Là, dans cette chambre et d'autres pareilles, Taine dit que les plus

hautes questions, des questions encore plus révolutionnaires que celles

agitées ici, étaient discutées avec une énergie, une audace, une violence,

enfin avec ce qui monte dans la tête et les idées d'une jeunesse qui ne

vit pas, qui ne s'amuse pas, qui ne jouit pas. Car cette jeunesse de Taine

et de sa génération n'a point eu de jeunesse, elle a grandi dans une

espèce de macération, en compagnie du travail, de la science, de l'analyse,

au milieu de débauches de lectures, et ne pensant qu'à s'armer pour la

conquête de la société! Ainsi, n'ayant pas vécu de la vie humaine, ne

s'étant point mêlée à l'homme et à la femme, et ayant cherché à tout

deviner par les livres, cette génération a fait et devait faire surtout

des critiques.

Au milieu de l'exposition de sa vie de travail et de privation d'amour,

dans le sens élevé du mot, Taine est interrompu par Gautier qui jette:

«Tout cela est une théorie du renoncement stupide... La femme, prise comme

purgation physique ne vous débarrasse pas de l'aspiration idéale... Plus

on se dépense, plus on acquiert... Moi, par exemple, j'ai fait faire une

bifurcation à l'école du romantisme, à l'école de la pâleur et des

crevés... Je n'étais pas fort du tout. J'ai écrit à Lecour de venir chez

moi et je lui ai dit: «Je voudrais avoir des pectoraux comme dans les

bas-reliefs et des biceps hors ligne.» Lecour m'a un peu _tubé_ comme

ça... «Ce n'est pas impossible», m'a-t-il dit... Tous les jours, je me

suis mis à manger cinq livres de mouton saignant, à boire trois bouteilles

de vin de Bordeaux, à travailler avec Lecour deux heures de suite...

J'avais une petite maîtresse en train de mourir de la poitrine. Je l'ai

renvoyée. J'ai pris une grande fille, grande comme moi. Je l'ai soumise à

mon régime, bordeaux, gigot, haltères... Voilà, et j'ai amené avec un coup

de poing sur une tête de Turc--et encore sur une tête de Turc neuve--j'ai

amené 520... Aussandon qui a étouffé un ours à la barrière du Combat, pour

défendre son chien, et qui, de là, est allé laver à la pompe ses

entrailles--un gaillard, n'est-ce pas?--n'a jamais pu arriver qu'à 480.»

* * * * *

_11 avril_.--Je suis toujours un peu choqué de voir Ricord dans un salon

de femme, comme je serais choqué de voir un flacon d'un vilain remède sur

une toilette de femme. Il me dessine ce qu'il soigne.

* * * * *

--Michelet! Le génie qui, dans ce moment-ci, déteint sur tout et sur tous:

Il y a de la MER de Michelet dans les TRAVAILLEURS d'Hugo. Aujourd'hui,

j'ouvre le livre de Renan: c'est du Michelet _fénelonisé_. Michelet s'est

emparé de la pensée contemporaine.

* * * * *

--Diderot, Beaumarchais, Bernardin de Saint-Pierre: c'est le grand legs du

dix-huitième siècle au dix-neuvième.

* * * * *

--Elle avait des cheveux de soie, soufflés et bouffants, comme ces cheveux

des femmes de Véronèse, dans la _Venise triomphante_ au Palais ducal. Elle

me faisait aussi penser, avec sa robe de chambre mauve et ses accoudements

paresseux, à ces Chinoises penchées sur un balcon de bambou, comme des

Polymnies du fleuve Jaune. Elle était, après mon déjeuner et mon dîner, le

décor entrevu à travers le nuage de ma pipe. Elle meublait le carré de la

fenêtre en face, depuis bien longtemps vide. Je la regardais

tranquillement et doucement, sans désirs. Elle m'amusait les yeux,

m'occupait comme une souriante toile de fond... la nouvelle voisine!

Cela durait bien depuis huit jours... Hier matin, plus de rideaux à la

fenêtre, un déménagement brusque... Et je m'aperçois que c'est triste, un

appartement vide, et le papier tout nu, et le dessus de la cheminée où il

n'y a plus rien, et les persiennes entr'ouvertes avec des gestes de

travers.

* * * * *

--Livres magiques après tout, que ces livres de Hugo, qui, comme tous les

livres de vrais maîtres, donnent, à leur lecture, une espèce de petite

fièvre cérébrale.

* * * * *

--Les monuments fameux et grands dans la mémoire humaine, font, à les voir,

l'impression des lieux de son enfance qu'on revoit: votre rêve, les

trouve rapetissés.

* * * * *

--L'homme peut échapper à la langue qu'il parle. Le cynisme des

expressions, la dépravation des mots, déprave toujours la femme.

* * * * *

--Les banquiers amateurs de ce temps-ci font courir des enchères au lieu

de faire courir des chevaux, sur n'importe quoi, sur une porcelaine, une

toile, un morceau de papier. Ce qu'ils font en achetant? Ils parient

seulement qu'ils sont plus riches les uns que les autres.

* * * * *

_17 avril._--On a beaucoup parlé de la domesticité, de la platitude basse

des nobles. On n'avait pas eu encore le loisir dans ce temps, de faire la

comparaison avec la domesticité des gens de petite bourgeoisie ou de

peuple auprès d'une influence, auprès d'un monsieur qui peut servir à leur

carrière, par exemple d'un artiste comme *** auprès d'un surintendant des

Beaux-Arts. Il faut le voir se faufiler à côté de lui à table; applaudir

d'un gros rire tout ce qu'il dit, le caresser pour ainsi dire de la

servilité de son attention, et de toute son épaisse personne.

Le seul changement est que peut-être les nouveaux domestiques, dans leur

service, manquent de grâce.

* * * * *

--La pire débauche est celle des femmes froides, les apathiques sont des

louves.

* * * * *

--Un rêve, malheureusement pas écrit au saut du lit, et où ne se

retrouveront pas les cassures et les effacements en certaines parties de

la chose rêvée.

Je savais--comme on sait dans les rêves--que j'étais quelque part dans les

environs de Florence. Une campagne très âpre, très durement éclairée, un

pays dantesque. Pas une vapeur, pas un brouillard, pas un voile. Des bois

faisant des taches noires sur une terre de cendres blanches, des bouquets

de verdure sombre se dressant sèchement çà et là. Un paysage du Midi

rayonnant jusqu'au fond, et qui avance sur l'œil et marche contre lui, et

une ligne courante de monts fauves, collant l'horizon sur une bande de

ciel d'un bleu cru.

Je ne me rappelais guère comment j'étais là. Il me semblait que j'y avais

été jeté par un coup d'éventail, que j'y étais tombé, comme du balcon

d'une loge du théâtre Borgognissanti, et que les épaules d'une statue

m'avaient emporté dans les champs.

Et puis, tout à coup, je me trouvais dans une grande fête, un étrange

triomphe. Gonflés et joufflus comme des tritons, des éphèbes soufflaient

dans de longues buccines, et nous allions toujours, moi, avec eux entraîné,

et nous sautions dans notre course folle, je me rappelle, des barrières

de lierre.

En chemin, de petits garçons et de petites filles, les cheveux volants et

semés de fleurs et d'épis, au dos une écharpe envolée, les mains nouées

aux mains d'un seul de leurs dix doigts, enroulaient des danses autour des

oliviers, et je sentais qu'il y avait dans l'air l'harmonie d'une grande

musique de luth et de psaltérions.

Une figure de l'Echo--ou du moins l'image que je m'en faisais,--entrevue

entre des arbres dans un bois de chênes-liège, répétait la musique,

aussitôt qu'elle cessait, une, deux, trois fois, sur une note moqueuse.

Et c'étaient, à la queue des grands sonneurs de buccines, de petits

sonneurs de cymbales qui écoutaient leur cuivre contre leur oreille ou en

envoyaient au ciel le bruit strident, et derrière eux encore le cortège de

petites bouches enfantines paraissant bêler un amoureux plain-chant, le

plain-chant d'un gros livre de lutrin que portaient deux petits chanteurs.

Et je vois encore celui qui marchait en tête, un Cupidon faunin, nimbé par

le rond d'un tambourin, et le rire aux lèvres, se balançant d'un pied sur

une outre.

* * * * *

--Une femme, suprêmement maigre, les yeux profonds, le bleu de l'œil très

clair dans l'effacement tendre des sourcils, un grand front, des tempes

ramifiées de veinules bleuâtres, la bouche non sensuelle, la bouche

_sentimentale_... Il y a des femmes qui ressemblent à une âme.

* * * * *

--Je dîne chez Philippe. Il y a là, à côté de nous, à une table, un

famille bourgeoise avec trois enfants et une petite bonne. Cela me reporte

à du vieux temps. Un peu de mon enfance m'est revenu, un souvenir de ces

voyages, où la nourrice (qui avait élevé mon frère) mangeait avec nous.

Oui, une habitude du passé, qui, certains jours, faisait entrer le

domestique dans la famille. Cela s'en va comme tant d'autres choses.

Le domestique, dans notre société d'égalité, n'est plus qu'un paria à

gages, une mécanique à faire le ménage, que les maîtres n'associent plus à

leur humanité.

* * * * *

--C'est le néant que la vieille histoire. Mais l'adultère de Mme de Jully,

voici qui est de mon humanité, de mon temps: voici qui me touche. Ce sont

là des souvenirs qui font tressaillir... Il faut, pour s'intéresser au

passé, qu'il nous revienne dans le cœur. Le passé qui ne revient que dans

l'esprit, est un passé mort.

* * * * *

--On me racontait que des internes avaient été renvoyés de Clamart, pour

avoir livré de la peau de seins de femmes à un relieur du faubourg

Saint-Germain, dont la spécialité est d'en faire des reliures de livres

obscènes.

* * * * *

--Un joli mot bête entendu:

--On se marie beaucoup cette année.

--Les hommes, surtout!

* * * * *

_25 avril_.--Une chose tristement apitoyante à voir: c'est ce Ponsard,

travaillé par la souffrance, et se gracieusant et se forçant à sourire, en

remuant sous la douleur lancinante qui le traverse, la jambe et le bout du

pied, ainsi qu'un collégien qui demande à aller aux lieux.

Et puis, à la pitié succède une indignation presque colère. Je ne vois

plus chez lui que le martyr courtisan, l'agonisant venant ramasser les

compliments de ce salon, princier, l'homme s'habillant, courant les

soirées, galvanisant son mal, au lieu de mourir, comme j'espère bien que

je le ferai, de mourir obscurément, le nez dans le mur de sa chambre.

* * * * *

--Le scepticisme au XVIIIe siècle faisait partie de sa santé; nous, nous

sommes sceptiques avec amertume et souffrance.

* * * * *

_6 mai_.--Flaubert me disait hier: «Il y a deux hommes en moi, l'un dont

vous voyez la poitrine étroite, le cul de plomb, l'homme fait pour être

penché sur une table; l'autre un commis voyageur, avec sa gaîté voyageuse

et le goût des exercices violents...

* * * * *

_15 mai_.--Ce soir, la maréchale *** sous sa coiffure métallique jetant

des lueurs de cantharides, avait un sourire de l'œil d'un charme

indéfinissable... Se sentant regardée, elle a pris, ainsi que c'est commun

aux femmes qui sont l'objet de l'attention, une fausse pose naturelle...

Et cela m'a donné l'idée de commencer mon futur roman d'amour par une

grande étude de la mimique, de l'approche électrique, de la communication

des fluides, du mariage des effluves, entre deux corps prêts à s'aimer.

* * * * *

_20 mai_.--Charles Blanc: un apôtre sculpté dans un marron d'Inde, ou

plutôt dans un radis flétri avec ses blancs malades.

* * * * *

_21 mai_.--Mme Sand fait son entrée chez Magny, en une robe fleur de

pêcher: une toilette, je crois bien, tout en l'honneur de Flaubert.

* * * * *

--Qui devient triste, de moi ou des endroits publics? Ce soir, Mabille m'a

paru lugubre. Pas un rire, pas un éclat de jeunesse ou de gaîté! Une

promenade silencieuse qui fait crier le sable comme les voitures, les

jours de pluie, un sempiternel tournoiement ressemblant au manège de la

c... p...

* * * * *

--L'étonnante femme, à la métaphore d'un pittoresque, d'une fantaisie,

d'un imprévu qui nous dégote tous! Elle entre aujourd'hui chez Flaubert,

sur cette phrase: «Tu sais ma matrice, cet amour de médecin l'a

examinée... eh bien, elle est comme ça, ma matrice!--et elle fait le geste

d'un télégraphe qui perd l'équilibre,--ajoutant: «Oui, mon cher, comme un

perroquet sur un bâton, sur le pont d'un bâtiment, par une tempête...

* * * * *

_30 mai_.--Fête annuelle donnée par la princesse à l'empereur.

Le jardin tout rempli de lumière électrique. Du gazon et des arbres

éclairés par un clair de lune féerique, un clair de lune à la Titania, et

des feuilles, dont la découpure semble une minuscule rampe de gaz, et sur

le bleu d'encre du ciel, des luminosités, où les chauves-souris grises

deviennent, un instant, toutes blanches, et tout au fond, à travers les

fenêtres, le feu des lustres sur la pourpre de la tenture, et çà et là,

dans le chaud brouillard des salons, du noir traversé par quelque chose

d'un rouge éclatant:--un grand'croix de la Légion d'honneur sur un divan.

Les femmes, les femmes! trop des robes, trop des mannequins de couturière,

et pas assez des êtres... On remarque la grande-duchesse de Russie, une

tête de commandement, et qui a l'air d'un camée calqué sur Nicolas; elle a

auprès d'elle sa fille, l'air moitié d'une Kalmoucke, moitié d'une

grisette parisienne, avec un gentil sourire clignotant dans ses yeux sans

sourcils.

* * * * *

--Autour de nous, nous sentons comme un éloignement, une froideur de tous,

et nous percevons un sentiment intérieur, qui ne nous pardonne ni la

franchise de nos personnes, ni la vérité de nos livres, et qui saisit,

pour témoigner ses antipathies, le prétexte et l'occasion de notre défaite

d'HENRIETTE MARÉCHAL.

* * * * *

_2 juin_.--... «Vous voyez ce monsieur-là, si entouré,... c'est un grand

nom de France qui possède des eaux dans un département du Centre, et qui

écrit toutes les semaines au médecin imposé par lui, qu'il ne donne pas

assez de douches à 40 sous... Ah! le monde, le grand monde renferme de

singuliers particuliers!» L'homme me disant ça, c'est le docteur Tardieu,

qui, m'entraînant dans un petit salon, me raconte ce fait-Paris.

Une ancienne lorette avait pris un commerce, dans le genre de celui du

gros Milan, commerce auquel elle avait annexé la fourniture de tous les

appareils artificiels avec lesquels on remplace les outils naturels de

l'amour.

Cette femme avait été assassinée dans son bureau, et Tardieu fut chargé de

l'autopsie. La femme s'était furieusement défendue, et, dans sa lutte avec

les assassins, avait bousculé, renversé, répandu à terre tous les engins

de son commerce, sur lesquels reposait son cadavre.

Parlant de cette assassinée au milieu de toutes ces obscénités, Tardieu

disait que ce spectacle, remontant à quelques années, était quelque chose

qui _poursuivait le souvenir_.

* * * * *

_24 juin_.--Nous allons, ce soir, chez Gavarni. Il y a des siècles que

nous ne l'avons vu. Nous le trouvons dans son cabinet, _mathématiquant_ au

milieu d'un amoncellement de livres. On lui apporte pour son souper--car

il ne dîne plus--des pois et de la salade sentant le mauvais vinaigre. Il

est servi dans le moment par une bonne auvergnate, une de ces horribles

femmes qui sont, à Paris, les bonnes malheureuses de la misère. Il mange

distraitement, et sans pain, un peu de ces pois et de cette salade, posés

sur la table de noyer sans nappe, au milieu de ses papiers et de ses

bouquins de science, un rien reculés de son assiette.

Alors il nous parle de tableaux qu'il a eu, un temps, l'idée de peindre,

de tableaux allégoriques et décoratifs pour des monuments publics; il nous

parle de la proposition qu'il a faite jadis à M. Cavé, de lui peindre les

quatre murs d'une mairie, en y faisant figurer les quatre actes de l'état

civil:

L'Acte de naissance;

La Conscription;

Le Mariage civil;

L'Acte de décès.

Il composait la Conscription avec une académie d'homme mettant la main

dans l'urne.

Il avait aussi pensé, pour un Tribunal, à une sorte de tryptique, au

milieu duquel il aurait peint, de grandeur nature, une Justice, à la

chevelure blonde rappelant le souvenir d'une perruque du Parlement, à la

robe rouge, imitant la robe de la Cour de cassation, le pied nu posé sur

un glaive, assise sur un siège de marbre, où une tête de lion et une tête

de mouton décoreraient les deux bras, et, derrière elle, les toits, les

clochers, les dômes, les coupoles d'une vaste cité.

* * * * *

_29 juin_.--Dîner à Neuilly chez Gautier.

La maison encore sens dessus dessous du déménagement du ménage Catulle

Mendès. A table, Gautier, ses deux vieilles sœurs, l'éternel Chinois, et

la jolie Estelle, ayant comme voisine de table, Eponine, une chatte noire

aux yeux verts qui mange à son couvert, aux côtés de sa maîtresse.

Les deux sœurs, les deux vieilles filles, qui semblent avoir oublié

depuis longtemps qu'elles sont des femmes, les cheveux dépeignés, le corps

perdu dans une blouse sans forme, enfin de ces créatures qu'on voit au

second plan des familles; effacées et dévouées, de beaux types à étudier

pour un descendant de Balzac.

Après dîner, devant le rideau de peupliers du fond du jardin, au milieu

des criailleries de la récréation d'une pension de petits enfants d'à côté,

tous trois, à cheval, sur le mur de la terrasse du jardin, nous causons,

tout en fumant, de mille choses, du dernier livre de Hugo, duquel Gautier

déclare ne pouvoir dire ni bien ni mal, cela lui paraissant n'être pas un

produit humain, mais quelque chose de fabriqué par un élément: les œuvres

de Polyphème. Puis il est question des dîners de Boissard, du modèle Marix,

de la Présidente, de Mosselmann, son amant, qui pour un homme d'argent

n'était pas si bête. C'était lui qui disait dernièrement à un architecte

religieux: «Combien coûtera décidément votre église... toute finie, hostie

en gueule?»

* * * * *

--Une chose bizarre, c'est qu'avec la Révolution, avec la diminution de

l'autorité monarchique dans toute l'Europe, avec la pesée du peuple dans

les choses gouvernementales, le règne des masses enfin, jamais il n'y a eu

de plus grands exemples de l'influence omnipotente, du despotisme des

volontés d'un seul. Voir Napoléon III et Bismarck.

* * * * *

_10 juillet_.--Été voir à l'Isle-Adam la belle et curieuse collection de

paysages modernes du carrossier Binder.

Un homme aux favoris, à la large face, aux lèvres minces d'un fermier

anglais, avec, derrière lui, pour ombre: un bouledogue. Un bourgeois râblé

et enrichi, qui a essayé, assez intelligemment, de s'anoblir avec une

collection, des goûts artistes, une liaison avec Jules Dupré.

Il commence à me montrer ses tableaux, à distance, sur un ton pincé,

suffisant, supérieur... quand arrive Dupré, qui allume familièrement une

pipe, se met à décrocher ses tableaux, et me les fait passer sous les yeux,

sans me dissimuler ses admirations pour ses enfants, me disant de

celui-ci: «Oh! c'est un des plus _cuits_!» Puis jetant des mots, des

interrogations, des théories, me disant que tous ces tons sont en rapport

avec l'or de son cadre, et s'interrompant pour me demander si j'ai lu

Fréron... Décousu, sans ordre dans ses pensées se suivant à la diable, et

soudain s'animant, et ses yeux bleus, comme vides, se remplissant d'un

lumière soudaine, et criant que le gouvernement doit encourager l'art et

jamais les artistes... qu'il fait tous ses tableaux si vrais, au bout de

la brosse, que la nature en face est trop écrasante... qu'il n'expose plus,

parce que les tableaux comme les siens, sont tués par les tableaux à

sujets, les tableaux qui _se racontent_.

Il y a à la fois de l'apôtre, de l'ouvrier et du toqué, chez le grand

paysagiste.

* * * * *

_16 juillet_.--Trouville.

Un joli décor pour une conversation d'amour que la terrasse du Casino à

neuf heures.

Au loin, un ciel assombri sur une mer aux troubles clartés, laissées dans

l'eau par le soleil disparu, et où des silhouettes de gros bateaux échoués

mettent des souvenirs de naufrages. La plage toute crépusculaire,

traversée de promenades d'ombres chinoises, presque perdues dans la

pénombre générale. Et devant soi, dans les ténèbres, la grande voix

rythmée de la lame molle, et, dans le dos, la musique des airs de valse

qui joue dans la lumière.

* * * * *

--En art, en littérature, je connais peu de révolutionnaires, nés sans

pain.

* * * * *

--Quand l'homme vieillit, il éprouve le besoin d'une chose qui ne lui

manquait pas du tout dans sa jeunesse: le silence.

* * * * *

_31 juillet_.--Les Académies ont été uniquement inventées pour préférer

Bonnassieux à Barye, Flourens à Hugo, et tout le monde à Balzac.

* * * * *

--La grandeur de Dieu m'apparaît surtout dans

l'infini de la souffrance humaine. Le nombre des maladies épouvante

encore plus que le chiffre des étoiles.

* * * * *

--Un homme à Paris a cent mille francs à dépenser tous les jours. Quand on

va chez lui on le trouve assis sur une chaise de paille, tournant ses

pouces, en face d'un Gudin accroché à son mur, l'unique objet d'art qu'il

possède.

De ce revenu d'un Dieu qui permet tout, cet homme, le russe Y... ne sait

rien faire que cela: donner parfois un dîner à des membres du Jockey-Club,

et louer une fois tous les quinze jours, moyennant 500 francs, un b......

* * * * *

--Comme la vie chez les enfants ressemble à un ressort neuf.

* * * * *

_4 août_.--Un tableau charmant,--rien que le peintre à trouver:--un homme

couleur de bronze, à la membrure d'un Saint-Christophe, dans le rouge

délavé de la pourpre mouillée de sa chemise de laine, offrant à la vague,

le petit émoi, la petite peur, les petits membres d'une petite fille,

toute blonde, toute rose, toute blanche.

* * * * *

_5 août_.--Jamais un public ne saura les désespoirs de la page qu'on

cherche à s'arracher,--et qui ne vient pas.

* * * * *

_6 août_.--Singulière vie que la nôtre ici, une vie de travail comme

jamais, sans doute, n'en a vu Trouville. Lever à dix heures. Un gros

déjeuner de table d'hôte d'une heure. Une heure à fumer sur la terrasse du

Casino. Toute la journée un travail qui va jusqu'à cinq ou six heures. Un

gros dîner de table d'hôte de six à sept heures. Un cigare sur la terrasse,

un tour sur la plage, et _retravail_ jusqu'à minuit, deux heures du matin.

Nous voulons finir MANETTE SALOMON, où nous avons retrouvé énormément à

travailler.

* * * * *

--Saint-Victor me contait ici la singulière mort du mari de la nourrice de

sa fille: un paysan sorti de son trou et tombant dans le bruit,

l'étourdissement, l'espèce de magie de l'atelier de photosculpture de

Dalloz, où il l'avait fait placer. Le malheureux en avait perdu la raison

et la vie. On en ferait presque un conte fantastique.

* * * * *

--Il n'y a pas d'homme de nature fausse ou tortueuse, sur lequel ne soit

écrit en quelque coin de la bouche ou de l'œil: «Garde à toi!»

* * * * *

--Il y a des gens si funambulesques, que leur père semble avoir été trompé

par Pierrot.

* * * * *

--Quelle assurance la beauté donne à un enfant. C'est l'aisance dans la

grâce.

* * * * *

_18 août_.--Je regarde, par une porte-fenêtre ouverte, sauter au Casino

les gandins qui dansent. Au milieu d'eux un gilet blanc, un petit ventre

qui pointe, un danseur à l'air d'un garçon de noce endimanché. C'est Doré.

Les artistes aiment ces joies qui les frottent à un semblant de monde.

Tous les hommes de lettres passeraient ici, que pas un n'irait figurer

dans ce trémoussoir.

Le quadrille fini, Doré reconduit sa danseuse, la salue comme à un bal

chez Passoir, vient à nous deux, nous demande à faire un tour sur la

jetée. Et le voilà à lancer des idées fortes, mais sans lien ni suite; le

voilà à faire des charges, mais comme pour lui, au fond de sa gorge, et

qu'on n'entend pas; le voilà à vous accabler d'un tas de questions, mais

sans jamais écouter vos réponses;--à la longue vous hébétant, vous

courbaturant, vous assommant de lui[1].

[Note 1: Depuis nous l'avons connu d'une manière assez intime, et

notre jugement de 1866, sur lui, s'est fort modifié.]

Même, peut-être très injustement, son physique m'est antipathique. Il me

déplaît, cet homme, gras, frais, poupin, la figure en lune de lanterne

magique, le teint d'enfant de chœur, la mine sans âge, et où le labeur

effrayant de sa production n'a pas mis d'années, il me déplaît enfin avec

son air d'enfant prodige sur un corps d'homme fait.

* * * * *

_21 août_.--Fini aujourd'hui MANETTE SALOMON.

* * * * *

_23 août_.--Je rencontre ici un étudiant en droit, le type de la jeunesse

libérale, républicaine, sérieuse, vieillotte, avec des appétits âpres

d'avenir, et la conviction intime de tout conquérir. Il me confirme dans

l'idée que la jeunesse actuelle se partage en deux mondes tout différents,

sans aucune fusion ni rapprochement possible: la pure gandinerie, d'une

viduité de tête sans exemple, et le camp des travailleurs, plus enragés au

travail qu'à n'importe quelle époque: une génération retranchée du monde,

aigrie par la solitude, une génération amère, presque menaçante.

* * * * *

--Voici un type de bonté féminine sur lequel il n'y a pas à se tromper: le

teint un peu tiqueté de taches de rousseur, les lèvres épaisses, et la

bouche comprimée et entr'ouverte comme un gros bouton de fleur, _vulgo_ en

cul de poule.

* * * * *

Journal des Goncourt (Troisième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 2 / 18 段