_9 juillet_.--Parc de Vichy. Sept heures et demie du soir. Une broussaille

de genêts, toute fleurie de jaune; au-dessus de petits arbres, aux

feuilles argentées, glacées de soleil couchant, et toutes emplies d'une

illumination rose, et s'enlevant sur un ciel bleu si pâle qu'il semble

blanc: un coin de coucher de jour d'un tableau primitif, un éther

angéliquement pâle, plein de petits cris d'oiseaux qui volent si haut

qu'on ne les voit pas, et aussi du rire d'une petite fille qu'on ne voit

pas non plus, remplissant de sa gaieté rieuse, le chalet où elle court.

* * * * *

--Tous les faiseurs de petits travaux d'art et d'histoire, tous les

Chinois d'érudition que je connais, prennent un aspect chinois par le

ventre et la graisse qui leur _chinoise_ les yeux.

* * * * *

_12 juillet_.--Sur l'Allier. Une petite laveuse, les bras nus, le casaquin

clair, un ruban couleur feu dans les cheveux pour toute élégance, de

petits tétons ronds qu'on sent baller comme une paire de pommes, le corps

libre, souple, m'a fait repasser devant les yeux la toilette matinale de

peuple d'une ancienne maîtresse.

* * * * *

--La musique au théâtre, au concert, ne me touche pas, je ne la sens un

peu qu'avec le plein air et l'imprévu du hasard.

* * * * *

--A faire notre _Catéchisme de l'art_ en aphorismes, et ne dépassant pas

dix pages. Comme _summum_ du Beau absolu: le Torse du Vatican.

* * * * *

--Je trouve qu'autour de nous; de jour en jour, dans notre monde, le

respect de la postérité diminue bien. La littérature chez les hommes de

lettres que je vois, ne me semble plus qu'un moyen de mettre le gratis

dans beaucoup de choses de la vie. C'est comme un droit à un parasitisme

n'apportant pas trop de déconsidération.

* * * * *

--Il n'y a que deux grands courants dans l'histoire de l'humanité: la

bassesse qui fait les conservateurs et l'envie qui fait les

révolutionnaires.

* * * * *

--Oh! le _Siècle_! Un ami, qui n'est pas un imbécile, voulait me soutenir,

ce soir, que c'étaient les Jésuites qui avaient fait faire des obscénités

aux Chinois.

* * * * *

--Il est assez curieux que jamais un legs n'ait été fait à l'auteur d'un

livre, n'ait été fait par un mourant riche à un esprit. Si jamais un

écrivain a hérité d'un lecteur, il a fallu que le lecteur le connût, le

fréquentât, approchât du corps de cet esprit.

* * * * *

--Aujourd'hui seraient morts en bloc Jésus-Christ, Socrate, Franklin, que

les journaux ne seraient pas plus en deuil. Lambert Thiboust n'est plus.

Il est question d'un monument; d'une colonne, d'un enterrement national.

On cite du mort des traits de bonté divine, comme d'avoir reconnu un ami

dans la _dèche_, et s'il n'a fait toute sa vie que des cascades, c'est

qu'il avait la pudeur des hautes aspirations à la littérature, si

ridicules dans ce siècle, sans grands talents.

En lui meurt la gaieté de Paris, et dans tous les cafés, on voit les

garçons s'essuyer les yeux du coin de leur tablier.

* * * * *

--Avez-vous remarqué que les femmes qui ressemblent physiquement à vos

maîtresses, ont une sympathie pour vous?...

* * * * *

_20 juillet_.--Il y a ici une espèce de gentilhomme, qui est un

prestidigitateur, un sorcier avec ses mains commandant au visible et à

l'invisible, élevant l'escamotage au merveilleux, et faisant voir ce que

les dix doigts de l'homme peuvent réaliser du miracle. Cet A... m'emmène

ce soir chez lui, pour voir une table machinée pour ses trucs, sur ses

indications. Une petite chambre, où il y a deux lits, tout encombrée de

paquets vagues et couleur de misère, au milieu desquels reluisent les

dorures de la table. La dedans une femme, Mme A..., me dit-il, une espèce

de paysanne; deux caniches crottés, ses aides en train de fouiller le

dessous du lit; et sur le marbre d'un chiffonnier, une pauvre colombe,

habituée à être escamotée, immobile et qui semble de bois.

Et le gentilhomme disparaît... Je ne vois plus dans cet intérieur de

bohème, dans cette chambre de faiseur de tours aux chiens savants de

Stevens, que le campement d'un saltimbanque en chambre.

* * * * *

_Dimanche 21 juillet_.--Puissant, sur lequel nous sommes tombés ici, où il

fait le _Programme de Vichy_, nous amène Vallès, débarqué ce matin du

train de plaisir, en paletot d'hiver, gesticulant de la canne, parlant

haut, et avec son accent bon garçon auvergnat, ayant l'air de crier:

«Vallès est dans vos murs!»

On improvise une partie de pêche. On part, la Madeleine, Burty, une

chanteuse, la Gonetti, une fille toute ronde, qui a mis avec bonheur de

gros souliers pour la partie de campagne. La partie ne sourit plus à

Vallès, qui demande un endroit, où l'on puisse manger une grillade de porc,

arrosée de vin blanc. On l'entraîne vers le Sichon... Il marche

bougonnant, en demandant le _frigus opacum_, en jetant dans la verdure des

mots du café des Variétés. Il hèle, à travers les champs, une vache:

«Superbe, la vache de Fénelon!»

Cela, mêlé de paroles amères, de paradoxes sauvages, de rampements

amoureux sur l'herbe vers la jupe de la diva. Puis il blasphème

spirituellement et drolatiquement Hugo, et redemande de la grillade.

* * * * *

_22 juillet_.--Ce soir Burty revient à l'hôtel s'habiller pour un bal. Il

entre chez nous, se met à causer de son père, du premier Empire, allume un

cigare, et pris par l'intérêt de ce qu'il raconte, par le souvenir du

passé et de la famille, nous fait toucher les changements survenus dans

les habitudes, les mœurs, le train de vie de la bourgeoisie marchande.

Aujourd'hui les Delisle, les Cheuvreux-Aubertot ont des châteaux, avec le

luxe, la chasse, tout le _tra la la_ de l'aristocratie. Dans le temps,

dont il nous parle--et remarquez qu'il n'y a pas plus de cinquante ans,

--le premier marchand de soieries qui était son père, louait, l'été, une

maison de campagne de 300 francs à Groslay, et la grande distraction du

dimanche pour les invités et les grands commissionnaires américains et

russes, était l'achat, pour 12 francs, d'un cerisier dans la campagne,

d'un cerisier que la société mangeait sur pied.

* * * * *

--Jamais un homme, si riche qu'il soit, n'achètera un bel enfant, une

belle petite fille, pour avoir sous les yeux un chef-d'œuvre de nature, de

l'art de Dieu. Il préférera toujours acheter un tableau, une statue,

quelque chose que l'on revend, et où on retrouve sa mise.

* * * * *

--Table d'hôte de l'hôtel de Madrid à Vichy.

Au bout de la table, en haut, un ménage d'origine mexicaine, d'insulaires

venus d'une Canarie quelconque: la femme, une vraie femelle avec une tête

de bonne singesse, une peau café au lait, les bras comme des antennes de

sauterelles, des gestes pour découper qui lui retournent les mains à la

façon de spattes, horriblement maigre, séchée, ratatinée sous son châle de

petite fille, couleur caca d'oie, et attaché à son cou par une immense

plaque, remplie par la photographie de son mari; on croirait voir une

contemporaine de Montezuma, exhumée de ces cruches mexicaines, où l'on

_empote_ les morts.

A côté une espèce de vieux petit mayeux bordelais, le menton dans son

assiette, au fausset inouï, aux notes comiques de casse-noisette, le

soprano du gazouillement, et sa femme, une figure qui fait penser à la

Reine des Merlans dans une féerie.

Après un jeune Hollandais et sa mère, tous deux juifs, tous deux comme

éclairés par le reflet du soleil des juifs, la pièce d'or derrière le

grillage des changeurs; le jeune homme, un brun à barbe noire et à

lunettes, promenant éternellement, dans les escaliers de l'hôtel, le

cylindre d'un clysopompe; la vieille femme, à laquelle on ne sait quel

passé donner de marchande à la toilette ou de brocanteuse de chair humaine,

possédant des restes de beauté diabolique, et ayant dans le cerné de son

vieil œil, l'apparence d'un sourire de jouissance, mêlé à je ne sais

quelle profondeur de coquinerie. La nourriture l'excite, et, à la fin des

repas, se renversant à demi sur sa chaise, comme sur un canapé, et

branlant un peu la tête, elle a des chantonnements d'harmonica fêlé, des

notes cassées d'échos de _musicos_.

Puis toute la palette des teints de jaunisse et de la bile dans le sang,

depuis la pâleur hépatique jusqu'au bronze vert, depuis le bronze vert

jusqu'à la jaunisse nègre, et des têtes de femmes, où la maladie de foie

semble avoir développé une répugnante pilosité. Là dedans, une jeune

chlorotique à marier, assidue aux sources ferrugineuses de Mesdames, un

bubon en deuil, dont la mère, dans sa grossesse, semble avoir eu un regard

d'une caricature idiote de Grandville: Puis deux Anglais, deux Anglais du

Palais-Royal: l'un, le neveu, capitaine aux Indes, à l'abominable tête

d'artiste, à la barbe en queue de vache, au front de lézard, à la raie

médiane d'un modèle pour Jésus-Christ, et se livrant tout le temps à des

calembours internationaux. L'oncle, lui! ressemble à un commodore joué par

Odry, avec ses cheveux et ses favoris lui mangeant la figure à la façon de

deux perruques, avec ses yeux de taupe, ses cravates de Mazulipatam; et

les bijouteries qui le sillonnent, en serpentant, font de lui comme le

Laocoon des chaînes de montre.

Nos yeux, au milieu de tout ce monde, ne se reposent et ne se consolent

que sur une famille espagnole au grand complet: la grand'mère, la mère et

trois petites filles. La grand'mère, l'aïeule avec ses cheveux gris, la

ligne de blancheur de sa collerette, l'engoncement solennel dans le satin

noir de sa robe montante, sa carnation ressemblant à une ébauche grasse et

beurrée, de Vélasquez, en sa coloration violette aux glacis argentins. Et

elle semble entourée des petites infantes du maître, assises à côté d'elle,

de ces petites _senoritas_, la raie de côté, les cheveux piqués du rouge

d'un ruban ou d'une fleur de grenadier, le sourcil tressaillant, le front

bossué, le teint chaudement pâle avec la tache de fard de leurs joues, un

vermillonnement à la Goya.--Je les voyais tout à l'heure dans le jardin,

les petites senoritas, vives comme le vif-argent, et déjà jambées de

mollets de danseuses, petites-filles des fameuses saltatrices gaditanes.

Et autour de ce monde de tous visages et de toutes langues, tournent les

trois automates du service, la maîtresse d'hôtel, une Auvergnate à mine de

misère, montrant sur elle la désolation d'une porteuse d'eau qui a

renversé ses seaux, un petit domestique moyenâgeux, un espèce de varlet

drolatique, arrivé tout ahuri de la charrue, les cheveux en essuie-plume,

et la bouche riante montrant des dents en scie, enfin une pauvre petite

bonne, au cou maigre de poitrinaire, aux omoplates perçant sa robe étroite,

aux lobes d'yeux des prières d'Overbeck, marchant éternellement sur des

pieds, comme morts de fatigue.

* * * * *

--Quelle misère de rouleuse, sous le costume de la chanteuse ambulante: un

chapeau de paille noir avec un coquelicot, un canezou marron, une jupe

violette à carreaux, troussée sur un jupon noir, et la bretelle de sa

guitare sur l'épaule. Elle a la figure grise des pauvres. Et une voix,

sortant de cette guenille, une voix d'un voyou qui muse, chante:

C'est la vérité pure,

Vous qu'avez bon cœur,

Plaignez une créature,

Q'az-évu des malheurs!

Et la créature crache.

* * * * *

--Un chalet d'opéra-comique et de vaudeville, sur le balcon duquel on

s'attend toujours à voir des groupes chanter une ronde, comme au théâtre,

en levant au ciel des flûtes de Champagne; un jardin qui n'est presque

qu'une salle à manger en treillage, avec des médaillons de célébrités en

terre cuite, fouillés par Garrier-Belleuse: c'est le chalet de

l'administrateur des eaux, C..., une maison dont on tourne sans cesse le

bouton de cuivre, maison toujours mangeante, chantante, recueillant au

passage toutes les notoriétés, et toutes les voix jeunes et vieilles: hier

les frères Lionnet, aujourd'hui le vieux Tamburini!

Un type, ce C..., l'administrateur moderne, le créateur du jour,

l'Haussmann d'ici. Tout dans la main: les eaux, les bains, l'exploitation

de toutes les sources du Casino, le théâtre, les concerts, l'imprimerie et

le journal, et un monde d'ouvriers, depuis les maçons jusqu'aux

cartonniers des boîtes de pastilles, un monde de six cents manœuvres,

hommes et femmes. Les paysans l'appellent Napoléon IV.

L'homme, un enragé d'activité, mais un peu brouillon, comme tous les trop

actifs, et un touche-à-tout tyrannique. Bon enfant, mais un hôte à

l'hospitalité à brûle-pourpoint, et quelquefois sans tact, et dur de

paroles aux inférieurs... Au physique, l'œil clair, le nez à l'arête

sèche, sanguin, sensuel, denté pour mordre au plaisir... et par là-dessous

toujours à son affaire, faisant servir tous ceux qu'il reçoit à quelque

chose, tirant de ses hôtes une idée, une réclame, une utilité: des plans à

l'architecte, un premier-Vichy au littérateur, et plaçant à intérêt tous

ses dîners. En somme, pratique en tout, avec la science de la vie et

quelques goûts distingués de l'homme moderne, ayant un pantalon de nuance

distinguée, un merveilleux chien d'Ecosse, un break de Binder,--enfin

entouré de cette espèce d'aristocratie des choses, dont les parvenus

d'aujourd'hui arrivent parfois à s'envelopper, sans la mettre en eux.

Une maison, pendant toute la saison de Vichy, une maison d'allants et de

venants, où les honneurs sont faits par les M... un curieux ménage de

nomades de la société, ne dînant jamais chez eux à Paris, et tout l'été se

partageant entre des maisons de campagne d'amis: le mari, le chanteur

comique, à la tête de capucin de la chansonnette, avec son front d'ivoire,

ses sourcils d'astrakan, ses yeux et son rire de poussah; la femme, une

très gracieuse et aimable femme.

Là, passent des femmes déclassées, des femmes du monde qui n'y ont plus

guère qu'une jambe, des pianistes femelles qui semblent revenues de

partout, et qui dans des robes noires, qui ressemblent à du papier brûlé,

regardent avec la philosophie de la vieillesse de la femme laide, l'amour

qui se fait dans les coins; et en fait d'hommes, beaucoup de messieurs de

toute espèce, énormément d'architectes, et le dernier prix de Rome de

paysage, le dernier, dieu merci, un peintre qui fait estimer le génie de

Thénot.

* * * * *

_Dimanche 28 juillet_.--Clermont.

A l'hôtel, une chambre aux rideaux de fenêtres couleur de pâte d'abricot,

au canapé de fausse moquette suspecte, aux descentes de lit

pouilleuses;--et le matin sur tout le corps des ampoules semblables

à des boîtes de montres.

Nous prenons l'omnibus pour Royat, un coin de Suisse, gâté et violé par

une école de tapins qui jouent du tambour sous les châtaigniers, et par

l'horreur d'un dimanche auvergnat. Le village pétrifié, avec des

silhouettes d'autochtones étagés sur leurs escaliers et finissant à un

chien idiotisé sur la dernière marche: une population sans rire, sans voix,

muette, concentrée.

Retour à Clermont. Nous battons la ville. A peine un passant. La tristesse

plate et dominicale de la province, à laquelle s'ajoute ici le deuil de

l'horrible pierre du pays, la pierre ardoisée de Volvic qui ressemble à

ces pierres de cachot, dans les décors de cinquième acte des drames du

boulevard. De temps en temps, un _campo_ qui conseille le suicide, une

petite place aux petits pavés pointus, entre lesquels pousse l'herbe d'une

cour de séminaire, et où les chiens bâillent en passant. Une église, la

cathédrale des charbonniers, noire au dehors, noire au dedans; un tribunal,

un temple noir de la Justice, un Odéon de la loi, académiquement funèbre,

et d'où l'on tombe sur une promenade, où les arbres maigrissent d'ennui

dans une grande ombre moisie. Toujours et partout, ces fenêtres et ces

portes encadrées de noir, ainsi que des lettres de faire part mortuaires.

Et sempiternellement à l'horizon, cet éternel Puy de Dôme, dont le cône

bleuâtre ressemble si épicièrement à un pain de sucre, enveloppé de son

papier.

A la fin, nous nous sommes assis sur un banc moussu, tumulaire, devant des

façades qui avaient les mélancolies des bords de canal, peints par Pierre

de Hooghe, recelant des vieilles en chapeau de paille de mendiantes sur la

tête, et qu'on eût dit peintes par un Memmling du _fouchtra_.

A l'hôtel, en rentrant, notre chambre nous paraît d'une saleté plus

menaçante, et le lion représenté sur nos descentes de lit, plus triste et

plus mangé de vermine que le matin. La peur nous prend, et nous nous

sauvons de l'Auvergne.

* * * * *

_29 juillet_.--Retour à Paris.

* * * * *

_3 août_.--Saint-Gratien.

Eudore Soulié déclarait aujourd'hui très justement qu'il y avait deux

Sainte-Beuve: le Sainte-Beuve de sa chambre d'en haut, du cabinet de

travail, de l'étude, de la pensée, de l'esprit; et un tout autre

Sainte-Beuve: le Sainte-Beuve du rez-de-chaussée, le Sainte-Beuve dans sa

salle à manger, en famille, au milieu de la _manchote_ sa maîtresse, de

Marie sa cuisinière et de ses deux bonnes. Dans ce milieu bas,

Sainte-Beuve devient un petit bourgeois, fermé à tous les grands côtés de

sa vie d'en haut, une espèce de boutiquier en goguette, l'intellect

rapetissé par les ragots, les âneries, les rabâchages imbéciles des femmes.

* * * * *

_5 août_.--La princesse fait ordinairement, après déjeuner, des promenades

où elle jette comme la dictée de ses pensées. Aujourd'hui elle crache ses

amertumes à propos de l'ingratitude des artistes, au sujet de X... et de

Y..., qu'elle accuse d'avoir mené toute l'intrigue, pour empêcher la

première médaille d'Hébert. Elle rappelle tout ce qu'elle a fait pour eux.

Et elle s'étend éloquemment sur la peine qu'elle a eue à donner le goût de

l'art à l'Empereur et à l'Impératrice, à imposer la mode de la peinture et

des peintres à la société, «si bien, dit-elle, qu'aujourd'hui tout le

monde a son artiste... Mon avoué a son peintre: c'est Corot...

Positivement.»

Puis changeant de sujet: «Moi je n'ai jamais fait mon chemin avec

l'Empereur, parce que je vais tout droit... On ne m'a jamais prise dans

des tripotages, jamais, jamais!... On n'a jamais pu faire de moi, de ces

gens qui pleurent, et se font payer leurs dettes, tous les six mois...»

Cela sort d'elle avec une indignation et une montée de sang qui lui

empourprent le teint.

Puis elle nous promène dans le château, nous faisant voir sa chambre, son

cabinet, tout pleins de lumière ensoleillée, et tout amusants d'un

encombrement de petits meubles à ses goûts, de commodes de petites filles

et d'armoires pour les gâteaux de ses chiens. Elle nous dit, heureuse de

nous montrer toutes ses chambres d'amis, qu'elle n'a qu'un plaisir, c'est

d'avoir du monde, c'est de vivre au milieu de gens qui lui sont

sympathiques et qu'elle aime, qu'elle aurait bien pu, si elle avait voulu,

faire des choses extraordinaires, des monuments, des palais de financiers,

mais qu'elle aime bien mieux sa perse avec de vieux amis assis dessus.

Il faut un ou deux jours pour rentrer dans la pleine intimité de sa

connaissance et retrouver la caresse de sa parole: «le cher» au lieu de

«monsieur». Son amitié qui n'oublie pas, s'échauffe pourtant avec la

présence des gens.

J'ai remarqué chez la princesse un goût de toilette, particulier: le goût

du ton; ses robes sont toujours des robes de coloriste.

* * * * *

_8 août_.--Nous passons chez Sainte-Beuve. Une particularité, et qui

indique et signifie bien l'essence démocratique de cet homme: c'est la

toilette intime de son chez lui: la robe de chambre, le pantalon, la

chaussette, la pantoufle, tout le _lainage peuple_ qui lui donne l'aspect

d'un portier podagre. Après avoir passé par tant de milieux, élégants,

distingués, il n'a, pu s'élever à la tenue d'un vieillard du monde, à

l'enveloppe honorable de la vieillesse chez elle.

Il nous a longuement conté toute son affaire du Sénat, et toute la grosse

popularité qu'elle lui avait faite. Et involontairement, pendant qu'il

parlait, nous pensions comme un seul article d'une plume amère et vraie,

un coup d'épingle de sincère honnête homme dégonflerait ce ballon de

blague d'un martyr à trente mille francs de traitement,--un article où

l'on rappellerait que, seul parmi, les lettrés, ce Sainte-Beuve a été

l'écrivain qui, en 1852, pendant la terreur blanche de l'écriture

littéraire, lors de notre poursuite en police correctionnelle, lors de la

poursuite de Flaubert, en ce temps du silence, de la servitude universelle,

a été, on peut le dire, le souteneur autorisé du régime. Et ce serait

amusant de rappeler que c'est l'émargement qui a été son illumination et

sa conversion à la liberté, et que son courage ne lui est venu qu'avec son

traitement d'inamovible et ces palmes de sénateur, gagnées à servir avec

de la mauvaise foi de prêtre, toutes les viles rancunes du 2 décembre.

En sortant de chez Sainte-Beuve, nous entrons chez Michelet. Nous le

trouvons assis sur son petit canapé, les mains sur les cuisses, dans une

pose d'idole, avec un sourire extatique sur la figure.

Il nous parle de Rousseau qu'il nous dit n'avoir fait quelque chose, que

parce qu'il ne pouvait, un moment, ni avancer ni reculer, qu'il était

réduit au désespoir. Ainsi de Mirabeau... Et il se met à nous faire une

loi providentielle de ces extrémités du destin des grands hommes, de ce

cul-de-sac de malheur, où ils sont obligés de se jeter à la mer. Il

termine en disant: «Il y a un joli mot d'émigrant là-dessus «il faut

arriver en Amérique noyé sur une planche, l'homme qui y débarque avec une

malle n'y fait rien.»

* * * * *

_13 août_.--Saint-Gratien.

Une journée splendide et torride. On dresse la table dans le jardin: ce

qui donne toujours à un dîner l'air d'un dîner de théâtre. Puis la nuit

descendue, tout le monde roule en voiture; et l'on vague dans du clair de

lune, qui transfigure tout ce pays de Montmorency, en un rêve de paysage

parisien. L'on passe par la vaporeuse fraîcheur du Bois-Jacques, et l'on

revient au lac, inondé de lumière argentine dans le rideau de ses arbres

tout noirs. Et les uns sur les bateaux, les autres sur des périssoires,

semant le lac d'éclairs, en coupant de la rame ou des palettes l'eau

scintillante, évoquent dans cette banlieue un souvenir d'un lac de cette

Italie, dont la langue revient en musique, sur les lèvres des hommes et

des femmes.

* * * * *

--Des hommes sont tentés par la mort comme par une dernière aventure.

* * * * *

--Il n'y a que les domestiques qui savent reconnaître les gens distingués.

* * * * *

--Un côté caractéristique des ménages troubles: ce sont ces froids qui

tout à coup tombent dans l'intimité, en présence de tiers, ces absences de

la femme qui chantonne en se livrant à un battement nerveux d'un pied sur

un barreau de chaise, cette ombre qui vient sur le front du mari, enfin

tout ce qui vous donne envie de vous en aller. Et l'on se trouve gauche et

gêné, et l'on sort avec une tristesse faite de ce mystère de choses

inconnues, de tous les sous-entendus qu'on sent et qu'on tâtonne dans ces

ménages, sur lesquels on cause.

* * * * *

_Août_.--Trouville.

Heilbuth nous emmène le voir laver une aquarelle à Honfleur. Un drôle

d'être, décousu, braque, et très fin et délicat et méphistophélique

observateur, avec son nez crochu et son œil clair d'Allemand du Nord.

* * * * *

_27 août_.--Dégoût ici de cette société d'anonymes. Nous souffrons

maintenant au coudoiement de populations d'inconnus et de bourgeois vagues.

* * * * *

--Les étrangers parlent haut en public, ils ont la conscience de parler

une langue qu'ils sont seuls à comprendre. Le Français parle bas, parce

qu'il se sait compris de tous, et parler la langue universelle.

* * * * *

30 août.--Aujourd'hui nous accompagnons Feydeau sur la falaise. Il est

dans le moment toqué de conchyologie qu'il veut fourrer dans un roman, et

il va travailler à ramasser dans la glaise toutes sortes de coquilles

antédiluviennes, passant des quatre heures en plein soleil, avec son

panier, son marteau et son ciseau à froid, et accompagné de son fils, un

petit blondin aux cheveux de la nuance du chanvre, le ventre couvert d'un

tablier de cuir, qui en fait comme un Amour en sapeur.

Journal des Goncourt (Troisième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 7 / 18 段