de me passer des intermédiaires : compagnies de disques, éditeurs,
distributeurs... Il va surtout me permettre de formaliser ce que j’ai dans la
tête (et ailleurs) et dont l’imprimé (la micro-édition, en fait) ne me
permettait de donner qu’une approximation. Puis les intermédiaires prendront
tout le pouvoir. Il faudra alors chercher ailleurs, là où l’herbe est plus
verte...»
Il est possible que l’auto-édition soit promise à un bel avenir. Jean-Pierre
Cloutier, auteur des Chroniques de Cybérie, une chronique hebdomadaire des
actualités de l’internet, écrit en août 2000 : «J’ai une théorie des forces qui
animent et modifient la société, et qui se résume à classer les phénomènes en
tendances fortes, courants porteurs et signaux faibles. Le livre électronique
(appelé ici livre numérique, ndlr) ne répond pas encore aux critères de tendance
forte. On perçoit des signaux faibles qui pourraient annoncer un courant
porteur, mais on n’y est pas encore. Cependant, si et quand on y sera, ce sera
un atout important pour les personnes qui souhaiteront s’auto-éditer, et le
phénomène pourrait bouleverser le monde de l’édition traditionnelle.»
Mais comment trier le bon grain de l’ivraie? Philippe Renaut, gérant des
éditions du Presse-Temps, croit à la nécessité d’un tamis éditorial. Il explique
en février 2003: «C’est plutôt par la conjonction de ces deux éléments
essentiels - vecteur de communication d’un contenu travaillé éditorialement –
que l’on peut définir le livre par opposition à la mise en ligne ou mise à
disposition massive de textes sans un regard ou une labellisation
professionnels. En effet sans pouvoir assurer que magiquement l’oeil d’un
éditeur permet de déceler le mauvais du bon, il reste néanmoins l’instrument par
lequel un lecteur peut tenter de trier dans la production désormais pléthorique
de livres. Parfois des ouvrages de qualité se retrouveront malheureusement
auto-édités pour n’avoir su être décelés, et d’autres médiocres se retrouveront
édités envers et contre tout, mais cela ne change rien au processus de base qui
veut que le tamis éditorial joue son rôle et aide le public dans ses choix (il
suffit de considérer le niveau moyen des manuscrits reçus par une maison
d’édition pour s’en convaincre!). De la même manière, un surfeur sur le web va
utiliser ses annuaires préférés pour identifier les sites qui lui sembleront les
plus adaptés, seuls outils permettant encore un tri dans la masse désordonnée et
titanesque d’informations qui lui est accessible.»
6.2. Editeurs en ligne scientifiques
Des éditeurs scientifiques et universitaires décident d’utiliser l'outil de
diffusion qu’est le web pour mettre des livres, des articles et des cours à la
disposition de tous en privilégiant la diffusion libre du savoir. C'est le cas
par exemple du Net des études françaises (NEF), de la Public Library of Science
(PLoS) ou du MIT (Massachusetts Institute of Technology). Des éditeurs
commerciaux décident quant à eux de mettre le texte intégral de certains livres
en accès libre sur le web, sans entraîner une baisse des ventes de la version
imprimée, au contraire, puisque ces livres voient leurs ventes augmenter.
= Net des études françaises
Professeur au département d’études françaises de l’Université de Toronto, Russon
Wooldridge est un ardent défenseur de la diffusion libre du savoir. En février
2001, il explique: «Je mets toutes les données de mes recherches des vingt
dernières années sur le web (réédition de livres, articles, textes intégraux de
dictionnaires anciens en bases de données interactives, de traités du 16e
siècle, etc.). Je publie des actes de colloques, j’édite un journal, je
collabore avec des collègues français, mettant en ligne à Toronto ce qu’ils ne
peuvent pas publier en ligne chez eux. (...) Il est crucial que ceux qui croient
à la libre diffusion des connaissances veillent à ce que le savoir ne soit pas
bouffé, pour être vendu, par les intérêts commerciaux. Ce qui se passe dans
l’édition du livre en France, où on n’offre guère plus en librairie que des
manuels scolaires ou pour concours (c’est ce qui s’est passé en linguistique,
par exemple), doit être évité sur le web. Ce n’est pas vers les Amazon.com qu’on
se tourne pour trouver la science désintéressée.»
En mai 2000, Russon Wooldridge rassemble quelques collègues francophones à
Toronto lors d’un colloque intitulé «Colloque international sur les études
françaises favorisées par les nouvelles technologies d’information et de
communication». A la suite de ce colloque, il crée le Net des études françaises
(NEF), qui se veut d’une part «un filet trouvé qui ne capte que des morceaux
choisis du monde des études françaises, tout en tissant des liens entre eux»,
d’autre part un réseau dont les «auteurs sont des personnes oeuvrant dans le
champ des études françaises et partageant librement leur savoir et leurs
produits avec autrui».
Plus précisément, «le NEF est un site web consacré à divers aspects des études
françaises, notamment les outils critiques, réflexions et autres ressources,
ainsi que le World Wide Web comme répositoire de textes et de bases de données
textuelles, en même temps qu'objet d'étude et d'analyse critique» (Russon
Wooldridge). Le NEF propose entre autres des bases textuelles interactives, par
exemple les oeuvres complètes de Maupassant, ou encore les théâtres complets de
Corneille, Molière, Racine, Marivaux et Beaumarchais (base Théâtres d'Ancien
Régime). Le NEF propose aussi nombre d'entretiens avec des professionnels de
l'information.
Le NEF s’étend ensuite à l’Europe grâce au site miroir Translatio, créé dans le
même esprit en septembre 2001. Emilie Devriendt, sa responsable, relate en
février 2003: «Translatio est le site miroir de trois sites académiques dédiés à
la diffusion de ressources documentaires dans le domaine des études françaises,
et plus particulièrement de l’histoire de la langue française. Il s’agit du site
du professeur Russon Wooldridge, du site Net des études françaises (créé et
maintenu par ce dernier), et du site Langue du 19e siècle, du professeur
Jacques-Philippe Saint-Gérand, déjà miroirisé à Clermont-Ferrand. Plus qu’une
simple copie, Translatio est avant toute chose le fruit de collaborations
actives, en réseau, entre enseignants, chercheurs et documentalistes issus de
différentes institutions : à Toronto (University of Toronto), à Clermont-Ferrand
(Université Blaise Pascal), Lisieux (Bibliothèque électronique), Paris (École
normale supérieure). Fidèle à l’architecture initiale des trois sites originaux,
Translatio en conserve aussi les objectifs : diffuser de la connaissance
(sources primaires et secondaires) sous forme de bases linguistiques,
philologiques, culturelles - interactives ou non. Autrement dit, proposer
gratuitement outils de recherche et ressources en ligne offrant toutes les
garanties d’une nécessaire rigueur scientifique.»
= Public Library of Science
A l’heure de l’internet, il paraît assez scandaleux que le résultat de travaux
de recherche – travaux originaux et demandant de longues années d’efforts – soit
détourné par des éditeurs spécialisés s’appropriant ce travail et le monnayant
à prix fort. L’activité des chercheurs est souvent financée par les deniers
publics, et de manière substantielle en Amérique du Nord. Il semblerait donc
normal que la communauté scientifique et le grand public puissent bénéficier
librement du résultat de ces recherches.
Dans le domaine scientifique et médical par exemple, 1.000 nouveaux articles
sont publiés chaque jour, en ne comptant que les articles révisés par les pairs.
Se basant sur ce constat, la Public Library of Science (PLoS) est fondée en
octobre 2000 à San Francisco à l’initiative de Harold Varmus, Patrick Brown et
Michael Eisen, groupe de chercheurs des Universités de Stanford et de Berkeley.
Le but est de contrer les pratiques de l’édition spécialisée en regroupant tous
les articles scientifiques et médicaux au sein d’archives en ligne en accès
libre. Au lieu d’une information disséminée dans des millions de rapports et des
milliers de périodiques en ligne ayant chacun des conditions d’accès
différentes, un point d’accès unique permettrait de lire le contenu intégral de
ces articles, avec moteur de recherche multicritères et système d’hyperliens
entre les articles.
Pour ce faire, PLoS fait circuler une lettre ouverte demandant que les articles
publiés par les éditeurs spécialisés soient distribués librement dans un service
d’archives en ligne, et incitant les signataires de cette lettre à promouvoir
les éditeurs prêts à soutenir ce projet. La réponse de la communauté
scientifique internationale est remarquable. Au cours des deux années suivantes,
la lettre ouverte est signée par 30.000 chercheurs de 180 pays différents. Bien
que la réponse des éditeurs soit nettement moins enthousiaste, plusieurs
éditeurs donnent également leur accord pour une distribution immédiate des
articles publiés par leurs soins, ou alors une distribution dans un délai de six
mois. Mais, dans la pratique, même les éditeurs ayant donné leur accord
formulent nombre d’objections au nouveau modèle proposé, si bien que le projet
d’archives en ligne ne voit finalement pas le jour.
Un autre objectif de la Public Library of Science est de devenir elle-même
éditeur. PLoS fonde donc une maison d’édition scientifique non commerciale qui
reçoit en décembre 2002 une subvention de 9 millions de dollars US de la part de
la Moore Foundation. Une équipe éditoriale de haut niveau est constituée en
janvier 2003 pour lancer des périodiques de qualité selon un nouveau modèle
d’édition en ligne basé sur la diffusion libre du savoir. Le premier numéro de
PLoS Biology sort en octobre 2003, avec une version en ligne gratuite et une
version imprimée au prix coûtant (couvrant uniquement les frais de fabrication
et de distribution). PLoS Medicine est lancé en octobre 2004. Trois nouveaux
titres voient le jour en 2005: PLoS Genetics, PLoS Computational Biology et PLoS
Pathogens. PLoS Clinical Trials voit le jour en 2006. PloS Neglected Tropical
Diseases est lancé à l’automne 2007 en tant que première publication
scientifique consacrée aux maladies tropicales négligées. Ces maladies affectent
les populations pauvres des zones rurales ou urbaines.
Tous les articles de ces périodiques sont librement accessibles en ligne, sur le
site de PLoS et dans PubMed Central, le service d’archives en ligne public et
gratuit de la National Library of Medicine (Etats-Unis), avec moteur de
recherches multicritères. Les versions imprimées sont abandonnées en 2006 pour
laisser place à un service d’impression à la demande proposé par la société
Odyssey Press. Ces articles peuvent être librement diffusés et réutilisés
ailleurs, y compris pour des traductions, selon les termes de la licence
Creative Commons, la seule contrainte étant la mention des auteurs et de la
source. PLoS lance aussi PLoS ONE, un forum en ligne destiné à la publication
d’articles sur tout sujet scientifique et médical.
Le succès est total. Trois ans après les débuts de PLoS en tant qu’éditeur, PLoS
Biology et PLos Medicine ont la même réputation d’excellence que les grandes
revues Nature, Science ou The New England Journal of Medicine. PLoS reçoit le
soutien financier de plusieurs fondations tout en mettant sur pied un modèle
économique viable, avec des revenus émanant des frais de publication payés par
les auteurs, de la publicité, de sponsors et d'activités destinées aux membres
de l’association. PLoS souhaite que ce modèle économique d’un genre nouveau
inspire d’autres éditeurs pour créer des revues du même type ou pour mettre les
revues existantes en accès libre.
= Cours du MIT
Professeur à l’Université d’Ottawa (Canada), Christian Vandendorpe salue en mai
2001 «la décision du MIT (Massachusetts Institute of Technology) de placer tout
le contenu de ses cours sur le web d’ici dix ans, en le mettant gratuitement à
la disposition de tous. Entre les tendances à la privatisation du savoir et
celles du partage et de l’ouverture à tous, je crois en fin de compte que c’est
cette dernière qui va l’emporter.» Le MIT décide en effet de publier ses cours
en ligne, avec accès libre et gratuit, une initiative menée avec le soutien
financier de la Hewlett Foundation et de la Mellon Foundation.
Mise en ligne en septembre 2002, la version pilote du MIT OpenCourseWare (MIT
OCW) offre en accès libre le matériel d’enseignement de 32 cours représentatifs
des cinq facultés du MIT. Ce matériel d’enseignement comprend des textes de
conférences, des travaux pratiques, des exercices et corrigés, des
bibliographies, des documents audio et vidéo, etc. Le lancement officiel du site
a lieu un an plus tard, en septembre 2003, avec accès à quelques centaines de
cours. En mars 2004, 500 cours sont disponibles dans 33 disciplines différentes,
avec actualisation régulière. En mai 2006, les 1.400 cours en ligne émanent de
34 départements appartenant aux cinq facultés du MIT. La totalité des 1.800
cours dispensés par le MIT est en ligne en 2008. Certains cours sont traduits en
espagnol, en portugais et en chinois, avec l’aide d’autres organismes.
Le MIT espère que cette expérience de publication électronique - la première du
genre - va permettre de définir un standard et une méthode de publication, et
inciter d’autres universités à créer un « opencourseware » pour la mise à
disposition gratuite de leurs propres cours. Un « opencourseware » peut être
défini comme la publication électronique en accès libre de matériel
d’enseignement de grande qualité organisé sous forme de cours. A cet effet, le
MIT lance l’OpenCourseWare Consortium (OCW Consortium) en décembre 2005, avec
accès libre et gratuit au matériel d’enseignement de cent universités dans le
monde un an plus tard.
= Livres gratuits sur le web
La publication en ligne d’un livre à titre gratuit nuit-elle aux ventes de la
version imprimée ou non? La National Academy Press (NAP) est la première à
prendre un tel risque, dès 1994, avec un pari gagné. Des expériences plus
récentes et tout aussi concluantes sont menées par O’Reilly Media et les
éditions de l’Eclat.
«A première vue, cela paraît illogique», écrit Beth Berselli, journaliste au
Washington Post, dans un article repris par le Courrier international en
novembre 1997. «Un éditeur de Washington, la National Academy Press (NAP), qui a
publié sur internet 700 titres de son catalogue actuel, permettant ainsi à tout
un chacun de lire gratuitement ses livres, a vu ses ventes augmenter de 17%
l’année suivante. Qui a dit que personne n’achèterait la vache si on pouvait
avoir le lait gratuitement?»
Une politique atypique porte donc ses fruits. Editeur universitaire, la NAP
(National Academy Press, qui devient ensuite la National Academies Press) publie
environ 200 livres par an, essentiellement des livres scientifiques et
techniques et des ouvrages médicaux. En 1994, l’éditeur choisit de mettre en
accès libre sur le web le texte intégral de plusieurs centaines de livres, afin
que les lecteurs puissent les «feuilleter» à l’écran, comme ils l’auraient fait
dans une librairie, avant de les acheter ensuite si utile. La NAP est le premier
éditeur à se lancer dans un tel pari, une initiative saluée par les autres
maisons d’édition, qui hésitent cependant à se lancer elles aussi dans
l’aventure, et ce pour trois raisons: le coût excessif qu’entraîne la mise en
ligne de milliers de pages, les problèmes liés au droit d’auteur, et enfin une
concurrence qu’ils estiment nuisible à la vente.
Dans le cas de la NAP, ce sont les auteurs eux-mêmes qui, pour des raisons
publicitaires, demandent à ce que leurs livres soient mis en ligne sur le site.
Pour l’éditeur, le web est un nouvel outil de marketing face aux 50.000 ouvrages
publiés chaque année aux Etats-Unis. Une réduction de 20% est accordée pour
toute commande effectuée en ligne. La présence de ces livres sur le web entraîne
aussi une augmentation des ventes par téléphone. Le mouvement va en s’amplifiant
puisque, en 1998, le site de la NAP propose le texte intégral d’un millier de
titres. La solution choisie par la NAP est également adoptée par la MIT Press,
qui voit rapidement ses ventes doubler pour les livres disponibles en version
intégrale sur le web.
Un autre exemple est celui de O’Reilly Media. Fondé par Tim O’Reilly en 1978,
O’Reilly Media est un éditeur réputé de manuels informatiques et de livres sur
les technologies de pointe. O’Reilly dispose d’une formule de « copyright ouvert
» pour les auteurs qui le souhaitent ou alors pour des projets collectifs. A
partir de 2003, il privilégie le Creative Commons Founders’ Copyright permettant
d’offrir des contrats flexibles de droit d’auteur à ceux qui veulent également
diffuser leurs oeuvres sur le web. En octobre 2005, avec l’accord de certains
auteurs, O’Reilly met en ligne plusieurs livres en version intégrale, avec une
copie numérique dans la bibliothèque de l’Internet Archive. Il s’agit soit de
livres récents, soit de livres plus anciens dont la version imprimée est
épuisée. Lancée sous le nom d’Open Books, cette initiative est menée dans le
cadre de l’Open Content Alliance (OCA), un vaste projet de bibliothèque
numérique collective dirigé par l’Internet Archive et dont O’Reilly Media est
l’un des membres fondateurs.
Michel Valensi, directeur des éditions de l’Eclat, tente une expérience un peu
différente à partir de mars 2000 en instituant le lyber, un terme «construit à
partir du mot latin liber qui signifie à la fois: libre, livre, enfant, vin». Il
s’agit d’un livre numérique disponible gratuitement sur le web dans son
intégralité, selon le principe du shareware (partagiciel), avec possibilité
d’acheter un exemplaire pour soi ou ses amis, possibilité de signaler l’adresse
du libraire le plus proche et possibilité de laisser des commentaires sur le
texte en ligne. Sur les 180 titres que comprend le catalogue (sciences humaines,
philosophie, théologie), une vingtaine est disponible sous forme de lyber.
A l’occasion du colloque «Textualités & nouvelles technologies» organisé à
Montréal en novembre 2001 par la revue ec/arts, Michel Valensi relate: «La mise
en ligne de textes dans leur intégralité et gratuitement sur le net n’a en rien
entamé les ventes de ces mêmes textes sous forme de livre. Mieux: il est arrivé
que certains ouvrages dont les ventes pouvaient stagner depuis plusieurs mois,
soient parvenus à un rythme de vente supérieur et plus régulier depuis leur mise
en ligne. Quelques livres dont les ventes restent faibles sont faiblement
consultés. Je ne veux pas établir de relation de cause à effet entre ces
phénomènes, mais je constate au moins qu’il n’y a pas de perte pour l’éditeur
(...). Nos statistiques nous permettent de constater que les ouvrages les mieux
vendus en librairie sont également les plus consultés en ligne. (...) Je signale
que les livres dont il existe une version en ligne sont souvent des livres qui
marchent très bien en librairie.»
= Gratuit versus payant
Question cruciale qui suscite de nombreux débats, l’accès au savoir doit-il être
gratuit ou payant ? Eduard Hovy, directeur du Natural Language Group de
l’USC/ISI (University of Southern California / Information Sciences Institute),
donne son sentiment sur ce point en septembre 2000: «En tant qu’universitaire,
je suis bien sûr un des parasites de notre société (remarque à prendre au
deuxième degré, ndlr), et donc tout à fait en faveur de l’accès libre à la
totalité de l’information. En tant que co-propriétaire d’une petite start-up, je
suis conscient du coût représenté par la collecte et le traitement de
l’information, et de la nécessité de faire payer ce service d’une manière ou
d’une autre. Pour équilibrer ces deux tendances, je pense que l’information à
l’état brut et certaines ressources à l’état brut (langages de programmation ou
moyens d’accès à l’information de base comme les navigateurs web) doivent être
disponibles gratuitement. Ceci crée un marché et permet aux gens de les
utiliser. Par contre l’information traitée doit être payante, tout comme les
systèmes permettant d’obtenir et de structurer très exactement ce dont on a
besoin. Cela permet de financer ceux qui développent ces nouvelles
technologies.»
Dans le domaine du livre, l’édition non commerciale offre des avantages sans
précédent. Au lieu de vendre quelques dizaines ou quelques centaines de livres
et de toucher des droits d’auteur souvent insignifiants, l’auteur a un vaste
lectorat et ne touche pas de droits d’auteur, tout en échappant aux contraintes
souvent inacceptables des éditeurs commerciaux. A chacun de choisir s’il veut
céder les droits de ses travaux, gagner quelques euros et n’être lu par
(presque) personne, ou s’il préfère garder le copyright de ses écrits, être
largement diffusé et ne rien gagner, sous-entendu ne pas gagner d’argent, parce
qu’en fait il gagne le plus important, à savoir le fait d’être lu et de partager
un savoir.
Grâce au réseau, l’édition non commerciale a le vent en poupe. Des organismes
deviennent éditeurs dans le vrai sens du terme. Des auteurs sont heureux à juste
titre de voir leurs textes publiés en ligne. Des lecteurs avides, enthousiastes
et exigeants ne choisissent pas leurs lectures en fonction de la dernière liste
de best-sellers, mais les choisissent dans une profusion de fictions, de
documentaires, d’études généralistes et d’articles scientifiques, avec en prime
la diffusion libre du savoir. Et, pour finir, de plus en plus d’auteurs ne se
soucient même plus du fait que leurs textes auraient pu être acceptés par un
éditeur traditionnel, dont ils jugent le modèle complètement dépassé.
Certains préfèrent la rentabilité économique à la diffusion gratuite du savoir,
y compris pour les oeuvres tombées dans le domaine public. On a d’un côté des
éditeurs électroniques qui vendent notre patrimoine en version numérique, de
l’autre des bibliothèques numériques qui diffusent gratuitement ce patrimoine à
l’échelle de la planète. De même, on a d’une part des organismes publics et
privés qui monnaient leurs bases de données au prix fort, d’autre part des
éditeurs et des universités qui mettent leurs publications et leurs cours en
accès libre sur le web. Reste à savoir si, pour les premiers, les profits
dégagés en valent vraiment la peine. Dans de nombreux cas, il semblerait que la
somme nécessaire à la gestion interne soit au moins équivalente sinon supérieure
aux gains réalisés. Est-il vraiment utile de mettre un pareil frein à la
diffusion de l’information pour un profit finalement nul?
La diffusion gratuite du savoir n’est toutefois possible que parce qu’il existe
en amont des organismes financeurs, par exemple des universités ou des centres
de recherche. Ou alors parce qu’une petite équipe en place (rémunérée) est
relayée par un vaste réseau de volontaires (bénévoles) gagnant leur vie par
ailleurs et décidant de consacrer une partie de leur temps à une activité qu’ils
estiment importante pour le bien de la collectivité. C’est le cas du Projet
Gutenberg, pionnier des bibliothèques numériques, ou de Bookshare.org, une
bibliothèque numérique destinée aux personnes ayant un problème visuel. C'est
aussi le cas des grandes encyclopédies collaboratives en ligne que sont
Wikipedia (débuté en janvier 2001), Citizendium (débuté en mars 2007) et
l’Encyclopedia of Life (débutée en mai 2007).
6.3. Chronologie
* Cette chronologie ne prétend pas à l’exhaustivité.
1993 (été): L’E-zine-list, liste de John Labovitz.
1994: Livres de la National Academy Press (NAP) mis en ligne gratuitement.
1995 (avril): Editel, premier éditeur en ligne francophone, fondé par Pierre
François Gagnon.
1996 (août): CyLibris, premier éditeur en ligne francophone commercial, fondé
par Olivier Gainon.
1996 (novembre): Site web des éditions du Choucas lancé par Nicolas Pewny.
1997: Diamedit, plateforme d’édition littéraire créée par Jacky Minier.