y a comme une volupté qui s'étire et se pâme, dans ces bouts de doigts de
femme, farfouillant près de la fine cheville, dans une bottine grise. On
dirait la plante du pied de l'Amour chatouillée par le Midi.
* * * * *
_28 août_.--A l'enterrement de Roger de Beauvoir, ce qui me frappe: c'est
la laideur morale de mes camarades littéraires. Ils ont tous l'air de
digérer le succès d'un ami.
* * * * *
_29 août._--L'art c'est _l'éternisation_, dans une forme suprême, absolue,
définitive, de la fugitivité d'une créature ou d'une chose humaine.
* * * * *
--Blague! blague! blague! La blague, toujours la blague dans ce temps-ci.
Je reçois un prospectus ronflant pour le progrès du canotage. Ce n'est
plus un plaisir, une récréation, un exercice gymnastique; enfin, le
canotage: c'est le _sport nautique_, une institution de progrès qui a des
présidents, des secrétaires, qui fabrique des discours aux régates, une
société de pochards en vareuse et de marins d'eau de vaisselle, qui
veulent par l'association faire leur chemin, arriver au moyen de la marine
de plaisance à des distinctions, à une sorte de carrière.
* * * * *
_30 août._--La passion des choses ne vient pas de la bonté ou de la beauté
pure de ces choses, elle vient surtout de leur corruption. On aimera
follement une femme, pour sa putinerie, pour la méchanceté de son esprit,
pour la voyoucratie de sa tête, de son cœur, de ses sens; on aura le goût
déréglé d'une mangeaille pour son odeur avancée et qui pue.
Au fond, ce qui fait l'appassionnement: c'est le _faisandage_ des êtres et
des choses.
* * * * *
_30 août_.--Pourquoi cette sensation continuelle que nous avons tous les
deux de manquer d'une chaleur intérieure, d'un montant physique, non pour
le travail de la pensée et la fabrication d'un livre, mais pour le contact
social, le choc avec les hommes, les femmes, les événements? Oui, il nous
faudrait de temps en temps l'infusion d'une palette de jeune sang ou d'une
bouteille de vin vieux, pour être au diapason de l'existence parisienne...
Nous sommes vraiment trop semblables à des gens entrés au bal de l'Opéra,
sans être un peu gris.
Réflexions après un dîner, où nous avons bu chacun une bouteille de
Saint-Julien, un excès qui ne nous est plus guère permis par notre santé.
* * * * *
_31 août_.--Pouthier vient dîner chez nous. Un échelon encore plus bas
dans la misère. On l'a chassé de son ancien domicile. Il a été forcé
d'errer deux nuits, ayant quatre sous dans sa poche, n'osant s'asseoir, de
peur de s'endormir, et d'être ramassé sans avoir à donner d'adresse aux
sergents de ville. Il demeure maintenant à Paris, dans une rue qui
s'appelle--c'est à ne pas le croire--rue de la Brèche-aux-Loups,--et dans
une maison en construction, sans lieux et sans porte cochère. Il fait des
repas de trois sous de bouillon et de deux sous de pain.
Du reste, tranquille, insoucieux, gai, il me fait l'effet d'un homme roulé
au bas d'un abîme, et qui s'assied au fond, en fumant sa cigarette. Je lui
dis qu'il faut absolument sortir de là, que je vais tâcher de lui obtenir
une place dans un chemin de fer. Je le vois devenir tout triste à cette
proposition, triste comme un enfant en vacances à qui on parle du collège.
Il éloigne cette perspective avec répugnance; me dit: «Plus tard... nous
verrons,» cela avec l'horreur du bohème pour l'enrégimentement dans un
bureau.
* * * * *
_2 septembre_.--J'avais envie de lui dire: «De quel droit me
reconnaissez-vous? me demandez-vous une poignée de main?»
C'était au fils X..., un ancien camarade de collège, rencontré en chemin
de fer, que j'avais envie de dire cela: «Car enfin à quoi pouvez-vous me
servir ou en quoi pouvez-vous m'être agréable. Vous ne me prêteriez pas
cent francs, si j'en avais besoin! Si j'aimais la chasse vous ne
m'inviteriez pas à venir tuer un faisan chez vous! Comme conversation, je
sais d'avance ce que vous allez me dire. Vous allez me parler de tous mes
camarades qui sont devenus agents de change, ce dont je me f... Vous
émettrez sur la littérature des idées d'homme pratique qui me blesseront.
Et puis vous êtes juif, je n'aime pas les juifs. C'est un sacrifice pour
moi que d'en saluer un. Je demande un peu ce que je gagne à ce que vous me
reconnaissiez?»
Et tout en me reprochant de n'avoir pas le courage et le front de lui dire
cela,--le fond de ma pensée,--je pensais à ce grand type pour notre
théâtre, d'un homme, d'un cynique, qui ferait fi de toute politesse,
penserait tout haut, dirait à chacun ce qu'on cache, et servirait à tout
le monde cette franchise terrible dans de la brutalité d'esprit.
* * * * *
--De singulières existences dans ce Paris. On me parle d'une famille avec
un rien de petite rente, consacrant tout son pauvre argent au plaisir du
spectacle, se privant d'une femme de ménage, se salissant les doigts aux
plus gros ouvrages, et assistant, le soir, en gants propres, aux premières
représentations,--famille connue de toutes les ouvreuses, en relation avec
tous les buralistes, et même les sergents de ville, qui ont servi dans le
régiment où le père était major.
Dans cette famille, une fille portant le nom d'Élodie, encore plus folle
de théâtre, plus assoiffée de premières, que sa mère et ses tantes, et qui,
à la CONTAGION, faisait queue au milieu d'étudiants, depuis dix heures du
matin, se faisant garder sa place, pendant qu'elle déjeunait dans un café
voisin, et dînant avec des gâteaux que les étudiants lui allaient chercher.
* * * * *
_9 septembre_.--Cela m'a rendu rêveur. Hier nous étions au Jardin des
plantes. Un hoko a _coursé_ et _pouillé_, devant nous, un oiseau plus
petit et cent fois plus faible que lui, une Pénélope, je crois. Il l'a, à
peu près, tuée, puis est demeuré dans une vigilance assassine près du
malheureux volatile, qui essayait de le désarmer, en faisant le mort.
Alors j'ai songé à tous ces blagueurs qui soutiennent que la nature est la
leçon et la source de toute bonté. La bonté! mais c'est une création de
l'homme, et sa plus grande, et sa plus merveilleuse, et sa plus divine,
dirais-je par habitude--une création contre nature.
* * * * *
--C'est une chose curieuse que les trois grands peintres français du
XVIIIe siècle: Watteau, Chardin, La Tour, soient les trois seuls peintres
du temps qui n'aient point été en Italie.
* * * * *
--On dit que le maréchal Vaillant a la manie de faire des vers latins,
qu'il fait faire par Froehner--qui les lui fait faux.
* * * * *
_Lundi 10 septembre_.--Dîner Magny.
Sainte-Beuve se soulève contre la providence des choses, des hommes, de
l'histoire. Il proclame l'histoire une suite d'accidents, à l'encontre de
Renan et de Berthelot, qui soutiennent qu'il y a des lois des faits... A
propos de la confiscation des biens des d'Orléans, Renan s'avance à dire
que les idées de propriété sont trop absolues en ce temps-ci, une théorie
que j'avais déjà rencontrée chez Sainte-Beuve...
* * * * *
_15 septembre_.--Je prends, dans une rue du quartier Latin, la description
de la boutique d'un des derniers écrivains publics.
Une boutique lie de vin, à la porte-fenêtre fermée par des rideaux blancs,
avec un carreau cassé. Au-dessus de la porte: ECRIVAIN PUBLIC ICI, et sous
une main à la sanguine: _Plans, décalques et autographes. Actes nous
seing-privé, Baux, etc. Demandes, Lettres, Pétitions, Mémoires, Copies
simples et de luxe, Généalogies illustrées_.
Et des annonces comme celles-ci: «A vendre un garni de dix lits. Bail 3
ans. Quartier N.-D.--A vendre un fonds de marchand de vin et traiteur.
Bail 12 ans, pour 6 000 francs.» Et plus bas: _On fait ici son courrier
avec une lettre à cinq cachets_.
* * * * *
--Sainte-Beuve est, pour ainsi dire, hygrométrique littérairement: il
marque les idées régnantes en littérature, à la façon dont le capucin
marque le temps dans un baromètre.
* * * * *
_24 septembre_.--Dîner Magny.
Neftzer raconte, ce soir, cette anecdote qu'il tient d'une personne qui
dîna, après Sadowa, avec le roi de Prusse. Le roi, à la fin du dîner,
moitié larmoyant d'attendrissement, moitié gris, dit: «Comment Dieu a-t-il
choisi un _cochon_ comme moi, pour _cochonner_ avec moi une si grande
gloire pour la Prusse!»
* * * * *
--Une seule comédie à faire dans ce temps-ci: le Tartuffe laïque. Mais
cette pièce est impossible pour deux raisons. La censure l'interdirait
d'abord, et le grand parti du _Siècle_ l'écraserait.
* * * * *
--Tout être, homme ou femme, qui aime le poisson, a des goûts délicats.
* * * * *
_29 septembre_.--Saint-Gratien.
Marchal nous raconte, ce soir, dans la chambre de Giraud, que, pêchant à
la ligne, sur les quatre heures du matin, à Sainte-Assise, chez Mme de
Beauvau, il aperçut se baignant deux jeunes filles; l'une brune, l'autre
rousse. Leurs ébats en pleine Seine étaient caressés par le soleil levant,
et leur beauté fumait dans l'aube.
Marchal prévenait Dumas, qui le lendemain venait les voir, et pour leur
faire une niche s'asseyait sur leurs chemises. De là l'épisode du bain
dans l'AFFAIRE CLEMENCEAU.
* * * * *
_1er octobre_.--Promenade après déjeuner dans le parc, où la princesse,
après avoir parlé d'un tas de choses, se livre à une sortie contre les
enfants: «Laissez donc! avec les enfants, il faut toujours descendre à eux,
bêtifier, parler nègre. Ils vous _rabougrissent_ l'intelligence... Puis
moi, sur l'éducation, j'ai des idées philosophiques... Ça tient peut-être
à la manière dont j'ai été élevée... Oui, ma mère ne m'a pas gâtée!...
Elle s'indignait, cette bonne vieille baronne de Reding sur ce mot de ma
mère: «Tous mes enfants, je les donnerais pour un doigt de _Fifi_...
_Fifi_, c'était mon père... Je ne me trouvais bien que dans la société de
mes deux vieilles tantes.... Il y en avait une de 80 ans, toute petite,
plus petite qu'Augusta... malade depuis trente ans, couchée sur un canapé,
qu'elle remplacerait, disait-elle, quand elle irait à Paris--moi, ça me
faisait rire--et ratatinée, et le cou tout noir avec des cordes, une
voltairienne enragée... je n'ai jamais vu une athée comme ça... Elle
n'avait jamais été mariée, ayant épousé Joseph en 93!... L'autre encore
plus vieille, avec un bonnet de nourrice tout rond sur la tête, jamais de
corset, et jurant comme un diable.»
Elle vous jette ça, la princesse, une boutade, un trait à la Saint-Simon,
un souvenir peint et frappé, en marchant en avant de vous, et se
retournant, et gesticulant, et réunissant par des appels incessants la
meute de ses petits chiens.
* * * * *
_5 octobre_.--Au fond, en tant que littérateurs, nous ne pouvons nous
débarrasser de deux suspicions auprès du public: la suspicion de la
richesse et de la noblesse. Et cependant nous ne sommes pas riches du tout,
et si peu nobles.
* * * * *
_7 octobre_.--Dîner Magny.
Un journaliste américain, amené à Magny par Renan, nous raconte que son
premier article dans une revue de là-bas, un article sur Platon, lui a été
payé 5 dollars, à toucher sur la banque des cordonniers de Boston.
Toujours l'immense et bavarde mémoire de Sainte-Beuve. Le duc Pasquier lui
disait qu'il ne reviendrait plus aux affaires, que l'Empereur ne lui
pardonnerait jamais son mot, quand amené dans le cabinet de Pasquier, et
demeurant son képi sur la tête, le duc avait dit: Gendarmes, découvrez
l'accusé!»
Puis Sainte-Beuve passe de Pasquier à Louis XVIII, à son mot à ses
ministres:
«Messieurs, il n'y a pas de conseil demain mardi, le Roi s'amuse!»
Mme du Cayla avait succédé à Mme de Mirbel dégoûtée à la première épreuve.
Et le mardi, comme on craignait une syncope, toute la cour, médecins et
gentilshommes étaient aux écoutes dans l'antichambre. Aussitôt après, le
baron Portai tâtait le pouls au Roi et lui disait: «Petit, petit, petit!»
Et enfin de Louis XVIII, nous sautons à Chateaubriand. Et Sainte-Beuve
assure, qu'en 1817, lorsqu'un mandat d'amener fut lancé contre lui, on
trouva, à six heures du matin, l'auteur du GÉNIE DU CHRISTIANISME, couché
entre deux filles.
Veyne nous confiait que Gavarni s'était abstenu de tout commerce avec une
femme depuis 1848, année où il s'était séparé de la sienne. L'homme qui
jusque-là avait partagé sa vie entre la femme et le travail, avait
brusquement coupé cette habitude, et lui disait à propos de Mlle Aimée,
que tout le monde croyait sa maîtresse, qu'il regrettait de ne pas lui
avoir fait un enfant, parce que ça l'aurait peut-être sauvée.
* * * * *
--Un mot profond de Mme Dorval: «Je ne suis pas jolie, je suis pire!»
* * * * *
_10 octobre_.--Dans l'atelier de Thierry, le décorateur, qu'on va enterrer,
impression poignante de ce dernier tableau interrompu par la mort, de
cette fête romaine, de cette fête de couleurs, disparaissant sous les
habits noirs des invités qui s'accotent à la grande toile lumineuse.
* * * * *
_12 octobre_.--Notre impression en entrant dans le Musée de Saint-Quentin,
devant les La Tour. C'est mieux que de l'art, c'est de la vie... Oui, une
impression que nulle autre peinture du passé ne nous a donnée ailleurs...
Stupéfiant musée de la vie et de l'humanité d'une société. Toutes ces
têtes paraissent se tourner pour vous voir, tous ces yeux vous regardent,
et il vous semble que vous venez de déranger, dans cette grande salle, où
toutes les bouches viennent de se taire, le XVIIIe siècle qui causait.
* * * * *
--Saint-Quentin: une ville où les rues ont tout à fait l'air du décor
d'une pièce de Molière, avec des nuits carillonnantes, où l'on croit
dormir dans une tabatière à musique.
* * * * *
--Lavoix nous disait: «A Paris, on n'est vraiment que le tiers de son moi.
Il y a en vous, tant d'impressions, d'idées, de pensées, de choses des
autres, que je vais en Bretagne, pour reconstituer ma personnalité et pour
redevenir un moi, tout à fait moi!»
* * * * *
--La princesse a des saillies d'une observation très fine. Elle a remarqué
qu'un grand nombre de femmes ont des voix, selon leur toilette: leur voix
de soie, leur voix de velours, etc.
* * * * *
_14 octobre_.--Saint-Gratien.
Un original ménage d'artiste que ce ménage du peintre Giraud. La femme se
couche à huit heures, et se réveille, quand les deux noctambules arrivent,
vers les deux heures du matin. Père, fils et mère couchent dans la même
chambre. Le père sur un fauteuil à côté du lit de sa femme, et le fils
dans un lit de sangle, en travers du pied du lit de sa mère. Alors le fils
lit, tout haut, un livre quelconque. La chambre est pleine de livres
dépareillés, que la mère achète pour quelques sous sur les quais, et
qu'elle relit toujours, sans se préoccuper du commencement ou de la fin de
l'aventure. Puis on cause sur la lecture, on fume, et on ne s'endort que
vers les trois ou quatre heures du matin. Et les hommes se lèvent assez
tard, tandis que la femme sort de son lit de très bonne heure, pour faire
elle-même le café au lait, que son mari et son fils prennent couchés.
* * * * *
_15 octobre_.--Ce soir nous sommes presque seuls au salon. La princesse
qui a les yeux un peu fatigués, n'est pas en train de travailler, et se
laisse aller à retrouver, à revoir son passé.
Elle parle de son mariage, de la Russie, de l'Empereur Nicolas: «Jamais je
ne vous le pardonnerai!» c'est le mot avec lequel l'accueille le czar,
lorsqu'elle arrive mariée avec Demidoff.» Le rêve du czar avait été de
donner à son fils la main d'une Napoléon. Ainsi cette femme qui nous
parlait, a manqué deux couronnes impériales. N'est-il pas naturel que
parfois, en ses mélancolies, lui reviennent le souvenir et l'ombre de ces
couronnes qui ont effleuré son front?
«Nicolas, c'était un peu le type de l'ogre, reprend-elle, mais nuancé par
des choses de cœur comme chef de famille. Un excellent père et parent. Il
allait tous les jours voir les princes, les princesses, assistait aux
repas, était présent quand on fouettait les enfants, se rendait compte de
ce qu'ils mangeaient, lorsque les parents étaient absents, ne manquait pas
de se trouver aux couches des princesses. Oui, il était excessivement
paternel et bon pour les gens de sa famille. Il avait des amis, comme un
particulier, Kisseleff, par exemple, qui entrait à toute heure,
familièrement, dans la chambre de l'Impératrice.
«Un peu de sa dureté, il faut bien le reconnaître, était faite par la
canaillerie, par la volerie de tout ce qui l'entourait. Il disait à son
fils: «Il n'y a que nous deux d'honnêtes gens en Russie!» Car il savait
que toutes les places étaient vendues. Il n'y avait donc rien d'étonnant
qu'il y eût chez lui une certaine affectation théâtrale d'impitoyabilité.»
Et la princesse nous le montre faisant la police lui-même, se promenant
dans les rues sur une petite voiture, plus grand de la tête que tous ses
sujets. Et beau comme un camée, et rappelant un empereur romain!
ajoute-t-elle.
«Eh! mon Dieu, il était un peu fou, mais c'était bien concevable quand je
pense que j'ai vu cela à Moscou sur son passage au Kremlin: des moujicks
lui touchant sa botte, et faisant le signe de la croix, avec la main qui
l'avait touchée.»
«Et encore, je vous dis, un reste de sauvage. A propos de la princesse de
Hesse, fille adultérine, épousée par un de ses fils, il me jeta dans
l'oreille: «Après tout, c'est le cochon qui anoblit la truie!»
«Un jour la grande-duchesse m'apprenait qu'il était en colère, parce qu'il
avait lu dans Custine qu'il avait pris du ventre. Elle se trompait?
Lorsqu'il arriva chez moi, il me dit: «Vous ne me demandez pas pourquoi
je suis de mauvaise humeur.» Alors il se mit à me raconter qu'il venait de
passer une revue. C'était en hiver et il avait vu, par un froid de tous
les diables, le colonel, après la revue, faire mettre sur le dos de ses
soldats leurs culottes, pour les économiser!... Tout ce qu'il y a de plus
galant au fond, il avait la singulière habitude d'embrasser sur le cou,
sur l'épaule, toutes les jolies femmes qu'il voyait... Oui, très amoureux
d'actrices... Après ça, il avait une si vieille Impératrice, branlant de
la tête... Son dernier amour fut une demoiselle d'honneur qui refusa
l'argent qu'il lui avait laissé dans son testament, et s'enferma près de
son tombeau, après sa mort.
«Pour moi, il a été excessivement paternel. Il était très épris de l'idée
de l'émancipation de la Sibérie, répétant que cette émancipation serait un
événement curieux de l'histoire, faite au nom d'une Napoléon.
«... Quant à M. Demidoff, il ne voulait pas même prononcer son nom et ne
l'a jamais prononcé. Il tombait chez nous à des dîners, sans gardes, sans
escorte, des dîners terribles où il ne le regardait même pas... Enfin un
jour arriva où l'Empereur me dit: «Pourquoi ne me faites-vous pas vos
confidences «ce soir?» Et comme je ne voulais pas parler, il ajouta:
«Quand vous aurez besoin de moi, vous me trouverez toujours, adressez-vous
directement à moi par le comte Orloff.»
La princesse laisse glisser tout ça d'elle, mot par mot, rêveusement, au
milieu de silences où il semble que vont s'arrêter ses confessions,
touchant d'une main distraite des choses sur la table, laissant tomber et
errer ses yeux sur le tapis. En causant, elle a oublié l'heure, elle qui
se couche de bonne heure, et soudain elle s'étonne de voir qu'il est
minuit un quart.
Ah l'histoire! l'histoire! Je pensais au terrible portrait du czar que m'a
fait Hertzen. Et peut-être que les deux portraits sont vrais.
* * * * *
_17 octobre_.--La princesse a la tête en l'air. Elle n'a pas dormi. Elle
veut faire un jardin d'hiver. On pose des piquets. Et, allant et venant,
elle nous raconte la création successive de cette propriété; les 18
arpents primitifs devenus 82 arpents, l'acquisition de Catinat, les 9
arpents à conquérir pour la _carrer_.
Nous la retrouvons dans la vérandah, assise devant un petit bureau, la
tête appuyée sur la main, regardant amoureusement une chose que nous ne
voyons pas d'abord. Il y a près d'elle un gros homme en frac, gilet,
pantalon noirs, les mains gantées de blanc, trois mèches rameneuses
collées et plaquées sur une énorme loupe, de gros yeux bleus de faïence,
deux lippes pour lèvres, une respiration de soufflet, des favoris
buissonneux, des traits stupides et béats. C'est le Hollandais Gika, le
marchand de perles, et ce sont des colliers, des unions, des fils aux
éclairs argentés, des perles grosses comme des noisettes, deux boutons de
14000, une perle de 21000 francs, tout un doux et laiteux ruissellement
qu'il remue sous les yeux de la princesse, dont les perles sont la passion,
et qui succombe et finit par se donner une perle de 8000 francs.
Ce soir la princesse nous fait des adieux affectueux, ajoutant avec un
aimable sourire qu'elle nous aime beaucoup, quoique nous la contredisions
toujours.
* * * * *
_Lundi 22 octobre_.--Dîner Magny.
Tout de suite aujourd'hui la conversation s'élève aux hypothèses de la
population des planètes. Comme un ballon à demi gonflé, la conversation
tâtonne l'infini, et de l'infini est amenée naturellement à Dieu. Les
formules pleuvent pour le définir. Contre nous, plastiques et latins, qui
ne concevons Dieu, s'il existe, que comme un vieillard à figure humaine,
un bon Dieu à la Michel-Ange avec une grande barbe, Taine, Renan,
Berthelot, opposent des définitions hegeliennes, montrant Dieu dans une
diffusion immense et vague, dont les mondes ne seraient que des globules,
des atomes.
Et Renan, l'imaginative échauffée, et cherchant l'esquisse colorée d'un
tout vivant, après de profondes fouilles dans son cerveau, et à la suite
d'un long silence prometteur d'un accouchement de génie; Renan, le plus
sérieusement et le plus religieusement du monde, arrive à comparer, devant
la table béante son Dieu à lui... deviner à quoi... à une huître et à son
existence végétative... Oh! une huître très grand modèle.
Sur la comparaison, la table part d'un énorme éclat de rire, auquel, après
un moment de stupéfaction de ce qu'il a été amené à dire, Renan s'associe
gentiment au rire général.
Je ne sais si c'est ce rire homérique qui fait penser à Homère, en tout
cas Homère est sur le tapis. Alors chez tous ces destructeurs de foi, ces
démolisseurs de Dieu, éclate une dégoûtante latrie. Tous ces critiques
s'écrient d'une seule voix qu'il y a eu un temps, un pays, une œuvre au
commencement de l'humanité, où tout a été divinisé, et au-dessus de toute
discussion et même de tout examen.
Et les voilà à se pâmer sur les mots.
--Des oiseaux aux longues queues! crie Taine avec enthousiasme.
--La mer invendangeable, la mer où il n'y a pas de raisin, est-ce assez
beau? fait de sa petite voix qui s'enfle, Saint-Beuve.
--Au fait, vous savez, ça n'a aucun sens, jette Renan, il y a une société
d'Allemands qui a trouvé un autre sens.
--Et c'est? interroge Sainte-Beuve.
--Je ne me rappelle plus, dit Renan, mais c'est admirable.
--Eh bien! qu'en dites-vous, là-bas, nous lance Taine, vous qui avez écrit
que l'antiquité avait été faite pour être le pain des professeurs?
Je ne voulais pas parler, parce que je ne me souciais pas que la scène
d'un récent dîner recommençât, mais un peu asticoté par les uns et par les
autres, je pris la voix la plus douce pour affirmer que j'avais plus de
plaisir à lire Hugo qu'Homère, essayant cette fois de parer les foudres de
Saint-Victor avec le nom d'Hugo.
A ce blasphème Saint-Victor, devenu positivement fou furieux, se remet à
hurler avec sa voix de zinc et ses cris d'aliénés, que c'est trop fort,
que c'est impossible à entendre, que nous insultons la religion de tous
les gens intelligents.
Je commence à répondre que c'est bien singulier, qu'à une table où on
admet la discussion de toute chose au monde, je n'aie pas le droit de dire
mon opinion sur Homère.
Saint-Victor crie et s'emporte. Alors je me mets à crier et à m'emporter
plus fort que lui, avec tout le soulèvement des nerfs que je commence à
éprouver pour cet homme de talent, mais sans opinion à lui, et toujours
l'humble serviteur d'une opinion consacrée, et dont la voix baisse et dont
la colère prend des tons pleurards, quand il rencontre un caractère qui
montre les dents.
Sainte-Beuve, fort ému de la querelle, me fait venir auprès de lui, essaye
de me calmer, en me promenant la main sur le bras, et tâche de tout
raccommoder, en proposant d'un côté à mes adversaires, de fonder un club
d'_homériques_, pendant qu'il me frictionne de l'autre côté... Tout peu à
peu s'éteint, et Saint-Victor en s'en allant me tend la main... J'aurais
voulu qu'il ne me la tendît pas.