comme des loups. Depuis trois mois, à peine sommes-nous rattachés à nos
semblables par les seuls dîners de Magny et de la princesse. Trois mois,
sans presque une visite, sans presque une lettre, sans presque une
rencontre de connaissances, en nos promenades de onze heures du soir. Nous
amassons, moitié de gré, moitié de force, la solitude autour de nous, tout
à la fois contents de n'être pas blessés par le contact des autres, tout à
la fois tristes de n'être qu'avec nous.
* * * * *
--Le XIXe siècle a opéré l'humanité de la cataracte. Un exemple bien
frappant. Jean-Jacques Rousseau le descriptif, a passé à Venise, sans être
plus touché par la féerie du décor et la poésie du milieu, que s'il avait
été secrétaire d'ambassade à Pontoise.
* * * * *
_22 février_.--Le romantisme n'est pas né en France. Il devait nous venir
comme une plante des tropiques, du Nouveau Monde. Bernardin de
Saint-Pierre le rapporte de l'île de France et Chateaubriand de l'Amérique.
* * * * *
--Voilà huit jours que nous sommes sur le flanc; huit jours que nous
sommes malades avec des crises où l'on se tord sur soi-même et qui ont
pris,--singulière rencontre de la sympathie,--ont pris, la même nuit, à
l'un le foie, à l'autre l'estomac. Toujours souffrir! Et ne jamais être
complètement sans un peu souffrir! Pas une heure de cette pleine et
sereine plénitude et sécurité de santé qu'on voit aux autres. Toujours ou
l'inquiétude de sa souffrance à soi ou l'inquiétude de celle de l'autre.
Toujours disputer sa verve et arracher son imagination au mal-en-train de
son corps, à la tristesse du mal.
* * * * *
_25 février_.--A nous convalescents, la santé de Flaubert, grossière,
sanguine, et _campagnardisée_ par un plein air de six mois, nous fait
paraître l'homme un peu blessant ou au moins trop exubérant pour
nos nerfs,--et son talent même se grossit de son encolure dans
notre pensée.
* * * * *
--Les belles choses en littérature sont celles qui font rêver au delà de
ce qu'elles disent. Par exemple dans une agonie, c'est un geste sans
raison, un rien vague qui n'est pas logique, un rien qui est un symptôme
inattendu d'humanité.
* * * * *
--Pourquoi une porte japonaise me charme-t-elle et m'amuse-t-elle l'œil,
tandis que toutes les lignes architecturales grecques l'ennuient, mon
œil! Quant aux gens qui prétendent sentir les beautés de l'un et de
l'autre art, ma conviction est qu'ils ne sentent rien, absolument rien.
* * * * *
--Il y a autour de nous une mauvaise volonté du temps et des gens. Nous
nous sentons vivre dans une hostilité ambiante. Il est comme une entente,
pour nous empêcher de prendre possession, de notre vivant, de notre petit
morceau de gloire. Cela ne nous ôte rien de notre confiance et de notre
conscience dans l'avenir; mais cela nous est amer de sentir que, pendant
toute notre vie, rien ou presque rien ne nous sera payé pour tout ce que
nous avons apporté de neuf, d'humain, d'artiste; tandis qu'à côté de nous,
le tintamarre des moindres petits talents fait tant de bruit, et que ces
petits talents touchent un si retentissant viager.
* * * * *
--En ce moment nous achetons force mémoires, correspondances,
autobiographies, tous documents d'humanité:--le charnier de la vérité.
* * * * *
_6 mars_.--La princesse a un charmant sourire, un aimable sourire humain,
plein de choses. Il eût fallu le lui voir sur les lèvres, ce sourire,
quand elle disait, ce soir, à Sainte-Beuve: «Oh! si un jour on fouille nos
correspondances, monsieur de Sainte-Beuve, on verra que nous avons tendu
la main à pas mal de coquins!»
* * * * *
_8 mars_.--Nous nous sauvons comme des voleurs avec deux gros volumes sous
le bras: les «Mémoires de Gavarni,» que son fils vient de nous confier.
Nous avons eu peu, dans notre vie, de joies aussi vives. Et avant d'aller
prendre notre leçon d'armes, au premier café borgne, sur le marbre taché
de roupies de café, nous voilà à nous plonger dans cette cervelle et ce
cœur, tout ouverts.
* * * * *
_15 mars_.--Mémoires curieux que ces mémoires de Gavarni. Pas un parent,
un ami, un passant, nommé dans son existence,--une absence complète des
autres.
Des mémoires remplis uniquement par la femme qui semble avoir pris
absolument possession de son moi: et un mélange de cynisme et de «petite
fleur bleue». Plus tard la mathématique chasse la femme, mais sans laisser
plus reparaître dans le journal l'homme avoisinant l'artiste... La plus
étonnante inégalité dans le niveau des idées, les plus grandes vues à côté
de balivernes, de calembours, de désossements enfantins de mots.
Au fond Gavarni n'a écrit dans ces deux volumes que ses mémoires amoureux,
et en un temps où il est encore un _soupireur_ du bataillon
_sentimentaire_ et, romanesque de 1830, allant presque, dans la pratique,
à l'échelle de corde et à la lanterne sourde,--et cela dans une prose
lamartinienne mélangée de casuistique amoureuse à la Karr, et tournant
autour d'Elvires de bals masqués.
Ah! c'est vraiment bien malheureux qu'on n'ait pas de lui, jetée sur le
papier, sa pensée de 1852 à 1860, en ces années, où nous avons rencontré
chez lui la plus originale cervelle philosophique de ce siècle.
* * * * *
--Le plus grand signe du noble est de parler à son domestique; l'homme,
qui n'est pas un peu né, lui commande et ne lui parle pas.
* * * * *
_16 mars_.--Première des IDÉES DE MADAME AUBRAY. C'est la première que je
vois de Dumas fils, depuis la DAME AUX CAMÉLIAS. Un public particulier, et
que je n'ai guère vu que là. Ce n'est plus une pièce qu'on joue, c'est la
célébration d'une sorte de messe devant un public de dévots. Il y a là une
claque qui semble officier, et des renversements d'extase et des pâmoisons
de plaisir qui rabâchent à chaque mot: «Adorable!» L'auteur dit: «L'amour
c'est le printemps, ce n'est pas toute l'année.» Salve d'applaudissements.
Il reprend appuyant sur le trait: «Ce n'est pas le fruit, c'est la fleur!»
Redoublement de battoirs. Et ainsi tout le long. Rien ne se juge, rien ne
s'apprécie, tout s'applaudit avec un enthousiasme apporté d'avance et prêt
à crever.
Dumas a un grand talent. Il a le secret de parler à son public, à ce
public des premières; il en est le poète, et sert aux hommes et aux femmes
de ce monde, dans une langue à leur portée, l'idéal des lieux communs de
leur cœur.
* * * * *
_17 mars_.--Je vomis mes contemporains. C'est dans le monde actuel des
lettres, et dans le plus haut, un aplatissement des jugements, un
écroulement des opinions et des consciences. Les plus francs, les plus
coléreux, les plus pléthoriques, dans la bassesse des événements, du ciel,
des fortunes de ce temps, au contact du monde, au frottement des relations,
au ramollissement des accommodements, dans l'air ambiant des lâchetés,
perdent le sens de la révolte, et ont de la peine à ne pas trouver beau,
tout ce qui réussit.
* * * * *
_19 mars_.--Un garçon qui veut faire notre portrait littéraire, nous a
écrit pour nous voir. Il s'appelle Puissant.
Une tête excentrique, un Bourguignon aux joues allumées du vin de son pays,
le crâne nu, brillant de ce blanc poli qu'ont souvent les têtes des
toqués, rasé comme un acteur, une petite mouche noire d'ouvrier sous la
lèvre, et vêtu d'habits de village. Quelque chose d'un comédien, d'un fou,
d'un vigneron, avec une parole bizarre qui dramatise ce qu'elle conte, et
parfois s'arrête, au milieu de ricanements troublants.
Au lieu de nous confesser, il nous raconte son histoire. Il y a six mois,
il est tombé de son pays, d'Auxerre, sur le pavé des basses lettres à
Paris, en compagnie de sa femme, une jeune femme de dix-sept ans, et
réduit, pour vivre, à copier de la musique sur d'imbéciles paroles gaies
de Debraux...
* * * * *
_20 mars_.--A propos du grand nombre de fous chez les musiciens,--enfermés
ou non enfermés,--Berthelot disait finement: «Ce sont des gens qui sentent
et ne pensent pas!»
* * * * *
_1er avril_.--Le marchand d'estampes Vignères nous racontait, que M.
Thiers, avait voulu exiger de lui qu'il lui communiquât les commissions,
données pour les ventes, et que, sur son refus, il s'était fâché avec lui.
Ce petit abus de confiance, que du haut de son nom de M. Thiers, il
voulait arracher à ce pauvre diable d'honnête homme, me pousse à la
crédulité sur beaucoup de choses, prêtées à l'ancien ministre.
* * * * *
_2 avril_.--Nous partons pour Rome.
* * * * *
_19 mars_.--C'est du bonheur presque, en sortant du gris de Paris, de
trouver, comme ce matin, en approchant de Marseille, un ciel bleu, léger,
riant, de la verdure de printemps, des villages qui ont l'air d'être bâtis
avec une boue d'or.
Quand on regarde ce pays, sa surface vous paraît trop heureuse et trop
égayée, pour produire un talent tourmenté et nerveux: le talent moderne.
Il ne peut pousser ici, qu'un blagueur comme Méry ou un talent clair et
plat comme Thiers.[1] Jamais ici il ne poussera du Hugo ou du Michelet.
[Note 1: Depuis Daudet et Zola se sont chargés de donner un démenti à ma
note.]
* * * * *
_5 avril_.--Sur le _Pausilippe_. De ma cabine je regarde bêtement par
l'œil rond, par le hublot du bateau, l'échevèlement éternel des vagues,
où dedans parfois, un petit bateau s'encadrant dans cette grosse lentille,
semble une marine peinte sur un galet de cristal.
Sur le pont, il y a des enrôlés dans les zouaves pontificaux, des Belges
surtout, de pauvres jeunes gens, aux mines hâves, dont quelques-uns lisent,
sur des cordages, des livres de piété, à tranches dorées: enrôlés de
misère que le mal de mer ne rend pas jaunes, mais terreux.
* * * * *
_5 avril_.--L'homme du gouvernail, accoudé à cette roue déroulant
l'immensité des mers, et tournant autour du monde,--une main morte sur le
cuivre de la roue, l'autre tenant un de ses montants;--cet homme à la
figure tannée, boucanée par le vent salin, sa toque de marin sur la tête,
et sa robuste silhouette se détachant sur un ciel qui se perd dans une
clarté mourante de feu de Bengale, ponctué du vol noir de quatre ou cinq
mouettes, cet homme ayant derrière lui la barque de sauvetage. Quel
superbe et simple frontispice pour un livre de voyage!
La mère de Napoléon n'est dans l'histoire que le ventre qui l'a porté.
Pareille à la femme de la Fable, elle fit le rêve d'être accouchée de la
foudre--et ce fut toute sa vie.
* * * * *
_6 avril_.--Civita Vecchia.
Dix heures du matin... Enfin des rues tortueuses, des carrefours, des
marchés sales, vivaces, grouillants, une population habillée de taches,
des bâtisses de raccroc, du pittoresque, de l'artistique,--une ville sans
édilité, avec des coulées de picturales ordures.
J'éprouve une singulière impression, mes yeux sont heureux, je me sens en
rupture de ban avec cette France américaine, avec ce Paris au cordeau de
maintenant.
Allant au hasard, je tombe sur un morceau de grille rousse, pareil à un
soupirail de maladrerie du moyen âge. Soudain, d'un des petits carrés de
fer treillissé, sort au bout d'un bâton une pochette en loques, avec une
voix d'imploration qui me jette: _Monsu, Monsu_.... C'est un
prisonnier,--car c'est la prison,--et cette fenêtre est comme un parloir
avec la rue, et où l'enfermé a le secours de la pitié, et du bavardage
faisant, sous le soleil, sonore le pavé.... Je ne sais pourquoi, j'aime
cette bonne enfance de la répression.
Ces villes des États Romains, me semblent les dernières villes, où le
pauvre est encore chez lui. Il y a là, un apitoiement, une miséricorde de
nature, presque une familiarité du petit bourgeois pour le pauvre, le
misérable, le haillonneux, qui vous étonne, quand on vient d'un de ces
pays durs aux sans-le-sou, où l'on fait des cours officiels de
philanthropie. C'est presque avec une caresse, que le maître de café
pousse doucement le mendiant à la porte.
Six heures. Arrivée à Rome. Un individu, que nous avons pris à Civita
Vecchia, sort de la voiture des prisonniers, des menottes de fer aux
mains. C'est le vrai brigand poncif de Schenetz. Il est gras, fleuri,
insoucieux, et visiblement flatté de l'attention sympathique du public,
pendant qu'il marche entre deux carabiniers, qui semblent avoir, sur le
front, la honte que devrait avoir le brigand.
* * * * *
_9 avril_.--La femme du Midi ne parle qu'aux sens; son impression ne va
pas au delà. Elle ne s'adresse qu'à l'appétit masculin.
Et le soir, après avoir passé en revue tous ces types de beauté éclatante
ou sauvage, que montrent la rue, le Pincio, le Corso, je trouve qu'il n'y
a qu'une Anglaise ou une Allemande qui vous donne la sensation aimante, le
remuement tendre.
* * * * *
_12 avril._--Une chose est incalculable: le carré de bêtise que développe,
à table d'hôte, Rome chez les bourgeois.
--Ce peuple romain a la loterie et le paradis, ces deux horizons, à la
cantonade, de la félicité d'un peuple.
--Tout est unique dans la vie. Le plaisir physique que vous a donné, à
telle minute, telle femme, le plat réussi que vous avez mangé, tel jour,
vous ne le retrouverez plus jamais. Rien ne recommence et tout n'est
qu'une fois.
--Ah! le peuple heureux que ce peuple gai de la gaieté de son ciel, avec
ses bonheurs à bon marché, achetant la viande de première qualité, douze
baïoques, et le vin rien, pour ainsi dire, et sans la conscription, et
sans presque d'impôts, et sans humiliation dans la pauvreté, et sans
amertume dans la misère, soulagé qu'il est par tant d'institutions de
bienfaisance, et aussi par la main à la poche des un peu moins pauvres que
les plus pauvres.
Quand je compare ce peuple aux peuples de progrès et de liberté, marqués
au signe de ce sinistre _affairement_ moderne, en lutte avec le budget de
chaque jour, massacrés d'impôts, y compris celui du sang, je trouve
vraiment que les mots se payent bien cher.
* * * * *
--Le mystère des mystères restera toujours ceci: c'est que le dessin d'une
bouche, la ligne d'un geste, la lumière d'un certain regard, fassent de
femme à homme, des attractions comme de sphère à sphère.
* * * * *
_17 avril_.--Une chose est en train de défaire le style de la rue et de la
femme à Rome: la cotonnade, cette affreuse chose neutre qui fait penser à
un temps, où il n'y aura plus dans les cinq parties du monde qu'une même
robe du même ton, pour habiller toutes les femmes de tous les peuples.
* * * * *
_20 avril_.--Ce voyage que nous craignions, que nous avons fait par
conscience, par dévouement à la littérature (MADAME GERVAISAIS), c'est
singulier! nous y éprouvons un sentiment de délivrance, de légèreté de
notre être, d'allégresse presque, que nous n'attendions pas.
Ici on sent que rien n'a été fait sur l'antiquité, en dehors de
l'archéologie, et qu'il manque un _résurrectionniste_ de cette antiquité,
à la façon d'un Michelet, pour l'histoire de France... La belle besogne
pour un malade de Paris, pour un jeune blessé de la société moderne, de
venir s'enterrer ici, de faire une suite de monographies qui
s'appelleraient le Panthéon, le Colisée ... ou mieux, s'il en avait la
puissance, de reconstituer, dans un grand et gros livre, toute la société
antique, et s'aidant des musées, de tout le petit monde de choses et
d'objets qui a approché l'homme ancien, le montrerait comme on ne l'a pas
encore montré,--et, avec la strigille accrochée dans une vitrine, vous
ferait toucher la peau de bronze de la vieille Rome.
Ce soir, un inoubliable tableau à l'hôpital des Pellegrini. Sur des bancs,
des files de paysans sauvages, de vrais pouilleux, un bec de gaz,
au-dessus de leurs têtes dans l'ombre, qui ne montre de blanc que le col
de leurs chemises ouvertes,--et leur dépiotant les bas, et leur lavant les
pieds dans un baquet, des confrères de la Trinité, des pèlerins en rouge à
rabats, et à tabliers blancs, avec des serviettes sous le bras, à l'instar
des garçons de café,--des confrères qui sont des cardinaux, des princes,
de jeunes gentilshommes, dont on voit les bottes vernies sous la robe du
servant, et que leurs voitures attendent sur la place.
Et quand ces immondes pieds sont lavés et essuyés, les confrères, les
approchant de leur bouche, les baisent à deux places.
Une certaine émotion devant cet impitoyable rappel à l'égalité. Au fond
une grande source d'humanité que cette religion catholique, et je m'irrite
de voir des intelligences et des esprits se mettre à genoux devant la
religion sans entrailles de l'antiquité. Tout le tendre, tout le sensitif,
tout le beau ému du moderne, vient du Christ.
* * * * *
_21 avril_.--Les dernières paroles de la bénédiction du pape flottaient
encore dans l'écho de l'air, alors que trois femmes--c'est le premier
spectacle qui m'est donné--trois femmes cherchent à s'arracher des
morceaux de visage, au milieu de la joie d'hommes riant et se frottant les
mains.
Ce peuple-là, même sur les marches de Saint-Pierre, descend toujours de
son cirque.
* * * * *
_23 avril_.---Je dînais hier à l'ambassade, à côté d'une jeune femme, la
femme de l'envoyé des États-Unis à Bruxelles, une Américaine, et voyant à
l'œuvre cette grâce libre et conquérante, ce diable au corps d'une jeune
race, cette virtualité de la coquetterie qui garde le charme et la
domination de la _flirtation_ chez ces jeunes filles devenues des épouses,
et me rappelant d'autre part l'activité et l'_entrance_ de certains
Américains de Paris, je me disais que ces hommes et ces femmes semblaient
destinés à devenir les futurs conquérants du monde.
--Plus on va, plus on voit que, dans ce monde, rien ne se traite
sérieusement que les choses légères, et légèrement que les choses
sérieuses.
* * * * *
--MUSEO VATICANO.
Parmi les statues d'hommes nus, un certain rentrant des reins qui n'existe,
dans les temps modernes, que chez les gymnastes et les faiseurs de tours.
Un des caractères de la beauté de l'œil dans les statues
grecques--caractère que je n'ai vu indiquer nulle part--c'est la retraite
de la paupière inférieure, en sorte que si on regarde un œil de profil,
il se dessine en une ligne complètement fuyante, tandis que dans les
bustes romains, et cela est très marqué dans la sculpture médiocre, la
paupière supérieure est sur la même ligne que l'inférieure.
Une beauté, dans la beauté grecque, une beauté que les poètes nous
montrent appréciée, c'est la forme et la délicatesse des joues, le masque
osseux de la figure devait être singulièrement resserré, amenuisé aux
pommettes. Ce n'est pas la tête romaine, qu'enfle déjà la saillie des
arcades zygomatiques, qui a tout son développement dans les têtes
barbares.
N° 66. Tête présumée de Sylla. Une tête ayant le type de l'acteur Provost.
Un vieillard, le front raviné de rides, l'œil sans prunelle dans le creux
d'un orbite froncé de patte d'oie, la chair lasse et débridée du vieil âge
dans les joues, la bouche avec son hiatus de côté, entr'ouverte par
l'édentement, un coin baissé, un coin relevé, et respirant une ironique et
intelligente amertume; rien d'admirable comme les flottants modelages du
dessous du menton, et les deux belles cordes faisant la fourchette du cou.
Et quoi de plus artiste dans cette tête, aux dessous et aux plans
précieusement modelés, que ces coups de ciseau qui ont gardé la rudesse de
l'ébauche, et griffent cette tête des fortes rayures de la vie et des
années? Il y a dans cette tête des parties, ainsi que dans la fuite des
joues, dans l'oreille, qui laissent voir sous le _rocheux_ du travail, et
dans le gros grain du marbre, comme le lâché d'un dessin de génie.
Singulière et rare union de la beauté de la sculpture grecque avec le
réalisme de la sculpture romaine.
Une statue, grande comme deux fois un homme, une statue de bronze doré, à
la dorure épaisse comme un sequin rongé de vert de-gris par les siècles,
une statue qui semble un corps de géant dans la damasquinure d'une armure
d'or,--c'est l'Hercule nouvellement trouvé. Un morceau de splendeur que le
jour caresse avec joie, et qui se lève dans sa grande niche, comme
l'échantillon rayonnant de la richesse et du luxe du Temple
antique.
César Auguste. Les cheveux versés sur le front comme des gerbes. Une tête
où, dans la solide construction de l'ancienne tête romaine, il y a comme
le poids pesant de la pensée. Une matérialité méditative. La sévère et
profonde beauté des yeux, qu'on sent plutôt qu'on ne perçoit dans leur
cernure d'ombre. Dans le bas de la figure, autour de la bouche, comme un
tourment apaisé et un travail de haut souci. La cuirasse toute chargée
d'histoire et d'allégories, bardant l'empereur de bas-reliefs, dont la
saillie d'art rappelle le casque du centurion de Pompéi, et dont les
couleurs effacées, délavées, font songer au rose pâle des vieux ivoires.
Et le grand et tranquille retroussement de draperie porté sur le bras
droit, dont la main tient le sceptre du monde,--un manche à balai pour
l'heure.--Apparition de grandeur et de majesté de l'humanité. C'est comme
un Dieu mélancolique du commandement.
--Ici je le reconnais et je le proclame,--ce que j'ai toujours reconnu du
reste dans mes discussions avec Saint-Victor:--la supériorité écrasante de
la sculpture grecque. Pour la peinture je ne sais pas; ç'a peut-être été
un très grand art. Mais la peinture n'est pas le dessin, la peinture est
avant tout de la couleur, et je ne la vois que dans les pays de
brouillards froids ou chauds, dans les pays où un certain prismatique
monte de l'eau dans l'air, en Hollande ou à Venise. Elle ne m'apparaît pas
dans le clair éther de la Grèce, pas plus que dans le bleu clair de
l'Ombrie.
Au Musée Égyptien. L'élégance de la petite nature d'Egypte et le suave
enveloppement des formes. Des figures qui ont l'air de sortir d'un suaire
de basalte, qui les moule d'un jet coulant et sans pli.
* * * * *
_25 avril_.--Ce jour-ci, j'ai été porter une lettre de Charles Blanc à
Chenavard, dans une maison du Transtévère, une habitation de peuple.
Chenavard, une belle tête de philosophe antique empreinte de la tristesse
des vieux artistes aux ambitions écroulées. Une voix éteinte, strangulée
comme par l'extinction d'une parole usée et répandue depuis quarante ans.
Un grand causeur, comme on me l'avait dit, remuant les idées par le haut,
avec un flux qui va toujours.... Il me dit qu'il a l'habitude de sortir à
quatre heures, et me donne rendez-vous pour une de ces promenades
péripatéticiennes à la Poussin, à travers la vieille Rome.
Aujourd'hui, je me rends chez lui. Je l'entrevois en chemise, se levant de
sa sieste. Et il arrive presque aussitôt, accompagné de l'ami chez lequel
il demeure, un vieux Français, échoué à Rome depuis 1826, marié à une
grosse femme qui nous a ouvert, et qui me semble avoir eu sa carrière
d'artiste, sa patrie, sa langue, enfin tout, dévoré par cette femme.
Nous allons, nous marchons, nous cognant à des morceaux de forum, pendant
que Chenavard nous expose des théories de découragement et d'écrasement de
l'art sous son passé, son victorieux passé, comparé à son triste
présent.... Et de cette promenade, de cette causerie, de la société de ces
deux vieillards, de ces ruines de rêves que sont ces deux hommes: l'un qui
songea à être le rénovateur de l'art contemporain, l'autre qui eut
l'ambition d'être peintre en 1820, et dont je ne sais pas le nom,
j'emporte une mélancolie plus noire que la mélancolie de ce grand passé,
enterré dans le champ Palatin, où nous avons erré.
* * * * *
--Se jeter, en se levant, dans l'étude courante et _passegiante_ de
quelque église, de quelque ruine, déjeuner sur une table boiteuse du café
_Greco_, dans l'ombre de son chez soi, fumer des cigares en écrivant des
notes, devant un bouquet de roses blanches au cœur de soufre; puis, vers
quatre ou cinq heures, faire une promenade, en voiture, dans les environs
de Rome: c'est là notre vie de tous les jours.
--Choses et gens: tout est ici, un peu comme l'odeur de la rue de Rome, où
l'on ne sait pas trop ce que l'on sent, si c'est la m... ou la fleur
d'oranger.
* * * * *
_1er mai_.--Le Torse du Vatican entame un peu l'admiration qu'on apporte
de France au Moïse de Michel-Ange. On est frappé dans cet effort de la
force, d'une _rondeur ronflante_ qui n'existe jamais dans la sculpture
antique, dans la chair de marbre d'Apollonius. Les veines en racines,
sillonnant les bras, un malheureux emprunt à la très médiocre sculpture
dramatique du Laocoon. L'œil aux beaux temps de la Grèce, si bellement et
si majestueusement s'enfermant, et se reculant dans de l'ombre, a dans le
Moïse, la petite et misérable indication de la prunelle.