_Mercredi 13 janvier_.--La princesse après dîner a encore sur Sainte-Beuve

un jaillissement: «J'étouffais, je suis sortie de chez lui, de peur de

pleurer... Mais savez-vous ce qu'il m'a dit: que rien ne le forçait de

donner sa démission au Sénat, et du reste que ça lui était bien égal... et

que d'ailleurs son intention était bien de ne jamais servir le prince

Impérial.» Puis tout à coup elle jette cette phrase: «Voyez-vous entre une

femme comme moi, et un homme incomplet comme lui, il ne peut jamais

exister de véritable amitié.» Mot profond qui peint l'incompatibilité des

deux natures de la princesse et de l'écrivain.

* * * * *

--L'eau-de-vie! un baptême comme le trouve la langue du peuple. Et

n'est-ce pas le bouillon des meurt-de-faim?

* * * * *

_15 janvier_.--Une vie sans une minute de repos. Des épreuves, des

corrections, des feuilles se succédant sans trêve ni arrêt. Tout le

travail forcé de la retouche immédiate. La nécessité de l'inspiration

continue, pour les changements qu'il faut improviser. Des journées où l'on

n'a pas un quart de son temps à soi, et on soupire après l'heure où l'on

fumera un cigare, sans penser à rien. Et cela au milieu des malaises de

l'un et de l'autre qui s'interrogent de l'œil, et ont conscience de leurs

mutuelles souffrances: l'un tourmenté de perpétuelles migraines, l'autre

d'un perpétuel malaise d'estomac, qui en fait seulement un vivant, ou

plutôt un misérable ressuscité du soir, à l'heure où l'on allume le gaz.

Oh! nous aurons été les martyrs du livre,--nous toujours, malgré la

maladie, sur la brèche du travail et de la pensée.

* * * * *

_20 janvier_.--La princesse revient sur Sainte-Beuve: «Encore si c'était

un homme de coup de tête, de résolution extrême!... Mais non, ç'a été

toujours un homme entre le zist et le zest... N'est-ce pas, Sainte-Beuve

c'est bien cela... Eh bien! voulez-vous que je vous dise... Quand

l'Empereur a accordé les libertés, il y était opposé comme un beau

diable... Il ne s'est plus senti entre deux gendarmes... il ne s'est plus

senti protégé... et, de peur, il a passé de l'autre côté, pour plus de

sûreté!»

* * * * *

--Sur le quai. Entre les deux Hôtel-Dieu qui vous enserrent le cœur,

serré que vous êtes entre ce long parallélisme de la souffrance humaine,

on se prend à penser à ce Dieu de bonté, qu'on dit là, au-dessus. Allons

donc! comment ferait-il pour être plus mauvais?

* * * * *

--Touchée de nos procédés gentilshommes, lors de la vente de sa maison,

Mme de Tourbet a tourmenté Flaubert pour nous amener dîner chez elle. Un

appartement riche et banal ressemblant à ces appartements meublés, qu'on

loue aux provinciaux pour le mariage d'une fille riche. Un vrai carnaval

d'invités... Paradol, Flaubert, Gautier, Girardin, lugubre et cassé, avec

sa tête de mort et sa mèche posée comme un accroche-cœur sur un crâne. La

maîtresse de maison pleine de grâce coquette, mais un peu trop préoccupée

de faire de son appartement un petit hôtel Rambouillet du XIXe siècle. On

joue à de petits jeux d'esprit innocents et érotiques. Mme de Tourbet

jette aux convives le mot _malthusianisme_ et en demande la définition à

la ronde; et chacun, le couteau de l'improvisation sous la gorge, dit à

peu près une saleté ou une bêtise...

* * * * *

_31 janvier_.--Dans le monde. Toujours les mêmes passants, les mêmes

allants, les mêmes venants, les mêmes poignées de main, les mêmes

politesses et saluts mécaniques, et la même impression d'indifférence, de

sécheresse et de détachement dans tous ces salamalecs convenus, souriants

et mornes. Un tel oubli et une telle absence, qu'on se dit deux fois:

«Bonjour,» sans se souvenir de la première. Derrière l'amabilité figée des

figures, tous ces figurants du monde enfoncés dans l'absorption égoïste de

leur _moi_, qu'ils dissimulent sous le badinage vague du bout des lèvres

et des paroles vides, et l'on sort de là, le cœur froid, comme si on

avait passé la soirée au milieu de vivants de glace.

* * * * *

_2 février_.--Nous l'avouons, un peu d'orgueil nous envahit à lire les

premières feuilles tirées de MADAME GERVAISAIS.

* * * * *

--La République, ce mensonge de la fraternité universelle des hommes, est

la plus anti-naturelle des utopies. L'homme n'est fait que pour aimer

l'être qu'il connaît, qu'il approche ou qu'il possède.

* * * * *

--Je lis qu'en ce moment tous les arbres de Paris sont en train de mourir.

Voici bien des oïdiums depuis quelques années. La vieille nature s'en va.

Elle quitte notre terre empoisonnée de civilisation, et le temps est

peut-être proche, où le décor naturel sera contrefaçonné par l'industrie,

et où les capitales modernes, les monstrueuses accumulations d'humanités,

n'auront plus pour ombre et pour verdure, que le fer-blanc découpé et

peint des palmiers de la Samaritaine.

* * * * *

--Mme de Païva, l'insolente figure de la _Fortuna muliebris_.

* * * * *

--Rien de bon, avec une maîtresse, comme des rapports simplement charnels,

mêlés à une véritable amitié de camarade.

* * * * *

--L'homme a l'habitude de parler, comme à des personnes, aux bêtes et à

Dieu.

* * * * *

--_5 février_.--Minuit. Correction des dernières épreuves de MADAME

GERVAISAIS. Et nous pensons aux secrets de la naissance et de la formation

de ce vrai enfant de vous-même, une création de la pensée, véritablement

pareille, en son miracle et son mystère, à la création de la vie d'un être.

Peut-être traitera-t-on de pure imagination cette mort de femme, en

passant le seuil de la chambre du pape, et cependant c'est la vérité à

bien peu de chose près. La femme, la parente, dont nous avons fait la

monographie dans ce roman, est morte comme nous la faisons mourir, en

s'habillant pour se rendre à son audience,--et nous n'avons fait que

reculer sa mort de deux heures.

Nous relisons le morceau de la phtisie, ce morceau qui ne serait pas, si

nous ne l'avions pas écrit, fixé et animé, ce morceau sorti du dessert de

Magny, échappé, sur nos interrogations, au cerveau tout à la fois nuageux

et plein d'éclairs, et à la langue brouillée de Robin. Car cela, à quoi

nous avons donné la netteté et le caractère, ne serait jamais sorti du

savant, frappé du style et de l'osé de notre plume,--car il aurait eu,

devant le papier, les timidités baveuses et les corrections un peu

intimidées, qu'il nous a envoyées, en marge de nos épreuves.

Bizarres racines! Fécondation singulière de ce livre. Souvenir de fange

d'où l'on peut faire sortir du sublime! On ne devinerait pas que le mot de

la fin vient d'une horrible histoire, qui nous était restée dans l'oreille

de l'esprit, d'un refrain ordurier d'une petite rouleuse, qui rentrant au

matin, après avoir fait la _retape_ toute la nuit, criait, à travers la

porte, à sa mère qui ne lui ouvrait pas: «M'man, m'man, ouvre-moi!» et à

la fin, impatientée, jetait: «Ah! que c'est m...!» C'est ce qu'on peut

appeler une perle ramassée dans du fumier.

* * * * *

_7 février_.--Ironie des choses et du gâchis de ce temps, où tout semble à

contresens. Il arrive que nous, qui avons à nous plaindre, plus que

personne, de ce régime (procès en police correctionnelle ou nous avons été

assis entre les gendarmes, procès à propos de notre nom, que l'Empereur

autorisait un monsieur, qui n'était pas de notre famille, à porter, etc.),

nous, qui avons toutes les haines de purs lettrés pour ce gouvernement,

ennemi et envieux des lettres, et nous qui n'avons, dans cette pétaudière

d'un Empire ramolli, d'autre amitié que l'amitié de la princesse, et

encore une amitié en dispute et en lutte sur toute idée et toute chose,

c'est nous, dont on veut tuer près du public le talent avec la calomnie du

mot «courtisans», et d'où cela part-il?... Donc sur la demande que M.

Galichon nous faisait adresser, si nous restions ses collaborateurs, après

son manifeste contre Nieuwerkerke, ce manifeste enragé et naïf, qui date

l'indépendance de sa feuille d'art, à l'heure où le surintendant lui

retire sa subvention, nous lui avons fait la réponse suivante:

«Monsieur, nous vous remercions d'avoir fait assez d'estime de nous, pour

croire que nous ne resterions pas à la _Gazette_, après l'article que vous

avez signé hier.

Les deux romans, que nous avons publiés en feuilletons, ont paru dans des

journaux de l'opposition. Les seuls liens que nous ayons avec ce

gouvernement sont loin d'être des liens de reconnaissance, ils ne sont que

quelques amitiés avec des personnes, amitiés désintéressées et venues

d'elles-mêmes à nous, et que nous trouverions lâche d'abandonner, en ce

moment.

C'est vous dire, Monsieur, que devant le numéro de votre journal annonçant

une feuille spéciale d'hostilités contre ces personnes et ces amitiés,

nous venons vous faire prier de remettre notre article de Moreau à

M. Lecuir à la _Librairie Internationale_.»

Parbleu! il y a des fautes à reprocher à Nieuwerkerke, mais vraiment quel

est le fond de toutes ces attaques? L'amour passionné des tableaux qu'on

réclame! Mais est-ce que de tous les journalistes qui réclament, un seul

sait seulement la place d'un seul tableau du Louvre? Non c'est toujours,

et dans ce moment-ci, en un accès furieux, l'envie, toute pure et toute

brute, contre un monsieur, qui est comte, qui est bel homme, qui a une

grande place et de gros émoluments.

* * * * *

_10 février_.--Nous venons de manquer d'être tués ensemble. Nous allions à

notre dîner du mercredi chez la princesse. Un cocher ivre, que nous

prenons à Auteuil, nous jette, bride abattue, dans la roue d'un camion,

quai de Passy, et le choc est tel que Edmond, jeté dans la glace devant

lui, la casse avec sa figure. Il en ressort... nous nous regardons... un

regard mutuel et profond, où chacun tâte l'autre... Du sang plein la

figure, plein l'œil. Nous descendons de voiture. Je l'examine de près, la

vitre a coupé la paupière supérieure et inférieure de l'œil droit. Je ne

vois que cela. Edmond, qui a des éblouissements causés par le sang, ne me

dit pas ce qu'il craint: d'avoir l'œil crevé.

Du quai, nous montons à Passy, moi le soutenant sous le bras, lui marchant

le mouchoir rougi sur la figure, comme un accident ensanglanté qui passe.

Et jusqu'au débarbouillage chez le pharmacien, angoisse, émotion, pendant

des secondes qui paraissent éternelles. Un miracle! l'œil n'a rien.

Nous allons au télégraphe pour envoyer une dépêche, rue de Courcelles, et

il me dit cette chose bizarre, c'est qu'un moment avant le choc, il avait

eu le pressentiment de l'accident; seulement, par une transposition de vue

fraternelle, c'était moi qu'il avait vu blessé, et blessé à l'œil.

* * * * *

_12 février_.--Oh! la bonne émotion de couper son livre vierge, et dans la

moite fraîcheur du brochage encore mouillé!

* * * * *

_Lundi 16 février_.--Nous étions accoudés à la barrière, d'où l'on plonge

dans le jardin en contrebas de Gavarni. Une main sur notre épaule. C'est

le bohème, gardien marron des sept mille mètres de terrain à vendre. Tout

le jardin abandonné, inculte, ruineux, le lierre s'étalant sur la bosse

des anciens mouvements de terrain, et le pittoresque des ravages de la

nature et de la plante parasite!

Nous promenant à travers ce fouillis de nature, le bohème nous mène, tout

en bas du jardin, à la ligne des beaux arbres qui le finissaient dans leur

grande ombre... Ici sera une guinguette, un bouchon pour les dimanches et

les lundis des parties de campagne, et où la canaille, abhorrée de Gavarni,

viendra sous le portique toujours vert, où il promenait sa haute rêverie,

arroser de bleu des tripes à la mode de Caen, dans des berceaux

qu'arrondit devant nous, un marchand de vin basque.

Curieux invalide, que ce bohème, cet ancien graveur sur bois, goutteux et

presque aveugle, espèce de philosophe agreste et crapuleux, sorte de

Thomas Vireloque, laissé en sentinelle là, par l'œuvre de Gavarni,

faisant sa compagnie de deux terriers féroces dont il appelle l'un: _le

Comique_, et encore d'un duc remisant, le jour, dans le trou noir de la

Glacière, où frissonne, sous le plâtre tout écaillé, la _Frileuse_ de

Houdon.

Et rondissant le dos au soleil, tout en gouaillant et en lâchant des

blagues amères, le bohème nous mène au cimetière d'Auteuil, où l'on vient

de poser la pierre de granit de Gavarni. Une simple pierre portant son nom

et deux dates, sa naissance et sa mort.

Nous ne nous savions pas si voisins de lui dans la séparation éternelle!

* * * * *

--Personne n'a encore caractérisé notre talent de romanciers. Il se

compose du mélange bizarre et presque unique qui fait de nous à la fois

des physiologistes et des poètes.

* * * * *

_Lundi 16 février_.--Maria nous entretenait d'une particularité de la peau

de son pays, de la peau de la femme de Brie, cette peau de blonde de Paris,

devenant sous le soleil et le hâle des champs, plus noire, plus tannée

que la peau paysanne du plus extrême Midi. Elle nous parlait de l'extrême

délicatesse de la sienne, qui est en effet fine comme un papier de soie,

et qui laisse apercevoir, sous un microscope, la circulation du sang: une

peau si sensible que deux journées à Marseille avaient rendu la femme

presque méconnaissable, une peau qui prend dans l'ombre d'une chambre ou

le séjour au lit, pendant une semaine, la blancheur du lilas poussant dans

une cave.

* * * * *

_Mercredi 17 février_.--Il tombe ici un médecin que j'avais demandé à

Phillips. Il me tâte, il me retourne, il m'ausculte, il me fait sonner le

corps et la place de mes maux, y retrouvant l'arriéré de vingt années

anti-hygiéniques de vie littéraire. Une angoisse pour tous les deux, une

journée de tressaillements inquiets.

Le soir, nous espérions, pour nous remettre, nous rasséréner, nous

fortifier dans le découragement de la santé et la lassitude de l'effort à

vivre, quelques paroles aimables, quelques banalités complimenteuses qui

pansent les hommes de lettres. Non, on ne trouve qu'à nous dire, sur un

ton assez sec, que notre livre est assez bien fabriqué, et on me donne à

couper un livre de poésie, d'un anonyme provincial, M. O. Justice, qui a

collé, en tête de ses vers de mirliton, une photographie, où il ressemble

à un jeune coiffeur de chef-lieu d'arrondissement.

Des autres, rien du tout. Taine arrive, commence par nous reprocher des

mots, qui ne se disent pas, qui ne se trouvent pas dans le

dictionnaire.--Lequel? Le vôtre?--nous accorde quelques descriptions

faites avec les nerfs assez bien, et finit en nous disant que la fin n'a

pas d'intérêt pour lui, parce qu'il a lu Sainte Thérèse.

L'auteur du VOYAGE EN ITALIE nous dit cela, d'un ton aigre, nerveux,

saccadé, et avec un peu plus de bile qu'à l'ordinaire dans le teint. Voilà

notre seul succès. Il faut avouer que notre livre n'est guère gâté jusqu'à

présent.

Du reste je ne sais quel mauvais vent de contradiction soufflait, ce soir,

dans la causerie et les paroles du salon.

* * * * *

_19 février_.--Nous allons voir Sainte-Beuve. Nous le trouvons triste de

son état, triste de la politique, triste de l'état de la littérature. Il

nous dit les hontes de l'Académie abaissée, le tripotage des voix et des

coteries, les _manigances_ de Guizot. Il nous conte ce dialogue entre la

duchesse de Galliera et Lebrun, que Lebrun répétait avec une indignation

et une amertume de vieux lettré.

--Eh bien, monsieur Lebrun, disait la grande dame, au moment où il entrait

dans son salon, le premier fauteuil est donné...

Oui, à M. d'Haussonville... C'est une chose faite.

--J'ignorais, faisait l'académicien en s'inclinant.

--Pour le second, ce sera sans doute M. de Champagny.

--Ah!

--Et quant au troisième, probablement M. Barbier.

Et la mélancolie de l'heure de cinq heures, du jour s'éteignant, de la

menace de l'isolement de sa soirée, amenait aux lèvres de Sainte-Beuve une

plainte, à voix basse, sur toutes les privations dont il souffrait, sur

l'impossibilité du déplacement qui vous mêle à vos semblables, à la

société, impossibilité qui vous désintéresse de l'action et du monde.

Il nous retraçait, comme dans une causerie, tisonnant devant un feu mort,

ces jours succédant aux jours, et où il s'éveillait encore le matin avec

un peu d'illusion, puis, dans le milieu du jour, encore un rien intéressé

par le travail, par quelques restes de fidélités d'amis, et après, plus

rien... «Ah! l'existence, voyez-vous cette existence-là, non... la vie

pour moi n'est plus qu'un mur nu... il y faut des tentures, des

agréments...» et son petit geste dessinait dans le vide, des regrets de

choses.

La nuit tombait doucement, et la parole du vieillard devenait, de plus en

plus, une parole de clair-obscur, une parole s'approchant du grand

silence.

* * * * *

--Ce soir, le petit cousin donne, pour la pousse de ses moustaches, ce

qu'on appelle une _petite fête_, chez Voisin. Deux énormes bouquets de

violettes sur la cheminée. Donc deux dames qui arrivent bientôt. C'est

la***, une de ces hétaïres à huit ressorts, à cinq chevaux dans l'écurie,

à maison montée, de ces filles entretenues à trois cent mille francs par

an, et qui ont toujours besoin de cinq louis: une blonde Alsacienne au

grain de beauté sur la plus blanche poitrine du monde, décolletée en

carré. Elle est accompagnée d'une Wurtembergeoise à rougeurs, et à

baragouin des banquiers allemands de Balzac, une procureuse, ayant la

spécialité de fournir des religieuses en imitation à un Crésus de la

banque juive;--enfin une sous-Guimond, une boutique des secrets, des

scandales, des horreurs de Paris, une de ces créatures profondes et

bredouillantes, que le Rhin nous envoie armées de toutes les ruses et de

tous les dessous d'un Metternich en jupon...

Entre ces très jeunes gens, le plaisir est bruyant, brutal. Dans l'ivresse

on se cogne, on se tape, on se poursuit dans les chambres du haut, et à la

fin ça tourne à _la chiade_ de collège... si bien qu'à la note de 400

francs du dîner, vient s'ajouter 75 centimes d'arnica pour la

Wurtembergoise, qui en se sauvant s'est fait, au coccyx, un noir contre

une porte.

* * * * *

_22 février_.--Depuis que notre livre est paru, pas une lettre, pas un mot,

pas un compliment même banal d'un quelconque;--sauf une bonne poignée de

main et un _speach_ éloquent de Flaubert. Une profonde tristesse de cette

ligue du silence.

* * * * *

--Un curieux mot de mère pieuse, de femme honnête à son gendre, lent à

arriver à l'acte du mariage, mot que ne trouverait jamais une femme qui ne

serait pas pieuse et pas honnête: «Mon cher Henry, c'est à vous à éveiller

les petits sens de votre femme!»

* * * * *

_Mardi 2 mars_.--Nous allons, avant Magny, chez Sainte-Beuve. Il descend

de la chambre, où il est en train de se sonder, et il commence à nous

parler de notre roman, qu'il s'est faire lire dans l'intervalle de son

travail,--comme un homme qui en a à dire long. C'est d'abord une espèce de

patelinage, et des mots qui ressemblent à la caresse d'une patte de chat

qui va sortir ses griffes, et les égratignures ne tardent pas. Cela arrive

menu, menu, à petits coups. Il nous dit donc: que nous voulons, qu'en tout

nous voulons trop, que nous allons toujours à l'excès, poussant et forçant

nos qualités, qu'il ne nie pas que nos morceaux, avec la voix d'un très

bon lecteur, peuvent être un agrément dans un certain décor...«Mais les

livres sont faits pour être lus... fait-il, d'une voix grinchue, et lus

par tous!... Mon Dieu, on les donnera peut-être plus tard comme des

morceaux de style dans les _excerpta_, mais moi, je ne sais pas, ce n'est

plus de la littérature, c'est de la musique, c'est de la peinture... Vous

voulez rendre des choses!...» Et il s'anime: «Tenez, Rousseau... Eh bien,

il avait déjà trouvé un procédé exagéré... Est venu après lui Bernardin de

Saint-Pierre, qui l'a poussé plus loin... Chateaubriand, Dieu sait...

Hugo!» et il fait la grimace qu'il fait toujours à ce nom-là: «Enfin

Gautier et Saint-Victor... Eh bien! vous, c'est encore autre chose que

vous voulez... C'est du mouvement dans la couleur, comme vous dites...

C'est l'âme des choses... C'est impossible... Je ne sais pas, moi, comme

on prendra cela plus tard, et où on ira!... Mais, dans le moment, il faut

vous atténuer, vous amortir... Tenez, votre description du pape tout en

blanc, tout au fond... Eh bien! non, non...»

Et soudain entrant en colère: «_Neutralteinte_, qu'est-ce que c'est que ce

neutralteinte?... ce n'est pas dans le dictionnaire... C'est une

expression de peintre, ça... Tout le monde n'est pas peintre... C'est

comme un ciel de couleur rose thé, rose thé... Qu'est-ce que c'est, une

rose thé...» Et il répète une ou deux fois: «Rose thé,» ajoutant: «Il n'y

a que la rose, ça n'a pas de sens!»

--Et cependant, monsieur Sainte-Beuve, si j'ai voulu exprimer que le ciel

était jaune de la nuance jaune rosée d'une rose thé, d'une gloire de Dijon

par exemple, et n'était pas du tout du rosé de la nuance de la rose

ordinaire?

--En art il faut réussir, continue Sainte-Beuve, sans écouter... Oui, il

faut réussir... Je voudrais que vous réussissiez... Là, une suspension,

avec quelques paroles ravalées, qui nous font soupçonner que le livre

n'a pas eu de succès dans son entourage, qu'il a peut-être ennuyé la

_manchote_.

Et il se met à nous prêcher d'écrire pour le public, de descendre nos

œuvres à l'intelligence de tous, nous reprochant presque notre effort,

l'ambition de notre conscience littéraire, le travail de nos livres, pour

ainsi dire, sués de notre sang, enfin la passion, que nous mettons à nous

satisfaire. Vils conseils d'un courtisan de tous succès et de toute

popularité.

Et comme nous lui déclarons fièrement qu'il n'y a pour nous qu'un public,

non celui du moment, mais celui de l'avenir, il nous dit avec un

haussement d'épaules: «Est-ce qu'il y a un avenir, une postérité?... Vous

vous figurez ça, vous!» blasphème le journaliste qui, à chaque article,

touche le viager de sa courte gloire, et ne la veut pas plus longue pour

les autres, non récompensés de leur vivant,--pas plus que pour les livres

méconnus qui espèrent leur paye de la postérité.

Il gronde, il grogne, il argutie, avec cet agacement de nerfs, que tous

ceux qui le connaissent, lui ont toujours vu pour une œuvre un peu haute,

l'espèce de petite colère qui le congestionne dans la discussion, et

encore avec la mauvaise foi féminine qui le caractérise. Au fond, il est

pris d'une inquiétude jalouse de l'acceptation de l'œuvre par le public

présent ou futur, et alors il mêle les coups de boutoir aux reproches

aigus, et sort de ses habitudes de politesse... Puis tout à coup, dans ses

paroles, nous sentons percer la visite d'un ami qui ne nous aime pas.

Sainte-Beuve nous reproche durement d'avoir fait lire, à notre héroïne,

Kant, qui de son temps n'était pas traduit, nous jetant: «Alors quelle foi

voulez-vous qu'on ait à votre étude?» Et il nous répète plusieurs fois

cette grosse erreur de notre livre, en en grossissant, de plus en plus, la

faute.

Nous avons eu pitié de l'ignorance du grand critique, avec lequel sans

doute nous nous serions fâchés, si nous lui avions dit que, de 1796 à 1830,

il y avait eu à peu près une dizaine de traductions en français de divers

livres de Kant.

* * * * *

_3 mars_.--La princesse est aujourd'hui toute charmante, avec des moments

comme attendris du plaisir de vous revoir, et en belle veine de causerie.

Viollet-le-Duc parle de Mérimée très malade. Il meurt d'une maladie de

cœur, et son ami prétend, à l'encontre du jugement de tous, que cette

maladie vient de la sensibilité rentrée de l'écrivain, qui était très

tendre, sous le masque de l'égoïsme et du cynisme. Il appartenait à cette

génération de poseurs et d'hommes, faisant les forts, à la génération de

Beyle, de Jacquemont partant pour l'Inde et quittant ses parents avec la

légèreté d'adieux d'un départ pour Saint-Cloud.

Une des plus tristes fins du monde, au reste, que la fin de ce comédien de

l'insensibilité, claquemuré entre deux vieilles _governess_, lui rognant

le boire et le manger.

* * * * *

--Hélas! on ne peut être partout, et suffire à tout, les horizons de nos

projets de travail sont si grands et si étendus en tous les sens! Quelles

belles études à faire sur ces trois écrivains de la Révolution, connus

seulement de nous: Suleau le journaliste de 1791, Chassagnon, le fou de

Lyon, le Saint-Jean à Pathmos de la Terreur, et ce Juvénal en prose du

Directoire, Richer-Serizy!

* * * * *

_10 mars_.--Nous sommes dans la nouvelle salle de la cour d'assises. Des

dorures, des tableaux, un plafond reluisant. Partout du confortable et du

luxe joyeux et criard. Là les heures d'anxiété sont maintenant sonnées par

une pendule d'or... Regardant cela, nous pensions à la Cour d'assises de

l'avenir, dont les boiseries seront en bois de rose, les panneaux en pékin

peint d'un ton riant, et où il y aura une vitrine de petits saxes, que les

gendarmes montreront aux accusés, pendant les suspensions d'audience.

Journal des Goncourt (Troisième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 13 / 18 段