--Le bruit, toujours le bruit. Mal à l'aise et ne pouvant dormir de toute

la nuit, et ayant comme une oreille douloureuse dans le creux de l'estomac,

je fabriquais, dans mon insomnie, un conte sinistre, un conte à ajouter à

l'œuvre de Poë. Un homme éternellement poursuivi par le bruit, allant des

appartements qu'il loue, des maisons qu'il achète, des campagnes qu'on lui

prête, des forêts où il y a comme à Fontainebleau la corne du _corneur_,

des cellules des pyramides assourdies par la crépitation, des grillons;

allant, allant toujours au silence, sans le trouver, et finissant par se

tuer pour conquérir le silence du suprême repos, et ne l'obtenant pas

encore:--les vers du tombeau l'empêchant de dormir.

* * * * *

_21 septembre_.--La première plume taillée dans notre maison, l'a été,

pour signer le reçu de la vasque au monstre japonais de 2000 francs, cédée

par Chanton.

* * * * *

_26 septembre_.--Le restaurateur Magny nous donnait, ce soir, ce curieux

détail sur la décadence de la cuisine et du palais français. S'il n'était

pas amoureux de son art, il aurait imité ses confrères, et aurait pu,

depuis vingt-sept ans qu'il pratique, gagner 100000 francs sur le beurre,

à raison de 4000 par an.

* * * * *

_30 septembre_.--Quinze jours passés dans l'arrangement de cette maison,

qui est la maison du restant de notre vie, dans le rêve de trouvailles

pour l'orner, la parer d'art: nos yeux tout heureux de ce que son jour

illumine et transfigure, en jouant sur nos dessins, nos terres cuites, nos

tapisseries;--quinze jours à la parcourir du haut en bas, en y cherchant

des contrastes et des harmonies sur les murs.

Une fatigue de tête qui rêvasse, mêlée délicieusement à un éreintement du

corps.

* * * * *

_8 octobre_.--Nous attendions l'omnibus au Point-du-Jour, contre le

terrain de Gavarni, au-dessous de l'écriteau portant: _Sept mille mètres

de terrain à vendre_.

La porte de la grille était entr'ouverte. Nous entrons, nous nous

promenons sous le quinconce de marronniers sous lequel nous nous sommes

promenés si souvent ensemble avec l'ancien propriétaire, quand un homme

vient à nous, nous tendant la main, un revenant, un spectre, lui, Gavarni!

Il a son air, son costume rustique, sa barbe inculte, son teint sanguin,

ses yeux saillants. Il a un chapeau de paille comme lui, et peut-être le

sien qu'il aura retrouvé dans le jardin--qu'il vend, lopin par lopin, pour

le fils de Gavarni.

L'homme qui nous a donné cette vision d'outre-tombe, est un pauvre diable,

ancien graveur sur bois, échoué là, par la misère.

* * * * *

--Toute femme est, de nature, secrète et ténébreuse.

* * * * *

--L'homme ne possède vraiment que dans l'état sauvage. Partout, où il y a

civilisation, gouvernement, administration, impôts, mitoyenneté,

expropriation, l'homme n'est plus le plein maître de sa propriété.

* * * * *

--L'idéal du roman: c'est de donner avec l'art, la plus vive impression du

vrai humain, quel qu'il soit.

* * * * *

_26 octobre_.--Le vin, le haschich, l'opium, le tabac, ont été

libéralement offerts à l'homme par la nature, comme les bonheurs de

l'oubli de vivre, comme des poisons contre l'ennui d'être.

* * * * *

_29 octobre_.--L'Anglais filou comme peuple, est honnête comme individu.

Il est le contraire du Français, honnête comme peuple et filou comme

individu.

* * * * *

--Le goût de la chinoiserie et de la japonaiserie, ce goût nous l'avons eu

des premiers. Ce goût aujourd'hui descendu aux bourgeois, qui plus que

nous l'a senti, prêché, propagé? Qui s'est passionné pour les premiers

albums japonais, et a eu le courage d'en acheter?

Dans EN 18.., une description de cheminée à bibelots japonais, fit

demander par Edmond Texier notre internement à Charenton, comme des

fous--en fait de goût.

Mais remontons plus haut, revenons à de vieux souvenirs de famille. L'aîné

de nous, dans ce temps-là, était un enfant de quatorze ans, et nous avions

une vieille tante de province qui l'adorait, une grosse femme aux os

légers, légers, qui faisaient, que tout énorme qu'elle était, elle ne

pesait rien.

Et savez-vous la seule querelle qu'il y eut entre la grosse femme et mon

frère. Pour notre tante, les Chinois n'étaient absolument qu'un peuple de

paravent, et n'en ayant jamais vu que sur du papier peint, elle se

figurait que ce peuple était une invention comique. Fort de ses notions de

collège, mon frère s'obstinait à citer, en faveur de son peuple aimé,

l'invention de la boussole, de la poudre, de l'imprimerie, etc., etc.,

notre tante persistant à les couvrir de son mépris: «Tiens, tes Chinois,

voilà pour eux!» finit-elle par dire, un jour, sur une détonation du bon

vieux temps. Notre tante était de ce temps-là.

* * * * *

_1er novembre_.--Vivre à l'horizon de Paris, vous donne l'impression d'une

espèce de planement au-dessus de la gloriole du boulevard. Le mépris vous

en vient avec un sentiment de supériorité personnelle. On pense avec plus

de volonté à faire des œuvres pour soi. Il y a un recul qui remet les

petites choses et les petites gens de la vie littéraire à leur place.

Seulement un fond de crainte, que cette vie pacifiée et provincialisée

n'émousse en vous l'aigu de la littérature.

* * * * *

_2 novembre_.--Un roulement, deux voitures à notre porte. C'est la

princesse qui tombe chez nous avec sa suite, une de ses cousines, des

amis. Elle entre comme une bombe dans la salle à manger, aperçoit sur la

table, au milieu des papiers de notre roman, un pot de confitures

d'épicier en faïence, et un trognon de pain, prend le trognon, plonge la

cuiller dans le pot entamé, et goûte bravement.

Voilà, chez la princesse, de ces aisances naturelles, rondes, familières

et charmantes: «Ah! lui dis-je, si la duchesse d'Angoulême vous voyait!»

* * * * *

--En descendant, ce soir, l'escalier de la princesse, Théophile Gautier,

nommé bibliothécaire de Son Altesse, m'adresse cette question: «Mais au

fait, dites-moi, en toute sincérité, est-ce que la princesse a une

bibliothèque?--Un conseil, mon cher Gautier, faites comme si elle n'en

avait pas.»

* * * * *

--La femme, quand elle est un chef-d'œuvre, est le premier des objets

d'art.

* * * * *

_26 novembre_.--A propos de l'éducation religieuse, une chose m'intrigue.

Les enfants que promènent les pions ont l'aspect triste d'une bande de

petits prisonniers, les enfants qui se promènent avec des abbés ou des

frères ignorantins, ont l'air d'être contents, comme s'ils allaient avec

de grands camarades.

--J'ai ici un jardinier bizarre, homme mélancolique et agreste, ouvrier de

tous métiers, et mari souffre-douleur d'une maîtresse de piano, exerçant

dans la banlieue, et riche avec cela d'une potée de progéniture. L'autre

jour il mettait notre vin en bouteilles, aidé d'un gandin à l'air humilié,

et rinçant les bouteilles avec un faux diamant au doigt. Il nous dit que

c'est son fils, arrêté par des migraines dans une vocation de peintre en

bâtiment, tourné au théâtre, jouant dans les localité riveraines de la

Seine, et peut-être appelé prochainement aux Variétés.

Il nous a fourni pour tapissier un de ses amis, un long et maigre

vieillard, à la tête de renard et de vieux marquis, habillé d'un antique

habit de chasse en velours, et apportant ses outils dans un sac de voyage;

un tapissier mystérieux et déclassé, avec de l'ombre dans sa vie, et qui

paraît sortir d'un roman humanitaire de George Sand.

* * * * *

--Que je voudrais donc bien dîner à Compiègne, à la table des domestiques.

* * * * *

_1er décembre_.--Oh! les agonies comme celle de Berryer, où la famille

permet à la chronique de se fourrer sous le lit. Vilaines, ces morts

toutes de publicité.

* * * * *

--On s'étonne de la conscience de la main-d'œuvre dans l'art et

l'industrie au XVIIIe siècle, mais n'était-ce pas le temps où Mme de

Pompadour rentait un ouvrier pour la sculpture d'une chaise percée, et où

le dîner de M. de Kaunitz, qui n'attendait pas les ambassadeurs, attendait

un artiste?

* * * * *

--En littérature, des délicatesses sont atteintes par des nerveux

lymphatiques, que n'atteindront jamais les nerveux sanguins.

* * * * *

--Nous étions sévères, peut-être injustes pour le talent de Mme Sand. Nous

venons de lire les vingt volumes de l'HISTOIRE DE MA VIE. Au milieu du

fatras d'une publication de spéculation, il y a d'admirables tableaux, des

renseignements sans prix sur la formation d'une imagination d'écrivain,

des portraits de caractères saisissants, des scènes merveilleusement dites,

comme la mort XVIIIe siècle de sa grand'mère et son héroïsme douillet,

comme la mort si parisienne de sa mère: des scènes, qui arrachent

l'admiration et quelquefois les larmes.

C'est un grand document, malheureusement trop délayé, où le talent de Mme

Sand, dans le vrai, l'observation juste des autres et d'elle-même, étonne

et surprend.

* * * * *

_2 décembre_.--J'ai devant moi, dans le salon de la princesse, le gros dos

de Gautier, qui, assis, à la turque, les jambes croisées, se balançant sur

ses deux bras, ainsi raccourci, a comme la taille d'un Triboulet nain. Il

est aux pieds du fauteuil de Sacy qui lui parle par-dessus l'épaule, et

dont le mépris enjoué a l'air de tomber de haut sur ce bizarre candidat

romantique. Je souffrais de voir mon Théo dans cette pose... Ah! ce désir

de l'Académie!... Et cela relevé de tant de grâce mélancolique et malade

et de bouffonnante ironie: du Falstaff et du Mercutio mêlés.

Une toux profonde lui ébranle, de temps en temps, la poitrine, et alors la

plaisanterie cruelle circule dans le salon, qu'il tousse pour entrer à

l'Académie. Puis il s'est assis dans un petit fauteuil près des jupes de

la princesse, sa tête s'est abaissée, ses grosses paupières pesantes sont

tombées sur ses yeux, et un lourd sommeil, aux mains pendantes en avant,

semble l'incliner vers une de ces morts, dont on ramasse le décédé, le nez

sur le parquet. De tristes pressentiments nous viennent sur notre ami, et

l'homme que tous voient sur le seuil de l'immortalité académique,--nous le

voyons cloué dans son cercueil.

Un moment qu'échappé au sommeil, il se trouve à côté de Saint-Victor, le

critique de la _Liberté_ lui dit, avec la crispation lui venant, dans le

salon de la princesse, à la vue de notre bande d'intimes:

--Eh bien! j'espère, tu as fait sur Ponsard un article... C'est un homme

de génie maintenant.

--Oh! dit bonnement Gautier, ça a si peu d'importance... les articles...

Puis tu m'as assez lu... avec moi, il faut lire entre les lignes.

--Enfin, reprend sèchement Saint-Victor, tu as écrit _la solidité des

choses éternelles_.

--Bah! laisse tomber Gautier, avec tout le dédain que le journaliste de

l'_Officiel_ peut avoir pour un article de journal.

En sortant, la princesse inquiète de la santé de Gautier, et qui lui a

envoyé son médecin, le docteur Elloco, nous attire de la main, et nous dit

à voix basse: «Il paraît que ce n'est pas la poitrine, mais le cœur!»

Et pendant qu'il nous ramène en voiture, le cher homme est attendrissant,

touchant, et nous met au bord des yeux une larme, avec le comique d'un

mourant à la fois pantagruélique et shakespearien: «Je vous le répète,

dit-il, on est fichu, aussitôt qu'on se soigne... Me voilà dans les

remèdes... Eh bien! vous voyez, ça ne va plus.»

* * * * *

_4 décembre_.--La nuit, quand elle n'est plus la réfection de plomb de la

jeunesse et de la santé, est bête comme un espace de temps inutile, vide

et noir, une intermittence stupide du travail et de l'idée, une non-valeur

stérile de la vie, déjà si courte pour l'activité pensante.

A un certain âge, la nuit, c'est l'ennui de ne pas être au lendemain.

* * * * *

--Ce gouvernement-ci hait encore plus l'homme de lettres, que le

républicain ou le socialiste.

* * * * *

--Il y a dans les arts et dans les lettres, des jeunes hommes gras, à

ventre, comme X... et Y... qui sont spécialement des industriels.

* * * * *

--L'Histoire, à l'heure qu'il est, devient de plus en plus l'histoire

naturelle de la monarchie. Des journaux de médecins jettent à la curiosité

cynique de la postérité le _placenta_ des reines, et l'on entre en le

livre révélateur de notre ami Soulié, dans le vagin de Marie de Médicis,

ouvert à deux battants par l'escapement de ses entrailles majestueuses,

d'où roule Louis XIII, comme en une mise bas de Gargamelle, peinte par

Rubens.

* * * * *

--La science du romancier n'est pas de tout écrire, mais de tout choisir.

* * * * *

_14 décembre_.--Nous avons eu aujourd'hui, à déjeuner, notre admirateur[1]

Zola.

[Note 1: Voir l'article de Zola sur GERMINIE LACERTEUX, publié dans un

journal de Lyon, et republié dans son volume intitulé: MES HAINES.]

C'était la première fois que nous nous rencontrions. Notre impression

toute première fut de voir en lui un normalien, à l'encolure de Sarcey,

dans le moment, légèrement crevard, mais en le regardant bien, le râblé

jeune homme nous apparut avec des délicatesses, des modelages de fine

porcelaine dans les traits de la figure, la sculpture des paupières, les

curieux méplats du nez; en un mot un peu taillé en toute sa personne à la

façon des vivants de ses livres, de ces êtres complexes, un peu femmes

parfois en leur masculinité.

Puis un côté frappant chez lui, c'est le côté maladif, souffreteux,

ultra-nerveux, vous donnant par moments la sensation pénétrante d'être aux

côtés d'une mélancolique et révoltée victime d'une maladie de cœur.

En somme, un homme inquiet, anxieux, profond, compliqué, fuyant, peu

lisible.

Il nous parle de la difficulté de sa vie, du désir et du besoin qu'il

aurait d'un éditeur l'achetant, pour six ans, 30 000 francs, et qui lui

assurerait ainsi, chaque année, 6 000 francs: le pain pour lui et sa mère,

--et par là lui donnerait la faculté de faire «l'Histoire d'une famille»,

un roman en huit volumes. Car il voudrait faire de _grandes machines_, et

plus de ces articles «infâmes, ignobles, crie-t-il, sur un ton qui

s'indigne contre lui-même, oui, les articles que je suis obligé de faire à

la _Tribune_, au milieu de gens dont il me faut prendre l'opinion

idiote... Car il faut bien le dire, ce gouvernement avec son indifférence,

son ignorance du talent, de tout ce qui se produit, rejette nos misères

aux journaux de l'opposition, les seuls qui nous donnent de quoi manger...

Vrai, nous n'avons absolument que cela...» Puis après un silence: «C'est

que j'ai tant d'ennemis... Et c'est si dur de faire parler de soi!»

Et, de temps en temps, dans une récrimination amère, où il nous répète et

se répète à lui-même qu'il n'a que vingt-huit ans, éclate vibrante, une

note de volonté âcre et d'énergie rageuse.

Il finit en disant: «Oui, vous avez raison, mon roman déraille... Il ne

fallait que trois personnages. Mais je suivrai votre conseil. Je ferai ma

pièce comme cela... Et puis nous sommes les derniers venus, nous savons

que vous êtes nos aînés, Flaubert et vous. Vous! vos ennemis eux-mêmes

reconnaissent que vous avez inventé votre art; ils croient que ce n'est

rien: c'est tout!»

* * * * *

--Depuis que la Justice existe, il n'y a eu qu'un procès qui ait été

révisé: c'est celui de Jésus-Christ.

* * * * *

--Les hommes et les femmes pensaient plus vivement au XVIIIe siècle que

maintenant: leur correspondance en fait foi.

* * * * *

_20 décembre_.--Suspension absolue de la vie, ces temps-ci, dans le

travail et l'idée. Nous n'existons plus matériellement que par la

souffrance. Nous accomplissons inconsciemment les opérations mécaniques

qui font continuer à vivre, et presque sans l'ennui de toutes les

fonctions que ça nécessite. Sentiment d'une spiritualité, toute pénétrée

de la satisfaction intérieure de l'absence de l'existence.

* * * * *

_21 décembre_.--Dîner chez Sainte-Beuve, avec la princesse, Pongerville,

Viollet-le-Duc, le vieux Giraud de l'Institut. Tout le dîner se passe à

chercher le moyen de faire raconter par M. de Pongerville, ses deux

uniques histoires: son entrevue avec Louis XVIII et son entrevue avec

Millevoye,--de manière à lui gagner sa voix pour Gautier.

* * * * *

_22 décembre_.--Aujourd'hui, à quatre heures, fini MADAME GERVAISAIS.

--Les premiers nous avons été les écrivains des nerfs.

* * * * *

_24 décembre_.--Nous avons plaisir à retrouver Flaubert, et dans notre

trio d'ours et de solitaires ensauvagés, nous soulageons nos mépris, nos

indignations, sur tous les abaissements présents, les misères des

caractères, la déchéance et la domesticité des lettrés, nos camarades.

* * * * *

_30 décembre_.--Vu ce soir, rue de Courcelles, Claude Bernard, pareil à un

spectre de la science.

* * * * *

_31 décembre_.--Fini l'année avec la mémoire de l'homme que nous avons,

qui nous a le mieux aimés: Gavarni,--dont nous relevons les souvenirs sur

nos notes.

* * * * *

ANNÉE 1869

_1er janvier_.--Minuit. Nous nous embrassons dans le jardin de notre

maison, au clair de lune d'une année nouvelle.

Dans la journée, nous avons porté notre manuscrit (MADAME GERVAISAIS) chez

Lacroix, et nous sommes allés nous inscrire chez la princesse: ç'a été

tout notre Jour de l'an.

J'ai vu pour la première fois des petites gens porter dans les rues des

palmiers en pot, des étrennes de plantes exotiques.

* * * * *

_2 janvier_.--A propos de M. de Nieuwerkerke, devenu la cible et le

Saint-Sébastien des petits journaux, il me semble que le gouvernement

jette ses ministres et ses hauts fonctionnaires à manger à l'opposition, à

l'exemple d'un Russe en traîneau, qui, poursuivi par une bande de loups

toujours croissante et s'allongeant à l'infini, jette, pour les arrêter et

gagner du temps, ses provisions, ses couvertures, ses bottes.

* * * * *

_3 janvier_.--Si on écoutait ses maux, on resterait couché et on ne se

lèverait qu'au jugement dernier.

--Un mot qui peint la politique présente de casse-cou et de sans lendemain:

c'est le mot de Rouher à Vatry, fort effrayé de la situation. Le Richelieu

du laissez-aller l'écoute, puis lui répond simplement: «Depuis quelque

temps, j'étudie beaucoup un philosophe chinois, dont je mets la sagesse en

pratique: c'est le philosophe Ye-men-fou.»

* * * * *

_5 janvier_.--Dîner Magny.

Causerie du docteur Robin donnant des détails relatifs à des expériences

saisissantes et de haute terreur, sur des décapités, sur des corps

d'hommes sans tête, qui, au bout de quarante-cinq minutes de mort, portent

la main, avec un mouvement de vivant, à leur poitrine, à l'endroit où on

les pince, et beaucoup d'autres épreuves venant à l'appui d'une théorie

sur l'indépendance du cerveau et du cœur.

Pas de distraction pour nous enlever à notre état malingre, au tourment de

notre santé, comme ces hautes élévations de la science, ces hypothèses

médicales, ces rêves dans l'inconnu de la vie, et qui nous apportent les

oublis et les étourdissements que donnent aux autres les enivrements d'une

fête du monde, d'un bal, d'un spectacle.

* * * * *

_Mercredi 6 janvier_.--Je dis à la princesse que j'ai vu Sainte-Beuve, que

j'ai trouvé fatigué, préoccupé, triste. Elle ne répond pas, passe devant

moi, et me fait signe de la suivre dans le premier salon, le promenoir de

ses causeries intimes et de ses tête-à-tête confidentiels.

Et là, elle éclate: «Sainte-Beuve, je ne le verrai plus, jamais... Il

s'est conduit avec moi... lui... enfin. C'est à cause de lui que je me

suis brouillée avec l'Impératrice... Et tout ce qu'il a eu par moi... Dans

mon dernier séjour à Compiègne, il m'a demandé trois choses, j'en ai

obtenu deux de l'Empereur... Et qu'est-ce que je lui demandais... Je ne

lui demandais pas de renoncer à une conviction... je lui demandais de ne

pas s'engager dans un traité avec le _Temps_, et de la part de Rouher,...

je lui ai tout offert... Il aurait été à la _Liberté_ avec Girardin,

c'était encore possible, c'était de son monde... Mais au _Temps_, nos

ennemis personnels... où tous les jours on nous insulte!»

Elle s'arrête, puis repart: «Oh! c'est un mauvais homme... Il y a déjà six

mois, j'écrivais à Flaubert: «Je crains que Sainte-Beuve, d'ici à quelque

temps, ne nous joue quelque tour...» C'est lui qui a écrit à Neftzer... il

y a de son ami d'Alton-Shée dans tout cela.» Et avec une parole d'amertume

sifflante: «Il m'écrivait, au Jour de l'an, que tout le confortable et le

bien-être qui entouraient sa maladie, il me les devait... Non, on ne se

conduit pas comme ça.»

Et elle suffoque, elle étouffe, elle se bat la gorge avec le haut de sa

robe brodée, qu'elle agite à deux mains, et des larmes, qu'elle dévore,

lui montent dans la voix, que l'émotion étrangle par moments.

«Enfin, je ne parle pas de la princesse! mais la femme, la femme!»--et me

secouant par mes revers d'habit, comme pour m'enfoncer son indignation et

m'en remuer la poitrine: «Voyons Goncourt, n'est-ce pas, c'est indigne?»

Et ses yeux, pleins de la colère de son cœur, me fouillaient les yeux.

Elle fait quelques pas sur le tapis, agitant derrière elle la grande

traîne de sa robe de soie blanche, et revient à moi: «La femme!... J'ai

été dîner chez lui... Je me suis assise sur la chaise où avait passé Mme

***... Du reste, je lui ai dit chez lui: «Mais votre maison est une maison

de coquines, un mauvais lieu, et j'y suis venue pour vous...» Oh! j'ai été

dure! Je lui ai dit encore: «Qu'êtes-vous? Un vieillard impotent. Vous ne

pouvez pas seulement vous servir dans vos besoins... Mais quelles

ambitions pouvez-vous donc avoir encore?... Tenez j'aurais voulu que vous

fussiez mort, l'année dernière, vous m'auriez laissé au moins la mémoire

et le souvenir d'un ami!»

«Cette scène m'a fait un mal!» ajoute-t-elle en tressaillant[1].

[Note 1: Je dois déclarer, qu'une fois la juste colère de la princesse,

dépensée dans deux ou trois sorties de ce genre avec nous et d'autres amis,

la princesse oublia ses griefs contre l'ancien familier de sa maison, et

ne se rappela que le charme de sa causerie, de son esprit, de sa

sociabilité, et redevenue tout à fait amie de sa mémoire, quand il fut

mort, défendit chaleureusement cette mémoire contre tous, contre moi-même.

Ici qu'il me soit permis de dire un mot du portrait que mon frère et moi,

faisons de Sainte-Beuve. Nous n'avons obéi à aucun petit et misérable

sentiment dans ce portrait, ayant bien certainement plutôt à nous louer

qu'à nous plaindre du critique; nous avons été tout bonnement mordus par

ce désir d'analyste, de pousser à fond la psychologie d'une individualité

très complexe, ainsi qu'un naturaliste, amoureux de sa science,

disséquerait et redisséquerait un animal, dont l'anatomie lui semblerait

avoir été incomplètement ou mal définie par ses confrères.

Oui, je le proclame avec un certain orgueil, l'amour de la vérité,--cela

qui a été l'ambition et la recherche de notre journal, n'a laissé rien

filtrer de nos rancunes personnelles ou de nos ressentiments de la

critique, dans la portraiture des gens que nous avons peints. C'est ainsi

qu'on trouvera fort bien traités, des gens qui ont été féroces pour nous,

et qu'on trouvera des laudateurs, auxquels nous ne trouvions pas de talent

ou dont nous avions lieu de mépriser le caractère,--littéralement

exécutés.]

* * * * *

_8 janvier_.--Oh! le vrai, le vrai tout bête, c'est toujours plus fort que

les imaginations du génie. Comparez donc le grand bourgeois de l'HISTOIRE

DE MA VIE de Mme Sand, M. de Beaumont, au Gilles Lenormand des MISÉRABLES

d'Hugo.

* * * * *

_9 janvier_.--L'hydrothérapie, l'eau froide, une terreur, une épouvante!

Des réveils dans l'anxiété de cette pluie de torture qui vous fait hurler

du supplice de tous vos nerfs, et danser, dans la cuvette de fer-blanc, la

danse de Saint-Guy de la douche des fous. Je n'y ai pu résister que trois

jours... J'en mourrais.

* * * * *

_11 janvier_.--Brown, le peintre de chevaux, nous contait cette jolie

anecdote. Il est mandé par M. Pointel, directeur chrétien d'un journal

illustré de Dalloz, il est mandé pour lui faire des bois.

Pointel l'interroge sur ce qu'il fait?

--Mais des chevaux.

--Des chevaux!--Et Pointel fait fiévreusement deux tours dans son cabinet,

puis revient à Brown:

--Des chevaux... Les chevaux mènent à la fille... La fille mène à la mort

de la famille... Jamais de chevaux dans mon journal.

* * * * *

_12 janvier_.--Une horrible et sinistre expression du Paris actuel, sur la

fin du viveur, sur les maladies, comme celle de M. de M... On appelle ça:

_Il file son macaroni_.

* * * * *

_12 janvier_.--La folie de l'artiste, de l'écrivain,--voyez Meryon,

Baudelaire,--les surfait, une fois morts; elle fait monter leurs œuvres,

ainsi que la guillotine fait monter l'écriture des guillotinés, dans les

catalogues d'autographes...

* * * * *

Journal des Goncourt (Troisième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 12 / 18 段