--Un curieux personnage de l'endroit, que le braconnier appelé _Gros Sou_,

mort, ces jours-ci, la ligne à la main. C'était le petit-fils naturel d'un

abbé de Molesme, qui avait pour profession officielle de faire de l'huile

de navette et de noix... Cent francs! il les mangeait en un jour, dormait

par là-dessus deux ou trois journées et retournait à sa double passion: la

chasse et la pêche. Il n'y avait pas de destructeur de poisson comme lui,

et tous les lièvres d'un canton, il aurait pu leur donner un nom.

* * * * *

_22 septembre_.--Nous allons aujourd'hui voir Feydeau. Il a été transporté

au Parc-aux-Princes.

Nous le trouvons dans une grande maison, au milieu du désordre d'un

déménagement. Il y a des cadres, des potiches, des tapis, des soieries

voyantes, traînant dans les escaliers et se répandant sur la pelouse. Des

voitures versent dans le jardin des meubles et des plantes exotiques.

Il est devant une fenêtre fermée, dans la pose raide et ankylosée des

hémiplégiques, une couverture de voyage sur les genoux, et assis devant

une table où est posé devant lui un volume des CONTES de Voltaire. Il a la

parole nerveuse qui se presse et sort par saccades, et une espèce

d'inquiétude générale qui le fait appeler, à tout moment, son fils, qu'il

craint de voir écraser par les voitures. Il parle de sa maladie, de ses

médecins, de sa tête qu'on électrise, d'un grand mal de gorge, que rendent

encore plus violent les éclats de voix que lui font faire son diable de

bel enfant, et sa turbulente et vivace et criarde petite fille, qui a

l'œil tout noir d'un pochon reçu de son frère.

* * * * *

Qui n'a lu les conversations de Napoléon dans les MÉMOIRES si vivants, si

intéressants, si peu connus de Roederer, ne connaît point ce genre

d'éloquence de l'homme de génie, qu'on pourrait appeler le vagabondage de

l'éloquence.

* * * * *

_15 octobre_.--Trouville.

Nous apprenons ici la mort de Sainte-Beuve. Le défunt n'est vraiment pas

payé de toutes ses gracieusetés à l'endroit de la petite presse.

* * * * *

_18 octobre_.--Départ de Trouville pour Paris. Vingt jours passés ici, les

vingt jours les plus mauvais de notre vie.

* * * * *

_1er novembre_.--Nous n'avons vraiment pas de chance. Aujourd'hui nous

prenons possession du pavillon de Catinat, que la princesse nous a prêté

pour fuir le bruit de notre maison, et aujourd'hui on essaie les cloches

qu'elle vient de donner à l'église. Le curé les fait sonner dix minutes

par quart d'heure, jour et nuit.

--Être malade, et n'avoir pas la faculté d'être malade chez soi, traîner

sa souffrance et sa faiblesse, de place en place, de logis loués en logis

prêtés.

* * * * *

_10 novembre_.--Nous travaillons à GAVARNI: _L'homme et l'œuvre_, malgré

tout.

--On pourrait dire sage, comme un enfant malade.

* * * * *

_14 décembre_.--Toutes les douleurs morales se transforment dans les

maladies nerveuses en douleurs physiques, en sorte qu'il semble que le

corps souffre, une seconde fois, ce que l'âme a souffert.

--Des jours vides et tout noirs, remplis par la douche et par des

promenades douloureuses, le long de cette éternelle allée qui va d'Auteuil

à Boulogne.

* * * * *

ANNÉE 1870

_1er janvier_.--Aujourd'hui, premier jour de l'année, pas une visite, pas

la vue de quelqu'un qui nous aime. Personne. La solitude et la souffrance!

* * * * *

_5 janvier_.--Insomnieux cette nuit, et me retournant dans mon lit, sans

pouvoir trouver le sommeil, j'essayais, pour me distraire, de revenir, par

le souvenir, à la mémoire lointaine de mon enfance.

Je me suis rappelé Ménilmontant, le château donné par le duc d'Orléans à

une danseuse d'Opéra, devenu une propriété de famille, et habité par mon

oncle et ma tante de Courmont, M. et Mme Armand Lefebvre, et ma mère entre

l'amitié des deux femmes. Je revoyais l'ancienne salle de spectacle, le

petit bois plein de terreur, où étaient enterrés le père et la mère de ma

tante, l'espèce de temple grec où les femmes attendaient le retour de

leurs maris, de la Cour des comptes et du ministère des affaires

étrangères; enfin je me rappelais Germain, ce vieux brutal de jardinier,

qui vous jetait son râteau dans les reins, quand il vous surprenait à

voler du raisin. Il me revenait aussi dans les yeux un original singulier,

un vieil oncle de ma tante, travaillant dans le fond d'une écurie, à

confectionner une voiture à trois roues, qui devait aller toute seule.

Et le château, et le jardin, et le petit bois, me paraissaient grands,

comme les choses qu'on a vues avec ses yeux d'enfant.

De là, mon souvenir est allé à ma première jeunesse, à mes séjours chez

cet oncle Alphonse, né pour être un oratorien, et que les circonstances

avaient fait négociant en Angleterre, et qui, après avoir été à peu près

ruiné par un associé, tout à coup parti pour les Grandes Indes, s'était

retiré avec un Horace et une giletière, dans une petite propriété du

Loiret.

Mon oncle avait les connaissances les plus bizarres. Il s'était lié avec

un bandagiste de la ville d'Orléans, qui avait la plus jolie femme qu'il

fût possible de rêver. Un jour, où il m'emmenait dîner chez lui,

subitement épris de sa femme, je grisai si bien la timidité de mes quinze

ans, qu'à un moment où je la pressais trop fortement du genou, elle retira

sa jambe; et je tombai à la renverse, dans la presque impossibilité de me

relever, tandis que le mari me disait simplement: «Si vous n'aviez pas

allongé la jambe, ça ne serait pas arrivé!»

Nous revenions, mon oncle un peu gris, et moitié riant de la drôlerie de

la chose, et moitié alarmé de la perspective d'un duel avec son ami le

bandagiste: mon oncle n'était pas du tout héroïque. Tout cela coupé de

recommandations et d'exhortations de ne pas abîmer une précieuse chemise

en batiste au petit jabot de dentelle, restant de son vieux luxe anglais,

et qu'il m'avait prêtée ce jour-là.

* * * * *

--Gavarni, l'homme qui avait le moins de netteté dans l'écriture d'une

idée, a donné les formules les plus concrètes, mais à la condition d'être

enfermées dans la matrice d'une légende.

* * * * *

_10 janvier_.--Le trouble, l'étourdissement, une espèce d'épouvante: voilà

ce qu'aujourd'hui les foules produisent sur mon pauvre être nerveux.

* * * * *

_19 janvier_.--Un médecin dit à l'hydrothérapie: «Le vieux Mabille, qui

était un homme intelligent, me déclarait qu'il n'avait conservé son public,

qu'en changeant, tous les sept ans, son jardin, ses décorations, ses

promenades. En effet, ajoute-t-il, la période de sept ans correspond à une

modification, à une révolution de l'homme et de ses goûts; voyez le jeune

homme de quinze, de vingt-deux, de vingt-neuf ans...» On lui demande si

Troppmann a été exécuté: «Oui, il doit l'être, car un marbrier, dont j'ai

soigné la femme, il y a très longtemps, est venu chez moi, saoul comme un

âne, et m'a dit que comme j'avais été gentil, sa femme me faisait offrir

une fenêtre, qui faisait l'angle de la place... Le marchand de vin,

au-dessous de lui, a vendu trois barriques de vin, dans la nuit

d'avant-hier...»

* * * * *

--Tous les jours, une partie de la journée à l'hydrothérapie, dans le

petit pavillon de souffrance et de torture, où se mêlent au jaillissement

de l'eau, au _pscht_ cruel de la douche, les plaintes soupirantes, les

petits cris suffoqués.

A travers le corridor, se croisant, des académies biscornues, mal

enveloppées dans les peignoirs, et les demandes du médecin: «Comment

avez-vous dormi?» et les réponses: «Mal!... Pas bien!»

Dans un coin de l'antichambre, faisant les _bâtons_ avec son domestique,

un petit abbé olivâtre, ressemble à un diable bâtonniste.

* * * * *

--Qu'elles sont donc bizarres et singulières, les affections nerveuses!

Voici Vaucorbeil, le compositeur, qui a la terreur du velours, et c'est

une préoccupation angoisseuse, quand il est invité dans une maison où il

dîne pour la première fois, de savoir si les chaises de la salle à manger

sont recouvertes en velours.

* * * * *

_Après des mois, bien des mois passés, je reprends la plume, tombée des

mains de mon frère. Dans le premier moment, j'avais voulu arrêter ce

journal à ses dernières notes, à la note du mourant se retournant vers sa

jeunesse, vers son enfance... A quoi bon continuer ce livre? me disais-je,

ma carrière est à sa fin, mon ambition, est morte... Aujourd'hui je pense

comme hier, mais j'éprouve une certaine douceur à me raconter à moi-même,

ces mois de désespoir!--cela peut-être avec un désir vague d'en fixer le_

déchirant _pour des amis _futurs_ de la mémoire du bien-aimé... Pourquoi?

je ne le pourrais pas dire, mais c'est une espèce d'obsession... Je le

reprends donc ce journal, et l'écris sur des notes jetées, dans mes nuits

de larmes, des notes comparables aux cris, avec lesquels les grandes

douleurs physiques se soulagent._

A la tombée de la nuit, nous nous promenions, sans nous parler, dans le

bois de Boulogne. Il était ce soir-là triste, plus triste que jamais. Je

lui dis: «Voyons, mon ami, mettons que tu aies besoin, pour te rétablir,

d'un an, de deux ans, tu es tout jeune, tu n'as pas 40 ans... eh bien! ne

te restera-t-il pas assez d'années pour fabriquer des bouquins?»

Il me regarda de l'air étonné d'un homme, qui voit percer le secret de sa

pensée, et me répondit, en appuyant sur chaque mot: «Je sens que je ne

pourrai plus jamais travailler... plus jamais!»

Et tout ce que je pus lui dire, n'eut d'autre effet que d'apporter un

accent colère à la phrase désespérée, qu'il continuait à répéter.

* * * * *

La scène d'hier soir m'a fait cruellement mal. J'ai eu en moi, toute la

nuit, le sombre et concentré désespoir de sa figure, de sa voix, de son

attitude. Le pauvre enfant!

J'ai compris le secret de cette rage de travail, pendant les mois

d'octobre et de novembre, et pourquoi je ne pouvais alors le faire lever

de cette chaise, où, du matin à la nuit, sans relâche et repoussant le

repos, la main à la plume, il peinait sur le dernier livre qu'il signerait.

Le littérateur se dépêchait, se hâtait, avec un entêtement obstiné de

pressurer, sans en vouloir perdre une minute, les dernières heures d'une

intelligence, d'un talent prêts à sombrer.

Je pense à ce dernier paragraphe du livre de Gavarni, qu'un matin, à

Trouville, il vint me lire, pendant que j'étais encore au lit.

Ce paragraphe, il l'avait composé dans l'insomnie de la nuit. Je ne peux

dire la profonde tristesse dans laquelle je tombai, quand il me déclama,

avec une solennité recueillie, ce petit morceau sur lequel nous ne nous

étions pas concertés, et qui ne devait être fait que plus tard. Je sentis

qu'en pleurant Gavarni, il se pleurait lui-même, et la phrase: _il dort à

côté de nous au cimetière d'Auteuil_, devint, sans que je puisse me

l'expliquer, le souvenir fixe, et pour ainsi dire, bourdonnant de ma

mémoire.

Pour la première fois, j'eus l'idée que je n'avais jamais eue jusqu'alors,

j'eus l'idée qu'il pouvait mourir.

* * * * *

_Février_.--Aujourd'hui, il s'est trouvé bien, merveilleusement bien, et

lui qui était autrefois la volonté de nous deux, et qu'on a aujourd'hui

tant de peine à décider à vouloir quelque chose, m'a étonné, en me

demandant à aller à la Cascade.

Le temps était beau, et les petites allées étaient pleines d'hommes et de

femmes, à l'air heureux de gens qui sortent de l'hiver et respirent le

printemps.

Il allait, il marchait, la tête relevée de dessus cette épaule, où elle

penche fatiguée; il allait gai, avec toutes sortes d'aimables

enfantillages qui me disaient tendrement: «Voyons, es-tu content, je vais

mieux, je suis en train, et n'est-ce pas, je ne suis pas encore si bête?»

Et tout le long du chemin, c'était un réveil de son plus fin et de son

plus caustique esprit, à l'encontre des bandes de bourgeois que nous

traversions: «Mais tu ne dis rien, me jeta-t-il, après un mot charmant sur

un couple de vieilles amours, ça te fait de la peine de me voir comme ça,

hein?» Je ne répondais presque pas, tout occupé à savourer mon bonheur, et

hébété, comme si j'assistais à un miracle. Mon Dieu! si cela pouvait

continuer, durer... mais j'ai eu de si terribles déceptions, après des

journées pleines de promesses!

* * * * *

Il ne veut plus aller nulle part, il ne veut plus se montrer aux gens,

_«il a honte de lui»_, m'a-t-il dit.

* * * * *

Le tact, c'était son lot. Nul n'avait été organisé plus délicatement pour

l'exercice de cette faculté, à la fois d'instinct et de raisonnement.

Cette faculté si hautement aristocratique chez lui, il la perd. Il ne

possède plus les gradations de la politesse, selon l'échelle sociale des

gens avec lesquels il se rencontre, il ne possède plus les gradations de

l'intelligence, selon la compréhension des êtres avec lesquels il se

trouve en contact.

* * * * *

Depuis quelque temps--et cela est plus marqué tous les jours--il y a

certaines lettres qu'il prononce mal, des _r_ sur lesquels il glisse, des

_c_ qui deviennent des _t_ dans sa bouche. C'était pour moi, dans son

enfance, quelque chose de doux et de charmant d'écouter sa petite parole

trébuchante contre ces deux consonnes, et ses _tolères_ contre sa

_nou-ice_. Retrouver aujourd'hui cette prononciation enfantine, entendre

sa voix, comme je l'ai entendue dans ce passé, effacé, lointain, où les

souvenirs ne rencontrent que la mort, cela me fait peur[1].

[Note 1: Oh! il y aura des gens qui diront que je n'ai pas aimé mon frère,

que les vraies affections ne sont pas _descriptives_. Cette affirmation ne

me touche guère, parce que j'ai la conscience de l'avoir plus aimé,

qu'aucun de ceux qui diront cela, n'ont jamais aimé une créature humaine.

Ils ne manqueront pas d'ajouter qu'aux êtres qu'on aime, on doit garder,

dans la maladie, le secret de certains abaissements, de certaines

défaillances morales... Oui, un moment, je ne voulais pas donner tout ce

morceau, il y avait des mots, des phrases qui me déchiraient le cœur, en

les récrivant pour le public... mais renfonçant toute sensibilité, j'ai

pensé qu'il était utile pour l'histoire des lettres, de donner l'étude

féroce de l'agonie et de la mort d'un mourant de la littérature et de

l'injustice de la critique... Maintenant, suis-je un personnage

particulier, et mon chagrin et ma désespérance ont-elles besoin de se

répandre dans de la littérature?... On trouvera--quand mon journal

complet paraîtra--on trouvera à la date de décembre 1874, des notes prises

par moi, dans les moments délirants d'une fluxion de poitrine, où je me

croyais perdu.]

* * * * *

_Avril_.--Un jeudi. Temps d'orage. Absorption complète. Refus de parler.

Tout l'après-midi, son chapeau de paille lui barrant la vue, il reste

assis en face d'un arbre, dans une immobilité tristement farouche.

* * * * *

_8 avril_.--Il est touché presque par cela seul: les colorations de la

nature et surtout les aspects du ciel.

Des concentrations, des enfoncements, des abîmements en lui-même, où il y

a une tristesse si immense, et faite de choses si terribles qui se passent

au dedans de lui, que j'ai envie de pleurer en le regardant.

Un jour,--quel jour? je ne sais,--je le priais de m'attendre, un moment,

dans le passage des Panoramas, il m'a dit devant la grille du boulevard:

«C'est là, n'est-ce pas?» Il ne reconnaissait pas le passage des

Panoramas. Un autre jour, ce nom de Watteau qui était, pour lui, comme un

nom de famille, il n'en retrouvait plus l'orthographe. Il est arrivé à ne

distinguer que difficilement les poids avec lesquels il fait de la

gymnastique, à ne reconnaître qu'avec un effort, les gros des moyens, les

moyens des petits.

Et malgré tout, la faculté d'observation persiste en lui, et, de temps en

temps, il me surprend par une notation, une remarque de romancier.

Un mystère, un mystère incompréhensible, insondable, que dans cet

atrophiement du cerveau, la résistance, la survie de certaines facultés,

de certaines puissances de l'entendement, un mystère que cette échappée de

mots, de réflexions, de choses vives ou profondes, jaillissant à travers

cette léthargie qu'on penserait universelle, un mystère qui vous retire à

tout moment de votre désespérance et vous fait dire: «Mais cependant?»

L'attention, cette prise de possession intelligentielle de ce qui se passe

autour de vous, cette opération si simple, si facile, si alerte, si

inconsciente dans la santé des facultés cérébrales, l'attention, il n'en

est plus le maître. Il lui faut pour l'exercer, un énorme effort, une

contention qui fait saillir les veines de son front, et le laisse brisé de

fatigue.

Dans cette figure aimée, où il y avait l'intelligence, l'ironie, cette

fine et joliment méchante mine de l'esprit, je vois se glisser, minute par

minute, le masque hagard de l'imbécillité... Je souffre, je souffre, je

crois, comme il n'a été donné à aucun être aimant de souffrir!

Presque jamais on n'a de réponse à la question qu'on lui fait. Lui

demande-t-on: pourquoi il est si triste? Il vous répond: «Eh! bien, je

lirai ce soir du Chateaubriand.» Lire tout haut les MÉMOIRES d'OUTRE-TOMBE,

c'est son idée fixe, sa manie; il m'en persécute, du matin au soir,--et

il faut que ma figure ait l'air d'écouter.

Peu à peu il se dépouille de l'affectuosité, il se _déshumanise_; les

autres commencent à ne plus compter pour lui,--et recommence en lui, le

féroce égoïsme de l'enfant.

Il a une formule désespérante, quand, prenant un volume au hasard, il

tombe sur un des siens. Il dit: «_C'était bien fait!_» Il ne dira jamais:

«C'est bien fait!» Il y a, dans ce cruel imparfait, la froide

reconnaissance que le littérateur est à jamais mort.

* * * * *

_16 avril_.--Il n'a pas assez de son mal; à chaque minute, il se tourmente

de maux imaginaires, regardant la rougeur ou la blancheur produite par un

pli de sa chemise sur sa peau, avec une physionomie douloureuse d'effroi.

Ce qu'il y a d'affreux dans ces abominables maladies de l'intelligence,

c'est qu'elles ne touchent pas seulement à l'intelligence, mais qu'elles

détruisent souterrainement, et à la longue, chez l'être aimant qu'elles

frappent, la sensibilité, la tendresse, l'attachement, c'est qu'elles

suppriment le cœur... Cette douce amitié qui était le gros lot de notre

vie, de mon bonheur, je ne la trouve plus, je ne la rencontre plus... Non,

je ne me sens plus aimé par lui, et c'est le plus grand supplice que je

puisse éprouver, et que tout ce que je peux me dire, n'adoucit en rien.

Une obsession depuis quelques jours, une tentation que je ne veux pas

écrire ici... Si je ne l'aimais pas trop, ou peut-être pas assez pour

cela...

Quelque chose d'irritant, c'est son obstination sourde, hostile contre

tout ce qui est raisonnement. Il semble que son esprit, dans lequel s'est

brisée la chaîne des idées, ait pris la logique en haine. Quand on lui

parle raison, on a beau y mettre toute l'affection possible, on ne peut

jamais obtenir de lui une réponse, l'engagement qu'il fera la chose

demandée, au nom de cette raison. Il s'enferme dans un silence entêté, sa

figure se couvre d'un nuage méchant, et apparaît en lui, comme un être

nouveau, inconnu, sournois, ennemi.

Sa physionomie s'est faite humble, honteuse; elle fuit les regards comme

des espions de son abaissement, de son humiliation... Depuis bien

longtemps sa figure a désappris le rire, le sourire.

* * * * *

_18 avril_.--Tristes, comme des ombres en leurs paysages de la mort,

aujourd'hui dans une longue promenade nous avons revu le Bas-Meudon, ces

bords de l'eau, où autrefois nous avons été heureux avec du beau temps,

des femmes, du vin,--et la santé de notre jeunesse.

Jour par jour, assister à la destruction de tout ce qui faisait la

distinction de ce jeune homme--distingué entre tous--le voir saler son

poisson à la salière, prendre sa fourchette à pleines mains, manger comme

un pauvre enfant, c'est trop... Ce n'était donc pas assez que cette

cervelle travailleuse ne pût plus produire, plus créer... que le néant

l'habitât. Il fallait que l'humain fût frappé dans ces choses de grâce et

d'élégance, que je croyais intangibles par la maladie, dans ces dons

d'homme comme il faut, d'homme bien né, d'homme bien élevé!

Il fallait enfin que chez lui, comme sous le coup de ces anciennes

vengeances divines, toutes les aristocraties naturelles, toutes les

supériorités, pour ainsi dire, inhérentes à la peau, fussent dégradées

jusqu'à l'animalité.

Dans nos promenades de tout le jour, par les allées désertes de ce bois de

Boulogne maudit, voir à la cantonade le défilé de ces joyeux, de ces

vivants, de tous ces heureux de vivre, de tous ces reconnaissants de

l'existence: ça vous donne des idées homicides!

Aujourd'hui, sur le petit chemin ensoleillé du soleil de onze heures, où

nous passons tous les jours, en revenant de la douche, il s'est arrêté

devant les arbrisseaux qui le bordent. Et longuement, il m'a fait

remarquer la ressemblance qu'avaient sur l'allée, les ombres portées des

branches, des ramures, des petites feuilles naissantes avec les dessins

d'album japonais, en même temps qu'il s'étendait sur le peu de

ressemblance que ces dessins, faits par le soleil, avaient avec les

dessins français.

Puis il s'est mis à confesser, avec une exaltation que je n'avais plus

l'habitude de trouver chez lui, sa passion pour l'art de l'extrême Orient.

* * * * *

_24 avril._--Dans la lecture d'un volume qu'il lit et qu'il interrompt, il

cherche où il en est, et après avoir longtemps fatigué le volume de la

promenade de ses mains dessus, il me jette d'une voix timide: «Où en

suis-je?»

* * * * *

_Vers le 30 avril._--Ce qui me fait désespérer, ce n'est, chez lui, ni

l'affaissement de l'intelligence, ni la perte de la mémoire, ni tout enfin,

c'est quelque chose d'indéfinissable que je ne puis mieux comparer qu'à

l'apparition d'un autre être se glissant en lui.

Son métier, dont il a été longtemps préoccupé après sa cessation de

travail, ne l'occupe plus; ses livres sont pour lui, comme s'il ne les

avait pas écrits.

Des pétrifications, des immobilités d'une demi-heure, avec des battements

de paupières sur des pupilles remuantes et roulantes.

* * * * *

_2 mai._--Quand on cause avec lui, il semble qu'on ait affaire à un

_dormeur_ qui s'éveille. Il a un _hein?_ qui vous force à répéter, trois

ou quatre fois, la même question, à laquelle il répond à la fin, avec un

effort ennuyé.

Le tact de l'esprit a été en premier lieu attaqué, maintenant c'est une

complète perversion du tact matériel.

Ce soir,--j'en ai honte,--à propos de quelque chose que je voulais qu'il

fît pour sa santé, et qu'il n'a pas voulu faire... Ah! je suis malheureux,

et ça a mis au dedans de moi une irritation colère, qui fait que je ne

suis plus toujours maître des mouvements de mon âme... Donc je lui ai dit

que je sortais et qu'il ne m'attendît pas, parce que je ne savais pas

quand je rentrerais. Il m'a laissé partir avec un air indifférent. J'ai

battu le Bois dans la nuit, hachant les herbes et les feuilles à coups de

canne, et me sauvant de mon toit, quand il m'apparaissait entre les

arbres... puis enfin, très tard, je suis revenu.

A mon coup de sonnette, quand la porte s'est ouverte, j'ai vu, sur le haut

de l'escalier, le bien-aimé enfant qui venait de sortir de son lit en

chemise, et tout de suite, j'ai entendu sa voix me caresser de toutes

sortes d'interrogations amies.

Il est impossible d'exprimer la joie presque stupide que j'ai eue à

retrouver ce cœur, auquel je ne croyais plus.

* * * * *

_6 mai._--Dans mon malheur, il me vient une dureté pour le malheur des

autres, que je n'ai jamais eue. J'ai maintenant pour le mendiant, un:

«Je n'ai rien!» dont l'impitoyabilité m'étonne.

* * * * *

_8 mai._--Aujourd'hui dimanche, pour le distraire, l'arracher à lui-même,

je l'ai mené dîner à Saint-Cloud. Nous avons dîné à une table sur la place,

et nous avions devant nous le soleil couchant, la Seine, les grands

arbres du parc, le coteau de Bellevue où Charles Edmond est heureux dans

sa maison, et où je n'ose plus le conduire.

Des orgues sont venues jouer, et je me suis senti des larmes me venir dans

les yeux, comme à une femme... Il m'a fallu l'entraîner contre la berge,

et là, débonder tout mon chagrin, tandis qu'il me regardait, sans trop

comprendre.

* * * * *

_9 mai._--Ce lundi, il lisait une page des MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE, quand

il est pris d'une petite colère, à propos d'un mot qu'il prononce mal. Il

s'arrête tout à coup. Je m'approche de lui, j'ai devant moi un être de

pierre qui ne me répond pas, et reste muet sur la page ouverte. Je

l'engage à continuer. Il demeure silencieux. Je le regarde, je lui vois un

air étrange, avec des larmes et de l'effroi dans les yeux. Je le prends

dans mes bras, je le soulève, je l'embrasse.

Journal des Goncourt (Troisième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 16 / 18 段