--Ce qui tuera l'ancienne société, ce ne sera ni la philosophie ni la

science. Elle ne périra pas par les grandes et nobles attaques de la

pensée, mais tout bonnement par le bas poison, le _sublimé corrosif_ de

l'esprit français: la blague.

* * * * *

--Cette maison,--notre maison pendant une semaine--nous a donné le goût,

presque le besoin de nous réveiller, le matin, en du jour jouant dans un

jardin à travers des feuilles. Deviendrions-nous champêtres? et serait-ce

une première vieillesse de corps et d'âme?

* * * * *

--L'œil goûte en cuisine, avant que le palais ne déguste. Un plat trop

salé a une couleur.

* * * * *

--L'eau d'ici trouble vos nuits, elle y roule des cauchemars, dans

lesquels vous reviennent des êtres malfaisants ou douloureux de votre vie,

en une singulière mixture d'anxiété et d'érotisme.

* * * * *

--Des types de roman et de théâtre, ces bourgeois qui se sont créé un

royaume, un ministère, des sérails, une presse, des journaux, un théâtre,

une vie d'orgueil et de plaisir, comme Benazet de Bade, comme le C...

d'ici.

* * * * *

_18 juillet_.--Saint-Gratien.

L'Empereur ayant entendu parler à l'architecte des Tuileries, Lefuel,

d'une somnambule qui l'avait étonné, en retrouvant, dans une promenade où

elle était endormie, des pièces de monnaie perdues, des pièces de quarante

sous, a voulu qu'à mesure qu'on démolissait, on fît tout voir à cette

femme, espérant par elle retrouver des trésors, surtout le trésor, indiqué

dans un récit venant d'un des domestiques de Louis XVII, comme enfoui

devant lui, par Louis XVI, dans une salle à colonnes, où, sous une des

colonnes déplacées, le Roi avait caché le sceptre, la main de justice,

_etc_. Bien entendu, la somnambule n'a rien découvert.

--Entre le tabac et la femme, il y a un antagonisme. L'un diminue l'autre:

cela est si vrai, que les amoureux de la femme quittent, un jour, le tabac,

parce qu'ils sentent ou s'imaginent que le tabac est un stupéfiant du

désir et de l'acte.

En somme l'amour est une grosse matérialité à côté de la spiritualité

d'une pipe.

* * * * *

--Toute extravagante grandeur bâtie par l'homme et dépassant sa taille est

attristante pour l'humanité. Versailles est l'exemple de cette mélancolie

de toute pyramide. La nature seule peut faire grand.

* * * * *

_23 juillet_.--Théophile Gautier, qui est ici pour quelques jours, cause

danseuses d'Opéra. Il décrit le soulier de satin blanc, qui, pour chacune

d'elles, est soutenu par un petit matelassage de soie dans les endroits où

la danseuse sent qu'elle pèse et appuie davantage: matelassage qui

indiquerait à un expert le nom de la danseuse. Et remarquez que ce travail

est toujours fait par la danseuse.

* * * * *

_28 juillet_.--Théo a passé une semaine avec nous ici. Du matin jusque

dans les heures inspiratrices de la nuit, il nous a régalés de sa parole.

Sa verve, encouragée par l'agrément du milieu et des personnes,

l'épanouissement de ce fonds de courtisan du XVIe siècle qui en lui, sous

la caresse de ce qu'il appelle si délicatement l'_amitié voluptueuse_ de

la princesse, s'est déboutonné en une énorme éloquence. Il a osé des

choses monstrueuses, mais en les sauvant, avec ces atténuations de la voix,

cette grâce légère de la langue, que possède ce gros homme, si délicat

causeur. Et l'on goûtait un rare et étrange plaisir, en ce salon princier,

oubliant de se scandaliser, de ces contes, de ces paradoxes, de ces récits

crus de voyages, où semblait se faire entendre la double voix de Rabelais

et de Diderot.

Dans la journée, à nous intimement, par les ombres du parc, le poète

contait, en traînant un peu la jambe, son _lamento_ de journaliste et de

_tourneur de meule_, et sa muse exubérante et débordante, emprisonnée dans

l'_Officiel_, condamnée à ne peindre que des murs, ou encore, disait-il,

je ne peux pas dire qu'il y a un mot comme m..., écrit dessus.

--«Qui sait! reprenait-il, c'est peut-être le pain sur la planche qui m'a

manqué, pour être un des quatre grands noms du siècle... Pourquoi

n'aurais-je pas atteint Hugo? Eh bien! il y a des jours où cela

_mélancolifie_... Mais la pâtée! Voilà trente ans que je la donne tout

autour de moi. Mon père, mes sœurs, mes enfants, j'ai fait vivre tout

ça... Ma fortune, ce n'est pas pour faire le _piteux_ avec vous, vous

comprenez? Mais j'ai trois louis là-haut et il y a cent quarante francs à

la maison, pour qu'ils vivent... Si j'avais le malheur d'être malade

quinze jours, eh bien! ça irait encore, en déménageant la maison... Mais

si la maladie durait six semaines, il faudrait que j'aille à l'hospice

Dubois, comme les autres.

Couchés dans le bateau de la princesse, sous le kiosque, Théo reprend: «Au

fond il y a un grand mystère autour de moi... Je suis aimé, sympathique.

Je plais généralement. Je n'ai pas d'ennemis. J'ai un talent qui est

reconnu... Eh bien! voulez-vous me dire comment il se fait que tout ce que

les autres obtiennent, moi c'est impossible!... On me dit que je ne

demande pas... Ce n'est pas ça... Il y a quelque chose dont je ne me rends

pas compte... Tenez, n'est-ce pas, je vous parle de cela, d'une façon

toute théorique... tenez comme exemple: Sacy, qu'est-ce qu'il a fait pour

être du Sénat?... Et Mérimée?... J'ai bien autant de talent que lui,

n'est-ce pas?... L'Académie, vous avez vu, c'est la même chose. Une place,

est-ce qu'ils ont jamais songé à me donner une place... Dans leurs musées,

c'est la même chose. J'ai pourtant écrit sur l'art... Pourquoi?... Est-ce

que vous savez pourquoi?»

Puis il parle haschich, visions, excitations cérébrales à la mode en 1830,

nous raconte qu'il a écrit MILITONA, en dix jours, grâce à des granules,

pris en deux doses de cinq, le soir et le matin, et qui lui donnèrent une

merveilleuse lucidité.

* * * * *

_31 juillet_.--Barre, le sculpteur, fait, en ce moment, une statuette

demi-nature de la princesse. Il lui a demandé de se laisser mouler les

deux mains dans la pose, pour en donner une plus réelle et vivante image.

On est réuni dans cet atelier rustique du parc, ancienne chapelle qui a

gardé son autel, et pêle-mêle, sont là, assis au hasard, sur les marches

de l'autel ou sur des chaises, hommes, femmes et enfants, toute la

maisonnée du moment.

A côté de Barre, à la tête, au front ridé d'un philosophe antique, un

ouvrier mouleur, en blouse, délaye le plâtre fin dans une cuvette, et

ensevelit sous son blanc crémeux la main de la princesse, préalablement

ointe d'huile. Pendant ce temps, la petite Vimercati et la petite Malvezzi

tirent, dans des coins, leurs bas, en se cachant un peu, et laissant

apercevoir leurs petits pieds craintifs, qu'on va mouler. Joli et frais

tableau de la cuisine de l'art.

* * * * *

_Samedi 1er août_.--La princesse arrive au dîner nerveuse, avec des larmes

colères dans la voix. Elle dit: «Demain il n'entrera pas dans ma chambre,

demain je ne l'embrasserai pas.»

Il s'agit de Giraud qui, arrivé ce matin avec son fils des Eaux-Bonnes,

s'est fait excuser, sous prétexte de fatigue, et affamé de gaz et de

distraction parisienne, a été, sans doute, passer la soirée en compagnie

de Victor à la Porte-Saint-Martin et à Mabille.

Et c'est, tout le dîner, des violences et des contradictions, qui semblent

crever de son affection blessée, de son cœur trompé, humilié. La

princesse se livre à d'amères tirades sur les hommes qui ne comprennent

rien aux délicatesses de l'amitié des femmes. Et à la voir ainsi souffrir

et s'encolérer, on sent l'aimante et jalouse nature qu'elle est.

* * * * *

--L'artiste peut prendre la nature au posé, l'écrivain est obligé de la

saisir au vol et comme un voleur.

* * * * *

_4 août_.--Nous sommes là, sur le perron de cette maison désirée

d'Auteuil. Il fait encore du soleil, et le gazon et les feuilles des

arbustes brillent sous la pluie d'un tuyau d'arrosage.

--Quatre-vingt deux mille cinq cents francs? dit mon frère, et le cœur

nous bat à tous les deux.

--Je vous écrirai demain, fait le propriétaire, et c'est probable que

j'accepterai.

--Quatre-vingt-trois mille francs et votre réponse à l'instant?

Le propriétaire a réfléchi cinq éternelles minutes, puis il a laissé

tomber mélancoliquement: «C'est fait.»

Nous sommes sortis, nous étions comme ivres.

Ce soir chez la princesse, ce drôle de corps du général Fleury, favori

bizarre et original, tout en ironie, en persiflage, à la moquerie flûtée,

légère, effleurante, tombant du demi-sourire de ses grosses moustaches,

sur toute la cour, sur lui-même, sur les autres, sur son service, sur son

maître, sur sa maîtresse,--au fond ayant l'air d'un homme dans une bonne

stalle, regardant, sceptiquement jouer une comédie, un bout de sifflet

entre les dents.

* * * * *

_7 août_.--La princesse a adressé hier une semonce terrible à Flaubert à

propos de ses visites à la ***..... Dans un sentiment de hauteur et de

femme du monde, elle se plaignait spirituellement, ce matin, d'avoir à

partager avec de pareilles femmes, la société, la pensée de ses amis,

d'hommes comme Sainte-Beuve, Taine, Renan, lui volant vingt minutes,

lorsqu'ils dînaient chez elle, pour aller les porter chez cette fille.

Elle s'est élevée contre les grands exemples de domination de ces femmes,

honorées de la fréquentation des philosophes, des hommes de lettres; des

savants, des penseurs, contre la puissance de ces fillasses n'ayant point

pour excuse un art, un talent, un nom, le génie d'une Rachel, et chez qui

les plus purs vont manger les truffes de la courtisane.

Et on a rabâché sur la contagion de leur corruption, l'imitation et les

plagiats de leurs modes, et on a cité les noms des femmes de la société

qui rivalisent avec elles.

* * * * *

--Ici le château dort ou paraît dormir jusqu'à onze heures. La princesse

ne descend que quelques minutes avant déjeuner, à onze heures et demie,

les journaux dans une main, et l'autre tendue aux baisers de ses hôtes.

Elle est généralement, à ce moment, matinalement gaie, vive avec un éveil

de santé, volontiers plaisantante, fouettée par les lettres reçues, par

les lettres écrites, par les nouvelles de la presse.

On déjeune, puis on passe fumer dans la vérandah, où souvent la princesse

allume le cigare des fumeurs, en injuriant la puanteur du tabac. C'est le

grand moment de la causerie, la digestion du peu qu'elle a mangé, semble

faire jaillir de la princesse, une expansion vivace de récits, de

souvenirs, de portraits des gens à l'emporte-pièce, des débâcles de

phrases à la Saint-Simon.

Vers les une heure, elle passe dans son atelier, et travaille elle-même,

sérieusement, conseillée par Giraud, _sa vieille Giraille_, dans son dos.

En ce moment elle est fort occupée des albums japonais, dont elle

transporte les fleurs et les oiseaux, sur les feuilles d'un paravent de

soie.

Vers les cinq heures, la princesse à laquelle la tension du travail met un

peu le sang à la tête, sort avec tout son monde, quelquefois en voiture.

Et l'on va à Soisy, à Eaubonne, ou à quelque autre endroit de la vallée de

Montmorency. Le plus souvent c'est un tour du lac, où les jeunes escortent

sa barque sur des périssoires, ou bien encore elle entraîne dans les

allées du parc un groupe, auquel elle jette en marchant, et en retournant

un bout de profil, une conversation coupée, à tous moments, par un grand

cri d'appel: _Tine, Tine_, ou: _Tom, Tom_,--un cri d'appel à un de ses

roquets perdu dans un massif.

Rentrée, elle s'habille en un quart d'heure, et elle est presque toujours

la première femme descendue, en toilette, au salon.

Nous avons passé trois semaines à vivre cette vie.

Les hôtes à demeure avec nous, étaient les Malvezzi, la petite Vimercati.

Théophile Gautier est resté une semaine, Flaubert quelques jours. Dans les

venants et les passants, peu ou point d'hommes politiques; des peintres le

dimanche entre le coucher du samedi et du lundi; des hommes de lettres le

mercredi; la famille représentée par le comte et la comtesse Primoli, le

jeudi; et les autres jours, de petits dîners intimes autour de la grande

table de vingt-cinq couverts des dimanches, toute rétrécie.

* * * * *

--La pure littérature, le livre qu'un artiste fait pour se satisfaire, me

semble un genre bien près de mourir. Je ne vois guère plus de travailleurs

dans cette manière que Flaubert et nous, et, notre trio mort, je ne vois

pas qui nous succédera.

* * * * *

--Si l'on disait que Clodion descend plus des Grecs que tous les membres

de l'Institut!

* * * * *

--Pendant que nous étions chez la princesse, Arsène Houssaye a la

gentillesse de me demander à l'autoriser à faire auprès de Duruy une

démarche pour m'obtenir la croix. Je lui écris aussitôt de n'en rien faire,

en lui disant ce qui a été toujours notre pensée: qu'un homme de lettres

a le droit de l'accepter, mais non celui de la demander.

* * * * *

--Quand la France commence à avoir envie de battre les sergents de ville,

le gouvernement quelconque qu'elle a, doit, s'il est intelligent, lui

faire battre l'étranger.

* * * * *

--Nous avons passé le contrat de l'achat de notre maison, et cette grosse

affaire pour le vendeur et l'acheteur nous donne la mesure du peu de

sérieux, avec lequel se traitent les affaires les plus sérieuses de la

vie. Nous restons stupéfaits de la légèreté qui préside aux clauses, aux

vérifications de toutes sortes, sous la conduite étourdie de notaires

folâtres, feuilletant l'acte en causant de choses légères: vrais

tabellions de pantomimes, légers, volages et _hannetonnant_, et qui ne

savent rien du premier mot de l'affaire, ni du contrat qu'ils font signer.

* * * * *

_Mercredi 12 août_.--Le docteur Phillips, le grand opérateur des vessies

malades de ce temps, _le casseur de pierres_, comme il s'appelle, nous

disait aujourd'hui qu'une opération lui donnait un appétit énorme, et

qu'en deux minutes, le temps qu'il ne dépasse jamais, il se faisait en lui

une telle dépense d'attention pressée et de fluide, qu'il avait besoin de

manger n'importe quoi après.

* * * * *

--Nul en ce monde n'est le pareil et l'égal d'un autre. La règle absolue

des sociétés, la seule logique, la seule naturelle et légitime doit être

le privilège. L'inégalité est le droit naturel, l'égalité la plus horrible

des injustices.

* * * * *

--Quelquefois une dernière innocence reste à la femme perdue: le rire.

* * * * *

_16 août_.--Étretat. Des chambres sans fauteuils, des lieux sans verrous,

des encriers faits avec de l'encre dans un verre à bordeaux. Nous fuyons.

* * * * *

_17 août_.--Lu au Havre un discours intitulé: _Des rapports de la

politique avec les lettres, prononcé par M. Prévost-Paradol à la séance

publique annuelle et solennelle de l'Institut_. Il y a un morceau, où

ledit académicien défend d'aimer les lettres pour elles-mêmes (textuel) et

proscrit le culte de l'art pour l'art, qui, dit-il, a été en tout temps le

chemin de l'afféterie, de la subtilité et de la médiocrité. C'est alors

qu'il passe à un morceau d'éclat sur les Muses, oui les Muses avec une

grande lettre, où il dit qu'elles méprisent ceux qui passent leur vie à

leurs genoux, et que les faveurs les plus sérieuses sont réservées au

_mortel courageux_, qui, en allant à son travail, les salue avec un mâle

amour. Et il continue dans ce style, dans ce style, le portrait du mortel

courageux allant à son travail, etc., etc., et le revêt de l'immortalité,

que lui décernent les déesses, à la dernière ligne et au dernier mot de sa

péroraison.

Et voilà son français, à cet écrivain, un français que M. Prud'homme ne

voudrait pas signer. Mais laissons là les grâces pendule-Empire de son

style. Venons au blasphème du petit parvenu politique, entré à quarante

ans dans cette Académie, où Balzac n'a pas eu sa place. Comment ose-t-il,

en plein Institut, jeter l'injure à la conscience de l'art, à l'amour

unique et désintéressé des lettres, aux derniers écrivains qui méprisent

l'à-propos, le savoir-faire, tous les succès qu'un talent, comme le sien,

a ramassés dans la flatterie des passions et du public d'un jour!

Jetée du Havre, la nuit. Excitation de la musique sur nous, excitation

plus nerveuse qu'autrefois, et plus avivante du travail littéraire et plus

éveilleuse d'idées.

* * * * *

--Oh! les belles existences dans l'ordre de la matière et de la gueule qui

ont dû être vécues au XVIe siècle!

* * * * *

--Ce qui sauve les souverains de devenir fous par la multiplicité des

affaires et la contention des préoccupations, c'est que, par une grâce

d'état, ils vivent dans une espèce de rêve de tout ce qu'ils font.

* * * * *

_28 août_.--Nous revenons de Trouville, rappelés par Hostein, directeur du

Châtelet, qui nous demande la PATRIE EN DANGER pour son théâtre. Il nous

écrit qu'il la reçoit sur notre nom, sans la lire, et nous donne

rendez-vous pour lundi, afin de distribuer immédiatement les rôles.

L'aventure est si bizarre qu'elle nous semble extravagante, et nous ne

croyons guère à la réussite de la chose.

* * * * *

_31 août_.--C'est aujourd'hui que Hostein doit nous communiquer ses

impressions personnelles.

On nous fait vaguer par ce labyrinthe et ces obscurités, qui semblent

garder, dans le dédale embrouillé du grand théâtre, le directeur contre

les créanciers et les manuscrits. Il nous fait un peu attendre et paraît,

nos cinq actes à la main, et passant ses mains dans son toupet d'homme

d'affaires, et s'asseyant à la marche d'une estrade, qui est comme la

marche de l'autel du drame, dominé par les MOUSQUETAIRES de Dumas père, en

galvanoplastie, il nous dit:

«Je vous ai lu avec beaucoup d'attention... Je vous ai reçus, aussi, soyez

tranquilles, c'est convenu... J'ai voulu vous épargner l'émotion... Ma

première impression est que la censure ne laissera jamais passer la

pièce... Maintenant, vous me permettrez de vous parler au point de vue de

mon théâtre... Il n'y a pas de drame dans vos cinq actes... il n'y a pas

d'intérêt... C'est la Révolution dans les salons... Ça manque de

mouvement... Non, tenez, mon public, il lui faut... il faut, à un moment,

qu'il y ait un traître qui enjambe par la fenêtre... Vous verrez, quand

vous travaillerez sérieusement pour ici... Vous ne venez pas souvent au

Châtelet... Jamais, n'est-ce pas?... Voyez-vous, quand même le 3e acte

nous reviendrait de la censure, il faudrait que cela se passât dans la

rue... Des passants, du peuple, vous voyez ça... Et pas un endroit

fermé... C'est très remarquable... du style, oh! du style!... des

portraits! des caractères!... le comte, oh! le comte!... la

chanoinesse!... mais il faudrait que ce fût joué parfaitement... Rien que

des tableaux... Des mots! des mots! mais il faut que la censure les

laisse... Oui, je vous le dis, je vous jouerai, je vous jouerai pour la

couleur... Après cela, le succès, ah! le succès, je n'en sais rien du

tout... Et puis, c'est impossible, votre déclaration d'amour de la femme

dans la prison, ça éclate comme un coup de foudre!».

Nous avions assez de cette douche écossaise d'imbécile, mélangée de chaud

et de froid, d'insolence inconsciente et de compliments grossiers, assez

de cet entrepreneur routinier, faisant dans sa détresse un coup de tête,

et voulant jouer un va-tout sur notre nom, mais tout ahuri, mais tout

dépaysé de ne pas rencontrer son Bouchardy, son Dennery, dans une pièce de

nous; et nous trouvions vraiment ironique d'entendre cet homme, si près de

sa faillite, parler de son public, ce public qui siffle au Châtelet, tout

ce que cet animal de directeur «intelligent» s'échigne à lui choisir.

Au fond, dégoûtés de jamais être joués là, et par ce monsieur, nous

convenions, tous les trois, d'un même accord, de présenter la pièce au

visa préventif de la censure, chacun ayant la secrète espérance de rompre

l'affaire par le _veto_ désiré.

* * * * *

--On ne saura jamais combien les marchands de la pensée et de l'écriture

des autres, sont bêtes.

* * * * *

--Les vieux politiques de ce temps, les vieux orléanistes retournés, comme

R... et S... qui n'avaient vu que la cour citoyenne du roi Louis-Philippe

et le profil vertueux et rèche de la reine Marie-Amélie, dans l'atmosphère

sensuelle de la cour impériale, sous le charme des coquetteries de

l'Impératrice, semblent galvanisés d'un dévouement érotique.

* * * * *

--Le bon des douleurs insupportables, est de faire supporter les autres.

* * * * *

_6 septembre_.--En chemin de fer, ce soir, en revenant, Victor Giraud, le

fils du peintre de la _Permission de dix heures_, nous contait que la ***

avait fait avec lui tant de manières, qu'il n'avait pas couché avec elle.

Elle ne lui parlait, tout le temps, que de son corps, de son beau corps,

chanté par les poètes, et qui ne pouvait et ne devait se donner comme le

corps d'une autre. Et il s'agissait de Gautier, de Saint-Victor et de

l'adoration de ce dernier, qui, au théâtre, déchaussait son pied, son beau

pied, et en mettait le soulier dans le creux de son gilet, et le baisait

dans les entr'actes.

Cette cour avait duré trois séances, au bout desquelles elle lui faisait

la proposition bizarre de lui appartenir au bout de quinze jours, mais

après l'hommage et la sécurité de quinze visites, pendant lequel temps il

s'engageait sur l'honneur à ne voir aucune femme, parce que, lui

avouait-elle naïvement, elle avait peur d'une maladie, pour son corps, son

beau corps.

Un singulier persifleur, ce fils Giraud: un bouffon sentimental, galant et

un peu poitrinaire, disant aux femmes d'une voix soupirante, avec un

sourire de jeune faune, des choses énormes et de terribles blagues de

tendresse,--une sorte de _guitarero_ de l'ironie de l'amour.

* * * * *

_7 septembre_.--Tous nos vœux, toute notre ambition serait maintenant

d'avoir assez de santé pour nous enterrer et nous perdre dans le travail

infini, et n'en sortir que pour jouir de la contemplation amoureuse, de la

jouissance, de la possession de quelque admirable objet d'art au-dessus de

notre fortune, à la hauteur de notre goût.

* * * * *

_10 septembre_.--Vallès, un homme de talent! il possède l'épithète du

grand écrivain et la vie du style; il a fait deux ou trois chefs-d'œuvre

d'articles. Et puis il en reste trop au _boniment_ de ce qu'il menace de

faire.

* * * * *

_12 septembre_.--Ce soir, nous sommes comme moulus des fièvres d'une folle

nuit de jeu. Après l'achat de cette maison de près de cent mille francs,

cette maison, si déraisonnable au point de vue de la raison bourgeoise

devant notre petite fortune, nous offrons deux mille francs, un prix

dépassant le prix d'un caprice de l'Empereur ou de Rothschild, pour un

monstre japonais, un bronze fascinatoire, que je ne sais quoi nous dit que

nous devons posséder.

Au fond, c'est énorme, cette masse d'émotions que nous mettons dans notre

vie si plate, nous à l'apparence si froide, et si fous au dedans, et si

passionnés et si amoureux. Car nous appelons amoureux, celui-là seul qui

se ruine pour la passion de ce qu'il aime: femme ou chose, objets d'art

animés ou inanimés.

* * * * *

_16 septembre_.--Auteuil.

Nous ne sommes pas bien sûrs de ne pas rêver... A nous ce grand joujou de

goût, ces deux salons, ce soleil dans la feuillée, ce bouquet de grands

arbres, en éventail sur le ciel, ce souriant coin de terre et le vol des

oiseaux qui y passent.

* * * * *

_17 septembre_.--Oui, c'est bien à nous la maison et le jardin, mais dans

cette maison,--nous qui fuyions le bruit de Paris,--il y a le bruit d'un

cheval, en une écurie invisible, dans la maison de droite, et le bruit

d'enfants criards et pleurards dans la maison de gauche, et le bruit du

chemin de fer qui passe devant nous, grondant, sifflant, et faisant

tressauter l'insomnie.

* * * * *

_18 septembre_.--Nous campons ici sur un matelas depuis quelques jours...

Eh bien! oui, nous entrons dans cet hôtel, pauvres de dix mille livres de

rentes, et en ce temps-ci. Mais de tout temps nous avons été de déréglés

amateurs. Lors de son droit, Edmond qui avait une pension de 1200 francs

pour son entretien et ses menus plaisirs, achetait, 400 francs, le

TÉLÉMAQUE sur peau de vélin, de la vente Boutourlin.

* * * * *

Journal des Goncourt (Troisième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 11 / 18 段