C'est une amitié qui nous pèse, et dans laquelle se débattent

douloureusement des sympathies littéraires et le souvenir de services

reçus, avec les blessures faites à notre affection par la butorderie et

l'intolérance du lettré et de l'homme.

* * * * *

_27 octobre_.--Répétition de la CONJURATION D'AMBOISE. Au fond Bouilhet

est un élève de Casimir Delavigne, Victor Séjour et Hugo. Ça ne fait rien:

c'est un garçon travaillant honorablement et qui s'applique. Je dirai que

c'est très bien, autant que je puis dire une chose que je ne pense pas.

_28 octobre_.--Flaubert présente aujourd'hui Bouilhet chez la princesse.

Je ne sais quelle malencontreuse inspiration a eue le poète à déjeuner.

Mais il sent comme tout un omnibus du Midi. Nieuwerkerke remonte épouvanté,

disant: «Il y a en bas un auteur qui sent l'ail!»

* * * * *

_29 octobre_.--Nous soupons au sortir de la première représentation de la

CONJURATION D'AMBOISE, avec Bouilhet, Flaubert, la comtesse d'Osmoy. A

deux heures d'Osmoy arrive. Il vient de battre pour le succès de son ami

tous les cafés Tabourey du quartier Latin, ayant laissé, je ne sais où,

Monselet un peu éméché, et qui en est à son second souper, et compte bien

ne pas s'en tenir là.

Dans ce souper après un succès, après une ovation, ce qui nous frappe,

nous si friands de ces joies fiévreuses, et qui reviendrons à ce damné

théâtre: c'est le creux de ce bonheur.

Le triomphateur est d'abord éreinté, il tombe de fatigue et d'accablement,

il est tout au bout de ses émotions et de ses sensations nerveuses, et,

pour ainsi dire, trop usé pour jouir de sa réussite. Rien de

l'épanouissement complet d'une franche félicité. On sent l'auteur traversé

d'inquiétudes, de préoccupations. Tout l'empêche de goûter son présent. Il

est à la représentation du lendemain, aux mauvaises chances qui peuvent

survenir, au revirement qui peut se produire. Non, ce n'est pas

l'applaudissement de tous qu'il a dans l'oreille et le cœur, non ce n'est

pas l'acclamation universelle: c'est un on-dit, «que Girardin a blagué

tout le temps», c'est le rapport de la maussaderie de la figure de tel

critique; enfin tout ce qu'il peut se forger de mauvais, d'hostile, de

perfide dans les feuilletons du lundi.

Nous étudions sur ce brave garçon, le sournois empoisonnement de la

victoire au théâtre, et devant ce souper entre gens fourbus, cassés,

brisés, sans verve, avouant qu'un succès ne vaut pas l'effort dépensé, et

qu'il y a trop d'alliage dans la récompense, toutes sortes de mélancolies

me viennent sur les revanches qui peuvent nous arriver.

* * * * *

--Le chic actuel d'une femme est le mauvais genre distingué.

--Les pensées de Chamfort: c'est comme la condensation de la science du

monde; l'élixir amer de l'expérience.

--Les bonheurs arrivent toujours trop tard dans la vie.

* * * * *

_4 novembre_.--Bar-sur-Seine.

Me voici dans ma famille, famille où en dépit des 44 ans de mon frère et

de mes 36 ans, on nous appelle _les enfants_. Une maison où mon frère

vient passer ses vacances depuis 1833, et où je l'accompagne depuis l'âge

de dix-huit ans.

C'est chez une cousine, un peu plus âgée que mon frère, et élevée avec

lui. Pendant qu'il était à la pension Goubaux, rue Blanche, elle était à

la pension Sauvan, rue de Clichy, et la _nourrice_ (l'ancienne nourrice

d'Edmond), qui venait les chercher tous deux, les dimanches, et qui

trouvait presque toujours Edmond en retenue, l'emmenait promener une ou

deux heures, dans les terrains vagues de Montmartre, et lorsqu'elle

rentrait et trouvait notre père furieux du retard du déjeuner, elle

disait: «C'est Mademoiselle qui ne finit pas de s'habiller!» et ma cousine

avait la gentillesse de ne pas la démentir.

Son mari est un grand propriétaire terrien, qui depuis des années nous

promène, avec toutes sortes de complaisances et de la bonne gaîté, à

travers ses bois, ses champs, ses fermes.

Ma cousine a une fille, une Parisienne très élégante, et qui a la

réputation d'être une des femmes de la capitale qui se mettent le mieux,

puis, un garçonnet que j'aime de tout mon cœur, mais un type complet de

ce temps, un garçon qui blague tout, avec des facéties du Palais-Royal...

Ah! celui-là n'a pas la vénération, fichtre! Il jette son chapeau dans les

portraits de nos vieux parents et fait des bosses aux toiles de nos

ancêtres. _A Chaillot_... _Va t'asseoir_... tout le répertoire de Thérésa,

toutes les cascades des Bouffes, les rengaines et les refrains du bas

théâtre de nos jours, lui sortent de la bouche.

Ce soir il a empoigné l'antiquité, et blasphémé toutes ses études. La

Grèce, oïe oh oïe! un Bicêtre... Alexandre, un épateur!... Christophe

Colomb, il a été devant lui, j'en ferais autant... Annibal, la bonne

charge, Annibal qui a coupé les Alpes avec du vinaigre... _aceto_,

je me rappelle... Des bêtises, quoi!

Voilà les scepticismes et les ironies, avec lesquels on sort aujourd'hui du

collège... eh! mon Dieu, cela fera peut-être, un jour, de la vérité et de

la philosophie de l'histoire.

* * * * *

--Les bâtards de gentilshommes et d'abbés qui vivent encore en province,

sont tous braconniers. Il semble qu'ils aient hérité d'un sang de chasseur

et de goûts de grands seigneurs.

* * * * *

--Autrefois la province ne lisait pas, et n'avait nulle opinion sur les

faiseurs de livres et sur les livres.

Aujourd'hui elle ne lit pas plus, mais elle a des opinions littéraires,

prises dans le bas des petits journaux. Un déplorable progrès!

* * * * *

--Inquiétante silhouette, sur le crépuscule, à l'horizon d'un champ, que

cet homme dressé, les deux mains et le menton sur un grand bâton, immobile

et contemplateur, dans le temps sans heures et le commencement du songe

des choses.

Ce paysan solitaire grandit pour moi et menace dans le ciel. Je vois

derrière le berger, le pasteur et le sorcier, l'espion de l'étoile et le

jeteur de sorts, un espèce de voleur diabolique des secrets de la nuit,

l'évocateur des forces méchantes et noires de la nature,--et c'est comme

un cercle de sabbat qui me semble tourner autour de lui, dans le

frétillement de la queue de son chien.

* * * * *

_24 novembre_.--A travers l'eau des ornières, la terre grasse, les mottes

molles, les prés détrempés et gluants, nous sommes arrivés à LA

BÉCASSIÈRE. De loin nous entendions une piaillerie: les gamins du village

d'à côté, les petits rabatteurs, qui poussaient, en se jouant, des cris de

sortie d'école, dans les arbres.

La maison du garde, une masure, une bâtisse de plâtre, rapiécée par place,

et où apparaissent, comme des esquilles, les lattes sortant du mur. Sous

l'auvent du toit de tuile, une grosse botte de haricots grippés qui

sèchent. A l'intérieur, une chambre basse, où est percée une petite

fenêtre à trois carreaux. Une cheminée à la plaque fendue par l'incendie

des bourrées, et dans laquelle il y a un tube de fonte pour souffler le

feu. Sur la cheminée, trois bouteilles d'encre vidées par les comptes et

les chiffres des coupes de bois, une moitié de calebasse faisant une

cuiller de sauvage, une écuelle brune pareille au pot à tisane de Marat.

Dans une retraite du mur, _un moine_, l'ancienne bassinoire rustique, un

boisseau, une bayonnette, une petite glace de foire avec des plumes de

geai passées derrière, deux faucilles, une corne pour appeler dans le bois.

Au fond, au-dessus d'un lit moisi, un sabre de pompier, et un fusil à

pierre au chien tout rouillé; sur une planche, au plafond, une fiole

remplie d'eau-de-vie de _piéton_, des assiettes de ferme, une lanterne, et

un morceau de savon de Marseille pendu à une ficelle.

Un antre, une tanière, où il fait bon de s'_ensauvager_ toute une journée.

* * * * *

_25 novembre_.--Je me lève, j'ouvre la France... Gavarni mort... un coup

de foudre... L'enterrement à l'heure où je lis cela... Et nous n'y serons

pas, nous ne nous retrouverons pas derrière le cercueil de l'homme, que

nous avons le plus aimé, le plus admiré... Nous ne le reverrons plus...

Toutes sortes d'idées, de souvenirs: la mélancolie de ses derniers jours,

ses mains si maigres qu'on aurait dû mouler, la caresse de son œil, sa

voix si tendre quand il nous appelait _ses petits_, ce quelque chose en

lui d'un père pour nous.

Et je pense à cette première atteinte de la mort qui l'a touché à mon

bras--ô ironie!--au sortir d'un bal de l'Opéra qu'il avait voulu revoir

pour la dernière fois.

Je regrette tout ce que je n'ai pas sauvé de lui par une note... Oh! comme

la mort vous fait voir que la vie est de l'histoire!

* * * * *

_2 décembre_.--Tout un mois passé au vent, à l'air, à la pluie, à la gelée,

les pieds dans la boue, la vie affluant au visage et nous bourdonnant aux

tempes; et tantôt au bord de la rivière, allant à pas glissés derrière le

balancement d'épaules d'un jeteur d'épervier; et tantôt fourrant les mains

dans le sang tiède et la curée chaude d'un chevreuil:--un mois où nous

tâchons de nous redonner de la santé bestiale de la campagne.

* * * * *

_3 décembre_.--Nous partons de Bar-sur-Seine. Il y a à quitter une maison,

où on a été paresseux et heureux, l'espèce d'effort qu'on éprouve à se

lever d'un bon fauteuil; et puis au fond, on a toujours une certaine

terreur de l'inconnu qui est dans la vie devant vous et auquel on va.

* * * * *

_5 décembre_.--Nous avons la visite de Rops qui doit illustrer la LORETTE.

Un bonhomme brun, les cheveux rebroussés et un peu crépus, de petites

moustaches noires en forme de pinceaux, un foulard de soie blanche autour

du cou, une tête où il y a du duelliste de Henri II et de l'Espagnol des

Flandres. Une parole vive, ardente, précipitée, où l'accent flamand a mis

un _ra_ vibrant.

Il nous parle de cet ahurissement que produisit sur lui, sortant de son

pays, le harnachement, le travestissement, l'habillement presque

fantastique de la Parisienne, qui lui apparut comme une femme d'une autre

planète. Il nous parle longuement du moderne qu'il veut faire d'après

nature, du caractère sinistre qu'il y trouve, de l'aspect presque macabre

qu'il a rencontré chez une cocotte, du nom de Clara Blume, à un lever de

jour à la suite d'une nuit de pelotage et de jeu:--un tableau qu'il veut

peindre, et pour lequel il a fait quatre-vingts études d'après des filles.

* * * * *

_6 décembre_.--Je passe chez Pierre Gavarni. Je lui trouve une douleur

endormie et qui paraît rêver. «Il me semble, dit-il, que ce n'est pas

arrivé... Je ne puis parler de lui au passé.»

Pierre me raconte qu'il est arrivé à quatre heures. Son père, à son

arrivée, resta d'abord immobile. Puis, sous la pression de sa main, il lui

dit d'une voix rude: «Ah! c'est toi, mon garçon.» Et comme s'il faisait sa

dernière et suprême légende: «Eh bien! voilà mon caractère!» Pierre lui

parla alors de changer de vie, quand il serait sur ses pattes et qu'il

faudrait aller à ces pays de soleil dont il revenait: «Nous parlerons de

cela, je ne te dis pas le contraire.»

Ce fut son dernier mot. Plus tard, comme son fils, le voyant horriblement

couché, lui demandait s'il voulait qu'il le relevât dans son lit, il fit

de l'index, sans parler, le geste qui lui était familier pour dire non, et

ce fut son dernier geste. Il était mort à sept heures.

De là, je suis allé chez Forgues, qui nous peint l'horreur de cet

enterrement: la maison en carton suintant l'eau; une porte qu'il ouvre et

qu'on repousse sur lui, en disant: «On est à le mouler.» Il était midi

moins dix. Les mouleurs en retard avaient dû courir, de commissaire de

police en commissaire de police. Et, pour le raser, Veyne avait été obligé

de prendre le rasoir du coiffeur, qui s'était trouvé mal. Dans le jardinet,

une cinquantaine de personnes de bric et de broc, trempées, mouillées

sous la pluie et les parapluies, et, entre leurs jambes, la course effarée

d'un lapin devenu complètement fou.

* * * * *

--Tout va au peuple et s'en va des rois, jusqu'à l'intérêt des livres qui

descend des infortunes royales aux infortunes privées: de Priam à

Birotteau.

* * * * *

--... Ricord, ce soir, racontait à demi-voix, dans un salon, que

Sainte-Beuve, un peu souffrant, ces jours-ci, d'une rétention, lui disait:

«Mais, mon Dieu, quand j'étais petit, on ne m'a pas appris à pisser, moi!»

Sainte-Beuve a, comme cela, des mots enfantins, au milieu de tous les

apports de l'expérience.

* * * * *

_10 décembre_.--On étouffe dans la vie littéraire de ce qu'on ne peut dire

ni écrire.

* * * * *

--Ces jours-ci, nous avons eu à dîner Pouthier, qui nous confessait que

tous les soirs, après avoir soufflé sa bougie, il soupirait comme une

action de grâces à Dieu: «Comment! tu vis encore, petite canaille!» Il est

toujours dans sa maison en construction de la rue de la Brèche-aux-Loups,

dans une chambre où il a couché deux mois, avant que les fenêtres fussent

posées et au-dessus de la bataille de chevaux de charroyeurs, qu'il entend

appeler de ces noms effroyables: _Mord-la-nuit_ et _Bon-à-tuer_.

* * * * *

_21 décembre_.--Tous ces jours-ci nous avons relu des imprimés de la

Révolution pour une pièce que nous faisons sur l'époque. Notre pièce ne

dira pas ce que nous sentons à relire cela; nous tâcherons d'y mettre le

plus possible des sentiments d'impartialité qu'exige le théâtre.

Mais notre vraie et intime impression: c'est le dégoût, c'est le mépris.

L'esprit, pour peu qu'on l'ait délicat, se soulève plus que le cœur

contre ces pages, plus pleines encore d'inepties que de crimes. Ce qui

domine, avant tout, dans cette mare d'assassinats: c'est l'odeur de la

bêtise. La Révolution a eu beau se faire terrible, elle est foncièrement

bête. Sans le sang elle serait niaise, sans la guillotine elle serait

burlesque. Otez à ces grands hommes, à Robespierre, à Marat, leurs nimbes

de bourreaux, l'un n'est plus qu'un professeur de rhétorique filandreux:

Gracchus Pet-de-Loup, et l'autre, un maniaque, un aliéné caricatural. Oui,

ôtez le sang de la Révolution et le mot: «C'est trop bête!» vous viendra à

la bouche, devant ce ramas d'imbécillités cannibalesques et de rhétorique

anthropophage. Il faut le lire pour le croire, pour croire que cela est

arrivé en France, il n'y a pas cent ans: le règne, la dictature homicide

du bas, de la loge, de l'office, du portier, du domestique, de toutes les

jalousies et délations d'inférieurs.

Une terrible objection, ces années! contre la Providence. Si elle existe,

ce n'est que pour tout tolérer, et Dieu, en ce temps, ressemble à

Lafayette: il dort à tous les 6 octobre.

Et quelles hypocrisies, quels mensonges, cette Révolution! Les devises,

les murs, les discours, l'histoire, tout ment à cette époque. Ah! quel

livre à faire: _les Blagues de la Révolution_. Car où est l'opinion faite

de la vérité vraie? Qui a jamais remonté à la vérification des documents?

Quel est le fait de la Révolution que le patriotisme, la passion des

partis, le journalisme, n'ont pas rendu légendaire? De tous ceux qui

parlent du fameux coup de sabre de Lambesc, quels sont ceux qui ont lu la

justification de Lambesc et savent le vrai de la scène? Et, dans le peuple

de gobeurs du monde et de la rue, qui ont leur catéchisme tout fait sur la

prise de la Bastille, combien savent le nombre de prisonniers que ces

terribles et dévorants cachots ont lâché à la lumière? Trois ou quatre!

* * * * *

_23 décembre_.--Été aujourd'hui voir le père Barrière. Nous trouvons ce

pauvre vieillard attendant une visite comme on attend une fête. Tout

branlant, les mains tremblotantes, il nous fait place avec joie, auprès de

son feu. Sa mémoire vacillante, sa parole bégayante et à demi paralysée,

cherchent à se rattacher à nous par d'aimables caresses de sa vieille

pensée. Et comme de choses qui lui font peur et qui lui ont laissé une

impression tourmentante, il nous parle de tous les sentiments mauvais,

déchaînés contre nous, et, en causant de cela, il se lève de ce vieillard

moribond et qui a vu 93, comme une épouvante de l'envie de ces temps-ci et

de l'avenir de haines germant dans cette tourbe des lettres,--et qui

l'étonne comme une fermentation mauvaise, jusqu'ici sans exemple: «Ah! oui,

maintenant, lui disons-nous, s'il n'y avait pas de gendarmes, tout homme

qui aurait deux sous de notoriété, serait déchiré en pleine rue!»

* * * * *

_24 décembre_.--Accrochés ce soir à la taverne de Lucas par Paul Baudry,

il nous emmène à son atelier qui est de l'autre côté de la rue, et nous

fait voir une de ces grandes machines pour l'Opéra, où, en dépit de

beaucoup de talent, il me fait l'effet de Goltzius cherchant Michel-Ange.

Les peintres sont vraiment malheureux. Hors le moderne qu'ils méprisent,

les plus vrais talents, tels que Baudry, sont toujours amenés à refaire ce

que de plus forts qu'eux ont déjà peint. Décidément le cycle de la grande

peinture est fermé... et il n'y a plus que le paysage.

Intérieur sec, sobre, vide, comme inhabité: c'est la stricte demeure du

travail. La chambre avec son petit lit est une cellule. Chambre et atelier,

un logis d'ouvrier dans lequel pend quelque vieille soierie de chez Wail

qui sert, un jour, pour un ton riche. On ne sent chez ce peinture de

talent, ni service ni cuisine, et, ce soir, traîne encore, non enlevé, le

mince os d'une côtelette sur une assiette, reste du déjeuner.

En montant l'escalier, il nous disait: «Oh! quand une fois on a été mordu

de la misère, il vous reste toujours la crainte d'en être repiqué!»

* * * * *

_25 décembre_.--Noël. C'est la loterie de la princesse, la distribution de

ses étrennes à sa société, au hasard d'un tirage de cartes: 32 lots

comprenant des bracelets, des robes de velours, des nécessaires de voyage,

des tapis, des lampes, etc. Il y a là tous les intimes du moment, les deux

princesses Primoli et Gabrielli et leurs maris, du Sommerard et sa femme,

M. et Mme Reiset, Mme de Lespinasse, les peintres Marchal, Baudry, Hébert,

Boulanger, Protais, Saintin, les Giraud, et nous deux, comme hommes de

lettres.

* * * * *

_30 décembre_.--Passé aujourd'hui devant l'ancienne maison de Gavarni,

avenue de l'Impératrice.

Il y a presque du cimetière dans cette bâtisse lugubre, avec sa grille

rouillée, son jardinet à plates-bandes de buis, ses arbustes verdâtres.

Le moisi de la tombe mange les marches descellées des portes-fenêtres du

rez-de-chaussée. Nous regardons cette misérable maison ambitieuse de

bourgeois de l'Empire, cette maison de plâtre, plaquée de fenêtres

d'occasion, avec son fronton de temple grec, grignoté par la pluie. Nous

regardons le vide à travers ces fenêtres sans rideaux, battues d'une

moitié de persienne, et nous pensons à tout ce que cette maison a eu des

mauvaises chances de la vie du grand artiste, de ses tristesses, des

absorptions de sa maladie.

Et malgré tout, nous sommes encore heureux de la voir debout, cette

maison! elle nous le rappelle. Les maisons de ce temps durent si peu,

gardent si peu longtemps la mémoire de ceux qui y ont vécu!

* * * * *

ANNÉE 1867

_1er janvier_.--Une heure du matin. Année 1867, qu'est-ce que tu nous

apporteras?

* * * * *

_2 janvier_.--Dîner chez la princesse avec Gautier, Octave Feuillet, et

Amédée Achard, un homme du monde fané, un esprit sans accent, une voix

sans timbre,--le type de l'effacement.

Éreintement de Ponsard, mené par Gautier et nous, à rencontre de la

princesse; au bout de quoi, quelqu'un demande à Gautier, pourquoi il

n'écrit pas ce qu'il dit: «Je vais vous conter une petite historiette,

riposte tranquillement Gautier. Un jour M. Walewski me dit de n'avoir plus

d'indulgence, et qu'il m'autorisait à écrire ce que je pensais sur les

pièces.--Mais, lui dis-je, il y a cette semaine une pièce de X...--Ah! fit

vivement Walewski, si vous ne commenciez que la semaine prochaine? Eh bien,

j'attends toujours cette semaine prochaine.»

La princesse nous parle du prince impérial. Il paraît que c'est un

conservateur en herbe, que son père appelle _le petit éteignoir_--et avec

cela casseur en diable,--et dans une partie de jeu, ces temps-ci, un jour

où son père ne l'avait pas mené au spectacle où il comptait aller, ayant

brisé pour quarante mille francs de petits modèles de soldats exécutés par

le sculpteur Frémiet: l'armée en réduction minuscule que l'Empereur a dans

une armoire de sa chambre...

* * * * *

--Par le froid, les petits musiciens passent dans les rues, leur violon

sous l'aisselle, perdus dans d'immenses redingotes, un képi sur le sommet

de la tête: caricaturaux et sinistres, ayant l'air de petits singes en

carrick.

* * * * *

--Un symptôme du temps. La boutique des libraires n'a plus de chaises.

France fut le dernier libraire à chaise et la boutique où il y avait un

peu de perte de temps entre les affaires. Maintenant les livres s'achètent

debout. Une demande et un prix; rien de plus..

Voilà où la dévorante activité du commerce d'aujourd'hui a mené cette

vente du livre, autrefois entourée de flânerie, de musarderie, et de

_bouquinage_ bavard et familier.

* * * * *

--On parle toujours de la création du créateur et jamais de la création de

la créature. Cependant que de choses créées par l'homme; depuis, depuis...

jusqu'au céleste d'un air d'orgue.

* * * * *

--Nous nous sentons antipathiques à Girardin, comme des gens qu'il estime.

* * * * *

--Je lis un récit sur les prodigieuses découvertes d'une ville à Siam,

dont les ruines couvrent dix lieues, et où il y a des fragments de statues

dont l'orteil mesure douze longueurs de fusil. Blague ou vérité, cela me

fait rêver. Y aurait-il, en avant de notre humanité, une humanité plus

grande, des hommes de vingt-cinq pieds, des monuments de géants, des

villes comme des royaumes. Existerait-il enfin, derrière nous, un passé

bien autrement colossal que celui que nous connaissons?... Ah! l'histoire,

elle ne commence qu'à l'histoire: c'est-à-dire à l'humanité qui s'est fait

de la publicité!

* * * * *

_16 janvier_.--On causait amour, caprice, sentiment. Une femme un peu

grasse, d'un certain âge, mais encore des plus désirables, disait, en

plaisantant, qu'elle pourrait avoir la tête montée par un homme de

cinquante ans. Comme l'aveu faisait rire autour d'elle, elle reprit: «J'ai

toujours été un peu portée vers les gens d'âge, je n'ai jamais apprécié

les tout jeunes gens; ils sont d'un creux, d'un vide... Puis les jeunes

gens, ça remue, il faut toujours que ça soit en l'air, que ça danse, que

ça soit à cheval. Et comme j'ai toujours été un peu grasse, j'aimais mieux

rester dans un bon fauteuil, ou sur un canapé, les jambes allongées, avec

des gens qui restaient assis et qui causaient.»

* * * * *

--L'Exposition universelle, le dernier coup au passé: l'_américanisation_

de la France, l'industrie primant l'art, la batteuse à vapeur rognant la

place du tableau, les pots de chambre à couvert et les statues à l'air: en

un mot la Fédération de la Matière.

* * * * *

--Je crois que nous finirons par mourir avec l'idée que personne n'a lu un

livre ni vu un tableau.

* * * * *

_3 février_.--On raconte que dans les entrevues d'Ollivier avec l'Empereur,

ce dernier le pria de lui dire, bien franchement ce qu'on disait de lui:

de parler enfin comme s'il ne parlait pas à l'Empereur, et Ollivier ayant

fini par lui déclarer qu'on trouvait que ses facultés baissaient: «Cela

est conforme à tous mes rapports!» fit l'Empereur impassible.

Le mot lui ressemble, et par son impersonnalité, il atteint à une certaine

grandeur.

* * * * *

_9 février_.--Aujourd'hui je feuilletais, chez un marchand, un carton

d'estampes. Au bas de la planche de Lawreince: LE ROMAN DANGEREUX, sous la

femme étendue sur le lit de repos, je vois écrit par une encre

contemporaine de Manuel: _la duchesse de Berry_. L'histoire s'écrira

encore longtemps comme ça.

* * * * *

--Il n'y a que deux situations dans les rapports avec ses semblables: ou

vous avez besoin d'eux, ou ils ont besoin de vous. Notre niaiserie est

malheureusement de ne jamais abuser de la seconde des situations.

* * * * *

--La révolution de l'existence parisienne est assez bien marquée par le

passage de la taverne de Lucas à la taverne de Peters. L'une a été

autrefois, l'autre est, à l'heure présente, la salle à manger des

Parisiens. Eh bien! le dîneur chez Lucas était un artiste, un employé

supérieur de ministère, un officier en bourgeois, un gentilhomme de 6000

livres de rente. Aujourd'hui le dîneur chez Peters est un boursier, ou un

turfiste; ou un photographe.

* * * * *

--Rêve que font tous les danseurs. Ils rêvent qu'à force d'entrechats, ils

vont se brûler au lustre.

* * * * *

Journal des Goncourt (Troisième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 4 / 18 段