Jean-Paul, auteur hypermédia, relate en août 1999 : «L’internet va me permettre

de me passer des intermédiaires : compagnies de disques, éditeurs,

distributeurs... Il va surtout me permettre de formaliser ce que j’ai dans la

tête (et ailleurs) et dont l’imprimé (la micro-édition, en fait) ne me

permettait de donner qu’une approximation. Puis les intermédiaires prendront

tout le pouvoir. Il faudra alors chercher ailleurs, là où l’herbe est plus

verte...»

Il est possible que l’auto-édition soit promise à un bel avenir. Jean-Pierre

Cloutier, auteur des Chroniques de Cybérie, une chronique hebdomadaire des

actualités de l’internet, écrit en août 2000 : «J’ai une théorie des forces qui

animent et modifient la société, et qui se résume à classer les phénomènes en

tendances fortes, courants porteurs et signaux faibles. Le livre électronique

(appelé ici livre numérique, ndlr) ne répond pas encore aux critères de tendance

forte. On perçoit des signaux faibles qui pourraient annoncer un courant

porteur, mais on n’y est pas encore. Cependant, si et quand on y sera, ce sera

un atout important pour les personnes qui souhaiteront s’auto-éditer, et le

phénomène pourrait bouleverser le monde de l’édition traditionnelle.»

Mais comment trier le bon grain de l’ivraie? Philippe Renaut, gérant des

éditions du Presse-Temps, croit à la nécessité d’un tamis éditorial. Il explique

en février 2003: «C’est plutôt par la conjonction de ces deux éléments

essentiels - vecteur de communication d’un contenu travaillé éditorialement –

que l’on peut définir le livre par opposition à la mise en ligne ou mise à

disposition massive de textes sans un regard ou une labellisation

professionnels. En effet sans pouvoir assurer que magiquement l’oeil d’un

éditeur permet de déceler le mauvais du bon, il reste néanmoins l’instrument par

lequel un lecteur peut tenter de trier dans la production désormais pléthorique

de livres. Parfois des ouvrages de qualité se retrouveront malheureusement

auto-édités pour n’avoir su être décelés, et d’autres médiocres se retrouveront

édités envers et contre tout, mais cela ne change rien au processus de base qui

veut que le tamis éditorial joue son rôle et aide le public dans ses choix (il

suffit de considérer le niveau moyen des manuscrits reçus par une maison

d’édition pour s’en convaincre!). De la même manière, un surfeur sur le web va

utiliser ses annuaires préférés pour identifier les sites qui lui sembleront les

plus adaptés, seuls outils permettant encore un tri dans la masse désordonnée et

titanesque d’informations qui lui est accessible.»

6.2. Editeurs en ligne scientifiques

Des éditeurs scientifiques et universitaires décident d’utiliser l'outil de

diffusion qu’est le web pour mettre des livres, des articles et des cours à la

disposition de tous en privilégiant la diffusion libre du savoir. C'est le cas

par exemple du Net des études françaises (NEF), de la Public Library of Science

(PLoS) ou du MIT (Massachusetts Institute of Technology). Des éditeurs

commerciaux décident quant à eux de mettre le texte intégral de certains livres

en accès libre sur le web, sans entraîner une baisse des ventes de la version

imprimée, au contraire, puisque ces livres voient leurs ventes augmenter.

= Net des études françaises

Professeur au département d’études françaises de l’Université de Toronto, Russon

Wooldridge est un ardent défenseur de la diffusion libre du savoir. En février

2001, il explique: «Je mets toutes les données de mes recherches des vingt

dernières années sur le web (réédition de livres, articles, textes intégraux de

dictionnaires anciens en bases de données interactives, de traités du 16e

siècle, etc.). Je publie des actes de colloques, j’édite un journal, je

collabore avec des collègues français, mettant en ligne à Toronto ce qu’ils ne

peuvent pas publier en ligne chez eux. (...) Il est crucial que ceux qui croient

à la libre diffusion des connaissances veillent à ce que le savoir ne soit pas

bouffé, pour être vendu, par les intérêts commerciaux. Ce qui se passe dans

l’édition du livre en France, où on n’offre guère plus en librairie que des

manuels scolaires ou pour concours (c’est ce qui s’est passé en linguistique,

par exemple), doit être évité sur le web. Ce n’est pas vers les Amazon.com qu’on

se tourne pour trouver la science désintéressée.»

En mai 2000, Russon Wooldridge rassemble quelques collègues francophones à

Toronto lors d’un colloque intitulé «Colloque international sur les études

françaises favorisées par les nouvelles technologies d’information et de

communication». A la suite de ce colloque, il crée le Net des études françaises

(NEF), qui se veut d’une part «un filet trouvé qui ne capte que des morceaux

choisis du monde des études françaises, tout en tissant des liens entre eux»,

d’autre part un réseau dont les «auteurs sont des personnes oeuvrant dans le

champ des études françaises et partageant librement leur savoir et leurs

produits avec autrui».

Plus précisément, «le NEF est un site web consacré à divers aspects des études

françaises, notamment les outils critiques, réflexions et autres ressources,

ainsi que le World Wide Web comme répositoire de textes et de bases de données

textuelles, en même temps qu'objet d'étude et d'analyse critique» (Russon

Wooldridge). Le NEF propose entre autres des bases textuelles interactives, par

exemple les oeuvres complètes de Maupassant, ou encore les théâtres complets de

Corneille, Molière, Racine, Marivaux et Beaumarchais (base Théâtres d'Ancien

Régime). Le NEF propose aussi nombre d'entretiens avec des professionnels de

l'information.

Le NEF s’étend ensuite à l’Europe grâce au site miroir Translatio, créé dans le

même esprit en septembre 2001. Emilie Devriendt, sa responsable, relate en

février 2003: «Translatio est le site miroir de trois sites académiques dédiés à

la diffusion de ressources documentaires dans le domaine des études françaises,

et plus particulièrement de l’histoire de la langue française. Il s’agit du site

du professeur Russon Wooldridge, du site Net des études françaises (créé et

maintenu par ce dernier), et du site Langue du 19e siècle, du professeur

Jacques-Philippe Saint-Gérand, déjà miroirisé à Clermont-Ferrand. Plus qu’une

simple copie, Translatio est avant toute chose le fruit de collaborations

actives, en réseau, entre enseignants, chercheurs et documentalistes issus de

différentes institutions : à Toronto (University of Toronto), à Clermont-Ferrand

(Université Blaise Pascal), Lisieux (Bibliothèque électronique), Paris (École

normale supérieure). Fidèle à l’architecture initiale des trois sites originaux,

Translatio en conserve aussi les objectifs : diffuser de la connaissance

(sources primaires et secondaires) sous forme de bases linguistiques,

philologiques, culturelles - interactives ou non. Autrement dit, proposer

gratuitement outils de recherche et ressources en ligne offrant toutes les

garanties d’une nécessaire rigueur scientifique.»

= Public Library of Science

A l’heure de l’internet, il paraît assez scandaleux que le résultat de travaux

de recherche – travaux originaux et demandant de longues années d’efforts – soit

détourné par des éditeurs spécialisés s’appropriant ce travail et le monnayant

à prix fort. L’activité des chercheurs est souvent financée par les deniers

publics, et de manière substantielle en Amérique du Nord. Il semblerait donc

normal que la communauté scientifique et le grand public puissent bénéficier

librement du résultat de ces recherches.

Dans le domaine scientifique et médical par exemple, 1.000 nouveaux articles

sont publiés chaque jour, en ne comptant que les articles révisés par les pairs.

Se basant sur ce constat, la Public Library of Science (PLoS) est fondée en

octobre 2000 à San Francisco à l’initiative de Harold Varmus, Patrick Brown et

Michael Eisen, groupe de chercheurs des Universités de Stanford et de Berkeley.

Le but est de contrer les pratiques de l’édition spécialisée en regroupant tous

les articles scientifiques et médicaux au sein d’archives en ligne en accès

libre. Au lieu d’une information disséminée dans des millions de rapports et des

milliers de périodiques en ligne ayant chacun des conditions d’accès

différentes, un point d’accès unique permettrait de lire le contenu intégral de

ces articles, avec moteur de recherche multicritères et système d’hyperliens

entre les articles.

Pour ce faire, PLoS fait circuler une lettre ouverte demandant que les articles

publiés par les éditeurs spécialisés soient distribués librement dans un service

d’archives en ligne, et incitant les signataires de cette lettre à promouvoir

les éditeurs prêts à soutenir ce projet. La réponse de la communauté

scientifique internationale est remarquable. Au cours des deux années suivantes,

la lettre ouverte est signée par 30.000 chercheurs de 180 pays différents. Bien

que la réponse des éditeurs soit nettement moins enthousiaste, plusieurs

éditeurs donnent également leur accord pour une distribution immédiate des

articles publiés par leurs soins, ou alors une distribution dans un délai de six

mois. Mais, dans la pratique, même les éditeurs ayant donné leur accord

formulent nombre d’objections au nouveau modèle proposé, si bien que le projet

d’archives en ligne ne voit finalement pas le jour.

Un autre objectif de la Public Library of Science est de devenir elle-même

éditeur. PLoS fonde donc une maison d’édition scientifique non commerciale qui

reçoit en décembre 2002 une subvention de 9 millions de dollars US de la part de

la Moore Foundation. Une équipe éditoriale de haut niveau est constituée en

janvier 2003 pour lancer des périodiques de qualité selon un nouveau modèle

d’édition en ligne basé sur la diffusion libre du savoir. Le premier numéro de

PLoS Biology sort en octobre 2003, avec une version en ligne gratuite et une

version imprimée au prix coûtant (couvrant uniquement les frais de fabrication

et de distribution). PLoS Medicine est lancé en octobre 2004. Trois nouveaux

titres voient le jour en 2005: PLoS Genetics, PLoS Computational Biology et PLoS

Pathogens. PLoS Clinical Trials voit le jour en 2006. PloS Neglected Tropical

Diseases est lancé à l’automne 2007 en tant que première publication

scientifique consacrée aux maladies tropicales négligées. Ces maladies affectent

les populations pauvres des zones rurales ou urbaines.

Tous les articles de ces périodiques sont librement accessibles en ligne, sur le

site de PLoS et dans PubMed Central, le service d’archives en ligne public et

gratuit de la National Library of Medicine (Etats-Unis), avec moteur de

recherches multicritères. Les versions imprimées sont abandonnées en 2006 pour

laisser place à un service d’impression à la demande proposé par la société

Odyssey Press. Ces articles peuvent être librement diffusés et réutilisés

ailleurs, y compris pour des traductions, selon les termes de la licence

Creative Commons, la seule contrainte étant la mention des auteurs et de la

source. PLoS lance aussi PLoS ONE, un forum en ligne destiné à la publication

d’articles sur tout sujet scientifique et médical.

Le succès est total. Trois ans après les débuts de PLoS en tant qu’éditeur, PLoS

Biology et PLos Medicine ont la même réputation d’excellence que les grandes

revues Nature, Science ou The New England Journal of Medicine. PLoS reçoit le

soutien financier de plusieurs fondations tout en mettant sur pied un modèle

économique viable, avec des revenus émanant des frais de publication payés par

les auteurs, de la publicité, de sponsors et d'activités destinées aux membres

de l’association. PLoS souhaite que ce modèle économique d’un genre nouveau

inspire d’autres éditeurs pour créer des revues du même type ou pour mettre les

revues existantes en accès libre.

= Cours du MIT

Professeur à l’Université d’Ottawa (Canada), Christian Vandendorpe salue en mai

2001 «la décision du MIT (Massachusetts Institute of Technology) de placer tout

le contenu de ses cours sur le web d’ici dix ans, en le mettant gratuitement à

la disposition de tous. Entre les tendances à la privatisation du savoir et

celles du partage et de l’ouverture à tous, je crois en fin de compte que c’est

cette dernière qui va l’emporter.» Le MIT décide en effet de publier ses cours

en ligne, avec accès libre et gratuit, une initiative menée avec le soutien

financier de la Hewlett Foundation et de la Mellon Foundation.

Mise en ligne en septembre 2002, la version pilote du MIT OpenCourseWare (MIT

OCW) offre en accès libre le matériel d’enseignement de 32 cours représentatifs

des cinq facultés du MIT. Ce matériel d’enseignement comprend des textes de

conférences, des travaux pratiques, des exercices et corrigés, des

bibliographies, des documents audio et vidéo, etc. Le lancement officiel du site

a lieu un an plus tard, en septembre 2003, avec accès à quelques centaines de

cours. En mars 2004, 500 cours sont disponibles dans 33 disciplines différentes,

avec actualisation régulière. En mai 2006, les 1.400 cours en ligne émanent de

34 départements appartenant aux cinq facultés du MIT. La totalité des 1.800

cours dispensés par le MIT est en ligne en 2008. Certains cours sont traduits en

espagnol, en portugais et en chinois, avec l’aide d’autres organismes.

Le MIT espère que cette expérience de publication électronique - la première du

genre - va permettre de définir un standard et une méthode de publication, et

inciter d’autres universités à créer un « opencourseware » pour la mise à

disposition gratuite de leurs propres cours. Un « opencourseware » peut être

défini comme la publication électronique en accès libre de matériel

d’enseignement de grande qualité organisé sous forme de cours. A cet effet, le

MIT lance l’OpenCourseWare Consortium (OCW Consortium) en décembre 2005, avec

accès libre et gratuit au matériel d’enseignement de cent universités dans le

monde un an plus tard.

= Livres gratuits sur le web

La publication en ligne d’un livre à titre gratuit nuit-elle aux ventes de la

version imprimée ou non? La National Academy Press (NAP) est la première à

prendre un tel risque, dès 1994, avec un pari gagné. Des expériences plus

récentes et tout aussi concluantes sont menées par O’Reilly Media et les

éditions de l’Eclat.

«A première vue, cela paraît illogique», écrit Beth Berselli, journaliste au

Washington Post, dans un article repris par le Courrier international en

novembre 1997. «Un éditeur de Washington, la National Academy Press (NAP), qui a

publié sur internet 700 titres de son catalogue actuel, permettant ainsi à tout

un chacun de lire gratuitement ses livres, a vu ses ventes augmenter de 17%

l’année suivante. Qui a dit que personne n’achèterait la vache si on pouvait

avoir le lait gratuitement?»

Une politique atypique porte donc ses fruits. Editeur universitaire, la NAP

(National Academy Press, qui devient ensuite la National Academies Press) publie

environ 200 livres par an, essentiellement des livres scientifiques et

techniques et des ouvrages médicaux. En 1994, l’éditeur choisit de mettre en

accès libre sur le web le texte intégral de plusieurs centaines de livres, afin

que les lecteurs puissent les «feuilleter» à l’écran, comme ils l’auraient fait

dans une librairie, avant de les acheter ensuite si utile. La NAP est le premier

éditeur à se lancer dans un tel pari, une initiative saluée par les autres

maisons d’édition, qui hésitent cependant à se lancer elles aussi dans

l’aventure, et ce pour trois raisons: le coût excessif qu’entraîne la mise en

ligne de milliers de pages, les problèmes liés au droit d’auteur, et enfin une

concurrence qu’ils estiment nuisible à la vente.

Dans le cas de la NAP, ce sont les auteurs eux-mêmes qui, pour des raisons

publicitaires, demandent à ce que leurs livres soient mis en ligne sur le site.

Pour l’éditeur, le web est un nouvel outil de marketing face aux 50.000 ouvrages

publiés chaque année aux Etats-Unis. Une réduction de 20% est accordée pour

toute commande effectuée en ligne. La présence de ces livres sur le web entraîne

aussi une augmentation des ventes par téléphone. Le mouvement va en s’amplifiant

puisque, en 1998, le site de la NAP propose le texte intégral d’un millier de

titres. La solution choisie par la NAP est également adoptée par la MIT Press,

qui voit rapidement ses ventes doubler pour les livres disponibles en version

intégrale sur le web.

Un autre exemple est celui de O’Reilly Media. Fondé par Tim O’Reilly en 1978,

O’Reilly Media est un éditeur réputé de manuels informatiques et de livres sur

les technologies de pointe. O’Reilly dispose d’une formule de « copyright ouvert

» pour les auteurs qui le souhaitent ou alors pour des projets collectifs. A

partir de 2003, il privilégie le Creative Commons Founders’ Copyright permettant

d’offrir des contrats flexibles de droit d’auteur à ceux qui veulent également

diffuser leurs oeuvres sur le web. En octobre 2005, avec l’accord de certains

auteurs, O’Reilly met en ligne plusieurs livres en version intégrale, avec une

copie numérique dans la bibliothèque de l’Internet Archive. Il s’agit soit de

livres récents, soit de livres plus anciens dont la version imprimée est

épuisée. Lancée sous le nom d’Open Books, cette initiative est menée dans le

cadre de l’Open Content Alliance (OCA), un vaste projet de bibliothèque

numérique collective dirigé par l’Internet Archive et dont O’Reilly Media est

l’un des membres fondateurs.

Michel Valensi, directeur des éditions de l’Eclat, tente une expérience un peu

différente à partir de mars 2000 en instituant le lyber, un terme «construit à

partir du mot latin liber qui signifie à la fois: libre, livre, enfant, vin». Il

s’agit d’un livre numérique disponible gratuitement sur le web dans son

intégralité, selon le principe du shareware (partagiciel), avec possibilité

d’acheter un exemplaire pour soi ou ses amis, possibilité de signaler l’adresse

du libraire le plus proche et possibilité de laisser des commentaires sur le

texte en ligne. Sur les 180 titres que comprend le catalogue (sciences humaines,

philosophie, théologie), une vingtaine est disponible sous forme de lyber.

A l’occasion du colloque «Textualités & nouvelles technologies» organisé à

Montréal en novembre 2001 par la revue ec/arts, Michel Valensi relate: «La mise

en ligne de textes dans leur intégralité et gratuitement sur le net n’a en rien

entamé les ventes de ces mêmes textes sous forme de livre. Mieux: il est arrivé

que certains ouvrages dont les ventes pouvaient stagner depuis plusieurs mois,

soient parvenus à un rythme de vente supérieur et plus régulier depuis leur mise

en ligne. Quelques livres dont les ventes restent faibles sont faiblement

consultés. Je ne veux pas établir de relation de cause à effet entre ces

phénomènes, mais je constate au moins qu’il n’y a pas de perte pour l’éditeur

(...). Nos statistiques nous permettent de constater que les ouvrages les mieux

vendus en librairie sont également les plus consultés en ligne. (...) Je signale

que les livres dont il existe une version en ligne sont souvent des livres qui

marchent très bien en librairie.»

= Gratuit versus payant

Question cruciale qui suscite de nombreux débats, l’accès au savoir doit-il être

gratuit ou payant ? Eduard Hovy, directeur du Natural Language Group de

l’USC/ISI (University of Southern California / Information Sciences Institute),

donne son sentiment sur ce point en septembre 2000: «En tant qu’universitaire,

je suis bien sûr un des parasites de notre société (remarque à prendre au

deuxième degré, ndlr), et donc tout à fait en faveur de l’accès libre à la

totalité de l’information. En tant que co-propriétaire d’une petite start-up, je

suis conscient du coût représenté par la collecte et le traitement de

l’information, et de la nécessité de faire payer ce service d’une manière ou

d’une autre. Pour équilibrer ces deux tendances, je pense que l’information à

l’état brut et certaines ressources à l’état brut (langages de programmation ou

moyens d’accès à l’information de base comme les navigateurs web) doivent être

disponibles gratuitement. Ceci crée un marché et permet aux gens de les

utiliser. Par contre l’information traitée doit être payante, tout comme les

systèmes permettant d’obtenir et de structurer très exactement ce dont on a

besoin. Cela permet de financer ceux qui développent ces nouvelles

technologies.»

Dans le domaine du livre, l’édition non commerciale offre des avantages sans

précédent. Au lieu de vendre quelques dizaines ou quelques centaines de livres

et de toucher des droits d’auteur souvent insignifiants, l’auteur a un vaste

lectorat et ne touche pas de droits d’auteur, tout en échappant aux contraintes

souvent inacceptables des éditeurs commerciaux. A chacun de choisir s’il veut

céder les droits de ses travaux, gagner quelques euros et n’être lu par

(presque) personne, ou s’il préfère garder le copyright de ses écrits, être

largement diffusé et ne rien gagner, sous-entendu ne pas gagner d’argent, parce

qu’en fait il gagne le plus important, à savoir le fait d’être lu et de partager

un savoir.

Grâce au réseau, l’édition non commerciale a le vent en poupe. Des organismes

deviennent éditeurs dans le vrai sens du terme. Des auteurs sont heureux à juste

titre de voir leurs textes publiés en ligne. Des lecteurs avides, enthousiastes

et exigeants ne choisissent pas leurs lectures en fonction de la dernière liste

de best-sellers, mais les choisissent dans une profusion de fictions, de

documentaires, d’études généralistes et d’articles scientifiques, avec en prime

la diffusion libre du savoir. Et, pour finir, de plus en plus d’auteurs ne se

soucient même plus du fait que leurs textes auraient pu être acceptés par un

éditeur traditionnel, dont ils jugent le modèle complètement dépassé.

Certains préfèrent la rentabilité économique à la diffusion gratuite du savoir,

y compris pour les oeuvres tombées dans le domaine public. On a d’un côté des

éditeurs électroniques qui vendent notre patrimoine en version numérique, de

l’autre des bibliothèques numériques qui diffusent gratuitement ce patrimoine à

l’échelle de la planète. De même, on a d’une part des organismes publics et

privés qui monnaient leurs bases de données au prix fort, d’autre part des

éditeurs et des universités qui mettent leurs publications et leurs cours en

accès libre sur le web. Reste à savoir si, pour les premiers, les profits

dégagés en valent vraiment la peine. Dans de nombreux cas, il semblerait que la

somme nécessaire à la gestion interne soit au moins équivalente sinon supérieure

aux gains réalisés. Est-il vraiment utile de mettre un pareil frein à la

diffusion de l’information pour un profit finalement nul?

La diffusion gratuite du savoir n’est toutefois possible que parce qu’il existe

en amont des organismes financeurs, par exemple des universités ou des centres

de recherche. Ou alors parce qu’une petite équipe en place (rémunérée) est

relayée par un vaste réseau de volontaires (bénévoles) gagnant leur vie par

ailleurs et décidant de consacrer une partie de leur temps à une activité qu’ils

estiment importante pour le bien de la collectivité. C’est le cas du Projet

Gutenberg, pionnier des bibliothèques numériques, ou de Bookshare.org, une

bibliothèque numérique destinée aux personnes ayant un problème visuel. C'est

aussi le cas des grandes encyclopédies collaboratives en ligne que sont

Wikipedia (débuté en janvier 2001), Citizendium (débuté en mars 2007) et

l’Encyclopedia of Life (débutée en mai 2007).

6.3. Chronologie

* Cette chronologie ne prétend pas à l’exhaustivité.

1993 (été): L’E-zine-list, liste de John Labovitz.

1994: Livres de la National Academy Press (NAP) mis en ligne gratuitement.

1995 (avril): Editel, premier éditeur en ligne francophone, fondé par Pierre

François Gagnon.

1996 (août): CyLibris, premier éditeur en ligne francophone commercial, fondé

par Olivier Gainon.

1996 (novembre): Site web des éditions du Choucas lancé par Nicolas Pewny.

1997: Diamedit, plateforme d’édition littéraire créée par Jacky Minier.

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