
reproduisait d'une façon sinistre, tout rendait effroyablement triste
la position du _Forward_. Shandon comprit qu'il fallait le tirer de là
et le conduire plus loin; vingt-quatre heures après, suivant son
estime, il avait pu s'écarter de cette côte funeste de deux milles
environ. Mais ce n'était pas assez. Shandon se sentait envahir par la
crainte, et la situation fausse où il se trouvait paralysait son
énergie; pour obéir à ses instructions et se porter en avant, il avait
jeté son navire dans une situation excessivement périlleuse; le halage
mettait les hommes sur les dents; il fallait plus de trois heures pour
creuser un canal de vingt pieds de long dans une glace qui avait
communément de quatre à cinq pieds d'épaisseur; la santé de l'équipage
menaçait déjà de s'altérer. Shandon s'étonnait du silence de ses
hommes et de leur dévouement inaccoutumé; mais il craignait que ce
calme ne précédât quelque orage prochain.
On peut donc juger de la pénible surprise, du désappointement, du
désespoir même qui s'empara de son esprit, quand il s'aperçut que, par
suite d'un mouvement insensible de l'ice-field, _le Forward_ reperdait
pendant la nuit du 18 au 19 tout ce qu'il avait gagné au prix de tant
de fatigues; le samedi matin, il se retrouvait en face du
Pouce-du-Diable, toujours menaçant, et dans une situation plus
critique encore; les ice-bergs se multipliaient et passaient comme des
fantômes dans le brouillard.
Shandon fut complètement démoralisé; il faut dire que l'effroi passa
dans le coeur de cet homme intrépide et dans celui de son équipage.
Shandon avait entendu parler de la disparition du chien; mais il n'osa
pas punir les coupables; il eût craint de provoquer une révolte.
Le temps fut horrible pendant cette journée; la neige, soulevée en
épais tourbillons, enveloppait le brick d'un voile impénétrable;
parfois, sous l'action de l'ouragan, le brouillard se déchirait, et
l'oeil effrayé apercevait du côté de la terre ce Pouce-du-Diable
dressé comme un spectre.
_Le Forward_ ancré sur un immense glaçon, il n'y avait plus rien à
faire, rien à tenter; l'obscurité s'accroissait, et l'homme de la
barre n'eût pas aperçu James Wall qui faisait son quart à l'avant.
Shandon se retira dans sa cabine en proie à d'incessantes inquiétudes;
le docteur mettait en ordre ses notes de voyage; des hommes de
l'équipage, moitié restait sur le pont, et moitié dans la salle
commune.
A un moment où l'ouragan redoubla de violence, le Pouce-du-Diable
sembla se dresser démesurément au milieu du brouillard déchiré.
«Grand Dieu! s'écria Simpson en reculant avec effroi.
--Qu'est-ce donc?» dit Foker.
Aussitôt les exclamations s'élevèrent de toutes parts.
«Il va nous écraser!
--Nous sommes perdus!
--Monsieur Wall! monsieur Wall!
--C'est fait de nous!
--Commandant! commandant!»
Ces cris étaient simultanément proférés par les hommes de quart.
Wall se précipita vers le gaillard d'arrière; Shandon, suivi du
docteur, s'élança sur le pont, et regarda.
Au milieu du brouillard entr'ouvert, le Pouce-du-Diable paraissait
s'être subitement rapproché du brick; il semblait avoir grandi d'une
façon fantastique; à son sommet se dressait un second cône renversé et
pivotant sur sa pointe; il menaçait d'écraser le navire de sa masse
énorme; il oscillait, prêt à s'abattre. C'était un spectacle
effrayant. Chacun recula instinctivement, et plusieurs matelots, se
jetant sur la glace, abandonnèrent le navire.
«Que personne ne bouge! s'écria le commandant d'une voix sévère;
chacun à son poste!
--Eh, mes amis, ne craignez rien, dit le docteur; il n'y a pas de
danger! Voyez, commandant, voyez, monsieur Wall, c'est un effet de
mirage, et pas autre chose!
--Vous avez raison, monsieur Clawbonny, répliqua maître Johnson; ces
ignorants se sont laissé intimider par une ombre.»
Après les paroles du docteur, la plupart des matelots s'étaient
rapprochés, et de la crainte passaient à l'admiration de ce
merveilleux phénomène, qui ne tarda pas à s'effacer.
«Ils appellent cela du mirage, dit Clifton; eh bien, le diable est
pour quelque chose là dedans, vous pouvez m'en croire!
--C'est sûr,» lui répondit Gripper.
Mais le brouillard, en s'entr'ouvrant, avait montré aux yeux du
commandant une passe immense et libre qu'il ne soupçonnait pas; elle
tendait à l'écarter de la côte; il résolut de profiter sans délai de
cette chance favorable; les hommes furent disposés de chaque côté du
chenal; des aussières leurs furent tendues, et ils commencèrent à
remorquer le navire dans la direction du nord.
Pendant de longues heures cette manoeuvre fut exécutée avec ardeur,
quoique en silence; Shandon avait fait rallumer les fourneaux pour
profiter de ce chenal si merveilleusement découvert.
«C'est un hasard providentiel, dit-il à Johnson, et si nous pouvons
gagner seulement quelques milles, peut-être serons-nous à bout de nos
peines! Monsieur Brunton, activez le feu; dès que la pression sera
suffisante, vous me ferez prévenir. En attendant, que nos hommes
redoublent de courage; ce sera autant de gagné. Ils ont hâte de
s'éloigner du Pouce-du-Diable! eh bien! nous profiterons de leurs
bonnes dispositions.»
Tout d'un coup, la marche du brick fut brusquement suspendue.
«Qu'y-a-t-il, demanda Shandon? Wall, est-ce que nous avons cassé nos
remorques?
--Mais non, commandant, répondit Wall, en se penchant au-dessus du
bastingage! hé! voilà les hommes qui rebroussent chemin; ils grimpent
sur le navire; ils ont l'air en proie à une étrange frayeur!
--Qu'est-ce donc? s'écria Shandon, en se précipitant à l'avant du
brick.
--A bord! à bord!» s'écriaient les matelots avec l'accent de la plus
vive terreur.
Shandon regarda dans la direction du nord, et frissonna malgré lui.
Un animal étrange, aux mouvements effrayants, dont la langue fumante
sortait d'une gueule énorme, bondissait à une encablure de navire; il
paraissait avoir plus de vingt pieds de haut; ses poils se
hérissaient; il poursuivait les matelots, se mettant en arrêt sur eux,
tandis que sa queue formidable, longue de dix pieds, balayait la neige
et la soulevait en épais tourbillons. La vue d'un pareil monstre glaça
d'effroi les plus intrépides.
«C'est un ours énorme, disait l'un.
--C'est la bête du Gévaudan!
--C'est le lion de l'Apocalypse!»
Shandon courut dans sa cabine prendre un fusil toujours chargé; le
docteur sauta sur ses armes, et se tint prêt à faire feu sur cet
animal qui par ses dimensions rappelait les quadrupèdes antédiluviens.
Il approchait, en faisant des bonds immenses; Shandon et le docteur
firent feu en même temps, et soudain, la détonation de leur armes,
ébranlant les couches de l'atmosphère, produisit un effet inattendu.
Le docteur regarda avec attention, et ne put s'empêcher d'éclater de
rire.
«La réfraction! dit-il.
--La réfraction!» s'écria Shandon.
Mais une exclamation terrible de l'équipage les interrompit.
«Le chien! fit Clifton.
--Le dog-captain! répétèrent ses camarades.
--Lui! s'écria Pen, toujours lui!»
En effet, c'était lui qui, brisant ses liens, avait pu revenir à la
surface du champ par une autre crevasse. En ce moment la réfraction,
par un phénomène commun sous ces latitudes, lui donnait des dimensions
formidables, que l'ébranlement de l'air avait dissipées; mais l'effet
fâcheux n'en était pas moins produit sur l'esprit des matelots, peu
disposés à admettre l'explication du fait par des raisons purement
physiques. L'aventure du Pouce-du-Diable, la réapparition du chien
dans ces circonstances fantastiques, achevèrent d'égarer leur moral,
et les murmures éclatèrent de toutes parts.
CHAPITRE XII.
LE CAPITAINE HATTERAS.
_Le Forward_ avançait rapidement sous vapeur entre les ice-fields et
les montagnes de glace. Johnson tenait lui-même la barre. Shandon
examinait l'horizon avec son _snow-spectacle_; mais sa joie fut de
courte durée, car il reconnut bientôt que la passe aboutissait à un
cirque de montagnes.
Cependant, aux difficultés de revenir sur ses pas il préféra les
chances de poursuivre sa marche en avant.
Le chien suivait le brick en courant sur la plaine, mais il se tenait
à une distance assez grande. Seulement, s'il restait en arrière, on
entendait un sifflement singulier qui le rappelait aussitôt.
La première fois que ce sifflement se produisit, les matelots
regardèrent autour d'eux; ils étaient seuls sur le pont, réunis en
conciliabule; pas un étranger, pas un inconnu; et cependant ce
sifflement se fit encore entendre à plusieurs reprises.
Clifton s'en alarma le premier.
«Entendez-vous? dit-il, et voyez-vous comme cet animal bondit quand il
s'entend siffler?
--C'est à ne pas y croire, répondit Gripper.
--C'est fini! s'écria Pen; je ne vais pas plus loin.
--Pen a raison, répliqua Brunton; c'est tenter Dieu.
--Tenter le diable, répondit Clifton. J'aime mieux perdre toute ma part
de bénéfice que de faire un pas de plus.
--Nous n'en reviendrons pas,» fit Bollon avec abattement.
L'équipage en était arrivé au plus haut point de démoralisation.
«Pas un pas de plus! s'écria Wolsten; est-ce votre avis?
--Oui, oui! répondirent les matelots. Eh bien, dit Bolton, allons
trouver le commandant; je me charge de lui parler.»
Les matelots, en groupe serré, se dirigèrent vers la dunette. _Le
Forward_ pénétrait alors dans un vaste cirque qui pouvait mesurer huit
cents pieds de diamètre; il était complètement fermé, à l'exception
d'une seule issue, par laquelle arrivait le navire.
Shandon comprit qu'il venait s'emprisonner lui-même. Mais que faire?
Comment revenir sur ses pas? Il sentit toute sa responsabilité; sa
main se crispait sur sa lunette.
Le docteur regardait en se croisant les bras, et sans mot dire; il
contemplait les murailles de glace, dont l'altitude moyenne pouvait
dépasser trois cents pieds. Un dôme de brouillard demeurait suspendu
au-dessus de ce gouffre.
Ce fut en ce moment que Bolton adressa la parole au commandant:
«Commandant, lui dit-il d'une voix émue, nous ne pouvons pas aller
plus loin.
--Vous dites? répondit Shandon, à qui le sentiment de son autorité
méconnue fit monter la colère au visage.
--Nous disons, commandant, reprit Bolton, que nous avons assez fait
pour ce capitaine invisible, et nous sommes décidés à ne pas aller
plus avant.
--Vous êtes décidés?... s'écria Shandon. Vous parlez ainsi, Bolton!
prenez garde!
--Vos menaces n'y feront rien, répondit brutalement Pen; nous n'irons
pas plus loin!»
Shandon s'avançait vers ses matelots révoltés, lorsque le maître
d'équipage vint lui dire à voix basse:
«Commandant, si nous voulons sortir d'ici, nous n'avons pas une minute
à perdre. Voilà un ice-berg qui s'avance dans la passe; il peut
boucher toute issue, et nous retenir prisonniers.»
Shandon revint examiner la situation.
«Vous me rendrez compte de votre conduite plus tard, vous autres,
dit-il en s'adressant aux mutins. En attendant, vire de bord!»
Les marins se précipitèrent à leur poste. _Le Forward_ évolua
rapidement; les fourneaux furent chargés de charbon; il fallait gagner
de vitesse sur la montagne flottante. C'était une lutte entre le brick
et l'ice-berg; le premier courait vers le sud pour passer, le second
dérivait vers le nord, prêt à fermer tout passage.
«Chauffez! chauffez! s'écria Shandon, à toute vapeur! Brunton,
m'entendez-vous?»
_Le Forward_ glissait comme un oiseau au milieu des glaçons épars que
sa proue tranchait vivement; sous l'action de l'hélice, la coque du
navire frémissait, et le manomètre indiquait une tension prodigieuse
de la vapeur; celle-ci sifflait avec un bruit assourdissant.
«Chargez les soupapes!» s'écria Shandon.
Et l'ingénieur obéit, au risque de faire sauter le bâtiment.
Mais ces efforts désespérés devaient être vains; l'ice-berg, saisi par
un courant sous-marin, marchait rapidement vers la passe; le brick
s'en trouvait encore éloigné de trois encâblures, quand la montagne,
entrant comme un coin dans l'intervalle libre, adhéra fortement à ses
voisines et ferma toute issue.
«Nous sommes perdus! s'écria Shandon, qui ne put retenir cette
imprudente parole.
--Perdus! répéta l'équipage.
--Sauve qui peut! dirent les uns.
--A la mer les embarcations! dirent les autres.
--A la cambuse! s'écrièrent Pen et quelques-uns de sa bande, et s'il
faut nous noyer, noyons-nous dans le gin!»
Le désordre arriva à son comble parmi ces hommes qui rompaient tout
frein. Shandon se sentit débordé; il voulut commander; il balbutia, il
hésita; sa pensée ne put se faire jour à travers ses paroles. Le
docteur se promenait avec agitation. Johnson se croisait les bras
stoïquement et se taisait.
Tout d'un coup une voix forte, énergique, impérieuse, se fit entendre
et prononça ces paroles:
«Tout le monde à son poste! pare à virer!»
Johnson tressaillit, et, sans s'en rendre compte, il fit rapidement
tourner la roue du gouvernail.
Il était temps; le brick, lancé à toute vitesse, allait se briser sur
les murs de sa prison.
Mais tandis que Johnson obéissait instinctivement, Shandon, Clawbonny,
l'équipage, tous, jusqu'au chauffeur Waren qui abandonna ses foyers,
jusqu'au noir Strong qui laissa ses fourneaux, tous se trouvèrent
réunis sur le pont, et tous virent sortir de cette cabine, dont il
avait seul la clef, un homme...
Cet homme, c'était le matelot Garry.
«Monsieur! s'écria Shandon en pâlissant. Garry.., vous... de quel
droit commandez-vous ici?...
--Duk,» fit Garry en reproduisant ce sifflement qui avait tant surpris
l'équipage.
Le chien, à l'appel de son vrai nom, sauta d'un bond sur la dunette,
et vint se coucher tranquillement aux pieds de son maître.
L'équipage ne disait mot. Cette clef que devait posséder seul le
capitaine du _Forward_, ce chien envoyé par lui et qui venait pour
ainsi dire constater son identité, cet accent de commandement auquel
il était impossible de se méprendre, tout cela agit fortement sur
l'esprit des matelots, et suffit à établir l'autorité de Garry.
D'ailleurs, Garry n'était plus reconnaissable; il avait abattu les
larges favoris qui encadraient son visage, et sa figure ressortait
plus impassible encore, plus énergique, plus impérieuse; revêtu des
habits de son rang déposés dans sa cabine, il apparaissait avec les
insignes du commandement.
Aussi, avec cette mobilité naturelle, l'équipage du _Forward_, emporté
malgré lui-même, s'écria d'une seule voix:
«Hurrah! hurrah! hurrah pour le capitaine!
«Shandon, dit celui-ci à son second, faites ranger l'équipage; je vais
le passer en revue.»
Shandon obéit, et donna ses ordres d'une voix altérée. Le capitaine
s'avança au-devant de ses officiers et de ses matelots, disant à
chacun ce qu'il convenait de lui dire, et le traitant selon sa
conduite passée.
Quand il eut fini son inspection, il remonta sur la dunette, et d'une
voix calme, il prononça les paroles suivantes:
«Officiers et matelots, je suis un Anglais, comme vous, et ma devise
est celle de l'amiral Nelson:
«L'Angleterre attend que chacun fasse son devoir[1].
[1] «England expects every one to make his duty.»
«Comme Anglais, je ne veux pas, nous ne voulons pas que de plus hardis
aillent là où nous n'aurions pas été. Comme Anglais, je ne souffrirai
pas, nous ne souffrirons pas que d'autres aient la gloire de s'élever
plus au nord. Si jamais pied humain doit fouler la terre du pôle, il
faut que ce soit le pied d'un Anglais! Voici le pavillon de notre
pays. J'ai armé ce navire, j'ai consacré ma fortune à cette
entreprise, j'y consacrerai ma vie et la vôtre, mais ce pavillon
flottera sur le pôle boréal du monde. Ayez confiance. Une somme de
mille livres sterling[1] vous sera acquise par chaque degré que nous
gagnerons dans le nord à partir de ce jour. Or, nous sommes par le
soixante-douzième, et il y en a quatre-vingt-dix. Comptez. Mon nom
d'ailleurs vous répondra de moi. Il signifie énergie et patriotisme.
Je suis le capitaine Hatteras!
[1] 25,000 francs.
--Le capitaine Hatteras!» s'écria Shandon.
Et ce nom, bien connu du marin anglais, courut sourdement parmi
l'équipage.
«Maintenant, reprit Hatteras, que le brick soit ancré sur les glaçons;
que les fourneaux s'éteignent, et que chacun retourne à ses travaux
habituels. Shandon, j'ai à vous entretenir des affaires du bord. Vous
me rejoindrez dans ma cabine, avec le docteur, Wall et le maître
d'équipage. Johnson, faites rompre les rangs.»
Hatteras, calme et froid, quitta tranquillement la dunette, pendant
que Shandon faisait assurer le brick sur ses ancres.
Qu'était donc cet Hatteras, et pourquoi son nom faisait-il une si
terrible impression sur l'équipage?
John Hatteras, le fils unique d'un brasseur de Londres, mort six fois
millionnaire en 1852, embrassa, jeune encore, la carrière maritime,
malgré la brillante fortune qui l'attendait. Non qu'il fût poussé à
cela par la vocation du commerce, mais l'instinct des découvertes
géographiques le tenait au coeur; il rêva toujours de poser le pied là
où personne ne l'eût posé encore.
A vingt ans déjà, il possédait la constitution vigoureuse des hommes
maigres et sanguins: une figure énergique, à lignes géométriquement
arrêtées, un front élevé et perpendiculaire au plan des yeux, ceux-ci
beaux, mais froids, des lèvres minces dessinant une bouche avare de
paroles, une taille moyenne, des membres solidement articulés et mus
par des muscles de fer, formaient l'ensemble d'un homme doué d'un
tempérament à toute épreuve. A le voir, on le sentait audacieux, à
l'entendre, froidement passionné; c'était un caractère à ne jamais
reculer, et prêt à jouer la vie des autres avec autant de conviction
que la sienne. Il fallait donc y regarder à deux fois avant de le
suivre dans ses entreprises.
John Hatteras portait haut la fierté anglaise, et ce fut lui qui fit
un jour à un Français cette orgueilleuse réponse:
Le Français disait devant lui avec ce qu'il supposait être de la
politesse, et même de l'amabilité:
«Si je n'étais Français, je voudrais être Anglais.
--Si je n'étais Anglais, moi, répondit Hatteras, je voudrais être
Anglais!»
On peut juger l'homme par la réponse.
Il eût voulu par-dessus tout réserver à ses compatriotes le monopole
des découvertes géographiques; mais, à son grand désespoir, ceux-ci
avaient peu fait, pendant les siècles précédents, dans la voie des
découvertes.
L'Amérique était due au Génois Christophe Colomb, les Indes au
Portugais Vasco de Gama, la Chine au Portugais Fernand d'Andrada, la
Terre de feu au Portugais Magellan, le Canada au Français Jacques
Cartier, les îles de la Sonde, le Labrador, le Brésil, le cap de
Bonne-Espérance, les Açores, Madère, Terre-Neuve, la Guinée, le Congo,
le Mexique, le cap Blanc, le Groënland, l'Islande, la mer du Sud, la
Californie, le Japon, le Cambodje, le Pérou, le Kamtchatka, les
Philippines, le Spitzberg, le cap Horn, le détroit de Behring, la
Tasmanie, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle-Bretagne, la
Nouvelle-Hollande, la Louisiade, l'île de Jean-Mayen, à des Islandais,
à des Scandinaves, à des Français, à des Russes, à des Portugais, à
des Danois, à des Espagnols, à des Génois, à des Hollandais, mais pas
un Anglais ne figurait parmi eux, et c'était un désespoir pour
Hatteras de voir les siens exclus de cette glorieuse phalange des
navigateurs qui firent les grandes découvertes des XVe et XVIe
siècles.
Hatteras se consolait un peu en se reportant aux temps modernes; les
Anglais prenaient leur revanche avec Sturt, Donall Stuart, Burcke,
Wills, King, Gray, en Australie, avec Palliser en Amérique, avec
Haouran en Syrie, avec Cyril Graham, Wadington, Cummingham dans
l'Inde, avec Barth, Burton, Speke, Grant, Livingston en Afrique.
Mais cela ne suffisait pas; pour Hatteras, ces hardis voyageurs
étaient plutôt des _perfectionneurs_ que des _inventeurs_; il fallait
donc trouver mieux, et John eût inventé un pays pour avoir l'honneur
de le découvrir.
Or, il avait remarqué que si les Anglais ne formaient pas majorité
parmi les découvreurs anciens, que s'il fallait remonter à Cook pour
obtenir la Nouvelle-Calédonie en 1774, et les îles Sandwich où il
périt en 1778, il existait néanmoins un coin du globe sur lequel ils
semblaient avoir réuni tous leurs efforts.
C'étaient précisément les terres et les mers boréales du nord de
l'Amérique.
En effet, le tableau des découvertes polaires se présente ainsi:
La Nouvelle-Zemble, découverte par Willoughby en 1553.
L'île de Weigatz -- Barrough -- 1556.
La côte ouest du Groënland -- Davis -- 1585.
Le détroit de Davis -- Davis -- 1587.
Le Spitzberg -- Willoughby -- 1596.
La baie d'Hudson -- Hudson -- 1610.
La baie de Baffin -- Baffin -- 1616.
Pendant ces dernières années, Hearne, Mackensie, John Ross, Parry,
Franklin, Richardson, Beechey, James Ross, Back, Dease, Sompson, Rae,
Inglefield, Belcher, Austin, Kellet, Moore, Mac Clure, Kennedy,
MacClintock, fouillèrent sans interruption ces terres inconnues.
On avait bien délimité les côtes septentrionales de l'Amérique, à peu
près découvert le passage du nord-ouest, mais ce n'était pas assez; il
y avait mieux à faire, et ce mieux, John Hatteras l'avait deux fois
tenté en armant deux navires à ses frais; il voulait arriver au pôle
même, et couronner ainsi la série des découvertes anglaises par une
tentative du plus grand éclat.
Parvenir au pôle, c'était le but de sa vie.
Après d'assez beaux voyages dans les mers du sud, Hatteras essaya pour
la première fois en 1846 de s'élever au nord par la mer de Baffin;
mais il ne put dépasser le soixante-quatorzième degré de latitude; il
montait le sloop _l'Halifax_; son équipage eut à souffrir des
tourments atroces, et John Hatteras poussa si loin son aventureuse
audace, que désormais les marins furent peu tentés de recommencer de
semblables expéditions sous un pareil chef.
Cependant, en 1850, Hatteras parvint à enrôler sur la goëlette _le
Farewel_ une vingtaine d'hommes déterminés, mais déterminés surtout
par le haut prix offert à leur audace. Ce fut dans cette occasion que
le docteur Clawbonny entra en correspondance avec John Hatteras, qu'il
ne connaissait pas, et demanda à faire partie de l'expédition; mais la
place de médecin était prise, et ce fut heureux pour le docteur.
_Le Farewel_, en suivant la route prise par _le Neptune_, d'Aberdeen,
en 1817, s'éleva au nord du Spitzberg jusqu'au soixante-seizième degré
de latitude. Là, il fallut hiverner; mais les souffrances furent
telles et le froid si intense, que pas un homme de l'équipage ne revit
l'Angleterre, à l'exception du seul Hatteras, rapatrié par un
baleinier danois, après une marche de plus de deux cents milles à
travers les glaces.
La sensation produite par ce retour d'un seul homme fut immense; qui
oserait désormais suivre Hatteras dans ses audacieuses tentatives?
Cependant il ne désespéra pas de recommencer. Son père, le brasseur,
mourut, et il devint possesseur d'une fortune de nabab.
Sur ces entrefaites, un fait géographique se produisit, qui porta le
coup le plus sensible à John Hatteras.
Un brick, _l'Advance_, monté par dix-sept hommes, armé par le
négociant Grinnel, commandé par le docteur Kane, et envoyé à la
recherche de sir John Franklin, s'éleva, en 1853, par la mer de Baffin
et le détroit de Smith, jusqu'au delà du 82e degré de latitude
boréale, plus près du pôle qu'aucun de ses devanciers.
Or, ce navire était Américain, ce Grinnel était Américain, ce Kane
était Américain!
On comprendra facilement que le dédain de l'Anglais pour le Yankee se
changea en haine dans le coeur d'Hatteras; il résolut de dépasser à
tout prix son audacieux concurrent, et d'arriver au pôle même.
Depuis deux ans, il vivait incognito à Liverpool. Il passait pour un
matelot, il reconnut dans Richard Shandon l'homme dont il avait
besoin; il lui fit ses propositions par lettre anonyme, ainsi qu'au
docteur Clawbonny. _Le Forward_ fut construit, armé, équipé. Hatteras
se garda bien de faire connaître son nom; il n'eût pas trouvé un seul
homme pour l'accompagner. Il résolut de ne prendre le commandement du
brick que dans des conjonctures impérieuses, et lorsque son équipage
serait engagé assez avant pour ne pas reculer; il avait en réserve,
comme on l'a vu, des offres d'argent à faire à ses hommes, telles que
pas un ne refuserait de le suivre jusqu'au bout du monde.
Et c'était bien au bout du monde, en effet, qu'il voulait aller.
Or, les circonstances étant devenues critiques, John Hatteras n'hésita
plus à se déclarer.
Son chien, son fidèle Duk, le compagnon de ses traversées, fut le
premier à le reconnaître, et heureusement pour les braves,
malheureusement pour les timides, il fut bien et dûment établi que le
capitaine du _Forward_ était John Hatteras.
CHAPITRE XIII.
LES PROJETS D'HATTERAS.