Christ, là-bas au fond, le président, à la voix d'un vieux père noble
édenté, dans le silence d'émotion de la salle, ânonne une lettre d'amour,
dont il souligne chaque mot pour les jurés, avec une malignité de vieux
juge, une sorte de bégayement sinistre, particulier aux gens de justice.
Au banc, entre les gendarmes, quelque chose comme un paquet lamentable, et
qui devient, quand le président lui dit de se lever, une petite vieille
épouvantante. C'est une pensionnaire des Incurables, chargée de 80 ans,
dont on ne voit sous sa capuce noire et son abat-jour qu'un nez camard et
un peu de peau blême. On ne rêverait pas autrement la Mort-maquerelle!
L'accusé principal est calme, et d'un sang-froid sec; seulement son visage,
à mesure que s'engage le débat, et qu'il ferraille, sans repos et debout,
contre le long interrogatoire du président, son visage semble maigrir et
se creuser sous le tiraillement des nerfs. A la déposition des témoins, il
a des inquiétudes des yeux animales, des mordillements de moustaches, des
crispations de coins de lèvres qui lui tournent un moment la bouche de
côté, comme dans un plâtre de guillotiné.
Que c'est donc beau la vraie émotion et le poignant de la réalité d'une
sincère douleur! Il y a un imbécile de père qui dépose d'une voix lente et
basse, avec des silences réfléchissants et vides, où il polit
machinalement de son gant, la barre du tribunal, qui dépose avec des
absences d'une mémoire qui semble avoir sombré dans le chagrin, avec des
arrêts de la voix, pendant lesquels l'homme se passe lentement la main sur
la figure et devant les yeux, pour en chasser quelque chose, avec des
«ah!» qui sont comme des réveils en sursaut, à un coup qu'on lui
frapperait au cœur.
Oh! comme ce père, en parlant de ses deux filles, a dit, sans se savoir
sublime: «Oui, déshonorées... je les aimerais mieux mortes!»
* * * * *
--Nous, torturés de malaises continus, douloureux, presque mortels au
travail et à la production spirituelle, nous ferions volontiers ce pacte
avec Dieu: ne nous laisser qu'un cerveau pour créer, nos yeux pour voir,
et une main avec une plume au bout, et prendre tout le reste de nos sens
et les misères de nos corps, pour que nous ne jouissions plus en ce monde
que de l'étude de l'humanité et de l'amour de notre art.
* * * * *
_6 mars_.--Jours de tristesse et de découragement, où l'on se couche dans
la journée, pour la vivre moins longue.
* * * * *
Il est rare que les faiseurs de l'opinion en art et en littérature ne
subissent pas la tyrannie des imbéciles: les guides du goût public en sont
généralement les domestiques.
* * * * *
--Tous les systèmes, toutes les religions, toutes les idées sociales se
sont produits ici-bas. Comment ne s'est-il pas formé, à aucune époque de
l'histoire, à aucune place de la terre, une secte de sages pour laisser
mourir la vie devant la férocité de ses maux? Comment n'a-t-elle pas été
déjà prêchée cette fin de l'humanité, non seulement par l'abstention et la
procréation, mais encore pour les plus pressés, par la recherche et
l'invention du plus doux suicide, par l'institution d'écoles publiques de
chimie, où serait enseignée une combinaison de gaz exhilarant, qui ferait
un éclat de rire du passage du être au non-être?
* * * * *
_14 mars_.--Un grand symptôme de ce temps-ci. L'entente du gouvernement et
de l'opinion publique pour l'exil des morts à 30 kilomètres de Paris, pour
l'expropriation de la tombe qui croyait à sa perpétuité, pour le
_dépotage_ et le _rempotage_ des débris aimés de vos parents, dont le
_lacet_ des chemins de fer fera trembler le sommeil des os, sous les
tunnels infinis... Que les journalistes sans concession de famille ne s'en
émeuvent pas: c'est naturel; mais que les autres qui ne sont pas
journalistes, donnent secrètement la main aux _utilitaires_ qui veulent
faire de la dépouille humaine et des entrailles d'un cimetière, une usine
de noir animal, ça m'indigne.
Ces pensées nous venaient dans un petit cimetière, caché dans un bouquet
d'arbres, et découvert par nous dans le bois de Boulogne, un cimetière
fermé, muré, scellé d'un cadenas fermant une grille rouillée, dont les
barreaux laissent voir un coin de terre oublié qui semble promettre à ses
morts la perpétuité du repos de la tombe, sous les branches de ses rosiers
vagabonds.
_20 mars_.--Estimés et haïs: voilà notre lot ici-bas.
--Nous nous rendons bien compte aujourd'hui que dans un caractère, dans un
type, dans un personnage de roman, il faut un alliage de faux pour le
faire accepter de la sympathie du public.
* * * * *
_22 mars_.--Nous allons chez Sainte-Beuve qui, en dépit de son peu de goût
pour notre roman, est disposé à lui consacrer un article critique. Et
pendant une heure, il nous tient sous une espèce de sermon rabâcheur et
aigre, tournant, par moments, à des accès d'une colère en enfance.
Au bout d'une heure de gronderie à propos de tout le livre, il nous accuse
d'avoir dénaturé le sens de l'IMITATION, ce doux livre d'amour et de
mélancolie, et envoyant Troubat chercher son exemplaire, il nous le montre
pareil à un herbier, plein de fleurs sèches et d'annotations en marge, et
il se met, se tournant vers le jour qui tombe, à en nasiller le latin,
qu'il épelle avec une voix subitement changée, une voix _prêtreuse_, et il
ferme le livre sur cette phrase: «Oh! il y a un amour là dedans... on en a
un sirop pour toute sa vie!»
Et nous, en nous-mêmes, nous étions en train de rire, pensant, que
peut-être _l'évêque du diocèse des athées_ allait prendre contre notre
livre la défense de la religion.
* * * * *
--Les femmes affectionnent le malheur: celui des autres et même le leur,
et tout ça pour le dramatique du malheur.
* * * * *
_26 mars. Vendredi saint_.--Une singulière habitude de manger maigre, le
jour où on a mis en croix l'homme apocryphe des Écritures, quand on mange
gras, le jour où est morte votre mère.
* * * * *
_28 mars_.--Deux yeux de reptile et de pierre précieuse, des regards
dardés du coin de l'œil, un cou et une taille ayant des ondulations
serpentines, un charme, en tout elle, fascinant et épeurant, avec un
visage sans âge, et qui semble celui d'une fée inquiétante, et qu'on
verrait jeune et vieille à la fois. C'est Mme ***...
* * * * *
_30 mars_.--Un temps de pluie, des jours de vie vague, où la réalité de
l'existence est comme noyée, délavée dans la liquidité des heures.
* * * * *
_1er avril_.--En omnibus, à côté d'une jeune paysanne, d'une petite
boulotte en bonnet blanc, qui semble aujourd'hui arriver à Paris, pour
entrer en service. Elle a beau essayer de prendre des poses tranquilles,
de croiser ses bras dans l'immobilité, impossible de tenir en place. On
dirait qu'elle a, dans ce grand et écrasant Paris, une espèce de gêne
remuante, une inquiétude timide et agitée, qui la fait se jeter, à tout
moment, à la vitre, qu'elle a derrière la tête. Comme une chèvre qui se
frotte à du bois, ou comme si elle avait encore dans sa chemise des puces
de son pays, elle ne cesse de remonter contre le dossier de la voiture,
ses reins déjà mous et lascifs, et tout prêts à se plier à l'avachissement
d'une traînée de la grande ville.
Distraite, tantôt soucieuse, tantôt effarée, elle se mordille un ongle, se
marmotte tout bas des choses, longuement bâille de fatigue.
--Les gens de l'opposition, quand on les condamne à un peu de martyre,
sont étonnés à la façon des gamins qui sonnent le soir aux sonnettes des
maisons, et d'une desquelles, soudain, jaillit un concierge, qui leur
allonge un rien les oreilles.
* * * * *
_3 avril_.--Cour d'assises. Affaire Firon. Assassinat de la rue Monthabor.
En entrant, nous avons devant nous le profil perdu de l'accusé, à la
pommette saillante qui fait une ombre sur sa joue. Il répond à
l'interrogatoire avec un balancement perpétuel, les mains croisées
derrière le dos, à croire qu'elles sont liées,--et comme si l'homme était
déjà bouclé pour la guillotine.
A la représentation du couteau de cuisine qui a servi à tuer la femme, une
expression indéfinissable d'un œil qui se voile sous des cils d'albinos:
expression sournoise d'un regard clignotant qui regarde, sans vouloir voir.
Quand le président lui dit de raconter la scène du crime, il passe la main
sur son front, une rougeur colore, un instant, son visage terne et gris,
et après quelques mouvements nerveux d'épaules, il crache par terre,
s'essuie les lèvres avec son mouchoir, puis commence par des mots
ânonnants, se repasse encore la main sur la figure, et rouvre une bouche
où, sous l'émotion, sa voix s'étrangle... Puis soudain il se met à
raconter, et comme si, au récit de l'assassinat, sa fièvre homicide le
reprenait, il répète dans le vide la mimique de son crime, d'un geste en
avant terrible et superbe! «Elle n'est pas tombée, dit-il, quand je l'ai
frappée... je l'ai retenue!»
Pendant les dépositions, il ne laisse voir de lui, baissé derrière la
barrière, que le bout de ses doigts sur son front et dans ses cheveux. Un
moment seulement, à l'interrogation du président, lui disant: «Vous avez
joué le soir, suivant un témoin, avec une chance incroyable?--Oui, avec
une chance incroyable,» répète-t-il sur un ton singulier, et comme s'il
lui semblait que le crime fût un porte-bonheur pour le jeu.
L'une des dépositions tombe dans le silence ému de l'auditoire, celle de
sa maîtresse, une pauvre et laide actrice du théâtre des Batignolles,
toute maigriotte dans sa petite robe noire des répétitions, élevant pour
le serment une main rouge d'engelures, et parlant avec une voix modeste et
brave, et confessant tout haut son amour pour l'homme qui est entre les
gendarmes,--misérable cabotine, grandie de la grandeur que les douleurs de
la femme prennent sur ce théâtre tragique.
... Le procureur impérial prononce son réquisitoire où commence à
apparaître le mot «expiation suprême». Et maintenant dans les oreilles du
vivant, le mot la mort, sa mort, ça va être l'effet et la fin de toutes
les phrases de l'avocat général faisant son métier, de toutes les phrases
de son défenseur s'efforçant d'agir dramatiquement sur la pitié du jury.
Heures longues, où l'accusé retient sa tête entre ses deux mains, comme
s'il la sentait moins solide sur ses épaules, et, pour ainsi dire,
vacillante entre cette dispute qui s'en fait entre la Justice et la
Défense.
L'avocat, c'était Lachaud, l'innocenteur patenté des assassins, un acteur
de bas drame, apportant à son client une fausse émotion, une fausse
sensibilité, une déclamation gesticulante et ambulatoire.
Le jour tombe, et le résumé du président sort de sa bouche édentée, comme
d'un trou noir. La cour se retire, le jury entre en délibération.
Le public envahit le prétoire. La table des pièces à conviction est à demi
cachée par le dos des curieux et le dos des municipaux coupés de
buffletteries, penchés dessus. On dénoue la chemise ensanglantée, on fait
rentrer le couteau dans le trou du linge raide, on mesure la largeur du
coup de la mort, là où il a été donné.
Enfin la terrible sonnette du jury, et par la porte ouverte, sur la paroi
de l'escalier éclairé par lequel descendent les jurés, leurs ombres les
annoncent et les précèdent d'une façon saisissante, presque fantastique.
Ils prennent place, pendant que derrière le banc de l'accusé apparaît un
officier de gendarmerie en tricorne. Les lampes allumées mettent des
lumières étroites sur la table du tribunal, les papiers, le code, un peu
de rougeoiement au plafond. Aux fenêtres pâlit l'azur blême d'un
commencement de nuit.
La figure bourgeoise des jurés a pris une espèce de sévérité de grands
juges. Un recueillement, un silence presque religieux... Le président du
jury, qui se trouve être le vieux Giraud, le peintre de la princesse, se
lève avec sa barbe blanche, déplie un papier,--et d'une voix qui se voile
d'un enrouement subit,--lit la déclaration du jury, qui est _oui_,--et
Giraud s'est rassis.
Alors, un moment, c'est une suspension de respiration qui retient tous les
souffles, puis, _la mort_, cela court, dans un murmure tout bas, sur
toutes les lèvres... Dans la surprise sinistre et inattendue de ce «oui»
sans circonstances atténuantes, il semble qu'il passe le froid d'une
grande terreur, et l'immense frisson de tout le cœur d'une foule,
remontant au tribunal, donne à ces froids exécuteurs de la Loi, le
contre-coup de l'émoi humain du public.
L'accusé est ramené sur le banc, et par un retour de curiosité cruelle, on
cherche à dévorer ses angoisses. On monte sur les bancs pour le voir. Il
semble, lui, calme, décidé, et fait face à l'arrêt, la tête levée,
caressant sa barbiche. Le président lui lit la déclaration du jury, et sa
voix mordante et ironique de vieux juge dans tout le procès, en cette
lecture est pénétrée d'une émotion grave. Le tribunal se lève et confère
quelques secondes, puis le président lit encore à l'accusé, à mi-voix, les
articles d'un code ouvert, et l'on entend vaguement la phrase: _tête
tranchée_.
A cette phrase deux cris, et le bruit d'un corps qui cogne sur du bois:
c'est la maîtresse du condamné qui s'évanouit. Lui, il a entendu sans
faiblesse la lecture de son arrêt, et, la lecture finie, il saute d'un
bond sur le banc au-dessus, et de là, se retournant vers l'endroit des
cris, et touchant son cœur, il envoie d'un geste violent, suprême, un
dernier baiser à celle qui a crié.
* * * * *
--J'ai vu presque tous les _voulant_ arriver au but de leur vouloir.
Est-ce que la volonté ne serait pas un fluide aimanté qui, par son
intensité, deviendrait une force inconnue et magnétique ayant le pouvoir
de l'attirement des choses et des faits?
* * * * *
7 avril.--Dîner Magny.
On disait que Berthelot avait prédit, que dans cent ans de science
physique et chimique, l'homme saurait ce que c'est que l'atome, et
qu'avec cette science, il pourrait à son gré modérer, éteindre, rallumer
le soleil comme une lampe Carcel. Claude Bernard, de son côté, aurait
annoncé qu'avec cent ans de science physiologique, on pourrait faire la
loi organique, la création humaine, en concurrence avec le Créateur.
Nous n'avons fait aucune objection, mais nous croyons bien qu'à ce
moment-là de la science, le vieux bon Dieu à barbe blanche, arrivera sur
la terre, avec son trousseau de clefs, et dira à l'humanité, ainsi qu'on
dit au Salon, à cinq heures: «Messieurs, on ferme!»
* * * * *
--Un de ces dimanches du printemps, la maréchale C... diadémée de hauts
cheveux en couronne, avec son front de la Renaissance, ses épaules de
nymphe, et la grâce de toute sa personne penchée sur une causerie qui la
faisait souriante, apparaissait comme une svelte divinité de la Régence
qui aurait été peinte par le peintre anglais Lawrence.
* * * * *
_16 avril_.--Été chez un pépiniériste de Bourg-la-Reine, acheter un
magnolia. Nous nous sommes sentis là, mordus d'un nouveau goût de raretés,
du goût des objets d'art de la nature. C'était tout ignoré et tout nouveau
en nous, cette appréciation de la belle ligne d'une plante, de la qualité
distinguée de sa feuille, de son aristocratie, pour ainsi dire; car la
nature a, comme l'humanité, ses êtres préférés, caressés, auxquels elle
donne une beauté spéciale et supérieure.
Et, sans rien y connaître, nous voici devenus amoureux des deux arbres les
plus chers du pépiniériste.
* * * * *
--Je crois décidément que les savants sont plutôt des escamoteurs que des
sorciers.
* * * * *
--O ironie! Nous avons cru acheter ici, au prix de 90 000 francs, le
silence. Et dans notre mur de droite, un cheval; et dans notre mur de
gauche, trois ou quatre enfants du Midi.
* * * * *
--Ici, nous sommes intrigués par trois personnages. C'est un bonhomme en
casquette à oreilles rabattues, assis sur un petit X, sous le pont du
viaduc, par toutes les saisons et par tous les temps, et écrivant sur des
morceaux de papier, qu'il déchire.
Sa compagnie ordinaire, est un homme toujours à l'air, et toujours sorti
de chez lui comme l'autre, un vieillard maigre et long, à cheveux blancs
en désordre et comme fouettés par des vents de malheur, cravaté d'une
corde de soie noire où ne passe jamais le blanc d'un chemise, et habillé
éternellement d'un paletot lie de vin et d'un pantalon chocolat, qui
traîne et fait sur ses galoches ces bourrelets de plis, que Gavarni
tirebouchonne au bas de ses pantalons d'inventeurs,--et une canne sous le
bras, et toujours une pipe éteinte à la bouche. Il se promène dans un
va-et-vient étroit, tournant autour de la porte d'Auteuil, qu'il pleuve,
qu'il vente, qu'il gèle, qu'il neige, insensible aux intempéries, et le
regard au ciel, disputant, grommelant, s'emportant dans le vide avec la
voix aigre, l'espèce de claquette d'un maniaque.
Le dimanche, assis un moment, dans la salle d'attente, au milieu des gens
en joie, versés par le chemin de fer, nous l'avons vu tirer de sa poche un
petit livre noir, un livre de prières à l'aspect anglican, puis reprendre
sa promenade de manège, coupée par deux ou trois paroles qu'il jette à
l'homme à l'X toutes les fois qu'il passe devant lui.
Très souvent, ce personnage original a avec lui, un garçonnet délicat,
élégant, frêle et frileux, suspendu à son bras, et se faisant traîner
paresseusement, à la façon d'un pâle enfant fatigué, un garçonnet auquel
il parle brusquement, et qu'il fait volter, à tout moment, sous la
secousse et la tempête de son agitation nerveuse. Mais le garçonnet ne
l'écoute pas, il a le regard égaré au loin, laissant aller devant lui ses
deux grands beaux yeux noirs, qui ont des cils longs d'un doigt, des yeux
de langueur et de maladie; et, hiver comme été, il est enveloppé d'un
cache-nez, dont le tortillage autour de son cou prend l'apparence
gracieuse d'un châle, et lui donne je ne sais quelle voluptueuse mollesse
d'une jeune femme aux cheveux coupés.
Pourquoi prendre des renseignements sur ces gens-là? Nous aimons mieux les
rêver, et même peut-être, un jour, les imaginer.
* * * * *
--L'aventure avec Sainte-Beuve, depuis le commencement jusqu'à la fin, en
sa bizarrerie. Après ses expectorations amères contre notre roman, son
hostilité personnelle contre son héroïne, Sainte-Beuve nous a proposé
décidément, par l'intermédiaire de Charles Edmond, de nous faire deux
articles dans le _Temps_. Il nous prévenait qu'il nous demandait d'en
accepter le _plaisir_ et le _déplaisir_, que d'ailleurs il entendait que
nous répondions, dans le journal même, à ses sévérités. Nous acceptions
du premier coup la proposition de Sainte-Beuve, très touchés et
reconnaissants de cette courtoisie de la réponse.
Cela bien convenu dans une visite faite au critique, nous rencontrions
quelqu'un qui nous disait que Sainte-Beuve ne faisait pas les articles, et
que c'était notre faute. Nous lui écrivions. Il nous répondait dans une
lettre, où il remplaçait le _chers amis_ par _chers messieurs_, lettre
entortillée, et où il semblait dire, à mots couverts, que sa position
actuelle vis-à-vis de la princesse, l'empêchait de faire les articles
promis. Au premier mot de cette lettre je devinais quelque cancan
d'ennemi... Allons, jusqu'à la fin, même au bord de sa tombe, Sainte-Beuve
sera la Sainte-Beuve de toute sa vie, l'homme toujours mené dans sa
critique par les infiniment petits, les minces considérations, les
questions personnelles, la pression des opinions domestiques autour de
lui[1].
[Note 1: La raison principale qui empêcha Sainte-Beuve de faire les
articles, je l'ai donnée dans une note jetée au bas d'une lettre de mon
frère à Zola du 10 avril 1869:
«A quelques jours de là (de la visite à Sainte-Beuve) la princesse nous
félicitant d'avoir un article de Sainte-Beuve, l'un de nous lui répondit:
«Princesse, il n'y a pas tant à nous complimenter, M. Sainte-Beuve ne nous
a pas laissé ignorer que ce serait un _éreintement_.»
Un étranger qui se trouvait là, allait aussitôt rapporter notre réponse à
Sainte-Beuve. Le mot éreintement, dans la langue familière du journalisme,
est synonyme de critique et ne veut rien dire de plus. Mais Sainte-Beuve,
je l'ai toujours vu avoir peur du mot, du mot qui n'était pas un mot
pondéré. «Éreintement, répéta-t-il, tout à fait blessé; je fais de la
critique, je ne fais pas d'éreintement.»
Et il abandonna son article, qui, je crois, était commencé.»]
* * * * *
_18 avril_.--Il faut avoir la fièvre pour bien travailler, et c'est cela
qui nous consume et nous tue.
* * * * *
_Jeudi 22 avril_.--A propos de notre article sur Jean-Michel Moreau paru
dans la Revue d'art qu'il dirige, nous allons ce matin chez Feydeau, que
nous croyons seulement un peu souffrant.
Nous faisons passer nos cartes à sa femme, et nous attendons dans
l'antichambre. Toujours plus beau, et encore plus joliment frisotté de
boucles d'or, et luxueusement habillé de soie violette, criant, trépignant,
faisant rouler sur le pavé de marbre le bruit strident d'un immense
cheval de bois, le petit Feydeau, le délicieux petit ange, à notre demande
des nouvelles de son père, nous dit avec le sans-cœur inconscient d'un
enfant terrible: «Papa! papa! ah! il est très malade, il est très malade!»
et aussitôt il recommence à secouer son cheval.
Mme Feydeau arrive dans une robe de soie rouge, de ces robes qui mettent
et roulent des flots d'étoffe derrière les pas de la femme, et nous dit:
«Eh bien! vous savez, il est très malade... Il a été douze jours sans
pouvoir se mettre dans son lit ni dormir... Il avait un rhumatisme remonté
dans la poitrine et qui l'étouffait... Mercredi, le lendemain du jour où
Flaubert le vit, et où il y avait un peu de mieux, le matin, en se levant,
il allait très bien, et venait auprès de mon lit, et restait à causer avec
moi. Mais à peine était-il entré dans sa chambre, que je m'entendis
appeler, et le trouvai bégayant avec une voix qui me dit: «Je veux qu'on
me lève!»
Et elle imite l'horrible bégayement de l'homme frappé d'une hémiplégie.
«Il a retrouvé la parole, mais il a un bras et tout un côté qu'il ne peut
remuer. C'est le chagrin de ce qui s'est passé...»
* * * * *
_Mercredi 28 avril_.--Rue de Courcelles. La princesse a fait d'une manière
impromptue, comme aimable surprise à l'Empereur qui vient demain chez elle,
a fait à l'improvisateur Gautier la commande de la mise en vers d'un
morceau de prose du prisonnier de Ham sur le retour des cendres de son
oncle. Dans la journée, au pas de course de sa muse, le poète a enlevé 90
vers.... Ce soir, on acclame Gautier, et pendant qu'une discussion s'élève,
dans un coin du salon, pour savoir s'il est plus convenable d'appeler
l'Empereur _rêveur_ que _penseur_, ou _penseur_ que _rêveur_, nous allons
fumer avec Chesneau.
Quand nous redescendons, nous trouvons l'imprudent Gautier en train de
raconter à Sacy, qui peut être une voix dans son élection de demain,
qu'une des femmes qu'il a le plus aimées dans sa vie, était une femme
panthère, tachetée comme son nom, qu'on montrait dans une baraque, et aux
oh! et aux ah! des uns et des autres, il répond avec une voix suave: «Mais
je vous assure que c'est très joli, une peau comme ça!» Et le voilà
s'acharnant après le janséniste, qui par déférence pour la princesse et
son protégé, écoute le coloré récit de ce roman animal.
Gautier fils me jette dans un profond, soupir: «Voilà encore mon père
lancé!--Mais allez donc, lui dis-je, le tirer par la manche!--Ah! vous ne
le connaissez pas, répond-il, il est capable, comme au spectacle, quand je
le réveille, de me répondre tout haut par un gros mot.»
* * * * *
_29 avril_.--Nous arrivons à onze heures et demie.
La cérémonie impériale est terminée... Gautier qui a manqué son élection,
et auquel nous serrons cordialement et tristement la main, dit: «Bah! je
suis consolé, ma machine a très bien réussi, on a vu l'Empereur pleurer!»
Au fond j'aurais préféré l'Académie pour lui à une larme de l'Empereur, de
l'Empereur qui a causé une partie de la soirée avec Ricord sur la culture
des ananas, tandis que l'Impératrice causait avec Dumas fils, sur ses
Madeleleines, repenties.
* * * * *
_30 avril_.--En ce moment, chose bouffonne, Claude Bernard tarde à être
reçu à l'Académie, parce que Patin ne peut pas lui répondre. Le malheureux
Patin oublie tous les jours, au bas de l'escalier, la physiologie que le
physiologiste lui a apprise dans son cabinet.
* * * * *
--Les heures de notre vie nous semblent courir, depuis quelques mois, sur
un cheval emporté.