_23 mars_.--Si l'on savait ce qui fait faire un livre à Sainte-Beuve. Nous

le trouvons aujourd'hui tout enflammé d'un projet de publication sur Mme

de Staël et son groupe, un pendant à son fameux Chateaubriand, et avec les

mêmes nids de vipères, comme notes, en bas des pages,--et cela non par

intérêt ou curiosité de la mémoire de Mme de Staël, non par la

sollicitation de documents inédits, mais simplement pour être désagréable

aux de Broglie qu'il déteste. Au fond, y a un Chinois de paravent chez

Sainte-Beuve.

* * * * *

--J'ai remarqué que les intrigants ont une manière de masque: une

plaisanterie éternelle, sous laquelle ils se dérobent, ne se laissent

jamais trouver et ne donnent jamais du sérieux ni du fond de leur pensée:

des Machiavel de la blague, quoi!

* * * * *

--Je lis qu'il est tombé de la neige noire dans le Michigan;--c'est bien

la neige du pays de Poë.

* * * * *

--Le silence! oh! le silence! Dormir vingt-quatre heures dans un de ces

tombeaux qui ont pour pierre, sur la mort du bruit, une montagne ou une

pyramide.

* * * * *

_5 avril_.--«Une femme qui n'a pas été jolie, n'a pas été jeune.» Je lis

cela dans un livre de cabinet de lecture, où un crayon de femme a écrit en

marge: «_C'est tristement vrai!_»

* * * * *

--Notre talent! qui sait? c'est peut-être l'alliance d'une maladie de

cœur et d'une maladie de foie.

* * * * *

_Vendredi-Saint_.--Dîner maigre chez la Païva.

On cause religion. On va de Dieu à l'astronomie. Il en est à table que

cette science rassure et console. Singulier rassérénement que l'immensité

de l'espace. L'infini des mondes nous jette, au contraire, dans l'infini

des perplexités. Car s'il existe vraiment, l'Infini! qu'est l'homme? Rien.

Alors, conçoit-on un ciron incestueux, criminel?

* * * * *

--En sortant d'une maison, où nous avions dîné gaiement ensemble, le fin

et discret observateur qu'est Viollet-le-Duc, me disait, et sa remarque

était parfaitement juste: «Il faut, pour qu'une soirée soit agréable, que

la maîtresse de maison ait un amant et que cet amant ne soit pas là.»

* * * * *

_15 avril_.--Rue de Courcelles. Le salon est en verve ce soir. Parmi les

dîneurs, deux revenants: Gautier très pâle, ses yeux de lion encore plus

affaissés; Claude Bernard, qui a le masque d'un homme qu'on a retiré de

son tombeau... Et la conversation s'en va au mariage moderne, ce mariage

sans cour, sans flirtation aucune, ce mariage brutal, cynique que nous

appelons un viol par-devant le maire, avec l'encouragement des parents. Un

moment l'on parle de l'embarras pudique de la jeune fille jetée dans le

lit du mari, et là-dessus, une des dîneuses dit avoir entre les mains un

curieux autographe: les instructions, par la poste, d'une mère absente, à

sa fille...

Au fumoir, Théophile Gautier m'entretient de sa fille Judith, de son roman

chinois paraissant dans la _Liberté_, qu'il trouve «du SALAMMBO sans

lourdeur». Il me dit que c'est la plus étonnante créature du monde, un

cerveau merveilleux, mais un cerveau qui serait, selon son expression,

dans une assiette, n'ayant aucune corrélation avec sa personne, sa

conduite, son état et son esprit dans la vie, la laissant «enfantine et

dinde au possible». Elle n'est rien qu'un instrument, un outil devant une

feuille de papier.

* * * * *

--Thiers allant visiter stratégiquement les bords du Rhin, me représente

assez bien Tom Pouce dans une botte de Napoléon.

* * * * *

--L'autre jour, dans une phrase, la Païva s'est toute crachée. J'admirais

les diamants de ses boucles d'oreilles: «Oui, j'en ai là pour cent francs

de rente par jour!»

* * * * *

--La religion n'a de prise que sur les enfances de l'homme à tous les âges

de la vie.

* * * * *

_23 avril._--Nous avions dîné dans une maison où nous ne dînons jamais.

Mon frère était à côté de Mme ***, cette femme aux yeux d'aigue-marine,

cette femme si rare, si distinguée, si étrangement attirante par son air

diaboliquement vertueux. Et tous deux jusque-là avaient causé de choses et

d'autres, avec ces propos brisés et sans suite, de gens qui s'accrochent

une ou deux fois par an.

Les enfants dansaient en bas, les vieux causaient en haut, et nous nous en

allions, quand nous rencontrons la femme sur l'escalier: «Venez un peu;

non pas vous, mais M. Edmond.» Et elle rentre dans la salle à manger et

elle lui fait signe de s'asseoir à côté d'elle: «Je n'ai pas lu votre

dernier livre, et je ne peux plus vous recevoir... On me le défend... Oui,

j'aime mieux vous le dire... Nous qui vous aimons tous tant là-bas...» Et

de l'œil, elle lui donne le sourire d'amitié que lui jettent ses petites

filles, en tournant dans leur danse, au tapotement du piano, tenu par la

vieille grand'mère à lunettes. «Oui, M. ***--et elle nomme son mari--a une

jalousie contre vous que je ne m'explique pas...» Elle reprend: «Ça le

rend tout à fait malheureux... Entre moi et lui, ça n'a jamais été formulé

d'une manière bien nette... mais cela a amené pourtant des scènes dans

notre intérieur... Oui, il faut que nous renoncions à ce plaisir tous...

Concevez-vous qu'il m'empêche de vous lire... Que voulez-vous, nous nous

retrouverons, une fois par an, comme cela par hasard... Cela me pesait

depuis longtemps, j'ai mieux aimé que vous le sachiez.»

Et mon frère la quitte, persuadé, comme moi, que cette femme qui vient

presque de lui avouer la tendresse de sa pensée, ne ferait jamais pour lui,

s'il en devenait vraiment amoureux, le sacrifice de son orgueil d'honnête

femme.

* * * * *

_4 mai_.--M. de Marcellus, le grand seigneur chrétien, ne communiait à son

château qu'avec des hosties timbrées à ses armes. Un jour, le desservant

s'aperçut, avec terreur, que la provision d'hosties armoriées était

complètement épuisée. Il se risqua à tendre une hostie plébéienne,

l'hostie de tous à la noble bouche dévote, s'excusant avec ce mot

admirable: «A la fortune du pot, monsieur le comte.»

* * * * *

_6 mai_.--Au Jardin des Plantes. Un beau et primitif tableau de l'amour

des grandes races: la lionne attaquant un lion de ses tentations tendres,

de ses frottements de caresses, et l'enveloppant de ses chatteries

puissantes. Cela faisait penser à je ne sais quoi de doux dans la force,

comme le rut du Paradis... Une comparaison qui ramène mes idées au

scandale que devait donner l'Eden, où Adam et Ève ne pouvaient sortir de

l'arbre qu'ils habitaient, sans marcher sur un flagrant délit, plein

d'incitation pour des gens si peu vêtus... et vraiment la sévérité de Dieu

a été grande de leur dresser procès-verbal, et de les mettre à la porte de

son jardin, par ce garde champêtre au sabre de feu.

A trois heures une voiture, attelée de deux chevaux qui frémissent et se

cabrent, traverse le jardin, où toutes les bêtes se mettent à faire des

ronds éperdus. A la grille des féroces, on découvre la voiture de la toile

cirée qui la recouvre, et les employés déballent, comme un fromage, le

colis qui est une cage contenant deux tigres. Et l'on fait glisser la cage

sur les tréteaux jusqu'à une loge, dont la trappe est levée. Presque

aussitôt un tigre se décide à entrer, mais l'autre, flairant longuement le

plancher et reniflant la prison, buté devant la loge, rappelle l'autre

dans la langue qu'ont les animaux entre eux, et tous deux après une

terrible passe de leurs formidables pattes, se refusent à sortir, la

gueule et l'œil retournés vers le vert du jardin et la liberté du ciel.

On les pousse avec des bourroirs de fer, on les resserre avec des planches

passées entre les barres de la cage, et, un moment, ramassés dans un

espace où tiennent avec peine leurs deux corps, ils tournoient l'un sur

l'autre, souples, élastiques, ondulants, se mêlant et se nouant comme deux

serpents.

* * * * *

--Une des curiosités de l'hôtel de la Païva, ce sont les deux

coffres-forts au chevet du lit de la maîtresse de la maison, et entre

lesquels elle dort: sa fortune, son argent, son or, ses diamants, ses

perles, ses émeraudes, à droite et à gauche de son sommeil, de ses rêves

et peut-être aussi de ses cauchemars.

* * * * *

--Aubryet! oh! Aubryet! Condamné à vivre avec lui, j'achèterais un

revolver, et je lui dirais: «Ecoutez, au premier mot de votre part qui ne

sera pas simple, je vous brûlerai la cervelle!»

* * * * *

--Du moment que, cette fois-ci, deux poètes se présentaient à l'Académie:

l'un qui s'appelait Autran, l'autre qui s'appelait Théophile Gautier, et

que l'Académie a choisi Autran, ma conviction est qu'elle est composée de

crétins, ou de véritables malhonnêtes gens. Je lui laisse le choix.

* * * * *

_9 mai_.--Quelle diversité d'avenirs, les avenirs de collège! Quelle

loterie des carrières, des fortunes et des noms à la sortie; ça a quelque

chose de semblable aux fusées des bouquets de feux d'artifice, qui,

parties ensemble, crèvent presque aussitôt, ou montent, en volant,

jusqu'au haut du ciel.

* * * * *

_14 mai_.--Voici l'intérieur dans lequel, cette semaine, Maria a accouché

une femme. En haut du boulevard Magenta, en un campement de baraques que

loue aux plus misérables misères de Paris, le roi de la finance,--dans une

chambre de ce baraquement aux planches disjointes, au plancher plein de

trous, d'où jaillissent, à tous moments, des rats, des rats qui entrent

encore, chaque fois, qu'on ouvre la porte, et les rats des pauvres, des

rats effrontés, montant sur la table, emportant des michons de pain

entiers, mordant parfois les pieds du sommeil en mangeant la couverture du

lit; là dedans six enfants, les quatre plus grands dans un lit; et sur

leurs pieds qu'ils ne peuvent allonger, dans une caisse, les deux plus

petits; l'homme marchand des quatre saisons, ivre-mort pendant les

douleurs de la femme, saoûle comme son mari, sur une paillasse de paille.

Et pendant l'accouchement dans cette hutte, la hutte abominable des

civilisations, le singe d'un joueur d'orgue, juché dans la fente d'une

planche du baraquement mitoyen, imitant et parodiant les cris et les

jurons colères de la femme en mal d'enfant, et pissant par cette fente,

sur le dos du mari qui ronfle.

* * * * *

--La politesse est à la fois la fille de la grâce française et du génie

jésuite.

* * * * *

--Dans l'élite de ceux qui pensent, il se fait une visible réaction contre

le suffrage universel et le principe démocratique; et des esprits se

mettent à voir le salut de l'avenir dans une servitude de la canaille,

sous une aristocratie bienfaisante des intelligences.

* * * * *

--Toujours la fatalité du livre. Nous, dont les sympathies de race et de

peau penchent pour le pape, nous qui ne détestons pas l'homme qu'est le

prêtre, nous voici à écrire, poussés par je ne sais quelle force

irrésistible qui est dans l'air, un livre méchant à l'Église. Pourquoi!

Mais sait-on le pourquoi de ce qu'on écrit!

* * * * *

--L'Empereur, un excellent somnambule, s'il était lucide.

* * * * *

_18 mai_.--Dîner Magny.

Le causeur à idées de Magny est en ce moment le docteur Robin, dont la

parole est pleine d'aperçus neufs, de découvertes, de trouvailles, allant

des plus hautes aux plus petites questions de la médecine. Ce soir, après

avoir parlé du cerveau, il a parlé du mollet, l'appelant un pur produit de

la civilisation, et faisant remarquer qu'il manque au sauvage comme au

facteur rural, par cela que la réparation,--nourriture et sommeil,--n'est

pas égale chez eux à la déperdition des forces.

Quel dommage, quelle perte qu'une pareille intelligence d'observateur et

de physiologiste, n'écrive pas un livre dont il nous donnait, ce soir, un

si curieux morceau sur les effets moraux des maladies de poitrine: un

livre dont la première ligne n'a pas été encore écrite, un livre qui

serait une clinique médico-littéraire de ces maladies de foie, de cœur,

des poumons, si liées et si attenantes aux sentiments et aux idées du

malade, et présenterait toutes les révolutions de l'âme dans la souffrance

du corps!

* * * * *

_20 mai_.--Ce soir chez la princesse, nous avons entendu pour la première

fois de l'esprit de Dumas fils. Une verve grosse mais qui va toujours, des

ripostes qui sabrent tout, sans souci de la politesse, un aplomb qui

touche à l'insolence, et qui en donne à sa parole toutes les bonnes

fortunes; par là-dessus, une amertume cruelle... mais incontestablement un

esprit bien personnel, un esprit mordant, coupant, emporte-pièce, que je

trouve supérieur à l'esprit que l'auteur dramatique met dans ses pièces,

par sa qualité de concision et de taille à arêtes vives, qu'il a, cet

esprit, dans sa première spontanéité!

Il avait pris pour thèse que, chez tout le monde, sans exception, tous les

sentiments et toutes les impressions dépendent du bon et du mauvais état

de l'estomac, et il racontait, à l'appui, l'histoire d'un mari de ses amis

qu'il avait emmené dîner chez lui, le soir de la mort de sa femme, une

femme qu'il adorait.--Il lui avait servi un morceau de bœuf, lorsque le

mari tendit son assiette et avec une douce imploration de la voix, lui

demanda: «Un peu de gras! L'estomac! qu'est-ce que voulez? ajoute Dumas.

Il avait un estomac excellent, il ne pouvait pas avoir un grand chagrin...

C'est comme Marchal, tenez, Marchal n'a jamais pu avoir un chagrin avec

son estomac!»

Nous nous rallions à l'opinion de Dumas. Alors la princesse, comme si on

lui arrachait ce à quoi elle tient le plus dans la vie: ses illusions,

l'espèce d'idéal qu'elle aime à se faire non tout à fait des gens, mais

des choses humaines; la princesse pousse des cris d'horreur devant cette

proclamation de matérialisme, de scepticisme. Sa figure se contracte du

dégoût de nos idées et d'une espèce de répugnance peureuse d'enfant. Dans

ce moment elle ne se connaît plus, ne raisonne plus; elle vous jetterait

les meubles à la figure, et est prise d'un véritable désespoir, presque

comique par sa bonne foi.

Une diversion est faite par le récit du conservatoire de Versailles.

Soulié, baptisé Eudore, racontant sa tentative de suicide, le jour de ses

vingt ans. Il s'asphyxia sérieusement avec du charbon, mais qu'on devine

dans quoi il avait allumé son charbon? Dans le bain de siège de son père,

qui sous la chaleur se dessouda,--et rendit à la vie Eudore-Werther.

* * * * *

_25 mai_.--Chez Renan. A un quatrième de la rue Vaneau, un petit

appartement bourgeois et frais, un mobilier de velours vert, des têtes

d'Ary Scheffer au mur, et au milieu de quelques objets de Dunkerque, le

moulage d'une délicate main de femme. Par une porte on entrevoit la

bibliothèque, les rayons de bois blanc, le désordre de gros livres brochés,

roulés et empilés à terre, des outils d'érudition moyenâgeuse et

orientale, des in-quarto de toutes sortes, au milieu desquels un fascicule

d'un lexique japonais, et sur une petite table les épreuves de SAINT PAUL

qui dorment, et, par les deux fenêtres, une immensité de vue, une de ces

forêts de verdure cachées dans les murs, et la pierre de Paris, le vaste

parc Galliera, cette ondulation de têtes d'arbres que dominent des bouts

de bâtisses religieuses, des dômes, des clochers, et qui mettent là un peu

de l'horizon pieux de Rome.

L'homme toujours plus charmant et plus affectueusement poli, à mesure

qu'on le connaît et qu'on l'approche. C'est le type, dans la disgrâce

physique, de la grâce morale; il y a chez cet apôtre du doute, la haute et

intelligente amabilité d'un prêtre de la science.

Il nous donne la vie qu'il a écrite de sa bien-aimée sœur. Nous rentrons,

nous lisons ces pages qui nous touchent en plein cœur de notre fraternité,

et des larmes dans la gorge arrêtent notre lecture.

* * * * *

_25 mai_.--Oh! le bruit! le bruit! J'en arrive à détester les oiseaux. Je

dirais volontiers comme Deburau au rossignol: «Veux-tu te taire, vilaine

bête!»

Au fond, une véritable désespérance. Plus de sommeil, plus d'appétit,

l'estomac barré, l'anxiété dans toute la boîte digérante, le corps mal en

train, épeuré de la minute qui va venir, et peut le faire absolument

malade. Un effort abominable pour remuer ou vouloir, un barbouillement et

une lâcheté de tous les organes. Et il faut travailler, s'isoler la tête,

la faire créer, et trouver des idées et des mots artistes dans la

souffrance de l'un compliquée de la souffrance de l'autre, et dans

l'agacement infernal, produit par la maison que nous habitons.

Depuis quelque temps, depuis longtemps, il nous semble que nous sommes

vraiment maudits, voués à un supplice ridicule comme les

locataires-martyrs, dans un logis des PILULES DU DIABLE.

* * * * *

_27 mai_.--Fontainebleau.

Des moments de désespoir de notre santé, où nous nous disons:

«Embrassons-nous, ça nous donnera du courage!» et nous nous embrassons

sans nous dire rien de plus.

* * * * *

_31 mai_.--Ce soir dans la salle à manger de l'hôtel de Fontainebleau. Au

milieu de couples horribles de bourgeois gourmés, de vieux gandins de

bourse et d'obscurs poseurs, un ménage de vieux Anglais. Il y a rarement

chez nous cette noblesse de déclin, cette race de la vieillesse, cette

beauté de Franklin et de grand seigneur, sous la couronne d'un reste de

cheveux blancs, et ces yeux heureux, et cette belle bouche, et ces beaux

regards humains; enfin ce type d'une vie toute droite et bien remplie,

d'une conscience satisfaite, d'une âme limpide. Il y a chez l'Anglais

distingué de l'aristocratie des beaux et bons chiens de son pays.

* * * * *

_1er juin_.--Dîner Magny.

Curieux détails sur les savants Y... et Z..., sur ces Germains qui ne sont

pas plus savants que d'autres, mais que la mode du germanisme dans le

monde actuel de la science, a poussés à des fortunes ironiques.

L'un des convives de Magny a connu le savant Y..., humble, pauvre,

misérable, et joueur de piano dans sa mansarde, comme tous les Allemands.

Il le retrouve avec une cravate à pois roses, en un costume ébouriffant,

le costume qu'on peut imaginer d'un savant allemand, travesti en gandin:

«Vous me trouvez un peu changé, n'est-ce pas? lui dit le savant. Ah! c'est

que j'ai vu que le travail, l'application, tout ça, c'était de la

bêtise... Hase m'a dit qu'il n'y avait pour arriver que les femmes...

Voyez Longpérier, s'il n'allait pas dans les salons...»

A une autre rencontre, le même savant Y... accrochant le même convive,

l'entraînait dans une embrasure de fenêtre, et lui demandait anxieusement,

s'il croyait qu'un Allemand comme lui, pût jamais devenir capable de dire

des _cochonneries_ à des femmes, ainsi qu'en disent les Français, qu'il

essayait bien, mais ce qu'il disait était trop gros, et devenait de la

salauderie impossible à prononcer.

Quel comique symptôme du temps! La science employant ces vils moyens pour

parvenir, la science représentée par deux grossiers natifs du pays de la

simplesse, voulant arriver par la légèreté et la grâce de la corruption de

France.

Des types à fouetter dans un roman.

* * * * *

--Un insolent mot de la Païva, un mot comme grisé par la Fortune: «Moi,

tous mes désirs sont venus à mes pieds, comme des chiens couchants!»

* * * * *

_Jeudi_ 18 juin.--Comme nous parlions à Michelet de son livre LE PRÊTRE ET

LA FEMME, il nous interrompt vivement: «Ah! ce livre, je voudrais ne pas

l'avoir fait, quoiqu'il m'ait valu...» et le vieillard battu de ses grands

cheveux blancs, ne finissant pas sa phrase, tourne vers sa femme des yeux

jeunes d'un remerciement d'amour.

Mme Michelet reprend: «Oui, il a rendu le directeur trop intéressant, il a

fait de la confession un roman, et beaucoup de femmes, après avoir lu un

passage du livre qu'elle cite, se sont confessées... Moi, c'est le

contraire... Je l'ai lu toute jeune, et depuis cela, j'ai toujours détesté

les prêtres!

--Oh! c'est le malheur des œuvres artistes! disons-nous.

--Non, non, répète Michelet, Voltaire n'eût pas écrit ce livre-là... Ce

n'était pas sa polémique... Un fait bien curieux... Un jeune homme est

condamné à trois mois de prison dans le Midi, pour délit de presse... Il

est maladif, il obtient de faire sa prison à l'hôpital... Les sœurs, qui

soignent tout le monde, se mettent à le soigner, à lui demander s'il ne

s'ennuie pas, s'il veut des livres.

--Mais quels livres, mes sœurs!

--Eh bien! nous avons LE PRÊTRE ET LA FEMME, de M. Michelet.

--De M. Michelet?

--Oui, c'est un livre autorisé par notre confesseur...»

Eh bien! quand on m'a dit cela, ça m'a donné un grand coup...

* * * * *

_19 juin_.--Nous sommes dans cette vieille étude qui a vu presque toutes

nos affaires de famille, dans ce cabinet au fond d'une cour de la rue

Saint-Martin, dans ce cabinet gris et obscur aux boiseries blanches, aux

rideaux verts derrière le grillage des portes d'armoires, et avec ses

bustes de plâtre bronzé dans les niches des cintres. Il n'y manque, comme

vieux cabinet de notaire parisien, que les deux immémoriales lampes carcel,

qui figuraient sur la cheminée, du temps du père Buchère.

Il s'agit de la vente de nos fermes des Gouttes, de ce morceau d'orgueil

de notre famille, de cette grande propriété terrienne du grand-père, de

cette chose vénérable, respectée, sacrée, qu'en dépit de leur petite

aisance, notre père et notre mère se sont entêtés à garder contre les

tentations d'offres magnifiques, pour conserver à leurs enfants, ce titre

et cette influence de propriétaire, et ce _pain solide_, que seule la

terre représentait, sous Louis-Philippe, pour l'ancienne famille.

Enfin, après huit mois de pourparlers, de correspondances, de recherches

de titres, nous sommes parvenus à nous débarrasser de cette misère et de

ce grand tracas de notre vie.

L'homme de la Haute-Marne, le paysan épais et retors, aux petits yeux des

animaux qu'il émasculait, est là, avec son fils à l'air d'un Jeannot de

village, et sa femme tout en noir, de ce noir roux des vieilles tentures

des Pompes funèbres, enserrant l'argent, qu'elle a l'air de couver entre

ses cuisses, dans un sac de cuir. L'argent sort tout chaud de la femme,

qui le suit d'un regret fauve, et pendant que le visage du fils prend un

sérieux consterné, l'émotion de l'argent sortant à jamais du sac,

tressaille dans les lobes des grandes oreilles du père.

On compte les billets, puis tous les clercs se mettent à ranger les piles

d'or qu'on dépapillote. On compte, on recompte, et on recompte encore, au

bout de quoi, dans le grand silence de l'étude, la voix nette et un peu

railleuse du premier clerc s'élève, et jette: «A cette pile, il manque

cent francs, à celle-ci dix francs, à celle-là vingt francs... Le trio de

la campagne joue la stupéfaction, muet, il regarde, il regarde toujours la

table, comme si, à force de regarder, il allait évoquer sur les piles, les

pièces d'or qu'il a oublié d'y mettre. A la fin, comme les pièces

mettaient une longue résistance à venir, nous avons laissé nos reçus.

* * * * *

_22 juin_.--Vichy. J'étais dans mon bain d'eau minérale. Edmond ouvre la

porte, me tend une dépêche: «Accepté 48 000. J'écris. Voyez notaire. Mes

compliments. DE TOURBET.»

Un des bonheurs de notre vie, cette dépêche! Nous voilà, je crois,

propriétaires d'une maison que nous avons vue par hasard, ces jours-ci, au

Parc des Princes, une maison bizarre, presque cocasse, ressemblant à une

petite maison d'un sultan de Crébillon fils, mais qui nous a charmés,

ensorcelés par son originale étrangeté! Elle nous plaît sans doute parce

qu'elle n'est pas la maison bourgeoise de tout le monde. Avec cela un beau

jardin, de vrais arbres.

Et nous voilà, tout le jour, dans un contentement anxieux et dans une

fièvre de rêves d'embellissements, suspendus sur cette pensée de maison,

sur ce grand changement de notre existence, et où nous espérons trouver

plus de paix pour nos nerfs, plus de respect des milieux pour notre

travail.

* * * * *

_Vendredi 26 juin_.--Vraiment, c'est à se croire poursuivis par la

fatalité. Une lettre de Mme de Tourbet, que nous ouvrons ce matin, nous

apprend que, pendant que la propriétaire nous vendait sa maison, elle

était vendue par Girardin et Baroche à une autre personne. Et voilà une

semaine, que nous possédions en idée cette maison, que nous l'habitions en

imagination, que nous l'arrangions, et que sur le sable du jardin des

Célestins nous tracions le plan d'un atelier que nous voulions bâtir dans

le jardin. Cette maison vraiment nous tenait au cœur, nous en étions

devenus amoureux, pris par le grand je ne sais quoi, qui attache à une

femme plus qu'à toutes les autres, et vous la fait paraître unique.

Et ce vrai bonheur d'hier est devenu un vrai chagrin d'aujourd'hui.

* * * * *

--Lamennais, rien qu'un flagorneur de haines.

* * * * *

Journal des Goncourt (Troisième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 10 / 18 段