Il nous parle de son temps d'interne à Saint-Louis, en 1827, de sa chambre,

rue de Lancry au dix-huitième étage, «où je vivais si seul, dit-il, que

pendant sept mois, personne n'est entré que ma mère, et une seule fois»...

C'est depuis ces mélancolies de l'isolement, qu'il a réagi contre, qu'il a

eu toujours besoin de monde, qu'il a voulu dans sa salle à manger des

femmes, des chats. Et il cite l'exemple de Saint-Evremont s'entourant, à

mesure qu'il vieillissait, de bêtes, d'animaux... et d'hommes, ajoute-t-il

en souriant, pour faire plus de vie autour de lui. «Ah! si j'avais eu là,

à l'hôpital, un maître, mais c'était Richerand, un charlatan...»

Là-dessus le docteur Phillips, avec sa grosse tête dans les épaules, ses

yeux saillants, sa personne ankylosée, se met à parler chirurgie,

opérations, nous entretient de Roux, cet artiste du pansement qui tuait

ses malades par la coquetterie de ses bandes. La princesse l'interrompt,

en lui jetant au nez la barbarie des chirurgiens, leur insensibilité, le

peu d'émotion qu'il faut qu'ils aient... «Si, riposte Phillips, j'en ai

beaucoup, mais seulement pour les enfants... Ces pauvres petits êtres

auxquels on ne peut pas faire comprendre que c'est pour leur bien... Oh!

cela est horrible...» Puis après un silence: «Voyez-vous, dans notre

métier on ne voit plus que la science... la science c'est si beau... Mais

il me semble que je ne vivrais plus, si je n'opérais plus... C'est mon

absinthe!»

Et la fatalité de cette conversation, ce qui planait dans cet intérieur,

la fin prochaine de l'hôte qui nous recevait, avaient jeté tous les

dîneurs dans une triste songerie.

* * * * *

--Vie d'enfer tout ce mois de novembre: publier un livre, arranger un

appartement, avoir affaire à tous les corps de métier, ranger une

bibliothèque, écrire un travail de casse-tête sur les vignettistes du

XVIIIe siècle, et suivre chacun un régime, et essayer de se refaire un peu

le corps. Notre devise en ce bas monde devrait être: _Malgré tout_.--En

attendant que nous la prenions, nous la donnons au héros de notre pièce.

* * * * *

_25 novembre_.--Bar-sur-Seine.

A la campagne et en famille pour changer. Nous laissons derrière nous

MANETTE SALOMON en plein succès.

* * * * *

_4 décembre_.--Contraste de la vie! Nous emplissons un peu Paris en ce

moment du bruit de notre livre, et nous voici ici devant l'âtre de la

cheminée de la baraque, où sur le manteau de brique encore taché de la

main des maçons marquée en chaux, noircit un bouquet desséché

d'immortelles, couleur de vieux bois. Dans la cheminée, des souches

fantastiques, flambant, se tordant, rougeoyant comme des racines de

mandragores. Et dans la baraque, un banc, un cor de chasse, un vieux nid

de frelons à une solive, rien que cela.

Au dehors, le soleil sur la neige, une route comme un champ de mottes,

toutes blanches et étincelantes aux ombres doucement bleuâtres de la ouate,

et de chaque côté de la route, le bois roux, avec çà et là, comme un de

ces paquets de feuillage mort qu'on voit à la porte d'une auberge. En se

retournant, un soleil tout blanc, qui fait aux ramures noires des arbres

un fond d'argent; et de distance en distance, une brindille perdue portant

à sa dernière feuille une sorte de marguerite de givre; au loin un

fouillis, un lacis, une confusion de ramilles maigres qui se perdent dans

du violacé, saupoudré d'une poudre de neige, leur donnant la légèreté

d'une forêt de plumes.

Et, sous un ciel sourd, lamé de bleu froid et de jaune pâle, la route tout

au loin, blanche, blanche, blanche, avec ses _fréquentations_, les pas de

la nuit, la trace de l'animal, l'impression de son pied et la bifurcation

de la corne sur la blancheur du chemin.

* * * * *

--Lu un peu du MÉMORIAL DE SAINTE-HÉLÈNE. A faire, dans Napoléon, tout un

chapitre sur cette tête, un monde,--ce cerveau plein des affaires du monde

et des comptes de boutons d'une armée[1].

[Note 1: Un moment nous avons eu l'idée de faire une histoire du cerveau

de Napoléon, idée qui nous a persécutés quelques années, mais qui a été

abandonnée, sans qu'il y ait eu d'autre travail que des notes prises.]

* * * * *

_17 décembre_.--Nous aimons ces changements d'existence, ces triomphes de

l'animalité au retour de la chasse, ces coups de fouet de fatigue, ces

griseries des fonctions physiques, où le boire, le manger, le dormir,

deviennent comme des félicités divines de bêtes.

* * * * *

--La vie, ah! la vie, même pour les plus heureux et les plus écrasés de

fortune, même pour les meilleurs. Un saint, un grand seigneur, un

propriétaire de deux millions de rente, un homme qui a eu une si bonne

volonté au bien et au beau,--j'ai nommé le duc de Luynes,--un jour accablé

par la vie, ne put retenir: «Mais je suis donc maudit!»

* * * * *

_25 décembre_.--Jour de Noël.

Délicatement aimable et bien femme, la princesse! Elle a pensé à mettre,

pour notre retour, une toilette que nous lui aimons. C'est son jour de

loterie de tous les ans, jour qu'elle a choisi pour faire les honneurs de

sa serre à son intimité. Luxe tout nouveau que ces salons-serres, qui

n'ont guère plus de vingt ans de date, et dont le goût remonte peut-être à

Mlle de Cardoville d'Eugène Sue. Avec son goût de bric-à-brac, la

princesse a semé dans cette serre qui contourne son hôtel au milieu des

plus belles plantes exotiques, toutes sortes de meubles de tous les pays,

de tous les temps, de toutes les couleurs, de toutes les formes: un

capharnaüm qui a l'étrange et l'amusant du déballage d'un magasin de

bibelots dans une forêt vierge.

Et là dedans, des lumières sur des feuilles de bananier, qui semblent des

lumières électriques, et partout ce doux vert «cendre verte» de la plante

des tropiques, détaché, découpé, digité sur la pourpre d'un drap rouge,

chiffonné à grands plis contre les murs.

* * * * *

_Jeudi 26 décembre_.--Été voir Thierry, pour lui demander la lecture aux

Français de nos cinq actes sur la Révolution. Les politesses de Thierry

nous ont fait trembler.

* * * * *

_29 décembre_.--Chez la princesse, ce matin. Pendant les tintements de la

messe, dite pour la princesse dans une pièce voisine, tintements coupés,

dans le salon où nous sommes, par des blagues d'Arago, Vimercati raconte

un curieux départ de la vie d'un de ses amis, le dernier inscrit sur le

livre de la noblesse de Venise. Ce monsieur, qui avait cent mille livres

de rente, un jour, prit congé de ses amis, de ses connaissances, du monde,

les prévenant qu'il s'en allait mourir dans la montagne. Il s'y faisait

bâtir une maison, et servir par une espèce de jardinier, qui lui fricotait

son petit repas du matin et du soir, et sans vouloir recevoir âme qui vive,

il restait sept ans en cravate blanche, sur cette hauteur, à prendre son

vol pour l'éternité.

... A quatre heures, nous allons chez Sainte-Beuve, savoir de ses

nouvelles. Il nous fait dire qu'il désire nous serrer la main. Nous

montons l'escalier étroit, nous passons le petit pas, entrons dans cette

chambre à la fois nue et encombrée, au lit de fer sans rideaux, et qui a

l'air d'un campement dans une bibliothèque en désordre.

Du lit, deux mains se tendent chaudes et douces. Vaguement, nous percevons

une tête tout enchiffonnée, un corps auquel la souffrance et le

ramassement sous les draps ont presque ôté sa forme.

--«Mal... cela va mal!» C'est sa première phrase.

--Mais pourtant les médecins...

--Qui, les médecins? répond-il, avec une note colère dans la voix, je n'ai

plus de médecins, ils m'ont abandonné!... D'Alton-Shée m'a donné

Johnston... Phillips a été très gentil, mais c'est pour la chirurgie...

peut-être y viendrai-je demain... je ne peux plus maintenant passer trois

heures sans me sonder... et puis je vais sur le vase... et des minutes à

me tordre... des spasmes de vessie... oh, affreux!»

Et il entre dans tout le détail technique de son horrible maladie, parlant

du pus qu'il rend par l'anus, comme s'il voulait, en appuyant sur les

dégoûts qu'il a de lui-même, désarmer le dégoût des autres... Il nous

paraît désespérément résigné... Un moment il reprend haleine, puis nous

dit: «Je me fais encore lire... mais à bâtons rompus... vous comprenez...

je ne peux plus assembler mes idées.» Un silence. Et le mot: «Adieu» et il

nous retend les deux mains, retournant la tête au mur.

* * * * *

ANNÉE 1868

_1er janvier_.--Allons, une nouvelle année... encore une maison de poste,

selon l'expression de Byron, où les Destins changent de chevaux!

* * * * *

_2 janvier_.--Avant-hier on nous a rapporté la copie de notre pièce sur la

Révolution. Nous en avons presque peur instinctivement, comme d'une chose

d'où va sortir l'infernale angoisse des émotions du théâtre.

* * * * *

_3 janvier_.--Par une neige, qui vous fait frissonner pour les mal vêtus

de la misère à Paris, nous sommes à cet hôtel des Champs-Élysées, insolent

de lumières, fulgurant de la flambée des lustres et de la pourpre de ses

tentures, par les volets ouverts.

Dans le salon énorme, dans la cheminée gigantesque, pas de feu, rien que

la chaleur d'un calorifère qui s'allume. La Païva n'aime pas le feu. Elle

arrive bientôt, ruisselante d'émeraudes sur la chair de ses épaules et de

ses bras: «Ah! je suis encore un peu bleue... c'est que je viens de me

faire coiffer par ma femme de chambre, les fenêtres toutes grandes

ouvertes,» dit-elle. Cette femme est bâtie d'une manière toute spéciale.

Par ce temps, elle vit dans l'eau et l'air glacés, à la façon d'une espèce

de monstre boréal, inventé par la mythologie scandinave.

Toujours la même, désagréable, antipathique, coupante et blessante dans la

contradiction.

A table, la Païva expose une théorie de la volonté à faire peur... et que

tout arrive par la volonté... et qu'il n'y a pas de circonstances... et

qu'on les fait quand on veut... et que les malheureux ne le sont, que

parce qu'ils ne veulent plus l'être. Alors sur les effets de la

concentration du _vouloir_ qu'apporte, à l'appui de la thèse de la

maîtresse de la maison, Taine,--qui débute aujourd'hui--et qui

nécessairement cite Newton, se vouant pour ses découvertes pendant des

années à une telle concentration de pensées et de méditations qu'il en

resta, un temps, presque idiot, la Païva cite l'exemple d'une femme qui,

pour accomplir une chose qu'elle ne dévoile pas, resta trois ans enfermée,

retranchée du monde, touchant à peine au manger, dont il fallait la faire

souvenir, murée en elle-même, et toute à la combinaison de son plan. Et

après un silence, elle ajoute: «Cette femme, c'était moi!»

* * * * *

_21 janvier_.--... La princesse a dîné hier aux Tuileries, et il reste en

elle comme une satisfaction d'avoir débouché le sphinx, de l'avoir fait un

peu parler. L'Empereur lui disait:

--Moi qui aimerais tant lire... Je n'ai pas le temps... Je suis accablé

sous le faix des affaires, sous le poids des papiers... Devinez cependant

ce que j'ai lu aujourd'hui... C'est ce volume qui était là, je ne sais

comment, et qui m'est tombé sous la main: MADAME DE POMPADOUR, par...

par... Mais comme c'est singulier, elle est fort laide dans le portrait

qui est en tête de l'ouvrage... Est-ce qu'il y a un portrait d'elle?

--Comment? fit la princesse, en partant d'un gros éclat de rire. Oh! ne

dites pas cela trop haut!

--Où est-il donc, ce portrait?

--Eh! au Louvre!... Comment, on ne vous l'a jamais montré?

* * * * *

--Tout bien vu, le théâtre doit être une épopée ou une fantaisie. La pièce

de mœurs, comparée au roman de mœurs contemporain, est trop une misère,

une parodie, un rien.

* * * * *

--La générosité de l'homme implique presque toutes les autres vertus

sociales, et l'avarice le manque de ces mêmes vertus.

* * * * *

_2 février_.--Il y a des gens qui voient partout la Providence dans la

vie: nous, nous sommes bien forcés d'y voir le contraire. Quand les grands

ennuis font un moment trêve dans notre existence, il semble qu'un hasard

méchant, et d'une imagination diabolique, met son ingéniosité à nous

tourmenter par des persécutions insupportables, ironiques et bêtes. Notre

appartement est le seul de la maison où il y ait des objets d'art; et

c'est aussi le seul où il pleuve, quand il pleut. Nous venons de nous

agrandir d'un petit logement, et nous croyions avoir admirablement arrangé

notre chez nous: voilà un homme d'écurie qui pendant six heures, tous les

jours, en criant, en beuglant, en sifflant, nous rend impossible le

sommeil du matin et le travail dans la journée. Ce bruit nous met dans un

état nerveux abominable.

* * * * *

--Je crois que beaucoup d'hémiplégies viennent de la disproportion de

l'homme avec sa place: les trop grandes positions font sauter les petites

cervelles.

* * * * *

--Un paysan, un ancien châtreur de cochons, tombe chez nous, pour nous

acheter nos fermes des Gouttes. Il se trouve que la moitié de nos titres a

été perdue par nous et l'autre moitié par le notaire.

* * * * *

--Nous emportons de chez Pierre Gavarni, des cartons de papiers, des

morceaux de la vie de Gavarni, et nous nous y plongeons, du lever au

coucher. Une espèce d'autopsie qui semble aspirer, absorber notre

existence, si bien qu'il nous semble ne plus exister de notre vie propre,

mais de la vie de l'homme que nous étudions, que nous fouillons, que nous

creusons, de l'homme derrière lequel nous emboîtons le pas, entraînés dans

le tourbillon de cette activité vagabonde de Juif-Errant d'affaires et

d'amour, qui nous fatigue à sa fatigue.

* * * * *

--L'éloignement est excellent pour la gloire et le retentissement d'un

homme vivant: Voltaire à Ferney, Hugo à Jersey, deux solitudes qui riment

et semblent se faire écho. Pour un homme de génie ou de talent: se montrer,

c'est se diminuer.

* * * * *

--Quand on est très ennuyé, la vie perd de sa réalité; il semble qu'il y

ait du songe dans les faits, les spectacles, les passants.

* * * * *

--Sous l'agacement du bruit, il arrive une espèce de maladie nerveuse de

l'oreille, l'acuité de la perception devient douloureusement infinie, et

l'on ne souffre pas seulement du bruit, mais de la prévision et de

l'attente du bruit, et le bruit fait, on souffre encore de ce qui est si

long à mourir dans les ondes sonores.

* * * * *

_8 février_.--Toute cette semaine, enfoncés dans cette vie de Gavarni.

Quel chasseur de femmes! Quel passionné de l'_inconnu féminin!_ Quel

suiveur de toutes celles qu'il voit, et que de rendez-vous!... Et

quelquefois, je ne sais quoi de noir et de machiavélique, une méchanceté

de LIAISONS DANGEREUSES, curieuse d'expériences cruelles, un jeu amer avec

les faiblesses de la femme...

* * * * *

--Une des joies d'orgueil de l'homme de lettres,--quand cet homme de

lettres est un artiste,--c'est de sentir en lui la faculté de pouvoir

immortaliser, à son gré, ce qu'il lui plaît d'immortaliser. Dans ce peu de

chose qu'il est, il a comme la conscience d'une divinité créatrice. Dieu

crée des existences, l'homme d'imagination crée des vies fictives, qui

quelquefois, dans la mémoire du monde, laissent un souvenir plus profond,

pour ainsi dire, plus _vécu_.

* * * * *

_11 février_.--A une soirée d'Arsène Houssaye...

Une des premières fois que notre succès nous arrive à l'oreille, et qu'il

se fait autour de nous un petit _moutonnement_ de curiosité. Il y a des

gens, presque aussi inconnus de nous que du public, qui disent nous

admirer.

Au milieu de ce monde, un beau jeune homme, au gilet en cœur, à la

chemise en échelle, au revers d'habit noir en velours, et décoré d'un

camélia blanc, et odorant de senteurs qui puent: un mélange bâtard d'un

jeune député du centre sous Louis-Philippe et d'un gandin de Napoléon III.

C'est Marcelin, autrement dit Planat, un de mes anciens condisciples, le

directeur de la VIE PARISIENNE. On nous présente, et deux heures après,

nous soupons ensemble au café Anglais. Au bout de quatre ou cinq phrases,

dites avec le ton suprême des journalistes du grand monde, je le trouve

agaçant à l'image de son journal. C'est le Parisien des opinions chic,

l'amateur à fleur de peau, un ami de Worth citant Henri Heine. Donc il me

déplaisait déjà, quand il m'est devenu odieux, en disant d'une fausse

peinture de Rubens qu'il a chez lui: «C'est si honnête!» Si honnête!--Non

je n'aime pas cette qualification pour célébrer un tableau.

* * * * *

_14 février_.--Chez la Païva.

Belle chose, la richesse. Elle fait tout pardonner. Et personne de ceux

qui viennent ici, ne s'aperçoit que cette maison est la plus inconfortable

de Paris. Impossible, à table, de boire un verre d'eau rougie, parce que

la maîtresse a eu la fantaisie d'avoir, pour carafes, des cathédrales de

cristal qu'il faudrait des porteurs d'eau pour soulever. Dans la serre où

l'on fume après dîner, on est gelé par des courants d'air venant de la

couverture, ou étouffé par les bouffées de chaleur des bouches du

calorifère. Et à peu près ainsi de tout. Il y a un thé splendide, mais

demandez n'importe quoi absent du programme, c'est un _aria_ pire que dans

la plus petite et la plus pauvre maison.

Et Gautier dans ce logis inhospitalier de tous les côtés, près de cette

femme s'en reculant bourgeoisement, de crainte que son cigare ne brûle sa

robe, Gautier sème intarissablement les paradoxes, les propos élevés, les

pensées originales, les fantaisies rares. Quel causeur,--bien, bien

supérieur à ses livres, quelque valeur qu'ils aient,--et toujours dans la

parole au delà de ce qu'il écrit. Quel régal pour les artistes que cette

langue au double timbre, et qui mêle souvent les deux notes de Rabelais et

de Henri Heine: de l'énormité grasse ou de la tendre mélancolie.

Il parlait, ce soir, de l'ennui, de l'ennui qui le ronge... et il en

parlait, comme le poète et le coloriste de l'ennui.

* * * * *

--Un critique juge toujours un peu avec le public: il accepte l'opinion

plutôt qu'il ne la donne.

* * * * *

--Paul et Virginie, un chef-d'œuvre, le chef-d'œuvre d'un sentiment

général particularisé: l'amour renouvelé par le milieu.

* * * * *

--De son mari, malade, poitrinaire, et qui a les caprices d'estomac de la

mort, ma femme de ménage disait: «Il mange ses idées!» Ah! les mots du

peuple, l'homme, même de génie, ne les trouvera jamais.

* * * * *

--Combien de temps faudra-t-il encore--peut-être des siècles--pour que

notre barbare civilisation ait le moindre confortable, et qu'une salle de

plaisir quelconque, une salle de café ou de bal ou de spectacle, ne soit

pas une boîte à maladie ou à malaise pour le lendemain.

* * * * *

_22 février_.--Commencé à paperasser dans nos notes de Rome, à remuer

l'embryon de notre roman (Mme GERVAISAIS).

--Le sommeil dans le travail et la prise de la pensée par la création, une

suspension taquine, un arrêt bête du cerveau.

* * * * *

_23 février_.--Accroché à notre porte le plan de Rome, pour continuer à y

être, à nous y promener les yeux.

* * * * *

_24 février_.--Il y a juste vingt ans, vers une heure, du balcon que nous

avions, rue des Capucines, je vis le chaudronnier d'en face, grimper très

vite sur une échelle, et abattre à coups de marteau pressés, les mots _du

Roi_ qui suivaient le mot _Chaudronnier_. Alors nous avons été aux

Tuileries. Auprès du bassin, près du pavillon de l'Horloge, il y avait une

tête de chevreuil coupée par terre, et une amazone de l'Hippodrome qui

caracolait à cheval. La statue de Spartacus avait un bonnet rouge et un

bouquet à la main. L'horloge était arrêtée. Et au grand balcon, un

vainqueur, dans la robe de chambre de Louis-Philippe, singeait,

caricatural comme un Daumier, le salut de sa vieille phrase: «C'est

toujours avec un nouveau plaisir...» Aujourd'hui, en repassant rue des

Capucines, je regarde par hasard l'enseigne, et je lis, à la place de

«Chaudronnier du Roi»: _Chaudronnier de l'Empereur_.

* * * * *

--Les objets d'art aujourd'hui ressemblent aux souliers et aux paquets de

chandelle du Directoire. Ce n'est plus l'objet qui tient aux entrailles,

la chose inaliénable des collectionneurs d'autrefois; c'est une valeur

qu'on se passe de main en main, une circulation de plus-value entre

brocanteurs millionnaires, se dépêchant de vendre comme à un jeu de «petit

bonhomme vit encore».

* * * * *

_6 mars_.--Tant d'ennuis, tant de contrariétés, une sorte de désespoir de

la vie venant de ses impitoyables taquineries, nous ont mis en bon état

philosophique pour le refus de notre pièce: ce sera une amertume qui

passera dans la masse.

Rops, qui nous a envoyé le dessin d'une fille du plus artistique style

macabre[1] portant cette dédicace: _A MM. Edmond et Jules de Goncourt,

après MANETTE SALOMON_, vient nous voir. Un étrange, intéressant et

sympathique garçon. Il nous parle spirituellement de l'aveuglement des

peintres à ce qui est devant leurs yeux, et qui ne voient absolument que

les choses qu'on les a habitués à voir: une opposition de couleur par

exemple, mais rien du _moral de la chair moderne_.

[Note 1: C'est le dessin gravé dans le PARIS de Victor Hugo.]

Et Rops est vraiment éloquent, en peignant la cruauté d'aspect de la femme

contemporaine, son regard d'acier, et son mauvais vouloir contre l'homme,

non caché, non dissimulé, mais montré ostensiblement sur toute sa personne.

* * * * *

_4 mars_.--La princesse disait ce soir: «Je n'aime que les romans dont

j'aimerais à être l'héroïne!» Le mot donne parfaitement le _criterium_

littéraire de la femme en fait de romans.

* * * * *

_7 mars_.--Ce matin, terreur de migraine. Nous n'en avons pas, mais

l'agacement du bruit de la maison, et les ennuis de notre vie, depuis tant

de jours, nous ont délabré absolument l'estomac. Du reste, nulle illusion,

pas un espoir à avoir, nous le sentons d'avance. En chemin, le lecteur de

nous deux, pris d'un barbouillement de cœur qui lui fait l'affreuse peur

de ne pouvoir lire. Nous entrons dans un café, avalons un grog au rhum et

reprenons le chemin du théâtre.

Et nous voici, avec la complète sensation de notre refus dans la salle de

lecture, où les acteurs débandés se décident à se traîner, en nous

demandant «si ce sera très long». Quelques-uns déclarent tout haut que si

cela durait plus de trois heures, ils ne pourraient rester. Thierry est là

de trois quarts, évitant de nous regarder. Il nous donne une poignée de

main froide comme une corde à puits. Les attitudes des acteurs s'arrangent

sur les canapés, les fauteuils, pour l'ennui et la fatigue de la lecture.

Malgré tout, nous nous sommes promis de lire la pièce condamnée d'avance,

de façon à leur en enfoncer de notre mieux le souvenir. Et parfaitement

froid, parfaitement maître de mes effets, aussi calme que si je lisais

dans ma chambre, avec un parfait et supérieur sentiment de mépris pour

ceux qui m'écoutent, je lis posément, pendant que Coquelin, dessinant des

caricatures, pousse le coude de Bressant pour les lui faire regarder.

Cependant les autres, Got, Régnier, Delaunay, écoutent la pièce et

semblent s'y intéresser. Il y a toutefois pour ces gens qui ne connaissent

la Révolution que d'après Ponsard, une certaine stupeur devant cette

Révolution de vérité et d'histoire sur le vif.

Pendant le repos des actes, Thierry, qui se tient, tout le temps, la

figure masquée avec la main, et qui écoute cela, comme un supplicié,

échange à voix basse quelques mots avec les acteurs. Avant le troisième

acte, qui aurait été le grand acte de Delaunay, il le retient longtemps

contre la cheminée, comme s'il le prémunissait contre la tentation du rôle.

La lecture continue, intrépide, et peu à peu les auditeurs s'immobilisent,

et de temps en temps, avec la pupille dilatée de leur regard, ils fixent

mon frère, avec l'air de se demander s'ils n'ont pas affaire à des gens de

talent, devenus fous.

La pièce finit sur le mot terrible, et que je puis trouver sublime, parce

que je l'ai trouvé quelque part, la pièce finit sur le mot de la vieille

femme montant dans la charrette de la guillotine: «On y va, canaille!»

On ouvre la porte du cabinet de Thierry, fermé à double tour, et sans une

minute de discussion, ni débat, sans un bruit de voix en notre faveur,

nous entendons les boules tomber, et par une porte entr'ouverte sur le

corridor, nous voyons tout le comité disparaître avec un bruit de pas qui

se sauvent. Presque aussitôt, la porte se rouvre, Thierry entre muet, plus

pénétré de componction qu'un aumônier qui entre dans la cellule d'un

condamné à mort, à cinq heures du matin, et il nous nasille: «Messieurs,

j'ai le regret de vous annoncer que vous êtes reçus à correction. Et il

ajoute: «Oh! ce n'est pas le talent qui manque... mais la pièce nous a

paru à tous d'une représentation si dangereuse... [1]» Nous avons coupé

ces condoléances, en lui demandant de nous renvoyer la pièce.

[Note 1: Il faut reconnaître qu'après la chute d'HENRIETTE MARÉCHAL, il

était bien difficile à M. Thierry, et à une date si rapprochée, de jouer

une autre pièce de nous.]

* * * * *

Journal des Goncourt (Troisième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 9 / 18 段