_1er mai_.--Quel heureux métier, le métier de peintre comparé au métier de
l'homme de lettres! chez le premier, une fonction heureuse de la main et
de l'œil, en regard du supplice du cerveau du second; et chez l'un le
travail qui est une jouissance et chez l'autre une peine.
* * * * *
_5 mai_.--Chez Feydeau.
Sa femme nous fait entrer dans sa chambre. Couché, allongé sur son lit, en
une complète immobilité, ainsi qu'un beau mort arabe à la barbe noire et
blanche, il nous dit: «Je ne suis pas encore mort!» en nous serrant la main
de sa main droite, celle qui est encore bonne. Puis, il a ajouté quelques
mots d'une voix brève, nerveuse, saccadée, et rentre dans ce silence sans
mouvement, qu'ont les malades, relevant de ces coups de foudre, et qui
semblent avoir la crainte de remuer leur mal.
... En sortant de là, nous tombons chez la princesse, aujourd'hui tout
animée, toute verveuse, et dans une robe de crêpe bleu, d'un délicieux
bleu faux de Chine, et brodée de bouquets exotiques dont la broderie a
l'épaisseur des fleurs.
Ce matin, elle est allée aux Tuileries, et comme on lui parlait de l'air
de bonne et gaie santé qu'on avait trouvé à l'Empereur à son dernier jeudi,
elle dit: «Oh! lui, il est si drôle! Il n'est jamais plus guilleret, que
lorsque toutes les cartes de la politique sont brouillées. On dirait que
l'inconnu l'amuse... Il est si étrange... Il y a une créature, une
Anglaise qui avait acheté à Mazzini un revolver, pour tirer sur lui...
Elle a eu le front de lui demander une audience. Elle s'est jetée à ses
pieds, a imploré son pardon, cette gueuse-là!... Mais voilà le plus
fort!... Elle a eu une invitation à la Cour, je l'ai vue à un bal des
Tuileries... Ah! de singulières choses, allez... Au fait, vous savez,
l'Empereur a été si content d'Agar dans les vers de Gautier, qu'il l'a
fait engager aux Français. Elle est venue me conter cela, ce matin...»
* * * * *
--La pluie nous fait chercher un refuge sous le porche de l'église
d'Auteuil. Nous y lisons le nom de M. l'abbé Obscur, chargé spécialement
des mariages.
* * * * *
--Nous trouvons les livres que nous lisons, écrits avec la plume,
l'imagination, le cerveau des auteurs. Nos livres à nous, nous semblent
bien écrits avec cela, mais encore avec ceci,--et c'est leur
originalité,--avec nos nerfs et nos souffrances; en sorte que chez nous
chaque volume a été une déperdition nerveuse, une dépense de sensibilité
en même temps que de pensée.
--Il n'y a plus, à l'heure qu'il est, de médecin, j'entends de médecin de
famille qui suive son malade et s'y intéresse! Un médecin est maintenant
un homme qui ne fait plus de visites, qui a son hôpital le matin, ses
courses et ses consultations _in extremis_ au galop jusqu'à deux heures,
et qui, à partir de cette heure, enfermé en son cabinet, dans
l'envahissement des gens sur des chaises continuellement apportées de
toutes les pièces de la maison, dans le bruit incessant du timbre
annonçant un nouvel arrivant et un nouveau louis, éreinté, hébété, ahuri
par le tourbillonnement des maladies et des ordonnances, vous donne cinq
minutes d'une consultation au petit bonheur.
* * * * *
--J'ai entendu une haine de mère remonter à ce que lui pesait déjà sa
fille dans sa grossesse, et disant: «Elle était si lourde!»
* * * * *
--Les tapisseries, c'est mieux que les peintures; elles me semblent en
être le rêve.
* * * * *
_15 mai_.--Contre la grille du Jardin des Plantes, et allant à l'hôpital
de la Pitié, une vieille femme portée à découvert sur le lit de transport
de l'hôpital, une grosse couverture de laine passée comme une grande alèze
sous son châle, une ombrelle entre les jambes, un petit sac de voyage de
toile cirée à côté d'elle. Son voile noir relevé sous son pauvre vieux
chapeau laisse voir sa face mourante, ses yeux vaguement errants sur le
va-et-vient des vivants qui la croisent. De temps en temps, s'essuyant le
front, les porteurs l'arrêtent en des stations d'agonie.
* * * * *
_22 mai_.--Chez Michelet.
Malgré les années et l'immense travail, le vieillard chenu est toujours
jeune, vivace d'esprit, et encore tout jaillissant de paroles colorées,
d'idées originales, de paradoxes de génie.
Nous parlons du livre de Hugo. Il professe que le roman est la
construction à grand effort d'un miracle, le contraire absolu de ce que
fait la science historique, _la grande défaiseuse de miracles_. Et à
propos de cette théorie, par un de ces zigzags qui lui sont familiers, il
cite Jeanne d'Arc qui n'est plus un miracle depuis qu'il a fait voir toute
la faiblesse et l'insuffisance de l'armée anglaise, opposée à la
concentration et au rassemblement de toutes les forces françaises.
Revenant à Hugo, il nous dit qu'il se le représente, non comme un Titan,
mais comme un Vulcain, un puissant gnome, qui battrait du fer dans de
grandes forges... au fond des entrailles de la terre... Hugo! avant, tout
un machinateur et un amoureux de monstres. NOTRE-DAME DE PARIS avec
Quasimodo... l'HOMME QUI RIT, toujours la réussite à coups de monstres...
Même dans les TRAVAILLEURS DE LA MER, tout l'intérêt de son roman est le
poulpe... Hugo, continue-t-il, a une force, une très grande force,
fouettée, surexcitée... la force d'un homme, toujours marchant dans le
vent, et prenant deux bains de mer par jour[1].
[Note 1: Voilà de la critique; de la haute critique faite par un homme qui
n'est pas critique, et que n'a jamais trouvée Sainte-Beuve.]
Puis il nous parle de la difficulté de faire du roman moderne, à cause du
peu de changement des milieux, et sans faire semblant d'entendre nos
objections, il va à PAMÉLA, dont le grand intérêt pour lui est dans le
changement des mœurs d'alors: la transformation du vieux puritanisme
anglais en méthodisme, en accommodement avec les intérêts humains et la
pratique de la vie, arrivé le jour, où Wesley a dit que «les Saints
devaient avoir des places». «Paméla, ajoute-t-il en soulignant son mot
final d'un sourire, Paméla, un type à la fois de jeune fille et de
magister!»
Nous causons un peu élections. Il nous révèle une chose curieuse: c'est
que le peuple ne dit pas la prochaine révolution, il dit _la prochaine
liquidation_. En ce temps de Bourse, la menace du peuple prend à l'argot
de l'argent, sa langue.
* * * * *
--Tous ces jours-ci, la vie un enfer. Du côté de nos voisins de droite,
jour et nuit, les piaffements d'un cheval, traversant toute notre maison
et faisant comme le bruit d'un tonnerre souterrain; du côté de nos voisins
de gauche, depuis sept heures du matin jusqu'à neuf heures du soir, la
criaillerie pénétrante, hurlante, torturante, de trois petites filles nous
chassant de notre salon, de notre jardin, de tout le frais de notre
maison. Malades comme nous le sommes en ce moment, gastralgiques,
anémiques, insomnieux, nous succombons au supplice de notre existence.
Nous arrivons à croire que nous sommes maudits, et que ce qu'on appelle la
Providence nous en veut personnellement, et nous accable sous l'hostilité
cruelle et impitoyable des êtres, des choses, des bêtes, de manière à nous
tuer le cerveau.
* * * * *
--Nous voilà depuis quelques jours à Passy, couchant dans une chambre
meublée de commis voyageurs; oui nous, avec notre hôtel, notre meuble de
Beauvais, et ces lits de princesse dans lesquels nous ne pourrons sans
doute jamais dormir. Ah! les ironies des destinées!
* * * * *
_23 mai_.--Le livre de Flaubert, son roman parisien est terminé. Nous en
voyons le manuscrit, sur sa table, dans un carton fabriqué spécialement
_ad hoc_, et portant ce titre auquel il s'entête: L'ÉDUCATION SENTIMENTALE,
et en sous-titre: _Histoire d'un jeune homme_.
* * * * *
--Les élections! Eh bien, quoi? C'est le suffrage universel tout brut!
Après de si longs siècles, une si lente éducation de l'humanité sauvage,
revenir à la barbarie du nombre, à la victoire de l'imbécillité des
multitudes aveugles.
* * * * *
_4 juin_.--A la Comerie.
Lefebvre de Béhaine me parlait d'un curieux coin, dans lequel l'étrangeté
d'Hoffmann se mariait à la fantaisie d'Henri Heine, et où il va, à Berlin,
en compagnie de sa femme, passer ses journées trop ennuyées d'exil.
C'est un petit palais rococo d'un germanisme falot, et qu'on appelle de ce
nom antique et galant: _Mon bijou_. Il y a là du bric-à-brac de toutes
sortes, des saxes, tous les saxes possibles, les joujoux de Frédéric et de
tous les princes, le Monument de la reine, des masques et des figures de
cire de tous les Borussiens, des cercueils, des petits modèles de navire,
des objets et des instruments inconnus de l'Orient, un immense et
abracadabrant méli-mélo de choses, la resserre de bibelots d'une monarchie
baroque, un musée de Curtius mélangé d'une musée Tussaud.--Et ce _Mon
bijou_ est gardé par un custode maniaque, d'un bavardage intarissable sur
chaque objet; et là, passe sa vie, en robe de fantôme, une vieille
princesse allemande, qui est folle.
* * * * *
_10 juin_.--Départ pour les eaux de Royat. Crise de foie. Toute la nuit,
je passe à me tortiller en chemin de fer, comme un ver coupé.
--La table d'hôte de Royat. Un général qui s'appelle Bataille; un comte de
Fitz-James, un membre du Jockey-Club, un aimable gentilhomme, un vieux
grognard de l'amour; un fabricant de plumes de fer un M***, un personnage
venimeux et vénéneux qui manque aux comédies de Barrière, un type curieux
de la médiocratie exaspérée; une femme d'Odessa; des Grecs anémiques.
--Un chat qui se frotte contre les épines d'un rosier: il aurait fallu là
le pinceau d'un Japonais.
--J'écris à la princesse. Cela me soulage de mes souffrances, comme un
ouvrier qui reprendrait ses outils.
* * * * *
_17 juin_.--Causerie après le déjeuner avec le général Bataille.
Avec l'intérêt poignant et le mouvement et la vie du récit, et avec
l'émotion, comme encore présente des balles, des boulets, du canon, il
nous raconte Magenta, Solférino, en un parler franc, et qui avoue
l'humanité du soldat, sa susceptibilité nerveuse, dans l'atmosphère si
variable et si changeante de la guerre, et qui reconnaît que les corps et
les moraux les plus solides, peuvent céder au vent subit d'une panique.
Il nous conte que, dans la soirée de Magenta, son corps, qui n'avait pas
donné dans la journée, fut placé dans un endroit couvert de morts et de
blessés, et que ce contact de douze heures avec l'horreur des cadavres et,
que toute cette nuit passée, l'arme au bras, sur le démoralisant ouvrage
d'une grande bataille, fit que le matin une partie de ce corps, à la
première canonnade, se laissa aller à la débandade.
Il nous parle encore de ces superstitions si naturelles dans cette
carrière de fatalité, en cette loterie de la vie et de la mort, il nous
parle de ces croyances, parmi les officiers, aux chevaux qui portent
malheur, et qui sont mortels à ceux qui les montent. A ce propos, il nous
raconte qu'il avait envie d'un alezan doré, que lui avait enlevé le
général Patrat, et sur lequel il fut tué à Palestro, coupé en deux par le
dernier boulet tiré par l'artillerie autrichienne; dans cette affaire, où
pas un homme de son corps ne fut blessé. Et il apprit depuis que son
avant-dernier propriétaire, un officier d'artillerie, avait été tué, en le
montant.
* * * * *
--Parfois, dans la poussière de la grande route, sous les hauts
châtaigniers, nous écoutons la douce et triste cantilène d'un paysan
d'Auvergne, berçant, assise sur son bras relevé, une petite montagnarde
fiévreuse et pâlotte, dont il paraît charmer le mal.
* * * * *
_22 juin_.--Le général Bataille nous entretient de l'émotion du feu. Pas
d'émotion, une fois l'action engagée, mais avant, par exemple, aux
premiers coups de fusil qui se tirent sur les lignes d'un camp, quand on
est couché encore, alors un sentiment de compression de la poitrine, avec,
au fond de soi, une sorte de tristesse.
Il y aurait un bien curieux, un bien intéressant et un bien nouveau volume,
à faire de fragments de récits militaires, intitulé: LA GUERRE,--où l'on
ne serait que le sténographe intelligent de choses contées.
* * * * *
--Dans un sentier, sous de grands noyers, sur une route, au bord de
laquelle chantent les sources, les torrents aux filets d'eaux brisés par
les pierres, marche devant nous un couple étrange: une espèce de petite
naine à la grosse caboche, coiffée d'un bonnet de femme, et habillée d'un
camail qui lui tombe à la hauteur des jarrets, une petite fille comme
rognée en bas, et ayant au bras un immense panier, et aux pieds des sabots,
faisant _flic flac_ dans les ruisselets, filtrant sur le chemin. Elle
donne la main à un petit frère hydrocéphale, aux bras attachés plus bas
que des bras humains, aux mains traînant presque à terre, et tous deux, en
le paysage frais et chantant, détachent la silhouette fantastique d'un
couple d'enfants nabots, dans un conte de fée, allant chez l'Ogre, ou chez
la grand'mère Loup.
* * * * *
--Les militaires, tout charmants qu'ils peuvent être, sont à la longue un
peu insupportables, par une tyrannie des idées et des pensées, une sorte
d'habitude du commandement dans la causerie. Ils sont encore fatigants par
un continuel, perpétuel, inlassable partage de leur métier, et de ce grand
_moi_ collectif, qui est l'armée, et toujours l'armée.
--Il y a au bout de la table d'hôte, une mère qui vient de perdre un fils
de vingt ans. Elle est là, avec sa douleur, sa chair pâle, décolorée,
crucifiée, deux grands plis amers aux coins de la bouche. Le vague de ses
yeux semble, par moments, se lever au plafond, comme au ciel. Ses gestes
sont des gestes de rêve, et ses lèvres très souvent oublient de boire au
verre, qui touche ses dents... On dirait que c'est un chef-d'œuvre du
chagrin!
* * * * *
_20 juin_.--En montant à Gergovie dans le déroulement tournant des
montagnes et des horizons, le général Bataille nous raconte son enfance,
les misères de sa jeunesse et sa difficile fortune.
Fils d'un capitaine de l'Empire, et d'une mère ruinée par des procès de
famille, il se trouvait avoir sept ans, après la mort de son père, lorsque
le comte de Clermont-Tonnerre, le ministre de la guerre d'alors, s'étant
arrêté au Bourg-d'Oisans, se prit d'intérêt pour le jeune enfant qu'il
était, et trois ans après, envoya à sa mère une bourse pour le collège de
la Flèche. Il fallait 1,500 francs pour le trousseau. Un frère de sa mère,
qui les lui devait, les promet et ne les donne pas. La pauvre mère, en
pleurs, raconte sa peine à ses voisins, qui emportés par un généreux
mouvement, font la somme en une heure.
A la Flèche, en huit ans, il ne sort que huit fois, chez un de ses
professeurs qui l'avait pris en amitié, et pendant ces huit ans, il n'a
pour tout argent que, le sou par jour, donné aux élèves sur la cassette du
roi Charles X;--et encore, ce sou, le perd-il, en 1830?
A dix-huit ans, il entre à Saint-Cyr, et il a, par jour, les deux sous du
soldat, et de là il passe dans l'armée comme sous-lieutenant, où en ce
temps, les sous-lieutenants avaient une paye mensuelle de 63 francs. Alors,
des années pendant lesquelles il tire le diable par la queue, et cela
jusqu'en 1846, où il était nommé capitaine, et envoyé en Afrique. Il y
débarquait, endetté de 1,500 francs, avec 30 francs dans sa poche, n'ayant
pas de quoi acheter un cheval.
* * * * *
_28 juin_--Il y a ici, près de l'établissement des bains, un petit
pavillon en bois, où un vieux militaire vous fait voir un miracle d'art.
C'est une chambre obscure. Qu'on imagine dans la nuit de la petite pièce,
sur une feuille de papier--dont le rond d'une timbale de guerre du XVIIIe
siècle peut donner l'idée--les montagnes, les torrents, les omnibus, les
chevaux, les passants, _peints_ et _touchés_, comme par les plus
admirables petits maîtres qu'on pourrait rêver. Car le côté curieux de
cette représentation, ce n'est pas la nature telle que vos yeux la voient,
c'est la plus jolie, la plus spirituelle, la plus blonde, la plus colorée
peinture qui soit, à ce point que, si par un progrès qu'on peut prévoir,
on parvenait à fixer ces images colorées, il n'y aurait plus d'art de
peindre.
Un moment le montreur de cette magie a fait tenir, sur le rond de mon
chapeau gris, toute une chaîne de montagnes qui ressemblait à une
impression japonaise sur une feuille de crêpe.
* * * * *
_30 juin_.--Des journées, où dans le vide, l'ennui, le souci de la journée
éternellement longue, on cherche à endormir, dans un dormichonnement, le
cruel présent,--et encore des journées enfoncées en un noir silence.
* * * * *
_2 juillet_.--Départ de ce triste pays, de ces eaux de souffrance, de ces
hôtels de bruit, de ces tables d'hôte s'allongeant, tous les jours, sous
des rallonges de sots.
* * * * *
_7 juillet_.--Toute la journée, entre les piétinements du cheval d'un côté
et les cris des trois enfants de l'autre côté, nous sommes obligés d'aller
nous étendre sur l'herbe du bois de Boulogne, comme des gens qui n'ont pas
de domicile.
... Ce soir nous nous traînons péniblement à Saint-Gratien, où le salon de
la princesse a le contre-coup des inquiétudes politiques du moment... Le
docteur Philips se met à parler de certaines maladies toutes modernes, de
maladies nerveuses comme celles qui naissent de certains travaux
mécaniques, des mêmes mouvements répétés, de seconde en seconde, pendant
sept heures, ainsi que dans la machine à coudre, puis d'une maladie
particulière de la moelle épinière, produite chez les chauffeurs, par le
tremblement perpétuel de la machine, enfin des nécroses venant à la
mâchoire inférieure des jeunes filles, fabriquant des allumettes.
Phillips parle encore ce soir de lord Hertford, qui meurt d'un cancer à la
vessie, d'un mal où l'on meurt en pleine torture, et dont
l'archi-millionnaire anglais supporte les souffrances, depuis neuf ans,
avec une énergie extraordinaire.
Soit par amour de l'argent soit par originalité, un avare extraordinaire
que lord Hertford! Il n'a jamais donné à dîner à personne, et l'on cite le
nom d'un mortel qui, tombé chez lui à l'heure du déjeuner, y mangea une
côtelette. Au commencement de sa maladie, Phillips y attrapa un bouillon,
et encore le major, l'intime de la maison, et que lord Hertford appelle
son compagnon de débauche, frappant sur l'épaule du chirurgien, en le
reconduisant, lui dit: «Vous avez eu de la chance d'obtenir cela ici!»...
Chez lord Hertford la méchanceté noire de sa famille et la haine de
l'humanité. C'est de lord Hertford qu'on a cette terrible phrase, qu'il
aimait à répéter: «Les hommes sont mauvais, et quand je mourrai, j'aurai
au moins la consolation de n'avoir jamais rendu un service!»
--Nous, nous pour qui le travail a été la jouissance de toute notre vie,
nous nous sentons physiquement incapables de travailler, et cela au moment,
où nous sommes arrivés à l'entier développement de notre talent, et où
nous sommes pleins de grandes choses, que nous avons le désespoir de ne
pouvoir exécuter.
* * * * *
_1er août_.--Saint-Gratien.
Le prince Napoléon dîne ce soir... Il est en veine d'amabilité, il cause
avec une mémoire ethnographique merveilleuse, se rappelant les noms et la
physionomie de tous les lieux par lesquels il vient de passer, et déclare
qu'il n'a plus qu'un seul plaisir au monde: c'est le voyage. Il ajoute que
c'est la ressource de ceux qui ne peuvent plus se livrer à l'activité
amoureuse, et qu'il a remplacé l'amour par la locomotion.
L'autre semaine j'écrivais que les princes n'aiment pas les gens malades.
Je dois faire amende honorable. La princesse nous a pris tous les deux
dans un petit coin, nous a pressés de la manière la plus tendre, la plus
amicalement bourgeoise, de sortir de notre chez nous agaçant, se moquant
joliment de l'ennui que j'éprouvais à lui apporter la tristesse de ma
figure, de la pudeur que j'avais à être malade chez les autres, nous
disant mille choses aimables, coquettes, trouvées avec le cœur.
Elle ne veut pas nous laisser partir ce soir, où il pleut, et le lendemain,
au matin, lorsque j'étais encore au lit, elle m'envoie par Eugène un
charmant billet au crayon, dans lequel, me demandant de mes nouvelles,
elle me presse de m'installer à Catinat et d'amener ma Pélagie.
* * * * *
_20 août_.--Il vient ici, ce soir, un monsieur, qui, pour premières
paroles, dit à la princesse: «Rien n'est plus ennuyeux que d'être aimé!»
Et comme une voix lui jette: «Vous vous exposez à ne pas l'être ici!» il
répond: «Je l'espère bien!» Cela est dit non avec un sourire, une grâce de
parole, une légèreté de paradoxe: c'est formulé en axiome dur, tranchant,
absolu. Le monsieur est Rivière, l'officier de marine, l'auteur du
remarquable roman de PIERROT ET CAÏN, qui semble vouloir étonner le monde
par des brutalités d'esprit, sans le je ne sais quoi, qui les fait passer.
* * * * *
_Mercredi 25 août_.--... Hier, lors d'une discussion soulevée à propos de
Franck de l'Institut, la princesse m'avait dit une dureté sur mon mal de
foie. Ce matin à déjeuner, encore un peu blessé, comme l'éloge de Franck
était encore dans sa bouche, il m'échappe, en un moment d'irritation
maladive, dont je ne suis plus le maître: «Eh bien! princesse faites-vous
juive!» Là-dessus un silence et les convives devenant pâles. La phrase
était impolie, malhonnête, grossière, et aussitôt dite, j'en fus au plus
grand regret.
Au sortir du déjeuner, comme je lui faisais mes excuses, en lui témoignant
la profonde affection que j'avais pour elle, et que, malgré moi, en le
bête d'état nerveux où je suis, des larmes tombaient de mes yeux sur ses
mains que je baisais, mon émotion la gagnant, elle me prit dans ses bras,
et m'embrassant sur les deux joues me dit: «Mais comment donc!... oui, je
vous pardonne... vous savez bien que je vous aime!... Moi aussi, depuis
quelque temps, avec les choses qui se passent en politique, je me sens
dans un état nerveux...»
Et la scène finit dans la douceur d'un silence ému, où se retrempe et se
resserre l'amitié.
* * * * *
--M. de Sacy racontait, ce matin, que lorsqu'on apprit au général
Sébastiani l'assassinat de sa fille, Mme de Praslin, le général arrêta
celui qui lui apportait la nouvelle, par un: «Ah! un moment... que cela
n'atteigne pas ma santé!»
* * * * *
--Quelqu'un disait à un Breton, qui était en train de se faire bâtir une
maison en grès, la pierre ordinaire des maisons bretonnes:
--Pourquoi ne faites-vous pas construire en brique, c'est plus joli!
--La brique ne dure que huit cents ans! répondit le propriétaire.
* * * * *
--Inquiète, malgré deux dépêches reçues hier, et voulant se rendre compte
par elle-même de l'état de santé de l'Empereur, la princesse va le voir
aujourd'hui à Saint-Cloud. Elle le trouve au lit. Il a passé dix nuits
sans dormir et sans avoir envie de dormir. Sa sciatique persiste. Et elle
dit: «Il était joli... il avait la barbe faite... et avec sa tête
renversée, il ressemblait à Napoléon Ier... Oui, à Napoléon Ier, c'était
étonnant!» Puis elle reprend: «C'est triste, ce château de Saint-Cloud!...
C'est singulier, comme je suis contente de m'en aller de tous ces
endroits-là... Je ne suis pas à mon aise à la cour... Là, les sentiments,
la langue sont différents... Je ne peux pas m'expliquer cela... Mais je me
sens une tout autre personne, et je suis pressée de revenir à moi et à mon
chez moi.»
* * * * *
_6 septembre_.--Bar-sur-Seine.
Le profond sentiment de tristesse qu'on éprouve à revoir ces bords de la
Seine, qu'on a vus plein de santé et de force productive, à repasser dans
ces sentiers, le pas traînant, sans que la nature parle au littérateur qui
est en vous!
* * * * *
_10 septembre_.--La persécution du bruit comme partout ailleurs, du bruit
de la voix des maîtres, du bruit de la voix des fermiers, du bruit de la
voix des domestiques, bruit dans lequel revient toujours le mot «argent».
* * * * *
--Le malheureux Empereur! Il a été forcé, ces jours-ci, de quitter de
Saint-Cloud et d'aller coucher à Villeneuve, à cause du tintamarre des
saltimbanques à la fête de Saint-Cloud.
--Nous en sommes venus à appeler le vent, la pluie, la tempête: c'est
l'enveloppement et l'assourdissement des bruits humains et animaux.
--Elles sont bien noires les pensées des nuits blanches!
* * * * *