tout à fait inoffensive. Il nous conte, du plus grand sérieux du monde,
qu'il éprouve un certain ennui de finir son roman, tant il est attaché à
ses personnages... Au milieu du développement de son ennui, un coup de
sifflet dans la falaise: c'est Mme Feydeau qui arrive avec un pliant,
toute charmante en sa fleur de beauté, et délicieusement coiffée d'une de
ces coiffures du Directoire, qui ont l'air d'en faire une fille de Mme
Tallien.
* * * * *
_3 septembre_.--Entre nous deux, il n'y a pas d'autre froissement, d'autre
choc de nervosité agacée, que ceux produits par l'angoisse souvent
désespérée de la carrière littéraire et de la production du livre. Cela
nous jette dans des tristesses irritées contre nous-mêmes, et qui
rejaillissent quelquefois, de l'un sur l'autre, en mutuelle amertume. Cela
arrive, quand le travail ne va pas, quand il y a de l'impuissance à rendre
ce que l'on sent, et d'atteindre à cet idéal qui va toujours dans les
lettres, en s'élevant et en se reculant de votre plume. Alors de mornes
désespoirs, où dans le pessimisme momentané qui pousse les choses à
l'extrême, il y a des tentations de suicide... et c'est une revue rageuse,
dont on s'empoisonne l'âme, de tout ce que, tous deux, nous avons eu de
dénis de justice, de mauvaises chances, d'échecs, de faillites du succès,
tombant au milieu de cet état maladif qui ne nous laisse pas un jour sans
la souffrance de l'un de nous ou l'inquiétude de la souffrance de l'autre.
* * * * *
_4 septembre_.--Nous ouvrons, au déjeuner du _Bras-d'Or_, une lettre de la
princesse: l'aîné de nous deux, est nommé chevalier de la Légion
d'honneur. Comme toutes les joies, celle-ci arrive incomplète, et le
décoré est très embêté... Quelque orgueil pourtant de cette décoration,
qui aura cette rareté de n'avoir été ni demandée, ni sollicitée même par
un mot, une allusion, mais arrachée par une amitié qui y a pensé toute
seule, et des sympathies d'inconnus...
* * * * *
--Il me revient, ce mot de Sainte-Beuve, que me rapportait de lui, l'autre
jour, Soulié: «C'est du dîner Magny que sort mon discours du Sénat.» Et
c'est vrai! Le dîner Magny aura été, en dépit de quelques _empêcheurs_, un
des derniers cénacles de la vraie liberté de penser et de parler.
* * * * *
_5 septembre_.--Monologue d'un bourgeois devant l'océan: «La mer est
silencieuse et trop loin... Il y a vingt-cinq ans, la mer se retirait
moins loin... l'espace est monotone, si on n'a pas le flot... et le flot,
on ne l'a que deux heures avant et deux heures après: en tout quatre
heures, c'est déjà quelque chose... Mais c'est monotone... du reste ça
m'est parfaitement égal...»
* * * * *
_8 septembre_.--En voyant une méduse à moitié desséchée sur la plage, je
me demandais si la mort dans les animalités végétantes de la vie
inférieure ne serait rien qu'une insensible cessation de vivre, et si la
douleur de la mort, montant l'échelle animale, et s'aggravant à chaque
échelon de l'organisme et de l'intelligence, ne réserverait pas à l'homme
seul, toute la cruauté et toute la souffrance de la conscience de mourir.
* * * * *
_15 septembre_.--Saint-Gratien.
On causait ce soir des puissances et des effets de la transmission du
sang. Viollet-le-Duc parlait de gestes d'enfant qui dénoncent le père, le
nomment presque, et il soutenait qu'un cocu philosophe, qui étudierait la
question, pourrait, sans se tromper, reconnaître dans le cercle de ses
amis et de ses connaissances, le père de son enfant. Au milieu de la
conversation, une femme de dire: «J'ai une bien jolie histoire là dessus.
Une dame de ma connaissance accouche d'un enfant qui avait deux doigts du
pied palmés. Le soir je rencontre un monsieur que je savais avoir cette
infirmité, et qui n'était pas du tout du monde de la dame. En le
plaisantant, je lui fais mes compliments, le pousse un peu... ma foi, il
avoue!».
Ce soir, la princesse a une toilette charmante. Sur une robe décolletée de
soie cerise qui lui laisse les épaules et les bras nus, une enveloppe de
dentelle noire jette le filigrane noir de ses ramages sur le rose de la
peau, et la splendeur d'un collier à sept rangs de perles se détache, en
leur luminosité nacrée, d'une cravate de dentelle noire qui s'y emmêle.
* * * * *
_16 septembre_.--Hébert travaille au portrait de la princesse, que nous
lui avons vu _fusiner_ avant de partir: un portrait de la princesse en
buste, dans le joli format restreint des petits portraits d'Holbein, un
portrait intime, qui doit être gravé de la même grandeur pour les amis.
Hébert peint ce portrait avec des pinceaux fins, fins, et presque pas du
tout chargés de couleur, miniaturant et miniaturant le soupçon de ton
qu'il pose.
Pendant ce, Soulié lit le CADIO de Mme Sand dans la _Revue des Deux
Mondes_, le prince Gabrielli, qu'on appelle ici le prince Charmant, brunit
les duretés d'une eau-forte, représentant le profil de sa femme, qui, dans
la berceuse, paressant, et inoccupée, et joliment boulotte, rappelle la
_Doudou_ de Byron. De la comtesse Primoli, se tenant au fond de l'atelier,
on voit la raie nette dans ses beaux cheveux noirs, et un bout de front
penché sur un livre. La muette Mme Benedetti s'arrête de temps en temps
dans sa tapisserie, et prend un repos, avec un regard vague devant elle.
Le gros Primoli passe, jetant une égrillardise dissimulée dans de
l'italien, et s'en va. Mais voici le maire de Saint-Gratien arrivant,
accompagné de Charles Blanc, qui déroule et lit un factum contre le chemin
mortuaire d'Haussmann. La princesse s'anime, fulmine, devient rouge...
Hébert continue à donner, du bout de ses longs et fins pinceaux, des
caresses, au visage furieux de la princesse. Et les heures passent.
* * * * *
_Mardi, 17 septembre_.--En flânant dans les serres de Saint-Gratien, nous
pensions à tout ce que ces plantes originales pourraient apporter
d'imagination créatrice à l'industrie, à la mode. Quelle source de
renouvellement pour nos soieries de Lyon! Quelle révolution à faire dans
l'académique des dispositions d'étoffes, dans cette abominable géométrie,
de notre goût. Ici, quelle fantaisie, quel imprévu de taches et de
couleurs. C'est le _naturisme_ heureux et libre, et sans règle pédante, de
l'art chinois, de l'art japonais, de ces arts calomniés comme arts
fantastiques et qui n'ont besoin que de cueillir une feuille, que je vois
là-bas, pour en faire, sous les doigts d'un ouvrier de Yedo, la plus
ravissante des coupes.
Retour ce soir. Des voyous en gaîté au chemin de fer. Le Français dans
l'ivresse n'est point bêtement heureux d'être ivre comme les autres
peuples. Il faut qu'il se montre très ostensiblement ivre à tous, par la
bruyance, les cris, les blagues, la crapulerie exubérante. Sa grande gaîté
dévoile son esprit de vanité et d'inégalité: elle a besoin d'être
écrasante pour les autres.
* * * * *
_18 septembre_.--Rien, rien et rien, dans cette exposition de Courbet. A
peine deux ciels de mer... Hors de là, chose piquante, chez ce maître du
réalisme, rien de l'étude de la nature. Le corps de sa «Femme au
perroquet» est aussi loin du vrai du nu, que n'importe quelle académie du
XVIIIe siècle.
Puis le laid, toujours le laid, et le _laid bourgeois_, le laid sans son
grand caractère, sans la beauté du laid.
* * * * *
--L'homme de la Morgue répondait à quelqu'un lui parlant de l'émotion
qu'il devait ressentir aux sinistres reconnaissances des cadavres: «Oh! on
se fait à tout... il n'y a qu'une chose, c'est, quand c'est une mère...
voyez-vous, le mort serait-il décomposé, pourri, serait-il du papier mâché,
comme il y en a... quand c'est une mère, elle se jette dessus et
l'embrasse... Il n'y a qu'elles pour cela!»
* * * * *
--Nous sommes des assidus de l'_Arène athlétique_, de ce spectacle de la
lutte, qui se répercute dans tous vos nerfs, et dont vous vous en allez
avec un peu de la tristesse et de la déception des vaincus. Ce soir nous
avons vu, pour la première fois, «l'homme masqué», une figure du paladin
du biceps, qui nous est restée, ainsi qu'une apparition du Chevalier noir,
dans le chapitre d'un roman de Walter Scott.
Cette force masquée, une force étrange, mystérieuse, différente de toutes
les forces que nous avons vues à l'ouvrage, une force qui part comme un
ressort et qui, en ses deux petites mains gantées de noir, pétrit un torse
et des flancs, comme avec des mains d'acier. Ç'a été un spectacle étonnant
et tout inattendu, que ce gros Farnèse de Bonnet, étendu, aplati par terre,
rendu inerte, la puissance de sa masse brisée sous cet homme, à tête de
satin noir, couché presque doucement sur lui avec la pesée légère et
fantastique d'une chimère et d'un cauchemar.
Il y a une heure là, quand le gaz baisse et s'embrume, que le brouillard
des cigares devient intense, qu'une pâleur nerveuse est sur toutes les
figures, que les teints de Paris se plombent d'émotion, une heure où, sur
les gradins de la salle de bois, la foule de ces têtes de photographes et
de journalistes, fait comme des tas blafards et effacés de vivants, dans
une ombre à la Goya[1].
[Note 1: Une description prise dans le même temps de l'_Arène athlétique_,
et que je retrouve dans le cahier documentaire de nos ROMANS FUTURS, qui
n'ont point été faits, hélas!]
* * * * *
--Après dîner, au restaurant Philippe.
Du talent, peut-être en avons-nous, et je le crois, mais d'avoir du talent,
il nous vient moins d'orgueil, que de nous trouver des espèces d'êtres
impressionnables d'une délicatesse infinie, des _vibrants_ d'une manière
supérieure, et les plus artistes à goûter l'aile de poularde braisée que
nous mangeons ici, un tableau, un dessin, une boîte de laque, un bonnet de
linge de femme, le suprême et l'exquis de toute chose raffinée et
inaccessible aux gros sens d'un public.
* * * * *
_27 septembre_--Voltaire, et encore et toujours cette histoire de sa
fièvre à l'anniversaire de la Saint-Barthélémy. Lui, la sensitive de
l'éphéméride! Allons donc, lui bon, tendre, pitoyable! Mais, je le répète,
il n'y a qu'à regarder ses lèvres, dans sa statue de Houdon. Et bien, moi
aussi je te baptiserai, Voltaire, tu es Satan-Prud'homme.
_La lumière blanche du gaz, réverbérée par les disques de métal, faisant
des remous comme argentés sur le rouge des banquettes. La salle blanchie à
la chaux, sur laquelle s'enlève la couleur naturelle du bois des
poutrelles et des planches des petites loges, en forme de box. Dans
l'ombre profonde des deux extrémités de la salle, le scintillement des
boutons et des poignées d'épée des sergents de ville._
_Les membres luisants des lutteurs s'élançant dans la pleine lumière.--Les
défis des yeux.--Les claquements de mains sur la peau dans
l'empoignade.--Une sueur qui sent la bête fauve.--Des pâleurs se mêlant à
la blondeur des moustaches.--Des chairs qui se rosent aux places
talées.--Des dos suintant comme des pierres d'étuves.--Des marches se
traînant à genoux.--Des virevoltes sur la tête, etc., etc._
* * * * *
_28 septembre_.--Dans les coulisses des Français. Le cor d'Hernani:--c'est
un cornet à pistons de la Garde impériale,--et Ruy Gomez se plaignait, ce
soir, d'avoir trop mangé à son déjeuner de tripes à la mode de Caen. Oh!
toutes les choses du monde, lorsqu'on les voit par derrière!
* * * * *
_29 septembre_.--La race des ministres est descendue, et je crois qu'elle
ne peut guère descendre plus bas. Sous Louis-Philippe, c'étaient encore
des professeurs; aujourd'hui j'en vois un, qui est un vrai Gaudissart,
avec des favoris de marin de la Méditerranée, l'encolure d'un placeur de
gros vins et d'un homme à femmes de la Cannebière, enfin le brun poilu
qu'on voit dans les lithographies obscènes de Devéria. Ce ministre est à
la fois plat, humble, rogue et haut.
Et le voilà, à table, prenant ses aises d'homme mal élevé, et
s'épanouissant en vieilles histoires marseillaises usées jusqu'à la corde,
et faisant un gros bruit bête de _troun de l'air_, en habit noir.
Le soir, au fumoir, il s'est étendu, en se vautrant sur un divan, avec
cette habitude des hommes d'État actuels, auvergnats et marseillais, de
décrotter les talons de leurs bottes à la soie des meubles, et à la fois
dédaigneux, et contempteur du monde qui était là, et tout ahuri à la
question _ébouriffamment_ intime que lui adresse, sous un air parfaitement
bête, Théophile Gautier, sur ses rapports conjugaux avec son épouse.
* * * * *
_3 octobre_.--La maladie effraye la femme du peuple, comme l'orage les
bestiaux. L'inconnu du mal qui vient à elle, l'hébète. Ainsi que les
enfants, les femmes du peuple disent au médecin, qu'elles souffrent de
partout.
* * * * *
_Dimanche 7 octobre_.--Saint-Gratien.
Avant dîner, dans la chambre d'Eugène Giraud, pendant qu'on se chausse,
qu'on se lave les mains, qu'on passe l'habit de circonstance, qu'on fume
une cigarette, Charles Giraud raconte qu'à Taïti, les femmes ont
l'habitude de s'oindre le corps d'une certaine préparation jaune qui leur
enlève l'apparence solide d'un corps humain, et donne à leur corps, à leur
chair, la transparence d'une bougie transparente, en fait des statues
étrangement douces à l'œil, presque diaphanes.
Et la description de ces femmes est remplacée, je ne sais par quelle
transition, dans la bouche de Penguilly, par les effets du canon. Il se
met à conter, comme il sait conter, vous donnant avec son récit lent et
détaillé, récit d'officier et de peintre, l'idée d'une veillée de camp, il
se met à conter un des derniers coups de canon de 1814.
Une batterie française, aux portes de Paris, avait devant elle du
brouillard; et des formes à peine visibles se montraient, un instant, dans
ce brouillard, tiraient et disparaissaient, en se jetant à plat ventre au
milieu de broussailles. C'étaient des tirailleurs suédois, dont l'un
venait d'abattre ou de blesser, coup sur coup, trois canonniers. Cela
agaçait les Français, quand le capitaine s'adressant au meilleur pointeur,
lui dit: «Tâche de toucher ce bougre!» La pièce de service était un petit
obusier. Le coup partit, à l'instant où la silhouette du Suédois se levait
de terre. «Je crois avoir touché, mon capitaine,» dit le pointeur, et la
canonnade continua toute la journée.
Le soir, au moment, où on relevait les blessés pour les porter aux
ambulances, le canonnier dit au capitaine: «Je voudrais bien aller voir
mon coup de ce matin!» Le canonnier va à l'endroit où son coup avait dû
porter, et trouve un vivant encore chaud, mais un vivant dont le boulet
avait fait, dans la face, le creux rond d'une serpe, avait enlevé le nez,
les yeux, la bouche, tout ce qui est la figure d'un homme.
Le canonnier porte le Suédois à l'ambulance. Le cas est trouvé curieux. On
le panse, on s'ingénie en inventions pour le faire boire, pour le faire un
peu revivre, avec des tuyaux de plume, avec je ne sais quoi... Mais voilà
l'effroyablement terrible: l'homme pansé, bandé, revient à lui. On le voit,
dans le premier moment, ignorant de sa blessure, se tâter de ses bras
étendus, d'abord les jambes, tout doucement remonter, se tâter les cuisses,
puis le ventre, l'estomac, la poitrine, puis arrivé là, s'arrêter un
moment, avoir un mouvement d'épaules qui fit peur, porter enfin les mains
à sa tête, à la place de sa figure, au bandage qui la recouvrait et
l'arracher... On le fit vivre cinq jours.
Penguilly racontait encore que la fameuse maréchale Lefèvre, cette _haute
gueule_ de la première cour impériale, apporta, un beau matin, le bâton du
maréchal au Musée d'artillerie, et comme le conservateur, tout en la
remerciant, s'étonnait que la famille ne conservât pas une telle relique.
«Ah! bien oui, ma famille, vous ne les connaissez pas,--et faisant le
geste,--ils seraient capables de s'en servir pour abattre des noix!
* * * * *
_8 octobre_.--Dîner Magny.
Oh! l'intolérance du parti de la tolérance! J'ai pensé au mot de Duclos.
«Ils finiront par me faire aller à la messe!»
* * * * *
_11 octobre_.--Fini aujourd'hui notre pièce: Blanche de la Rochedragon
(LA PATRIE EN DANGER).
La rue Childebert va disparaître. Goguet le marchand de cadres anciens
déménage. Drôle de bonhomme et drôle de rue.
La rue lépreuse avec son air de cul-de-sac provincial, et qui fait
brusquement le coude à une petite entrée de Saint-Germain-des-Prés: une
rue où le bric-à-brac coulait sur le pavé, où des fauteuils étaient à
cheval sur le ruisseau, une rue où l'on marchait au milieu de cadres
dédorés, une rue où aux devantures et sur les portes, c'était un méli-mélo
de vieux portraits sur des chaises n'ayant plus que des sangles, des
tapisseries représentant des saintes brodées à l'aiguille, des crucifix,
des portoirs de fayence, des fontaines de cuivre, des plats en étain, une
ferronnerie et une ferraillerie moyenâgeuses, et des bouts de cors de
chasse, passant sous des habits de membres de l'Institut, et des guitares
pendues sur des châssis, représentant des têtes d'expression de femmes
grecques en turban de Mme de Staël, peintes aux années philhellènes, et
des ciels de lit aux vieilles soieries faisant des auvents de boutiques.
Une boutique entre autres, à la porte de Goguet, pareille à une palette de
la loque, de toutes ses usures et de toutes ses flétrissures, ouvrant
entre des verdures brûlées, râpées, mangées, pourries, enfin une espèce de
trou, aux amoncellements de paquets de lisières, aux tas de morceaux de
cordons de tirage, d'effiloquages de soie et laine, un trou plein à
déborder, pour ainsi dire, d'un fumier de tissus.
Puis l'escalier tout noir, et tout suintant d'eau, et la loge du concierge
au premier, où, dans l'humide coup de jour glauque du vitrage, on voyait
le portier et la portière à côté de trois pots de joubarbe, comme des
noyés sur un banc d'herbe, dans le fond jaune d'un fleuve.
Et Goguet et son acolyte, avec leurs mines glabres, leurs physionomies
humbles de brocanteurs-sacristains.
* * * * *
_16 octobre_.--Dîner avec Hébert chez Philippe.
Il nous parle d'un de ses élèves de Rome, un jeune sculpteur, le frère de
Barrias le peintre, lequel était tourmenté depuis longtemps de la toquade
d'aller en Grèce, pour mettre au bas d'un buste ou d'une figure:
Αθηνη, suivi de Εποιει. Il vient de recevoir de lui une lettre
désespérée, dans laquelle il lui dit, que dans l'ancienne patrie de
Phidias, il n'y a plus de modèle, plus même de terre à modeler, et qu'un
sculpteur qu'il a fini par découvrir lui déclarait que, lorsqu'en Grèce,
quelqu'un s'avisait de vouloir faire une œuvre d'art quelconque, il se
rendait à Rome, et qu'à Athènes on ne sculptait absolument plus que
d'après des gravures.
Nous lui parlions du musée de Grenoble, du splendide Rubens représentant
Saint Bonaventure, et nous lui demandions s'il n'avait pas eu une action
sur sa vocation. Il nous répondait que sa vocation n'était pas venue de
son musée natal, mais qu'elle lui était venue des ruisseaux de sa province,
de ces ruisseaux pas très grands, larges comme la table, à l'eau très
courante, et cependant paraissant immobile, avec l'ondulation verte de
toutes sortes d'herbes, sur le fond gris, où il y a des cailloux jaunes.
Ces tons doux et lisses, sous la fuite du ruisseau, cette lumière noyée,
cette transparence de choses aquatiques, sous ce vernis trémulant,--ce
vernis qu'il comparait à un vernis copal,--ce fut pour lui son miroir
d'idéal et l'inspiration de sa vocation.
Berlioz est son compatriote. Ils étaient de deux maisons dans la montagne,
l'une un peu au-dessus de l'autre. Il l'avait vu le matin même, et Berlioz
lui racontait avoir été amoureux à douze ans, dans le pays, d'une jeune
fille de vingt ans. Depuis, il avait passé par bien des amours,
romanesques, farouches, dramatiques, avec toujours cependant, au fond de
lui, la sourde mémoire de ce premier amour, auquel il était passionnément
revenu, en retrouvant à Lyon sa jeune fille, âgée de 74 ans. Et maintenant
lui écrivant, et ne lui parlant que des souvenirs de son cœur de douze
ans, il ne vivait plus que de cette flamme passée!
* * * * *
--Le beau Louis XVI, est le beau Louis XV, le Louis XV de 1760, le Louis
XV contemporain du Garde-Meuble, et personne ne l'a vu. Le vrai Louis XVI
est déjà de l'Empire, il n'y a qu'à voir l'horrible coffret à bijoux de
Marie-Antoinette.
* * * * *
--Il y a des hommes, il y a la femme.
* * * * *
_21 octobre_.--Aux buffets anglais de l'Exposition.
Les femmes tirent un aspect fantastique de leur éclat, de leur blancheur
crue, de leurs cheveux fulgurants, un aspect qui leur donne l'apparence de
prostituées de l'Apocalypse; elles ont quelque chose d'inhumain,
d'alarmant, d'effrayant. Des yeux qui jamais ne regardent, un mélange de
clowns et de bestiaux: des bêtes splendides et inquiétantes.
* * * * *
_27 octobre_.--A Bellevue, chez Charles Edmond qui vient de se faire bâtir
un petit palais bourgeois.
Nous allons avec lui chez Berthelot, son voisin, et tombons dans
l'intérieur du chimiste. Une petite maison dans les bois. Un jardin plein
d'enfants, un salon plein de femmes. Mme Berthelot, une beauté singulière,
inoubliable: une beauté intelligente, profonde, magnétique, une beauté
d'âme et de pensée, semblable à ces créations de l'extra-monde de Poë. Des
cheveux à larges bandeaux presque détachés, à l'apparence d'un nimbe, un
calme front bombé, de grands yeux pleins de lumière dans l'ombre de leur
cernure, un corps un peu plat avec dessus une robe de séraphin maigre. Et
une voix musicale d'éphèbe, et un certain dédain dans la politesse et
l'amabilité d'une femme supérieure. Un enfant, son aîné, est venu
s'asseoir tout contre elle, beau comme un enfant fait au ciel.
Nous battons toute la journée, en compagnie de Berthelot, les bois de
Sèvres et de Viroflay, et nous retombons le soir dîner dans le ménage
Charles Edmond.
* * * * *
--La vie est une telle peine, un tel travail, une telle occupation, que
des hommes comme nous doivent arriver à se dire, à l'heure de la mort:
«Avons-nous vécu?»
* * * * *
_5 novembre_.--Philoxène Boyer est mort de la maladie de Fontenelle, de
l'impossibilité de vivre. Il n'y a que ce temps-ci pour faire mourir les
gens de vieillesse à 38 ans.
* * * * *
_14 novembre_.--Ce soir, Sainte-Beuve donne à dîner à la princesse. La
petite cuisinière Marie nous fait entrer dans la salle à manger, où se
dresse comme le dîner monté d'un curé, recevant son évêque, et de là dans
un salon du rez-de-chaussée tout blanc, tout doré, avec son meuble
jonquille battant neuf, qui semble le meuble fourni à une cocotte par un
tapissier.
Les invités arrivent: la princesse, Mme de Lespinasse, le vieux Giraud de
l'Institut, le docteur Phillips, Nieuwerkerke. La princesse a la mine
toute gaie; elle s'amuse d'avance, comme d'une partie de garçon. A dîner,
elle veut tout servir, tout découper. Son père découpait toujours. Il
avait de très jolies mains. Il mangeait même la salade avec les doigts, et
quand on lui disait que ce n'était pas propre, il répondait: «De mon temps,
si nous ne l'avions pas fait, nous aurions été grondés, on nous aurait
dit que nous avions les mains sales!»
Au bout de la table, Sainte-Beuve a l'air d'un maître d'hôtel d'une
cérémonie funèbre, de son repas de mort. Je le trouve cassé, vieux,
rabâchant, ayant pour se plaindre du mal qu'il a à vivre, cette mimique
sénile, ces fermements d'yeux qui disent: «Allez, je me sens!» ces gestes
de componction triste, et ces paroles qui se plaignent avec des mots vides.
Il ne mange pas, se lève deux ou trois fois pendant le dîner, demande
qu'on ne fasse pas attention à lui, revient comme le revenant de sa maison,
comme une ombre de vieillard qui ne veut déranger personne.
Chacun se bat les flancs. On essaye d'égayer le champagne, mais le rire
est froid et se glace. La princesse devient sérieuse et paraît
souffrante... Dans le salon, Sainte-Beuve, tâchant de sourire, assis au
bout du canapé jonquille, arc-bouté de ses deux poings sur la soie, se
laisse aller à conter les tristesses de sa jeunesse, de sa vie sans
chaleur avec les gens du _Globe_, Cousin, Vitet: gens qui ne lui donnaient
que leur esprit, leur amabilité, rien de plus, et souvent le
déconcertaient par des discussions, où il était tout étonné d'entendre
Cousin appeler Louis XIV «un godelureau».