esprit indépendant arrive à se demander quand il compare le Moïse au Torse,
si Michel-Ange n'est pas, dans le grossissement du muscle, et dans la
recherche de la tourmente de la force physique, un décadent aussi corrompu
que l'est Boucher, en sa recherche de la grâce.
* * * * *
_3 mai_.--Ici, au bout de quelque temps, la poétique de la vie amène chez
un Français un revenez-y au _parisianisme_. Et il se surprend, à l'heure
du crépuscule, dans le _Corso_, à mâchonner, à se répéter quelque énorme
mot cynique à la Grassot ou à la Lagier, comme pour se rendre l'odeur
saine du ruisseau de Paris.
* * * * *
La beauté du sang ne se fait que dans la prodigalité
de la procréation humaine. Il n'y a que les races,
que les peuples, que les quartiers de ville ne
_malthusianisant_ pas, qui jettent dans le flot de la
fécondité naturelle, de beaux enfants.
* * * * *
La grande question moderne--et aujourd'hui dominant tout, et
menaçante--c'est ce grand antagonisme du Latin et du Germain: ce dernier
devant dévorer le premier. Et cependant, prenez, dans le tas de ces deux
humanités, un échantillon de chacune, l'intelligence personnelle sera
presque toujours du côté du Latin, de l'Italien par exemple. Mais cette
intelligence n'est-elle pas semblable au soleil purement artiste de Rome,
qui ne fait que des fleurs et pas de légumes?
* * * * *
Je suis frappé combien le caractère du Français se dénationalise à
l'étranger, et combien vite et naturellement le pays qu'il habite, déteint
sur lui et jusqu'au fond de son être. En France l'étranger se frotte à la
France; il ne s'y noie jamais.
* * * * *
Tout ce qui est beau en Italie: la femme, le ciel, le pays, est crûment,
brutalement, matériellement beau. La beauté de la femme est la beauté d'un
bel animal. L'horizon est solide. Le paysage est sans vapeur et sans
rêve.
L'au-delà nuageux de toutes les choses du Nord n'existe pas ici.
* * * * *
_4 mai_.--La _Transfiguration_ de Raphaël. La plus désagréable impression
de papier mal peint, que puisse donner la peinture à l'œil d'un peintre
coloriste. Impossible de voir--quand on voit--un désaccord, une discorde
plus criarde, de tons vilainement bleus, jaunes, rouges et verts--un vert
surtout, un vert de serge abominable; et tous ces tons associés dans des
contrariétés hurlantes, relevées de lumières zinguées toujours en dehors
de la tonalité de l'étoffe, et éclairant du violet avec des glacis jaunes
et du vert avec des glacis blancs.
Mais ne nous appesantissons pas sur la misère du coloriste, étudions ce
chef-d'œuvre du dessin et de la composition, le _Sursum corda_ du
christianisme. Un Christ qui est un _frater_ commun, sanguin et rose,
peint, ainsi que disent les scoliastes du tableau, peint de couleurs pour
le jour de l'autre vie,--montant pesamment au ciel, au bout de pieds de
modèle; un Moïse et un Élie s'enlevant, en sa compagnie, avec des poings
sur la hanche de danseurs, et rien là, d'une fulguration, d'un rayonnement,
d'une gloire, avec lesquels les moins imaginatifs des peintres essayent
de faire le ciel des bienheureux. Là dessous le Thabor, une colline ronde
comme un dessus de pâté, où sont aplatis, et comme désossés, trois
apôtres-marionnettes, de vraies caricatures de l'ahurissement; puis en bas
une incompréhensible mêlée d'académies, de têtes d'expression à copier
dans les collèges, de bras aux brandissements tels qu'on les voit dans les
tragédies de Saint-Charlemagne, d'yeux, où un professeur bien appliqué
semble avoir mis le trait de force dans le point visuel.
Dans tout cela, pas un atome du sentiment, qui, chez Simon Memmi, Filipo
Lippi, Boticelli, Pietro di Cosima, enfin chez les plus petits primitifs,
donnèrent à ces scènes, l'expression d'émotion recueillie, presque de
componction, enfin de cette sainte placidité dans l'étonnement,
_angélisant_, pour ainsi dire, les yeux de ceux qui assistent à un
miracle. Chez Raphaël la résurrection est purement académique, le
paganisme y passe partout, y éclate au premier plan, dans cette femme, un
morceau de statue antique, en cet agenouillement de païenne à laquelle
l'Évangile n'a jamais parlé, etc., etc., etc.
Cela chrétien! je ne connais pas de tableau défigurant le christianisme
par une plus grosse image matérielle, et je ne connais pas de toile
l'ayant représenté dans une prose plus commune, dans un beau plus vulgaire.
--Au fond, l'infériorité de la race italienne, je l'ai cherchée longtemps
et je la trouve aujourd'hui: c'est, de n'avoir pas de nerfs. On le perçoit
dans une bien petite chose, l'absence de toute impatience pour la lenteur
de tout ce qui se fait ici.
* * * * *
_6 mai_.--Penser qu'il n'y a jamais eu un paysagiste--et personne ne l'a
remarqué--un paysagiste depuis le Poussin et Claude Lorrain jusqu'à ce
triste Benouville, qui ait eu l'idée de rendre les deux plus frappants,
les deux plus visibles caractères de cette campagne romaine; la spécialité
du bleu du ciel et le vert-de-gris particulier de la verdure du
chêne-liège et de l'olivier.
* * * * *
Au Vatican. Le Torse, le seul morceau d'art au monde gui nous ait donné la
sensation complète et absolue du chef-d'œuvre. Pour nous, c'est au-dessus
de tout, à vingt mille pieds au-dessus de la Vénus de Milo. Il nous
confirme dans cette idée, déjà instinctive en nous, que le suprême Beau
est la représentation de génie exacte de la Nature, que l'Idéal qu'ont
cherché à introduire dans l'art, les talents inférieurs et incapables
d'atteindre à cette représentation, est toujours au-dessous du vrai. Oui,
c'est le sublime divin de l'art que ce Torse qui tire sa beauté de la
représentation vivante de la vie, avec ce morceau de poitrine qui respire,
ces muscles en travail, ces entrailles palpitantes dans ce ventre qui
digère:--car c'est sa beauté de digérer contrairement à l'assertion de cet
imbécile de Winckelmann qui croit relever et exhausser ce chef-d'œuvre,
en disant qu'il ne digère pas.
Le découragement tombe de là sur tout ce qu'on a vu, comme un écrasement.
C'est l'œuvre unique sortie d'une main d'homme, au delà de laquelle on ne
rêve rien.
* * * * *
_17 mai_.--A bord de l'_Hermus_. Sur ma couchette, après avoir lu du
Joubert. Des pensées si fines, qu'elles ressemblent à des ailes d'insectes
disséquées. En somme Joubert est le La Bruyère du filigrane.
* * * * *
_18 mai_.--Marseille, c'est encore de l'Italie. Sur une affiche de
pédicure se voit une apparition de la Vierge. Ce midi de notre France: de
l'Italie ratée.
* * * * *
_Dimanche 19 mai_.--L'Italie finit par donner la nostalgie du ciel gris.
La pluie en revenant semble une patrie... Paris encore une fois.
* * * * *
_Vendredi 24 mai_.--Théophile Gautier, qui est dans ce moment _maestro di
casa_, nous présente à la Païva, en son légendaire hôtel des
Champs-Élysées. Un vieille courtisane peinte et plâtrée, l'aspect d'une
actrice de province, avec un sourire et des cheveux faux.
On prend le thé dans la salle à manger, qui, en dépit de tout son luxe et
de la surcharge de son mauvais goût renaissance, en dépit des sommes
ridicules qu'ont coûté ses marbres, ses boiseries, ses peintures, ses
émaux, et la ciselure de ces candélabres d'argent massif venant des mines
du Prussien entreteneur se trouvant là, n'est au fond qu'un riche cabinet
de restaurant, un salon des Provençaux pour millionnaires.
Là dedans, une conversation de gens gênés comme dans du faux monde et qui
se traîne. Gautier, malgré son imperturbabilité, ne trouve pas dans cette
maison son équilibre. Turgan, que nous voyons là, pour la première fois,
cherche laborieusement des effets. Saint-Victor froisse et pétrit son
chapeau pour trouver des phrases. Et on sent tomber sur cette table
magnifique, éclairée de l'incendie des lustres, le froid spécial aux
maisons de filles jouant la femme du monde, ce froid composé d'ennui et de
malaise, qui glace, dans les palais de la prostitution et les Louvres de
la putinerie, le naturel et l'esprit des gens qui passent.
Et cela est d'autant plus marqué que le monsieur est un personnage
allemand, muet et bellâtre, un gandin de la Borussie, dominant la fête de
sa raie au milieu de la tête, et d'un sourire diplomatique, et que la
femme, au milieu de son effort de grâce, a je ne sais quoi d'inquiétant
d'une femme d'affaire en sa personne, avec des absorptions et des absences,
où on dirait que son attention vous quitte pour aller aux deux petits
cabinets de sa chambre: qui sont des coffres-forts de pierres
précieuses,--et qu'on croit deviner en la terrible implacabilité de son
visage de blonde, un passé qui fait peur.
* * * * *
_27 mai_.--Nous sommes dans une grande pièce au-dessus de l'_okel_ de
l'exposition égyptienne. Par les dentelles de bois des moucharaby, le
soleil entre dans la salle et découpe des rosaces lumineuses au-dessus des
boîtes de momies et des sarcophages, sur lesquels sont piqués avec une
épingle des morceaux de papier, où sont inscrits, en leurs noms d'Égypte,
la ligne paternelle et maternelle de ces morts et de ces mortes. Tout
autour, sur des rayons de bois blanc, des têtes séchées, des crânes
ficelés avec des morceaux de chiffon; des crânes de toute couleur, les uns
verts de la patine du bronze, d'autres, sous le soleil, tout suintants de
bitume et de naphte; d'autres noirs avec de petits morceaux carrés de
feuilles d'or plaqués dessus, d'autres avec les belles pâleurs d'ivoire
des vieux os et les grands creux d'ombre du vide des yeux. Et dans le tas,
au milieu des fronts fuyants, un front renflé de pensée et de sagesse,
noblement socratique, et à côté, une tête de femme toute décharnée, et
qu'on rêve avoir été belle, coiffée de la luxuriance d'une chevelure
roussie et carminée ainsi que tous les cheveux que l'on voit, et dont la
grosse natte, à demi émiettée, lui aveugle les yeux.
En travers, jetée sur une table, la momie qu'on va _débandeletter_. Tout
autour des redingotes décorées. Et l'on commence l'interminable
déroulement de la toile emmaillotant le paquet raide. C'est une femme qui
a vécu,--il y a deux mille quatre cents ans,--et ce redoutable et si
lointain passé d'un être, dont nos regards commencent à tâtonner la forme,
et dont on va violer l'infini sommeil, semble mettre, en la salle, en la
curiosité historique qui est là, je ne sais quoi de religieux dans
l'avidité de voir.
On déroule, on déroule toujours, toujours, toujours, sans que
l'empaquetage semble diminuer, sans qu'on sente, pour ainsi dire,
s'approcher du corps. Le lin paraît renaître et menace de ne jamais finir,
sous les mains des aides qui le déroulent interminablement. Un moment,
pour aller plus vite et pour dépêcher l'éternel dépiotage, on la pose sur
ses pieds, qui cognent comme des pieds au bout de jambes de bois, et l'on
voit tournoyer, pirouetter, valser épouvantablement, entre les bras hâtés
des aides, ce paquet qui se tient debout: la Mort dans un ballot.
On la recouche et on déroule encore. Les mètres de toile s'entassent,
montent en montagnes, couvrent la table de ce linge, au joli ton de safran
rouillé, d'une toile qui n'a pas été blanchie, et des senteurs étranges se
lèvent, des émanations chaudes et poivrées d'aromates et de myrrhe
funéraire: les odeurs de volupté noire du lit de la mort antique.
Enfin, sous le débandelettement, commence à s'esquisser un peu de la forme
humaine d'un corps. «Berthelot, Robin, voyez cela!» crie Mariette,--et
d'un canif qui fouille l'aisselle, il fait sortir quelque chose qu'on se
passe et qui semble une fleur qui a senti bon: un petit bouquet planté par
l'Égypte sous le moite du bras de ses mortes.
Les dernières bandes sont arrachées, la toile est à son dernier bout, et
voilà un morceau de chair, il est tout noir, et fait presque un étonnement,
tant on s'attendait, sous ce linge si bien conservé, à trouver la vie de
la mort et l'éternité du cadavre gardée. Du Camp s'est précipité avec une
sorte de frénésie nerveuse au dépouillement du cou et de la tête. Tout à
coup, dans le noir du bitume figé au bas du cou, reluit un peu d'or. «Un
collier! crie quelqu'un. Et avec un ciseau, dans le pierreux de la chair,
Du Camp fait sauter une petite plaque en or, portant une inscription
écrite au calame, et découpée en forme d'épervier. Puis on détache encore
un tout petit _Horus_ et un gros scarabée vert. Mariette, qui s'est emparé
de la petite plaque d'or, dit que c'est une prière de cette femme, pour la
réunion de son cœur et de ses entrailles à son corps, au Jour éternel.
Les pinces, les couteaux enfiévrés descendent le long de ce corps desséché,
qui sonne le cartonnage, dénudent cette poitrine et ce ventre aplatis,
déformés, insexuels, sillonnés dans leur noirceur de taches rouges d'un
sang cuit; ils dépouillent ses bras collés au corps, ses mains, qu'un
mouvement ankylosé de pudeur, le mouvement même de la Vénus de Médicis,
abaisse sur le pubis avec ses doigts aux ongles dorés.
Une dernière bande, arrachée de la figure, découvre soudainement un œil
d'émail, où la prunelle a coulé dans le blanc, un œil à la fois vivant et
malade, et qui fait un peu peur. Et le nez apparaît camard, brisé et
bouché par l'embaumement, et le sourire d'une feuille d'or se montre sur
les lèvres de la petite tête, au crâne de laquelle s'effiloquent des
cheveux courts, qu'on dirait avoir encore la mouillure et la suée de
l'agonie.
Elle était là cette femme ayant vécu, il y a deux mille quatre cents ans,
elle était là, étalée sur la table, frappée, souffletée du jour, toute sa
pudeur à la lumière et aux regards de tous. On causait, on riait, on
fumait. Pauvre cadavre profané, si bien enterré et voilé, et qui devait si
parfaitement se croire sûr du repos et du secret de l'inviolabilité
éternelle, et que le hasard d'une fouille jetait là, comme une crevée de
notre temps, sur une table d'amphithéâtre, sans que personne, autre que
nous deux, en ressentît une profonde mélancolie.
Le soir venu, nous avons vagué avec Théophile Gautier, autour de ce grand
monstre de choses, qu'on appelle l'Exposition. En cette Babel d'industrie,
c'était comme une promenade dans un songe, où un élève de l'École centrale
aurait montré à Paris, inondé du rendez-vous des peuples et de la
fraternisation de l'Univers, un raccourci en liège de tous les monuments
de la terre.... Et peu à peu les choses prenaient autour de nous un aspect
fantastique. Le ciel du Champ-de-Mars revêtait les teintes d'un ciel
d'Orient; le tohu-bohu des constructions du jardin silhouettait, sur le
violet du soir, la découpure d'un paysage de Marilhat; les dômes, les
kiosques, les minarets colorés mettaient dans la nuit parisienne les
transparences reflétées de la nuit d'une cité d'Asie; le bœuf gras
empaillé du boucher primé Fléchelle, blanchissait des blancheurs sacrées
d'Apis.
Et par moments, il nous semblait marcher dans une image peinte du Japon,
autour de ce palais infini, sous ce toit avancé comme celui d'une bonzerie,
éclairé par des globes de verre dépoli, tout pareils aux lanternes de
papier d'une _Fête des Lanternes_; ou bien sous le flottement des
étendards et des drapeaux de toutes les nations, il nous venait
l'impression d'errer dans les rues de l'_Empire du Milieu_, peintes par
Hildebrand dans son TOUR DU MONDE, sous les zigzags claquants de leurs
enseignes et de leurs oriflammes.
* * * * *
_Vendredi 31 mai_.--«Pardon, je suis en retard... c'est que le surtout de
la table n'est arrivé qu'à six heures, et le comte a voulu absolument le
monter lui-même.» C'est la Païva qui nous dit cela. Elle a une robe de
mousseline, qu'elle dit lui avoir coûté 37 francs, et 500 000 de perles au
cou et aux bras.
Nous sommes dans ce salon fameux, et qui ne vaut pas le bruit qu'il fait,
au milieu de ces peintures faites et encore à faire, destinées à
représenter l'Assomption de la courtisane, et commençant à Cléopâtre et
finissant par la maîtresse de la maison aumônant des égyptiaques.
Dans toute cette richesse, rien qui soit de l'art que le plafond de Baudry,
un semis de divinités un peu délié, un Olympe disjoint, mais d'une
distinction de coloris délicieuse, et au milieu duquel se lève une Vénus
hanchant sur sa belle cuisse gauche qui est, dans une riante apothéose de
chair véronésienne, une adorable académie. Le reste, une œuvre de
tapissier, sans un morceau du passé, sans un meuble, une statue, un
tableau, qui sauve une maison du tout neuf, et y met l'intérêt et
l'amusant de l'historique.
On passe dans la salle à manger et on dîne. Alors c'est l'exhibition du
surtout, et c'est la bourgeoise invitation sans pudeur à admirer cela, et
à toujours l'admirer. On n'en dit pas le prix, mais on déclare que chez
tel fabricant il coûterait 80000 francs. Et il faut que chacun, le poing
sur la gorge, accouche de son admiration, de son compliment, et le
compliment, si gros qu'il soit, ne satisfait pas encore. Saint-Victor
vante le talent du banal sculpteur de cela, de Carrier-Belleuse, ce
pacotilleur du XIXe siècle, ce copieur de Clodion. Il se vante de lui
avoir fait obtenir cette année la médaille de sculpture, s'indignant qu'on
n'ait pas décoré le modeleur du service... Le dîner est bon, très bon,
mais sans rien de ce qui étonne un estomac.
La maîtresse de maison, je la regarde, je l'étudie. Une chair blanche, de
beaux bras et de belles épaules se montrant par derrière jusqu'aux reins,
et le roux des aisselles apparaissant sous le relâchement des épaulettes;
de gros yeux ronds; un nez en poire avec un méplat kalmouck au bout, un
nez aux ailes lourdes; la bouche sans inflexion, une ligne droite, couleur
de fard, dans la figure toute blanche de poudre de riz. Là dedans des
rides, que la lumière, dans ce blanc, fait paraître noires, et, de chaque
côté de la bouche, un creux en forme de fer à cheval, qui se rejoint sous
le menton qu'il coupe d'un grand pli de vieillesse. Une figure qui, sous
le dessous d'une figure de courtisane encore en âge de son métier, a cent
ans, et qui prend, par instants je ne sais quoi de terrible d'une morte
fardée.
Et pendant tout le dîner, dans un dialogue de la Païva avec son architecte
et son comte, c'est un entonnement d'hosannah sur son hôtel et toutes les
choses de son hôtel.
Après le café on s'assoit dans le petit jardin muré, aux dessins de
verdure de tapisserie, pareil à un jardin de Pompéi, dans lequel arrivent,
par bouffées sonores, la musique de Mabille, les quadrilles de la
prostitution à pied, venant expirer aux pieds de la fille, qui se vante
d'avoir par jour 1 000 francs de loyer à Paris et 1 000 de loyer à
Pontchartrain.
Elle reste en ce jardin, presque nue, par le froid de la soirée qui nous
gèle tous, dégageant autour d'elle la froideur d'un marbre, et manquant de
l'éducation, de l'amabilité, de l'acquit, du tact, sans la douceur du
charme, sans la caresse de la politesse, sans le liant de la femme, sans
même l'excitant de la fille, et sotte tout le temps,--mais jamais bête, et
vous surprenant, à tout moment, par quelque réflexion empruntée à la vie
pratique ou au secret des affaires, par des idées personnelles, par des
axiomes qui semblent l'expérience de la Fortune, par une originalité sèche
et antipathique qu'elle paraît tirer de sa religion, de sa race, des hauts
et des bas prodigieux de son existence, des contrastes de son destin
d'aventurière de l'amour.
* * * * *
_10 juin_.--Lefebvre de Béhaine, chez lequel nous sommes allés passer
quelques jours, cette semaine, disait, nous racontant sa mission à Vienne,
après Sadowa: «Ce Bismarck, un homme étonnant! Je l'ai trouvé à Brunn, le
15 juillet, à deux heures du matin, dans son lit. Il avait sur sa table de
nuit des bougies allumées et deux revolvers. Il lisait, et savez-vous ce
qu'il lisait, l'HÔTEL CARNAVALET de Paul Féval, oui l'HÔTEL CARNAVALET!»
Pendant que nous sommes chez lui, il se laisse aller à nous conter le
détail de sa bizarre campagne, d'un avant-poste à un avant-poste, tandis
que sa femme nous fait voir ses mouchoirs de parlementaire avec les
inscriptions écrites à l'encre. Il nous lit les lettres qu'il lui a
écrites, les gîtes, les couchers de la campagne, son départ de Nickolsburg,
son passage au milieu des blessés arriérés et des cantiniers attardés,
ses nuits dans les villes aux rues à arcades, devenues un lit de paille
pour la mort. Une curieuse lettre, est une lettre adressée à son fils âgé
de six ans, où il lui raconte, sur le ton de la plaisanterie, sa promenade
de pékin dans tout ça, escorté de son trompette prussien: on ferait
quelque chose de charmant de la guerre, ainsi contée par un père à son
enfant.
Puis il nous parle de choses ignorées, d'une proposition de la Russie,
effrayée des résultats de la bataille de Sadowa, proposition, répétée deux
fois, de se donner franchement à la France, mais à la condition qu'on ne
lui parlerait plus de la Pologne, offrant une alliance entière, et
déclarant qu'il n'y avait que cette union des deux grandes puissances pour
remettre l'équilibre en Europe,--dût cette alliance ne pas durer plus
longtemps que les traités de 1815, une cinquantaine d'années, un laps de
temps suffisant pour faire la gloire des deux souverains qui auraient
signé cette alliance.
Mais M. de M..., agent de la Russie, demandait une conclusion immédiate
aux Tuileries. Solution, si elle avait été acceptée, capable de faire
d'autres destins à l'Europe, mais que repoussa au néant des grandes choses
enterrées, l'esprit temporisateur de l'Empereur et rétractile aux larges
décisions.
* * * * *
_17 juin_.--Berthelot nous disait à Magny, que non seulement la France est
le pays qui a le moins, d'enfants, mais que c'est, par là-dessus, celui
qui a le plus de vieillards, et dont le chiffre est comme 100 à 58,
relativement à la Prusse. Il attribuait à cela le _ganachisme_ actuel.
* * * * *
_24 juin_.--Roqueplan que j'arrête dans la rue, et auquel je fais
compliment de sa solidité et de sa résistance physique, me dit: «Ah! c'est
que je n'ai jamais bu de mauvais vin. Il faut faire très attention à ce
qu'on prend et à ce qu'on rend!»
Ce soir, aux Champs-Élysées des filles causaient près de moi sur des
chaises: «Laisse donc, dit l'une, je suis franche. On fait huit cents
francs. On vit avec trois, et on en place cinq cents à la caisse
d'épargne.» La basse prostitution présente pourrait prendre comme
enseigne: «Au Gagne-Petit.»
--J'ai vu à l'Exposition une horrible chose: des couronnes d'immortelles
en porcelaine. Souvenirs et regrets, voilà que vous devenez une dépense
une fois faite!
--Les fautes que les hommes d'État font sur le théâtre de la politique,
ils les feraient comme hommes, en famille ou dans la société, qu'on les
enfermerait.
--Oh! l'inconnu de Paris. On nous citait une femme gagnant une très grosse
somme par jour, avec le talent qu'elle a seule d'enfiler un collier de
perles: c'est-à-dire d'assembler les perles, de les faire valoir l'une par
l'autre, de les harmonier, de chercher pour ainsi dire leurs accords, sur
des espèces de registres de musique en ébène. L'arrangement d'un collier,
qu'elle cherche souvent toute une journée, lui est payé de 60 à 80 francs.
--A propos d'HERNANI. Tristesse de songer qu'il faille quarante ans,
presque un demi-siècle, pour être autant applaudi qu'on a été sifflé.
* * * * *
_3 juillet_.--Vichy.
Cette vie avec ses bains, ses verres d'eau de demi-heure en demi-heure,
ses petites promenades de l'hôtel aux sources, le règlement et les
coupures de la journée, la discipline de la cure, dissipe un peu en nous
le spleen abominable de nos derniers jours à Paris, à peu près comme la
vie monastique devait suspendre l'ennui des grands ennuyés des siècles
passés.
--Le directeur des eaux me disait qu'on vendait les chaises sur lesquelles
l'Empereur s'était assis. Ainsi, il y a des gens pour adorer la place de
ses hémorroïdes. Et nous nous moquons encore des peuples qui rendent un
culte aux fientes du Grand Lama.
--La race bourbonnaise, cette race du Centre, marquée à tous les bons
signes de la pauvreté d'une province et de l'éloignement d'une capitale,
race laide, rabougrie, a une caresse dans l'accueil et le service que je
n'ai rencontrée nulle autre part. On dirait que les peuples ont les vices
de leur beauté et les vertus de leur laideur.
* * * * *
_9 juillet_.--Je lis ce matin que Ponsard est mort. Il restera l'immortel
exemple de toutes les sympathies de la France pour la médiocrité, et de
toutes ses jalousies contre le génie. Je ne lui vois guère d'autre
immortalité pour le sauver de l'oubli.
* * * * *