Alors ses lèvres jettent, avec effort, des sons qui ne sont plus des

paroles, des murmures, des bruissements douloureux qui ne disent rien. Il

y a chez lui une horrible angoisse muette, qui ne peut sortir de ses

blondes moustaches, toutes frissonnantes... Serait-ce, mon Dieu! une

paralysie de la parole... Cela se calme un peu, au bout d'une heure, sans

qu'il puisse dire d'autres paroles que des _oui_ et des _non_, avec des

yeux troubles, qui n'ont plus l'air de me comprendre.

Tout à coup le voici qui reprend le volume, le met devant lui, et veut

lire, veut absolument lire. Il lit le cardinal _Pa (cca)_, puis plus rien,

impossible de finir le mot. Il s'agite sur son fauteuil, il ôte son

chapeau de paille, il promène et repromène ses doigts égratigneurs sur son

front, comme s'il voulait fouiller son cerveau, il froisse la page, il

l'approche de ses yeux.

Le désespoir de ce vouloir, la colère de cet effort ne peut s'écrire. Non,

jamais je n'ai été témoin d'un spectacle aussi douloureux, aussi cruel.

C'était l'enragement d'un homme de lettres, d'un fabricateur de livres,

qui s'aperçoit qu'il ne peut plus même lire.

Ah! si l'on pouvait lire ce qui se passe dans une cervelle, en ces

moments-là! J'ai toujours dans les yeux la déchirante imploration de son

regard, pendant la terrible crise.

* * * * *

_Vers le 26 mai._--Dans le passage galopant de tous ces landaus, de toutes

ces calèches, de toutes ces victorias, dans tout ce luxe roulant, et

jetant avec fracas, parmi la verdure, les couleurs voyantes de la mode de

cette année, je suis frappé par la vue, au fond d'une de ces voitures, du

rigide et noir costume d'une Sœur, c'est un rappel de la mort dans cette

joie et cet éblouissement.

* * * * *

_Vers le 30 mai._--Comme un petit enfant, il s'occupe seulement de ce

qu'il mange, de ce qu'il met. Il est sensible à un entremets, il est

heureux d'un vêtement neuf.

* * * * *

_31 mai._--Je suis malade, et j'ai une affreuse peur de mourir... mon

pauvre frère serait mis dans une maison de santé avec un curateur, qui

pourrait bien être son envieux intime.

* * * * *

_5 juin._--Quelque chose de destructif dans les mains; il est toujours à

froisser, à tracasser les objets à sa portée, à les mettre en tapon.

A toute demande, sa réponse de premier mouvement est un «_non_», ainsi

qu'un pauvre enfant, qui vit dans une perpétuelle crainte d'être grondé.

De longs moments où, assis près de moi dans la chambre, il n'est pas avec

moi:

--Où es-tu, mon ami? lui disais-je hier.

--_Dans les espaces... vides!_ me répondit-il, après quelques instants de

silence.

* * * * *

Dans nos promenades, nous rencontrons, tous les jours, un père et un fils

se promenant ensemble[1]. Le fils, mince et joli comme une fille, marche

le coude appuyé sur l'épaule du vieillard, la main passée derrière la tête,

et jouant avec les cheveux blancs du collet. Un groupe charmant dans les

allées.

[Note 1: Il a été déjà question de ce père et de ce fils.]

* * * * *

_11 juin._--Ce matin, il lui a été impossible de se rappeler un titre, un

seul titre de ses romans, et cependant il possède encore deux facultés

remarquables: la qualification pittoresque avec laquelle il caractérise

un passant, l'épithète rare avec laquelle il peint un ciel.

Ce soir j'ai été douloureusement ému. Nous finissions de dîner au

restaurant. Le garçon lui apporte un bol. Il s'en sert maladroitement. Sa

maladresse n'avait rien de bien grave, mais l'on nous regardait, et je lui

dis avec un peu d'impatience: «Mon ami, fais donc attention, nous ne

pourrons plus aller nulle part.» Le voici qui se met à fondre en larmes,

en s'écriant: «Ce n'est pas de ma faute, ce n'est pas de ma faute!» et sa

main tremblotante et contractée cherchait ma main sur la nappe. «Ce n'est

pas de ma faute! reprend-il, je sais combien je t'afflige, mais _je veux

souvent et je ne peux pas_ (textuel).» Et sa main serrait la mienne, avec

un «_pardonne-moi_» lamentable.

Alors tous deux, nous nous sommes mis à pleurer dans nos serviettes,

devant les dîneurs étonnés.

Oui, je le répète, Dieu l'aurait fait mourir, comme il fait mourir tout le

monde, j'aurais peut-être eu le courage de le supporter; mais le faire

mourir, en le dépouillant, petit à petit, de tout ce qui faisait en lui

mon orgueil, la souffrance est au-dessus de mes forces.

* * * * *

Je n'en revenais pas, je n'en croyais pas mes yeux, mes oreilles...

Aujourd'hui tombant d'Italie, inopinément, Edouard Lefebvre de Behaine est

venu nous demander à déjeuner. A la vue de ce compagnon de son enfance,

comme si la vie se réveillait subitement en lui, Jules s'est tout à fait

transformé. Il s'est mis à causer, sa mémoire a retrouvé des noms et du

passé que je croyais sombrés. Il a parlé de ses livres. Il était, avec de

l'attention et du plaisir, à ce qu'on disait, et comme à tout jamais

échappé à son _noir lui-même_... Nous l'écoutions, nous le regardions,

tous les deux stupéfaits... J'ai reconduit Édouard à la voiture. En chemin,

il ne put me cacher la surprise qu'il éprouvait de le trouver si bien,

d'après tout ce que lui faisaient craindre les lettres de sa mère, et

confiants dans cette heure de résurrection, nous avons eu dans la bouche

les mots de convalescence, de guérison.

Ce n'a été qu'un bien court moment. Je l'avais laissé dans le jardin,

quand je suis rentré, tout heureux, tout animé des espérances remuées

entre Édouard et moi; je l'ai trouvé, son chapeau de paille sur les yeux,

assis dans une immobilité effrayante, le regard fixé à terre... Je lui ai

parlé, il ne m'a pas répondu... Oh! quelle tristesse! ce n'était plus la

tristesse de ces jours derniers avec cette teinte d'implacabilité qui

glaçait un peu ma tendresse, c'était l'immense tristesse abattue, navrée,

infinie, d'une âme qui a sa _passion_, la tristesse de la défaillance d'un

jardin des Oliviers.

Je suis resté près de lui jusqu'à la nuit, sans avoir le courage de lui

parler, sans avoir le courage de le forcer à parler.

* * * * *

_Dimanche 12 juin_.--Ayant besoin de dévorer à l'aise mon désespoir, je

l'ai abandonné, un instant, dans le jardin, et me suis promené dans les

allées de la villa; mais bientôt le bruit joyeux des assiettes, le rire

des enfants, la gaîté perçante des femmes, le bonheur de ces dîneurs en

plein air, m'ont chassé chez moi. En rentrant, mon œil a rencontré dans

le lierre, au-dessus de ma porte de jardin, le n° 13.

* * * * *

_Nuit de samedi (18 juin) à dimanche_.--Il est deux heures du matin. Me

voici relevé et remplaçant Pélagie près du lit de mon pauvre et cher frère,

qui n'a pas repris la parole, qui n'a pas repris connaissance, depuis

jeudi à deux heures de l'après-midi. J'écoute l'anhélance de sa

respiration. Dans l'ombre des rideaux, j'ai devant moi la fixité de son

regard. Je suis effleuré, à tout instant, du frôlement de son bras sortant

de son lit, pendant que dans sa bouche avortent et se brisent des paroles

qu'on ne comprend pas... Par la fenêtre ouverte, par-dessus le noir des

grands arbres, entre et s'allonge, sur le parquet, la blanche clarté

électrique d'une lune de ballade... Il y a de sinistres silences, où

s'entend seul le bruit de la montre à répétition de notre père, avec

laquelle, de temps en temps, je tâte le pouls de son dernier né... Malgré

trois prises de bromure de potassium, avalées dans le quart d'un verre

d'eau, il ne peut dormir une minute, et sa tête s'agite sur son oreiller

dans un mouvement incessant de droite à gauche, bruissante de toute la

sonorité inintelligente d'un cerveau paralysé, et jetant par les deux

coins de la bouche, des ébauches de phrases, des tronçons de mots, des

syllabes informulées, prononcées d'abord avec violence, et qui finissent

par mourir comme des soupirs... Dans le lointain j'entends distinctement

un chien qui hurle à la mort... Ah! voici l'heure des merles et de leur

sifflement dans le ciel devenu rose, et toujours dans les rideaux, le

blanc éclair de ses yeux demi-fermés, qui ne dorment pas dans leur calme

apparence de sommeil.

Avant-hier jeudi, il me lisait encore les MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE, car

c'était le seul intérêt et la seule distraction du pauvre enfant. Je

remarquais qu'il était fatigué, qu'il lisait mal. Je le priai

d'interrompre sa lecture, l'engageant à venir faire un tour de promenade

au bois de Boulogne. Il résista un peu, puis céda, et se levant pour

sortir de la chambre avec moi, je le vis trébucher et aller tomber sur un

fauteuil. Je le relevai, le portai sur son lit, l'interrogeant, lui

demandant ce qu'il éprouvait, voulant le forcer à me répondre, anxieux de

l'entendre parler. Hélas! comme dans sa première crise, il ne put que

proférer des sons qui n'étaient plus des paroles. Fou d'inquiétude, je lui

demandai s'il ne me reconnaissait pas. A cela, il me répondit par un gros

rire railleur, qui semblait me dire: «Est-ce assez bête à toi, de croire

ça possible!...» Suivit bientôt un instant de calme, de tranquillité, ses

regards doux, sourieurs fixés sur moi... Je crus à une crise semblable au

mois de mai... Mais tout à coup, il se renversa la tête en arrière, et

poussa un cri rauque, guttural, effrayant, qui me fit fermer la fenêtre.

Aussitôt sur son joli visage, des convulsions qui le bouleversèrent,

déformant toutes les formes, changeant toutes les places, pendant que des

contractions terribles tiraillaient ses bras, comme si elles voulaient les

retourner, et que sa bouche tordue crachotait une écume sanguinolente.

Assis sur son traversin, derrière lui, mes mains tenant ses mains, je

pressai, contre mon cœur et le creux de mon estomac, je pressai sa tête,

dont je sentais la sueur de mort, peu à peu, mouiller ma chemise, et à la

fin, couler le long de mes cuisses.

A cette crise, succédèrent des crises moins violentes, pendant lesquelles

son visage redevint celui que je connaissais. Ces crises furent bientôt

suivies d'un calme délirant. C'étaient des élévations de bras au-dessus de

sa tête, avec des appels à une vision qu'il appelait à lui avec des

baisers. C'étaient des élancements qui ressemblaient à des envolées

d'oiseau blessé, en même temps que sur sa figure apaisée, aux yeux

congestionnés de sang, au front tout blanc, à la bouche entr'ouverte et

pâlement violette, était venue une expression qui n'était plus humaine,

l'expression voilée et mystérieuse d'un Vinci. Plus souvent encore,

c'étaient des terreurs, des fuites de corps, des blottissements sous les

draps, où il se cachait comme d'une apparition obstinément installée dans

le fond de ses rideaux, et contre laquelle s'animait l'incohérence de sa

parole: apparition qu'il désignait d'un doigt effrayé, et à laquelle il

cria une fois très distinctement: «_Va-t'en!_...» C'étaient des flux de

phrases tronquées, dites avec l'air de tête, le ton ironique, le mépris

d'intelligence hautaine, l'espèce d'indignation qui lui était particulière,

quand il entendait une bêtise, ou l'éloge de quelque chose d'inférieur...

Parfois, dans l'incessante agitation de la fièvre et du délire, il

répétait toutes les actions de sa vie, indiquant le geste de mettre son

lorgnon, soulevant ces haltères dont je le fatiguais pendant les derniers

mois, faisant enfin son métier, faisant le simulacre d'écrire.

Il y avait de rapides instants, où ses yeux errants, courants,

s'arrêtaient sur mes yeux, sur ceux de Pélagie, et semblaient nous

reconnaître par un regard, une seconde, obstinément fixé sur nous, avec un

sourire effacé de la physionomie... mais bien vite ils étaient emportés

vers les visions terribles ou riantes.

Hier soir, Béni-Barde m'a dit que c'était fini, qu'une désagrégation du

cerveau avait eu lieu à la base du crâne, derrière la tête, qu'il n'y

avait plus à conserver aucun espoir... Après cela, mais je n'écoutais plus,

je crois qu'il m'a parlé de nerfs lésés dans la poitrine par cette

désagrégation, et d'une phtisie foudroyante qui devait suivre... Mon

orgueil, l'orgueil que j'avais pour nous deux, me disait le jour où je

l'ai senti frappé à tout jamais: «Il vaut mieux qu'il meure!...»

Aujourd'hui, je demande de le conserver, de le garder, aussi inintelligent,

aussi impotent qu'il peut sortir de cette crise, je le demande à genoux.

Dire que cette liaison intime et inséparable de vingt-deux ans; dire que

ces jours, ces nuits passés toujours ensemble, depuis la mort de notre

mère en 1849, dire que ce long temps, pendant lequel il n'y a eu que deux

séparations de vingt-quatre heures; oui, dire que c'est fini, fini à tout

jamais. Je ne l'aurai plus marchant à côté de moi, quand je me promènerai.

Je ne l'aurai plus en face de moi, quand je mangerai. Dans mon sommeil, je

ne sentirai pas son sommeil dans la chambre à côté. Je n'aurai plus avec

mes yeux, ses yeux, pour voir les pays, les tableaux, la vie moderne. Je

n'aurai plus son intelligence jumelle, pour dire avant moi ce que j'allais

dire ou pour répéter ce que j'étais en train de dire. Dans quelques jours,

dans quelques heures va entrer dans ma vie si remplie de cette affection,

et qui, je puis le dire, était mon seul et unique bonheur, va entrer

l'épouvantable solitude du vieil homme sur la terre.

De quelle expiation sommes-nous donc victimes? Je le demande, quand je

remonte cette existence qui n'a plus que quelques heures, qui n'a eu de la

littérature et de la recherche laborieuse de la gloire, que des mépris,

des insultes, des sifflets, qui depuis cinq ans se débat dans de la

souffrance quotidienne, qui se termine par cette agonie morale et physique,

où partout et tout le temps, je trouve comme la poursuite d'une Fatalité

assassine.

Ah! la bonté divine, la bonté divine! nous avions bien raison de la mettre

en doute.

* * * * *

_Continuation de la nuit de samedi à dimanche, 4 heures du matin_.--La

mort s'approche, je la sens à sa respiration précipitée, à l'agitation qui

succède au calme relatif de la journée d'hier, je la sens à ce qu'elle met

sur sa figure. Sur le blanc de l'oreiller, sa pauvre tête est renversée,

avec l'ombre portée de son profil amaigri et de sa longue moustache

projetée par les lueurs d'une bougie mourante, luttant avec le jour.

Ce jour levant, ce vert de l'arbre jaillissant de l'ombre, cet éveil du

ciel et des oiseaux avec leurs notes bienheureuses, tombant dans une

agonie, dans une fin de jeune existence, c'est bien horrible!

Le jour arrive à cette heure sur sa figure, dessine les creux et les

ombres des yeux et de la bouche, le décharnement presque instantané, me

montrant, dans sa chair aimée, la sculpture rigide de la mort.

* * * * *

_10 heures du matin_.--Toutes les secondes, je les compte par ces

douloureuses aspirations d'une respiration brève, haletante.

L'expression de son visage, sous sa couleur dorée et enfumée, prend avec

les minutes, de plus en plus l'expression d'une tête du Vinci; et dans les

traits de sa figure, je retrouve le mystère des yeux et l'énigme de la

bouche de ce jeune homme, qui se trouve, dans je ne sais quel vieux et

quel noir tableau d'un musée d'Italie.

A cette heure je maudis la littérature. Peut-être, sans moi, se serait-il

fait peintre, et doué comme il l'était, il aurait fait son nom, sans

s'arracher la cervelle... et il vivrait.

Entre deux êtres qui se sont aimés comme nous, la séparation éternelle,

sans la reconnaissance d'une seconde, sans un serrement de main, sans un

adieu du mourant au vivant.

Je n'ai voulu ni garde, ni sœur. Les yeux du mourant, s'il lui était

accordé un instant de reconnaissance des siens, ne doivent pas rencontrer

une figure étrangère.

Ma mère, sur votre lit de mort, vous m'avez mis la main de votre enfant

chéri et préféré dans la mienne, en me recommandant cet enfant avec un

regard qu'on n'oublie pas, êtes-vous contente de moi?

* * * * *

_4 heures de l'après-midi_.--Tant de souffrances pour mourir! De si

déchirants efforts pour avaler de petits morceaux de glace, pas plus gros

que des têtes d'épingles. Une respiration ronflante comme une basse,

coupée d'une plainte, continue et râlante qui vous déchire... Du milieu de

cette plainte jaillissent des mots, des phrases qu'on ne peut saisir, et

parmi lesquels il me semble entendre: «Maman, maman, à moi, maman!» Deux

fois il a dit distinctement un nom de femme aimée: «_Maï-a, Maï-a_.»

Quand je vois, en face de moi, de l'autre côté de la table à manger, ce

fauteuil, qui restera éternellement vide, mes larmes tombent dans mon

assiette, et je ne puis manger.

N'avoir pas la foi, voilà le malheur! Comme on userait la fin de son

existence dans la mécanique consolante de la vie religieuse.

* * * * *

_8 heures_.--Un cœur tumultueux soulevant comme les os et la peau de sa

poitrine, et une respiration stridente qu'il semble tirer du creux de son

estomac.

* * * * *

_Nuit de dimanche (19 juin) à lundi_.--Le profil de Pélagie penché sur un

petit livre de prières, dont l'ombre noire se reflète sur le blanc

entassement des oreillers, au milieu desquels sa tête a disparu, et dont

sort le râle.

Toute la nuit, ce bruit déchirant d'une respiration qui ressemble au bruit

d'une scie dans du bois mouillé, et que scandent à tout moment des

plaintes douloureuses et des _han_ plaintifs. Toute la nuit cette poitrine

qui bat et soulève le drap... Dieu ne me ménage pas l'agonie de ce que

j'aime, m'épargnera-t-il les convulsions de la fin?

* * * * *

_Lundi 20 juin, 5 heures du matin_.--Le petit jour glisse sur sa figure

qui a pris le jaune briqué et terreux de la mort. Des yeux larmoyants,

profonds, ténébreux.

Dans ses yeux une expression de souffrance et de misère indicible.

Créer un être comme celui-ci, si intelligent, si personnel, si original,

et le briser à trente-neuf ans! Pourquoi?

* * * * *

_9 heures_.--Dans ses yeux troubles, tout à coup, une éclaircie souriante,

avec le long appuiement sur moi d'un regard diffus, et comme s'enfonçant

lentement dans le lointain... Je touche ses mains: c'est du marbre mouillé.

* * * * *

_9 heures 40 minutes_.--Il meurt, il vient de mourir. Dieu soit loué! il

est mort, après les deux ou trois doux soupirs de la respiration d'un

petit enfant qui s'endort.

L'épouvantable immobilité sous les draps, que celle de ce corps, qui n'a

plus le soulèvement léger de la respiration, qui n'a plus, dans le lit, la

vie du sommeil.

Ses yeux se sont rouverts avec le regard de souffrance des derniers jours

de sa vie. Sa tête est un peu soulevée sur l'oreiller, et a l'air

d'écouter avec le joli ton de hautain mépris qu'il avait, quand M.

Prud'homme parlait! De toute sa physionomie semble s'élever une tristesse

un peu sarcastique. Son regard paraît vous suivre, après que vous l'avez

embrassé, et on aurait, par moment, l'illusion de la vie, si l'on ne

rencontrait le violet de ses ongles au bout de ses mains pâles.

Le dîner Magny a été fondé par Gavarni, Sainte-Beuve et nous deux. Gavarni

est mort, Sainte-Beuve est mort, mon frère est mort. La mort se

contentera-t-elle d'une moitié de nous deux, ou m'emportera-t-elle

bientôt! Je suis prêt.

Plus je le regarde, plus j'étudie ses traits, plus je trouve sur cette

figure un air de souffrance morale, que je n'ai vu persister sur aucune

physionomie dans la mort, plus je suis frappé de sa navrante tristesse. Et

il me semble y lire, au delà de la vie, le regret de l'œuvre interrompu,

le regret de l'existence, le regret du grand frère.

* * * * *

_Mardi, une heure du matin_.--Dans l'ombre tombante des rideaux

enveloppant sa tête, les lueurs de la bougie allumée sur la table de nuit,

et vacillant sous la brise de la nuit, promènent encore, çà et là, et par

place, comme de la vie sur son visage... C'est bizarre, cette nuit, la

première nuit qui suit sa mort, je ne me sens pas le désespoir de ces

derniers jours, je ne me sens pas le déchirement auquel je m'attendais. Il

monte en moi un apaisement doux et triste, produit par la pensée de le

voir délivré de la vie. Mais attendons à demain.

En me relevant ce matin de mon lit, où j'ai dormi quelques heures, je le

trouve gardant son expression d'hier, mais sous la coloration jaune d'une

cire exposée à la chaleur. Je me dépêche, je me hâte de mettre en moi ce

visage adoré.... Je n'ai plus bien longtemps à le voir... J'entends,

cognant contre l'escalier, des ferrements... le bruit métallique des

poignées de la bière, qu'on s'est pressé d'apporter, à cause des grandes

chaleurs.

Ce nom, ce nom de _Jules de Goncourt_, lu si souvent, accolé au mien, sur

le papier du livre et du journal, je le lis aujourd'hui sur la plaque de

cuivre incrustée dans le chêne des cimetières.

En chemin de fer,--c'était la première fois que nous allions à Vichy,--il

souffrait, ce jour-là, du foie, et dormait en face de moi, la tête

renversée. Une seconde, sur son visage de vivant, j'entrevis son visage de

mort. Depuis ce jour, toutes les fois qu'il était plus malade, que

l'inquiétude me prenait, cette vision, je la retrouvais, les yeux fermés.

Allons, c'est Pélagie qui le dit: «Il faut manger pour avoir des forces

demain, pour la rude journée de demain.»

Devant le cadavre de celui qui m'aima tant, de celui pour lequel il n'y

avait de bien et de bon, que ce qui avait été fait ou dit par Edmond, je

me sens travaillé de remords pour mes gronderies, mes duretés, pour tout

ce cruel et intelligent système, à l'aide duquel je croyais le relever de

son atonie, et lui redonner de la volonté... Ah! si j'avais su! comme je

lui aurais tout caché, tout voilé, tout adouci, et comme je me serais

appliqué à faire de la fin de sa vie, ce qu'aurait su en faire

l'imagination d'une affection de mère--toute bête.

* * * * *

Il me revient ces tristes paroles qui étaient souvent toute notre

conversation:

--Qu'as-tu?

--Je suis découragé!

--Pourquoi?

--Je ne sais pas!

Que si, il le savait et le savait bien... L'avant-veille de sa dernière

crise, il avait dit à sa maîtresse qui était venue le voir, pendant que

j'étais descendu en bas lui chercher de l'eau de mélisse; il lui avait dit,

en lui recommandant de ne pas me répéter ses paroles: «Ma chère Maria, je

suis bien malade, d'une maladie dont on ne guérit pas... et le tombeau est

tout proche!»

* * * * *

A midi, j'ai vu à travers la porte de la salle à manger, les chapeaux de

quatre hommes noirs... Nous sommes montés dans la petite chambre... Ils

ont relevé la couverture, ont glissé sur lui un drap, et en une seconde,

ont fait de son maigre cadavre, à peine entrevu, un long paquet au linge

rabattu sur la figure: «Doucement, ai-je dit, je sais bien qu'il est mort,

mais cela ne fait rien... doucement!»

Alors on l'a étendu au fond de la bière, sur un lit de poussière

odoriférante, pendant qu'un de ces hommes disait: «Si ça fait mal à ce

monsieur, il faut qu'il s'en aille!» Je suis resté!... Un autre a repris:

«C'est le moment, si Monsieur a quelque souvenir à mettre dans la bière?»

J'ai dit au jardinier: «Allez couper toutes les roses du jardin, qu'il

emporte là-bas au moins cela de cette maison, qu'il a un moment tant

aimée!» On a jeté les roses dans le creux autour de son corps, on en a mis

une blanche sur le drap, un peu soulevé par sa bouche. Alors la forme de

son corps a disparu sous un amoncellement de poussière brune... Puis on a

vissé le couvercle. C'était fini. Je suis descendu.

J'ai comme une perte absolue de la mémoire... Je reçois avec l'amical et

tendre article de Banville, une lettre d'Angleterre, datée du jour de sa

mort, et dans laquelle un éditeur de là-bas nous demande à faire une

traduction de l'HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE. Il aurait eu un petit

bonheur de cela.

* * * * *

_Mercredi 22 juin_.--Il fait un temps magnifique. Le soleil entre, à

pleins rayons, par la fenêtre ouverte et joue sur sa bière, et dans les

fleurs du gros bouquet placé à sa tête. Au milieu de ces fleurs est une

fleur de magnolia, dont il regardait grossir le bouton avec un certain

plaisir curieux, et qui lui faisait rappeler le magnolia aimé de

Chateaubriand, à la Vallée-aux-Loups.

Il y a dans la chambre le désordre d'un départ... La seconde, le quart de

seconde, l'éclair de temps, pendant lequel la réflexion est en retard,

j'ai eu l'idée--son cercueil étant là--que Jules était allé chercher la

voiture qui nous emmène, tous les ans, à Bar-sur-Seine.

Journal des Goncourt (Troisième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 17 / 18 段