Et tout cela avec une telle naïveté, une si grande bonne foi

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JOURNAL DES GONCOURT

MÉMOIRES DE LA VIE LITTÉRAIRE

TROISIÈME VOLUME

1866-1870.

PARIS, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 11, RUE DE GRENELLE.

1888

QUATRIÈME MILLE

JOURNAL DES GONCOURT

ANNÉE 1866

_1er janvier_.--Le Havre. J'entendais, ce soir, à table d'hôte, des

capitaines de vaisseaux marchands, parler, la rougeur au front, du règne

de la paix à tout prix de Louis-Philippe, et où le canon français saluait

toujours le premier. Un gouvernement a encore plus besoin qu'un homme, de

donner de lui l'idée qu'il est capable de se battre.

* * * * *

--J'avais bu hier du porto. Voici ce que j'ai rêvé cette nuit.

J'arrivais en Angleterre avec Gavarni. A l'entrée d'un jardin, où se

pressait beaucoup de monde, j'ai perdu Gavarni.

Alors je suis entré dans une maison, et je me suis senti transporté,

comme par des changements à vue, de pièce en pièce, où des spectacles

extraordinaires m'étaient donnés.

De ces spectacles, je ne me rappelle que cela; le reste avait disparu de

moi au réveil,--quoique j'aie gardé une vague conscience que cela avait

duré longtemps, et que bien d'autres scènes s'étaient déroulées dans mon

rêve. J'étais dans une chambre, et un monsieur, en chapeau noir, donnait

de furieux coups de tête dans les murs, et au lieu de s'y briser la tête,

y entrait, en sortait, y rentrait encore. Puis je me trouvais couché dans

une grande salle, sur un lit, dont la couverture était faite de deux

figures pareilles à ces monstrueux masques de grotesques des baraques de

saltimbanques, et cette couverture à images en relief se levait et

s'abaissait sur moi, et bientôt la couverture ne fut plus faite de ces

visages de carton, mais d'un dessus d'homme et d'un devant de femme,

semblables à ces peaux de bêtes dont on fait des descentes de lit, et d'un

immense semis de fleurs, à propos desquelles je faisais la remarque que

j'avais la sensation de leurs couleurs, mais non la perception:--la

couleur dans le rêve est comme un reflet dans les idées et non une

réflexion dans l'œil. Et cela aussi, fleurs et couple, s'agitait sur moi,

absolument comme les flots de la mer du théâtre, et sur tout mon corps, je

sentais un chatouillement dardé.

Après, dans une autre salle, étroite, haute comme une tour, j'étais

attaché par les pieds, la tête en bas, nu, sous une cloche de verre, et il

me tombait sur le corps une masse de petites étincelles, d'une lumière

verdâtre, qui m'enveloppaient la peau, et qui à mesure qu'elles tombaient,

me procuraient le sentiment de fraîcheur d'un souffle sur une tempe

baignée d'eau de Cologne.

Enfin j'étais lancé, précipité de très haut, et j'éprouvais une volupté

non pas douloureuse, mais d'une anxiété délicieuse: il me semblait passer

par des épreuves maçonniques, dont je n'avais pas l'effroi, mais dont la

surprise m'apportait un imprévu saisissant.

C'étaient des jouissances, comme l'émotion d'un péril d'où l'on serait sûr

de sortir, et qui vous ferait passer dans le corps un frisson de plaisir

peureux.

* * * * *

--La Normandie est le pays de tous les poncifs: l'architecture gothique,

le port de mer, la ferme rustique avec de la mousse sur le toit.

--Balzac a supérieurement compris la mère dans BÉATRIX, dans LES PARENTS

PAUVRES, etc. Les petites pudeurs n'existent pas pour les mères: elles

sont, comme les saintes et les religieuses, au-dessus de la femme. Une

mère est tombée chez moi, un matin, me demander où était son fils, en me

disant qu'elle irait le chercher n'importe où!--On devine le n'importe où.

--C'est un malheur pour voyager en France d'être Français. L'aile du

poulet d'une table d'hôte va toujours à l'Anglais. Et pourquoi? C'est

qu'un Anglais ne regarde pas le garçon comme un homme, et que tout

domestique qui se sent considéré comme un être humain, méprise celui qui

le regarde ainsi.

--En France, la femme se perd bien plus par le romanesque que par

l'obscénité de ce qu'elle lit.

* * * * *

_6 janvier_.--Dîné avec Flaubert à Croisset. Il travaille décidément

quatorze heures par jour. Ce n'est plus du travail: c'est la Trappe. La

princesse lui a écrit de nous, au sujet de notre préface: «Ils ont dit la

vérité, c'est un crime!»

* * * * *

--L'antiquité a peut-être été faite pour être le pain des professeurs.

* * * * *

_8 janvier_.--J'ai comme une courbature morale de toute l'occupation qu'on

a eue de nous. Le bruit à la fin fait trop de bruit. On aspire à du

silence autour de soi.

* * * * *

--Il y a des fortunes qui crient: «Imbécile!» à l'honnête homme.

* * * * *

--L'imagination du monstre, de l'animalité chimérique, l'art de peindre

les peurs qui s'approchent de l'homme, le jour, avec le féroce et le

reptile, la nuit, avec les apparitions troubles; la faculté de figurer et

d'incarner ces paniques de la vision et de l'illusion, dans des formes et

des constructions d'êtres membrés, articulés, presque viables--c'est le

génie du Japon.

Le Japon a créé et vivifié le Bestiaire de l'hallucination. On croirait

voir jaillir et s'élancer du cerveau de son art, comme de la caverne du

cauchemar, un monde de démons-animaux, une création taillée dans la

turgescence de la difformité, des bêtes ayant la torsion et la convulsion

de racines de mandragore, l'excroissance des bois noués où le _cinips_ a

arrêté la sève, des bêtes de confusion et de bâtardise, mélangées de

saurien et de mammifère, greffant le crapaud au lion, bouturant le sphinx

au cerbère, des bêtes fourmillantes et larveuses, liquides et fluentes,

vrillant leur chemin comme le ver de terre, des bêtes crêtées à la

crinière en broussaille, mâchant une boule avec des yeux ronds au bout

d'une tige, des bêtes d'épouvante, hérissées et menaçantes, flamboyantes

dans l'horreur.--dragons et chimères des Apocalypses de là-bas.

Nous Européens et Français, nous ne sommes pas si riches d'invention,

notre art n'a qu'un monstre, et c'est toujours ce monstre du récit de

Théramène, qui, dans les tableaux de M. Ingres, menace Angélique de sa

langue en drap rouge.

Au Japon, le monstre est partout. C'est le décor et presque le mobilier de

la maison. Il est la jardinière et le brûle-parfum. Le potier, le bronzier,

le dessinateur, le brodeur, le sèment autour de la vie de chacun. Il

grimace, les ongles en colère, sur la robe de chaque saison. Pour ce monde

de femmes pâles aux paupières fardées, le monstre est l'image habituelle,

familière, aimée, presque caressante, comme est pour nous la statuette

d'art sur notre cheminée: et qui sait, si ce peuple artiste n'a pas là son

idéal?

* * * * *

--Pourquoi pas un ordre du jour à la Mairie pour les belles actions

civiles, comme à la caserne pour les actions d'éclat?

* * * * *

--L'avarice des gens très riches de ce temps-ci a découvert une jolie

hypocrisie: la simplicité des goûts. Les millionnaires parlent de la

jouissance de dîner au bouillon Duval et de porter des sabots à la

campagne.

* * * * *

_10 janvier_--... Sainte-Beuve est bien triste. Il se plaint de

souffrances intérieures, qu'il exprime par des mouvements de vrille de ses

doigts. Il a rédigé son testament et il va se faire faire une opération...

ajoutant, avec un sourire douloureux, que les chirurgiens ont de la

répugnance à ouvrir sa vieille peau.

* * * * *

_15 janvier_.--Dîner Magny.

Taine proclame que tous les hommes de talent sont des produits de leurs

milieux. Nous soutenons le contraire. Où trouvez-vous, lui disons-nous, la

racine de l'exotisme de Chateaubriand: c'est un ananas poussé dans une

caserne! Gautier vient à notre appui, et soutient pour son compte que la

cervelle d'un artiste est la même du temps des Pharaons que maintenant.

Quant aux bourgeois, qu'il appelle des _néants fluides_, il se peut que

leur cervelle se soit modifiée, mais ça n'a pas d'importance.

* * * * *

--Se trouver en hiver, dans un endroit ami, entre des murs familiers, au

milieu de choses habituées au toucher distrait de vos doigts, sur un

fauteuil fait à votre corps, dans la lumière voilée de la lampe, près de

la chaleur apaisée d'une cheminée qui a brûlé tout le jour, et causer là,

à l'heure où l'esprit échappe au travail et se sauve de la journée; causer

avec des personnes sympathiques, avec des hommes, des femmes souriant à ce

que vous dites; se livrer et se détendre; écouter et répondre; donner son

attention aux autres ou la leur prendre; les confesser ou se raconter;

toucher à tout ce qu'atteint la parole; s'amuser du jour présent, juger le

journal, remuer le passé, comme si l'on tisonnait l'histoire, faire

jaillir au frottement de la contradiction adoucie d'un: _Mon cher_,

l'étincelle, la flamme ou le rire des mots; laisser gaminer un paradoxe,

jouer sa raison, courir sa cervelle; regarder se mêler ou se séparer, sous

la discussion, le courant des natures et des tempéraments; voir ses

paroles passer sur l'expression des visages, et surprendre le nez en l'air

d'une faiseuse de tapisserie, sentir son pouls s'élever comme sous une

petite fièvre et l'animation légère d'un bien-être capiteux; s'échapper de

soi, s'abandonner, se répandre dans ce qu'on a de spirituel, de convaincu,

de tendre, de caressant ou d'indigné; avoir la sensation de cette

communication électrique qui fait passer votre idée dans les idées, qui

vous écoutent; jouir des sympathies qui paraissent s'enlacer à vos paroles

et pressent vos pensées, comme avec la chaleur d'une poignée de main;

s'épanouir dans cette expansion de tous, et devant cette ouverture du fond

de chacun; goûter ce plaisir enivrant de la fusion et de la mêlée des âmes

dans la communion des esprits: la conversation,--c'est un des meilleurs

bonheurs de la vie, le seul peut-être qui la fasse tout à fait oublier,

qui suspende le temps et les heures de la nuit avec son charme pur et

passionnant!

Et quelle joie de nature égale cette joie de société que l'homme se fait!

* * * * *

--Tous les observateurs sont tristes et doivent l'être. Ils regardent

vivre. Ils ne sont pas des acteurs, mais des témoins de la vie. De tout

ils ne prennent rien de ce qui trompe ou de ce qui grise. Leur état normal

est la sérénité mélancolique.

* * * * *

--Une des plus grandes révolutions contemporaines est celle du rire. Le

rire était autrefois un Roger Bontemps: aujourd'hui c'est un aliéné. Le

comique de ces années-ci, en son insanité nerveuse, est un des modes de

l'épilepsie. Il y a de la danse de Saint-Guy et de l'_Odryana_ d'agités:

c'est Bicêtre arrachant l'hilarité avec le sabre de Bobèche.

* * * * *

--Les plus luxueux trousseaux de femmes, les chemises de noces des jeunes

filles qui apportent six cent mille francs de dot, sont façonnés à

Clairvaux. Voilà le dessous de toutes les belles choses du monde.

* * * * *

--J'ai toujours entendu parler avec vénération et admiration des travaux

des Bénédictins. Il semblait que ces gens eussent poussé le travail, la

patience et la conscience aux dernières limites.

J'ai lu ces jours-ci, LA LISTE DES PORTRAITS GRAVÉS du Père Lelong. On

n'imagine pas un catalogue aussi peu renseigné, aussi sommaire, aussi

incomplet, aussi mal fait. Le moindre travail de catalographie de notre

temps lui est cent fois supérieur par la science et la recherche.

L'histoire, décidément, et dans ses parties les plus secondaires, ne

commence qu'au XIXe siècle.

Ce catalogue m'a fait voir dans les Bénédictins d'aimables épicuriens du

travail, faisant des recherches, comme on fait la sieste entre de bons

repas et de paresseuses promenades: leurs travaux, ce sont les

après-dînées de l'abbaye de Thélème.

* * * * *

_Vendredi 19 janvier_.--J'ai vu, ce soir, le premier acte de MARION

DELORME, dans l'alcôve d'un quatrième des Batignolles, dont on avait

retiré le lit et les rideaux. C'est un ménage bourgeois éperdu de

littérature, et où s'abat, presque tous les soirs, la petite bande d'art

poussée à la suite de Baudelaire, cultivant Poë et le _haschich_, tous

d'un aspect pas mal blafard.

* * * * *

--Il y a de la pacotille dans l'humanité, des gens fabriqués à la grosse,

avec la moitié d'un sens, le quart d'une conscience. On les dirait nés

après ces grandes rafles de vivants, au moyen âge, où des hommes

naissaient inachevés, avec un œil ou quatre doigts, comme si la Nature,

dans le grand coup de feu d'une fourniture, pressée de recréer et de

livrer à heure fixe, bâclait de l'humanité.

* * * * *

_21 janvier_.--Ce gouvernement est vraiment lâche. Dans l'exposé des

théâtres de l'Empire, pendant l'année 1866, on trouve de secrètes

félicitations et de transparents encouragements à _Pipe-en-bois_, à la

justice duquel, on remet dans la personne du public, la police du goût.

* * * * *

--Pouchet, chez Flaubert, raconte qu'on lui a supprimé dans _l'Opinion

nationale_, une phrase qui relatait la belle conformation du cerveau de

M. de Morny. Les partis ne veulent pas même d'une autopsie favorable à un

ennemi.

* * * * *

--Une porcelaine fêlée a pour moi le son d'une chose blessée.

* * * * *

--A la Bibliothèque, dans la salle de lecture, j'ai vu, en passant, un

homme qui lisait; il avait dans la main la main d'une jeune femme assise à

côté de lui. J'ai repassé deux heures après. L'homme lisait toujours, et

il avait toujours la main de la jeune femme dans la main. C'était un

ménage allemand. Non, c'était l'Allemagne.

* * * * *

--Ce qui entend le plus de bêtises dans le monde, est peut-être un tableau

de musée.

* * * * *

--Les époques et les pays où la vie est bon marché, sont gais. Une des

grandes causes de tristesse de notre société, c'est l'excès du prix des

choses, et la bataille secrète de chacun avec l'équilibre de son budget.

* * * * *

--Chose singulière! la poésie chinoise--celle du moins qu'on connaît--est

classique. Des poésies de l'époque des Thang, la philosophie épicurienne

au bord des eaux, l'éternelle invitation à la tasse, font vaguement rêver

à un Horace de Rotterdam.

* * * * *

--La méchanceté dans l'amour, que cette méchanceté soit physique ou morale,

est le signe de la fin des sociétés.

* * * * *

--Le journal a tué le salon, le public a succédé à la société.

* * * * *

--Il en est des petites filles jolies trop jeunes, comme de ces journées

où il fait beau trop matin.

* * * * *

--Dernièrement, le fils d'une femme du peuple a quitté la maison de

commerce où il était, en disant que c'était «un état où on ne parlait

jamais de vous».

* * * * *

J'ai peur de l'avenir d'un siècle où tout le monde voudra avoir une

carrière de vanité et de bruit.

* * * * *

_1er février_.--Quelqu'un nous dit qu'on nous joue à Montparnasse. Une

curiosité d'enfant nous fait monter dans un fiacre, nous cahotant dans des

rues obscures qui n'en finissent pas. Puis tout à coup le gaz flambant de

pâtisseries, de charcuteries, de marchands de vin, de cafés. Un théâtre

d'où sortent des hommes en blouse, et des femmes qui remettent à la porte

leurs sabots sur leurs chaussons. Dans la salle un public moitié composé

d'ouvriers et de portiers retraités de leurs cordons.

Nous avons d'abord vu jouer la CHAMBRE ARDENTE, où, quand la Brinvilliers

empoisonne, j'entends des femmes derrière moi lâcher: _La garce!_ Un

enfant est fort curieux de savoir si on verra Henri IV dans la pièce, et

le demande plusieurs fois avec instance à sa mère. Au fond un public naïf

sur lequel la pièce historique exerce une fascination. Car c'est

incontestable, les costumes du passé, de grands noms vaguement entendus et

le lointain d'une ancienne époque, imposent au peuple et le pénètrent d'un

respect religieux qu'il n'a pas pour les drames qu'il coudoie, pour les

personnages de son temps.

Enfin on nous joue. Tomber du Théâtre-Français à Montparnasse, à ces voix

cassées par les petits verres, à ces habits d'écrivain public au dos de

vos jeunes premiers, à ces inintelligences du dire... enfin à la

caricature de la merveilleuse mise en scène qui a été. C'est curieux... On

reste même auteur là, on sent son cœur se porter en avant dans la

poitrine, comme pour porter secours à ces mauvais cabots, à leur mémoire

qui trébuche, aux estropiements imbéciles de votre style... Le public m'a

paru tout prendre assez bien. Il a un peu ri seulement au mot de la mère à

sa fille: «C'est à moi, ça!» J'aurais mis: «Tu es à moi, mon trésor» qu'il

aurait été ravi,--absolument, disons-le, comme le public des Français. Il

se passera en effet encore bien du temps avant que le mot vrai ne tue le

_canaille_ du mot noble.

En sortant de la chose représentée dans ces conditions, j'ai entendu un

ouvrier dire: «Ça ne fait rien, ça doit être joliment le chic du grand

monde!»

Au fond, nous avons souffert tout le temps, comme un homme qui verrait

tutoyer sa maîtresse, chez un marchand de vin, par des hommes de barrière.

* * * * *

--Il y a une certaine couleur raisin de Corinthe, qui paraît affectée aux

redingotes des vieux acteurs.

* * * * *

--Apprendre à voir est le plus long apprentissage de tous les arts.

* * * * *

--Il est de si petits historiens de grandes choses, qu'ils font penser à

ces huîtres qui attestent un déluge.

* * * * *

--La femme a été constituée par Dieu la garde-malade de l'homme. Son

dévouement ne surmonte pas le dégoût, il l'ignore.

* * * * *

--Tous les côtés forts du jeune homme, aujourd'hui tournés vers l'intrigue,

la fortune, la carrière, étaient tournés autrefois vers ou contre la

femme. Toute vanité, toute ambition, toute intelligence, toute fermeté et

résolution d'action et de plan: ça allait à l'amour.

* * * * *

--Un homme qui a dans le visage quelques traits de don Quichotte, a

quelque chose de sa noblesse d'âme.

* * * * *

--On n'a pas assez remarqué, combien il arrive souvent que les fils des

pères--malheureux--sont les portraits de leurs pères. Leurs mères semblent

les avoir conçus, dans la pensée fixe et peureuse de l'image du mari

qu'elles trompaient. Ils ressemblent à leur père, comme l'enfant de la

peur d'une petite fille ressemblerait à Croquemitaine.

* * * * *

--Le XIXe siècle est à la fois le siècle de la Vérité et de la Blague.

Jamais on n'a plus menti ni plus cherché le vrai.

* * * * *

--L'assassinat politique est la mise en jeu du plus grand sentiment

héroïque des temps modernes. Et quand il réussit, n'est-ce pas très

souvent l'économie d'une révolution par le dévouement d'un seul? Et enfin,

l'assassin politique, n'est-ce pas un monsieur qui se met à la place du

bon Dieu, volant pour signer l'histoire d'un temps, la griffe de la

Providence?

Voyez ce qu'a produit la bombe Orsini! L'Italie est libre,--et peut-être

la papauté, c'est-à-dire la catholicité, mourra de cette bombe!

* * * * *

--Mauvais temps pour nous que ces temps. La prétendue immoralité de nos

œuvres nous dessert auprès de l'hypocrisie du public, et la moralité de

nos personnes nous rend suspects au pouvoir.

* * * * *

--Il y a du raisonneur de l'ancienne comédie dans le médecin moderne.

* * * * *

--A l'heure qu'il est, il n'y a pas un petit journaliste de province qui

ne trouve la plus minuscule salle de spectacle de sous-préfecture,

déshonorée par la représentation d'HENRIETTE MARÉCHAL.

* * * * *

--Pour une comédie, le mot superbe d'un de nos jeunes parents: «En telle

année, mon père meurt... Bon!»

* * * * *

--J'ai rarement vu à un amateur l'air amusé par l'art d'une chose. Tous me

rappellent toujours un peu celui-là, qui passait sa vie à étudier des

dessins anciens. Il n'en avait jamais vu un seul,--il ne regardait que les

marques.

* * * * *

--Taine m'envoie son livre. Il a ramassé toute l'Italie en trois mois: les

tableaux, les paysages, la société,--cette société si impénétrable; enfin

le passé, le présent, l'avenir.

Heureusement qu'il y a de grandes indulgences pour les légèretés des

hommes sérieux.

* * * * *

_8 février_.--A une soirée chez la princesse Mathilde.

Ce que j'aime surtout dans la musique: ce sont les femmes qui l'écoutent.

Elles sont là, comme devant une pénétrante et divine fascination, dans des

immobilités de rêve, que chatouille, par instants, l'effleurement d'un

frisson.

Toutes, en écoutant, prennent la tête d'expression de leur figure. Leur

physionomie se lève et peu à peu rayonne d'une tendre extase. Leurs yeux

se mouillent de langueur, se ferment à demi, se perdent de côté où montent

au plafond chercher le ciel. Des éventails ont, contre les poitrines, un

battement pâmé, une palpitation mourante, comme l'aile d'un oiseau blessé;

d'autres glissent d'une main amollie dans le creux d'une jupe; et d'autres

rebroussent, avec leurs branches d'ivoire, un vague sourire heureux sur de

toutes petites dents blanches. Les bouches détendues, les lèvres doucement

entr'ouvertes, semblent aspirer une volupté qui vole.

Pas une femme n'ose presque regarder la musique en face. Beaucoup, la tête

inclinée sur l'épaule, restent un peu penchées comme sur quelque chose qui

leur parlerait à l'oreille; et celles-ci, laissant tomber l'ombre de leur

menton sur les fils de perles de leur cou, paraissent écouter au fond

d'elles.

Par moments, la note douloureusement raclée sur un violoncelle, fait

tressaillir leur engourdissement ravi; et des pâleurs d'une seconde, des

diaphanéités d'un instant, à peine visibles, passent sur leur peau qui

frémit; suspendues sur le bruit, toutes vibrantes et caressées, elles

semblent boire, de tout leur corps, le chant et l'émotion des instruments.

La messe de l'amour!--on dirait que la musique est cela pour la femme.

* * * * *

--Le courage et la gloire d'un civil est de penser trop tôt.

--L'infirmité du bonheur de l'homme est faite de son sentiment du passé et

de l'avenir. Son présent souffre toujours un peu du souvenir ou de

l'espérance.

--Demander à une œuvre d'art qu'elle serve à quelque chose: c'est avoir à

peu près les idées de cet homme qui avait fait du «Naufrage de la Méduse»

un tableau à horloge, et mis l'heure dans la voile.

--On rencontre des hommes si bassement attachés à la religion d'une

mémoire célèbre, qu'ils vous font l'effet de laquais d'une immortalité.

* * * * *

_12 février_.--Mme Sand vient aujourd'hui dîner à Magny. Elle est là, à

côté de moi, avec sa belle et charmante tête, dans laquelle, avec l'âge,

s'accuse, de jour en jour, un peu plus le type de la mulâtresse. Elle

regarde le monde d'un air intimidé, jetant dans l'oreille de Flaubert: «Il

n'y a que vous ici qui ne me gêniez pas!» Elle écoute, ne parle pas, a une

larme pour une pièce de vers de Hugo, à l'endroit de la sentimentalité

fausse de la pièce...

Ce qui me frappe chez la femme-écrivain, c'est la délicatesse merveilleuse

de petites mains, perdues, presque dissimulées dans des manchettes de

dentelle.

* * * * *

--C'est le paradis moderne pour le peuple que ces pièces à grand spectacle

du boulevard. Ce que la cathédrale gothique avec ses pompes et ses

richesses était à l'imagination du moyen âge, le _truc_ l'est au rêve du

titi. Au ciel du faubourg Saint-Antoine, le corps de ballet remplace les

Anges et les Dominations.

* * * * *

--L'amour moderne, ce n'est plus l'amour sain, presque hygiénique du bon

temps. Nous avons bâti sur la femme comme un idéal de toutes nos

aspirations. Elle est pour nous le nid et l'autel de toutes sortes de

sensations douloureuses, aiguës, poignantes, délirantes; en elle et par

elle, nous voulons satisfaire l'insatiable et l'effréné qui est en nous.

Nous ne savons plus tout bêtement et simplement être heureux avec une

femme.

* * * * *

--Il y a un Beau, un beau ennuyeux, qui ressemble à un _pensum_ du Beau.

* * * * *

_14 février_.--... Dans un coin du salon, une femme, encore étonnée de la

chose et n'en revenant pas, conte la curieuse paternité d'un publiciste

célèbre. D'abord la déclaration du publiciste à la mère, qu'il ne peut

faire le bonheur complet de sa fille. Puis le mariage suivi d'un voyage en

Italie, où il manque toujours le couronnement de l'édifice. Enfin le

retour en France et la vie commune, où au bout de quelque temps il dit

tout à coup à sa femme: «Mais ne trouvez-vous pas qu'un intérieur où il

n'y a pas d'enfant, ce n'est pas complet? Là-dessus une invitation à dîner

à un auteur dramatique, une invitation demandant sa collaboration d'une

manière presque transparente. L'auteur dramatique ayant éludé cette bonne

fortune, il charge sa femme de chercher de son côté, et elle trouve un

père, auquel le publiciste a envoyé par dépêche télégraphique la nouvelle

de la mort de _leur_ fille.

Et tout cela avec une telle naïveté, une si grande bonne foi cynique, une

si naturelle absence de sens moral, qu'il est impossible de démêler ce

qu'il y a de vérité ou de mensonge dans cet amour pour cette fille

morte.... Oui, des sentiments si troubles, si complexes, si peu naturels,

déconcertent toutes les notions que l'on a sur la famille, le mariage, le

cœur humain; en sorte que cet homme apparaît comme le sphinx des cocus.

Entre, au milieu de notre conversation, Dumas père, cravaté de blanc,

gileté de blanc, énorme, suant, soufflant, largement hilare. Il arrive

d'Autriche, de Hongrie, de Bohême.... il parle de Pesth où on l'a joué en

hongrois, de Vienne où l'empereur lui a prêté une salle de son palais pour

faire une conférence; il parle de ses romans, de son théâtre, de ses

pièces qu'on ne veut pas jouer à la Comédie-Française, de son CHEVALIER DE

MAISON-ROUGE qui est interdit, puis d'un privilège de théâtre qu'il ne

peut pas obtenir, puis encore d'un restaurant qu'il veut fonder aux

Champs-Élysées.

Un moi énorme, un moi à l'instar de l'homme, mais débordant de bonne

enfance, mais pétillant d'esprit: «Que voulez-vous, reprend-il, quand on

ne fait plus d'argent au théâtre qu'avec des maillots... qui craquent...

Oui, ç'a été la fortune d'Hostein... Il avait recommandé à ses danseuses

de ne mettre que des maillots qui _craquassent_... et toujours à la même

place... Alors les lorgnettes étaient heureuses... Mais la censure a fini

par intervenir... et les marchands de lorgnettes sont aujourd'hui dans le

marasme... Une féerie, une féerie? Vous savez... il faut que les bourgeois

disent en sortant: «Les beaux costumes! Les beaux décors! mais qu'ils sont

donc bêtes les auteurs!» C'est un succès quand on entend ça!»

* * * * *

--Les antipathies sont un premier mouvement et une seconde vue.

--De grands événements sont souvent confiés à de petits hommes, comme ces

diamants que les joailliers de Paris donnent à porter à des gamins.

--Du haut d'un quatrième, c'est étonnant comme des hommes, une masse

d'hommes ne semblent plus des individus, des êtres humains, des semblables,

du prochain, mais une espèce de troupeau, une fourmilière, une bête

énorme qui grouille et qui remue. Dans la rue, vous vous sentez coudoyer

l'âme par le passant; de là-haut, votre pensée lui marche sur la tête

comme sur quelque chose d'anonyme, d'impersonnel, d'inconnu, d'étranger

qui est en bas, là-dessous. L'optique du trône doit être cela.

--Une façon rapide de faire son chemin est de monter derrière les succès.

A ce métier-là, on est bien un peu crotté, on risque bien d'attraper

quelques coups de fouet, mais on arrive, comme les domestiques à

l'antichambre.

* * * * *

--Certaines _charges_ de ce temps-ci sont des cauchemars d'observation. Ce

genre d'imitation qui entre dans la peau d'une bêtise ou d'une crapulerie,

cette vérité prise sur le cru, ces idiotismes du peuple, cette lanterne

magique des cancans populaires,--c'est un des sens les plus propres, les

plus personnels à notre époque.

Il règne, dans ce temps, une fureur impitoyable de vérité qui éclate avec

ses caractères les plus frappants dans ces drôleries à froid, dans ce

déshabillé de la basse humanité du XIXe siècle. C'est une horrible

dissection de génie, faite avec un cynisme qui ne laisse rien d'une

société sans y toucher, et qui ferait frémir, si elle ne violait le rire.

* * * * *

--Le manque de rapport entre le revenu et la dépense de la vie actuelle,

doit amener fatalement le viager de la fortune, de la rente, de l'argent.

Ce sera peut-être la révolution naturelle de la propriété, de l'héritage

et de la famille.

--La musique est ce qui enlève le plus la femme au-dessus de la vie, ce

qui lui donne le plus de dégoût pour le rationnel et l'existant. Peut-être

est-ce ce qu'on devrait le moins lui apprendre, car c'est lui créer un

sens d'aspiration à ce qui n'est pas.

--Les petits esprits, qui jugent hier avec aujourd'hui, s'étonnent de la

grandeur et de la magie de ce mot avant 1787: le Roi. Ils croient que cet

amour du Roi n'était que la bassesse des peuples. Le Roi était simplement

la religion populaire de ce temps-là, comme la Patrie est la religion

nationale de ce temps-ci. Et peut-être, quand les chemins de fer auront

rapproché les races, mêlé les idées, les frontières et les drapeaux, il

viendra un jour où cette religion du XIXe siècle paraîtra presque aussi

étroite et petite que l'autre.

* * * * *

_21 février_.--Il y a des morts si soudaines de jeunes filles, qu'elles

ressemblent à des assassinats de la Mort. L'autre jour, chez la princesse,

nous mettions, dans sa voiture, en l'éclat de toute sa jeune beauté, Mlle

R***. Aujourd'hui le _Figaro_ m'apprend qu'elle est morte... Un détail,

affreusement dramatique qu'on me donne: sa mère paralysée de tout le corps

n'ayant pu l'embrasser pendant son agonie, on la lui apporta morte. Elle

n'a pu que baiser son cadavre.

* * * * *

--Je remarque que les fougueux célébrateurs du nu, des vieilles

civilisations athlétiques et gymnastiques, sont en général de cagneux

universitaires, au pauvre et étroit torse, enfermé dans un gilet de

flanelle.

* * * * *

--Un de ces soirs, j'ai vu au Théâtre-Français, après le MALADE IMAGINAIRE,

ce qu'on appelle la _Cérémonie_. Cérémonie c'est bien le mot. C'est une

solennité. Rien de plus curieux: c'est antique, archaïque, presque

gothique. On est reporté au temps du comique gaulois, du grand siècle, du

bon goût et des pissotières dans les grands appartements de Versailles.

De majestueux faisceaux de seringues marchent, comme des haches de consuls,

devant le rire... Les manteaux, les robes, l'hermine, les bonnets carrés

des hommes et des femmes, la pourpre universitaire, le personnage du

_praeses_, le latin de cuisine et de latrine, les réponses du _clysterium

dare_, le plain-chant de Diafoirus et de Purgon, font songer à un

paranymphe du Mardi-Gras à la Sorbonne, et à la Messe rouge d'une rentrée

de cour d'apothicaires en belle humeur. J'avais beau me dire que j'étais

dans la maison de Molière, je me croyais plutôt au théâtre de la

Foire--avec ou sans grande lettre.

Et dans la salle, le public riait sans s'arrêter, d'un rire délicat,

français, national.

* * * * *

--Les souverains ne rendent officiellement visite qu'à l'argent. Ils ne

vont pas chez un grand homme; ils vont chez l'homme aux millions, comme

s'il était le seul digne de les recevoir. Et cela depuis trois siècles,

c'est Louis XIV et Fouquet, Louis XV et Bouret, etc.

--J'ai entendu dire à un médecin: L'âme est une non-valeur.

--Il n'y a de bon que les choses exquises.

* * * * *

_24 février_.--Dîner Magny.

... Cette nature si féminine de Sainte-Beuve a cela surtout de la femme,

qu'il se met en colère, quand il sent avoir tort.

Quelqu'un raconte que Bastide, étant en prison, avait fait la connaissance

d'un voleur. Bastide sorti de prison, ce voleur le rencontrant, le saluait,

et Bastide lui adressait la parole, le prêchant un peu. Un jour il vit

son homme qui ne le saluait plus, il alla à lui, se disant qu'il devait

avoir commis quelque mauvais coup. L'homme abordé et interrogé, après

beaucoup de tergiversations, lui dit: «C'est que je suis de la Police!»

* * * * *

_25 février_.--C'est le _nil admirari_ en marbre, que le garçon de café.

Le nimbe d'un Jésus à Emmaüs cerclerait la tête d'un dîneur ou bien le

truc d'une féerie enlèverait tout à coup la robe d'une femme, qu'il

continuerait à servir la femme, comme si elle était habillée, où le dîneur

comme s'il était un simple mortel.

* * * * *

--Quelle ironie! Les gens d'esprit, de génie, se tuant toute leur vie pour

cette grosse bête de public, tout en méprisant, au fond de leur cœur,

chaque imbécile qui le compose.

* * * * *

--Ce soir, une jeune fille me disait qu'elle avait commencé à écrire un

journal, et qu'elle s'était arrêtée, par peur de l'entraînement de cette

causerie confidentielle avec elle-même. La femme a comme une pudeur de se

voir toute et de regarder au fond d'elle.

* * * * *

--Combien vivons-nous peu, les uns et les autres!... Taine, avec son

coucher à 9 heures et son lever à 7, son travail jusqu'à midi, son dîner

d'heure provinciale; ses visites, ses courses aux bibliothèques, sa soirée

après son souper, entre sa mère et son piano;--Flaubert, comme enchaîné

dans un bagne de travail;--nous, dans nos incubations cloîtrées sans nulle

distraction ou dérangement de monde et, de famille, sauf un dîner de

quinzaine chez la princesse et quelques courses d'aliénés de la curiosité

sur les quais.

* * * * *

--Quelle ligue de toutes les médiocrités, de toutes les impuissances pour

faire un Ponsard, contre un Hugo.

* * * * *

--Y a-t-il eu des envies qui ont dû couver contre nous, pour éclater

ainsi? Et pourquoi nous envie-t-on? Il n'y a au fond que deux choses à

envier en nous, deux choses dont nos envieux se passent parfaitement:

notre affection et notre honorabilité.

* * * * *

--Le jour s'éteint. Un certain bleuissement blanchâtre, pareil à une

pâleur de lune, commence à glisser sur les dalles du quai. Une lumière

n'ayant plus de soleil et n'étant plus que du jour mort, laisse paraître,

dans des tons froids et dépouillés, la tristesse et la platitude des

maisons sales, des façades grises, où un petit triangle d'ombre vient se

poser régulièrement en haut de chaque fenêtre.

Le ciel est devenu d'un bleu sourd, d'un bleu de savonnage, mettant comme

un reflet déteint sur le luisant des parapets polis par la main des

passants, sur les romans à quatre sous dans la boîte du bouquiniste.

L'eau de la Seine va, une eau qui ne paraît pas aller; elle est d'un vert

décoloré, du vert neutre qu'ont les eaux aveugles dans un souterrain. Là

dedans un peu de rose tombe d'une arche de pont rouillée, et une ombre se

noie, une immense ombre descendue du haut de Notre-Dame, comme un grand

manteau dégrafé qui glisserait par derrière.

Dans les petites rues du quai à gauche, la nuit semble sortir de terre,

des pavés, des devantures de boutiques sombres, monte dans les jambes de

ceux qui vont, et ne laisse de couleur que le bleu d'une blouse, le linge

d'un bonnet; en haut, dans le ciel, une petite fumée rousse coupe la

lanterne du Panthéon, en blanchissant dessus.

De l'autre côté, les murs de l'Hôtel-Dieu, les redoutables soubassements

de pierre, comme troués de bouches de nécropoles, s'assombrissent des tons

gris de cendres calcinées, et derrière le treillis vert du promenoir, on

ne distingue plus, dans le crépuscule tombant, que le blanc du bonnet de

coton d'un malade.

Des points de lumière de voitures piquent et sillonnent au loin l'horizon.

Sur les ponts, les gens ne sont plus que des silhouettes, des virgules

noires... des espèces de fourmis tout là-bas.

Au-dessus de l'eau couleur d'étain, la perspective des deux ponts se

rejoint et se perd dans un brouillard de pierres, dans une fumée de toits.

Le gaz tout à coup flambe chez un marchand de tabac, en une détonation de

feu, qui jette le rouge du magasin allumé sur le trottoir et le violet du

pavé.

C'est la nuit de Paris qui se lève.

* * * * *

--L'épithète _rare_, voilà la marque de l'écrivain.

* * * * *

_mars_.--Que de dramatique inédit dans ce que fait une nuit de Paris, avec

l'amour, le crime et la mort!

--Flaubert, que je rencontre allant faire exempter, du service militaire,

son domestique, à propos d'un varicocèle, me dit: «Moi je préférerais être

militaire à avoir une infirmité ... à savoir même tout seul que j'en ai

une... Oui, j'aimerais mieux servir sept ans que d'avoir la conscience que

j'en ai une... d'infirmité!»

--Il y a, dans ma maison, un banquier très riche qui donne des soirées, le

dimanche, pour marier sa fille. Ce jour-là, il fait mettre un tapis sur

l'escalier, et emprunte au portier les fleurs que la Deslions lui a

laissées, en quittant la maison.

--La misère des idées dans les intérieurs riches arrive parfois à vous

apitoyer.

--La beauté du visage ancien était la beauté de ses lignes; la beauté du

visage moderne est la physionomie de sa passion. Nous avons de beaux

monstres comme Lekain, Mirabeau.

--Gavarni nous dit aujourd'hui: «Sue, c'est l'homme du mal. Il n'est

admirable que dans la peinture des méchants, de la méchanceté... Sue, il

me fait l'effet d'un enfant qui crève les yeux à un pierrot!»

--L'histoire n'est pour certains historiens qu'un arsenal d'épingles.

--Le monde est généralement représenté comme un théâtre et un lieu

d'action. C'est bien plutôt une halle et un repos des activités vitales et

amoureuses dans la musique, dans la compagnie, dans les banalités de la

politesse et des mots.

* * * * *

_9 mars_.--Quand on étudie l'embryon humain dans les grossissements de

figurations en cire, et qu'on suit, de la tache embryonnaire à l'enfant,

le développement de l'être, il semble que l'on ait devant soi la racine,

le germe de deux arts: l'art du Japon, l'art du moyen âge.

Ce qui commence à baigner dans le liquide amniotique, l'embryon de

quelques semaines, cette espèce de sangsue dressée sur sa queue courbe,

est une vraie chimère qu'on dirait taillée dans du jade, dans une

amalgatolithe rose. Il y a de la fantaisie baroque de monstre dans cette

tête grotesque et terrible, où la forme sort d'un trou et d'une enflure,

où la bouche s'ouvre dans le rinceau d'un mascaron, où les petits yeux

jaillissent des tempes comme deux petites perles de verre bleu.

Puis cela devient cette espèce de petite taupe hydrocéphale, à la chair,

mamelonnée et tuberculeuse. Le fœtus enfin, dessine l'être créé et le

laisse apparaître: la tête n'écrase plus les membres, le corps se fonde et

s'établit; et voici, à quelques mois, l'enfant à peu près tel qu'il doit

naître. On le voit, dans la coupe verticale de l'utérus, comme ces figures

incrustées et pliées dans le cadre des médaillons d'un chœur de

cathédrale du XVe siècle.

L'oppression de la pose de ces petits êtres, leur ramassement, les

gestes d'instinct de l'enfance dans son premier lit, les ratatinements

frileux, les croisements étroits de bras et de jambes, les attitudes

inconscientes de sommeil et de prière, cette ébauche naïve de la vie

rudimentaire, cette expression de souffrance d'un corps angéliquement

douloureux!--n'est-ce pas le style du moyen âge, le sentiment de cet art,

qu'on croirait par moments n'avoir eu pour modèle qu'un peuple de figures

à demi formées et comme une race de vivants embryonnaires?

* * * * *

_10 mars_.--Pense-t-on à tout ce qui sera jeté à l'avidité de cette

curiosité moderne sur la vie intime des personnes, quand peut-être avant

cent ans, le notaire, le médecin, le confesseur, écriront des mémoires qui

n'attendront peut-être pas vingt ans après leur mort, pour voir le jour.

* * * * *

--Les assemblées, les compagnies, les sociétés peuvent toujours moins

qu'un homme. Toutes les grandes choses de la pensée, du travail, sont

faites par l'effort individuel, aussi bien que toutes les grandes choses

de la volonté. Le voyageur réussit là, où les expéditions échouent, et ce

sont toujours des explorateurs solitaires, un Caillé, un Barth, un

Livingstone, qui conquièrent l'inconnu de la terre.

* * * * *

--C'est une remarque juste, que l'homme commence à rechercher dans la

maîtresse, l'aspect coquin, l'air _mauvaise p..._ tandis que, plus tard,

il est attiré par l'expression de la bonté chez la même femme, comme s'il

cherchait à mettre la figure du mariage, dans le concubinage.

* * * * *

_14 mars_.--Aujourd'hui, j'entends pour la première fois, Girardin sortir

de ses petites phrases axiomatiques, de ses monosyllabes ironiques, de son

mutisme ordinaire.

Il expose son système de la liberté illimitée de la presse, avec une verve

froide, une ténacité humoristique, un sang-froid vraiment curieux dans la

riposte. Avec son système, il affirme tuer, et l'affirmation me semble

juste, deux partis sur trois dans l'opposition: les journaux légitimistes

sombrant dans le nombre des feuilles paraissant, et l'orléanisme mourant

de ce qu'il n'a plus rien à demander;--l'orléanisme auquel il porte par

là-dessus un coup tout à fait mortel, en faisant racheter par le

gouvernement les charges de notaires, d'avoués, d'agents de change, et de

toutes ces fonctions privilégiées, faisant des charges libres et

accessibles à toute la jeunesse, qui est le grand appoint du parti. Quant

au républicanisme opposant, il lui semble que la demi-liberté dont il

jouit, fait parfaitement son jeu, et il se demande si l'immense diffusion

de l'hostilité ne lui nuirait pas. En somme, c'est l'idée de l'innocuité

du poison pris à haute dose.

Tout cela, cette théorie qui peut paraître une utopie, exposée sans grands

mots, très pratiquement, avec des comparaisons comme celle-ci, sur le

double emploi des préfets et des sous-préfets: «Je dis au domestique qui

commande aux autres: Voulez-vous me donner un verre d'eau? Et je l'entends

crier dans l'escalier: «Approchez donc un «verre d'eau à Monsieur!» Ce

sont vos préfets et vos sous-préfets!

* * * * *

--Fournisseur de rébus pour assiettes,--c'est un état à Paris.

* * * * *

_20 mars_.--Nous étions, ce soir à la _Librairie internationale_. Arrive

au comptoir un petit bonhomme, qui pose des piles de sous et se les fait

changer en argent blanc: un petit bonhomme ayant quelque chose d'un nain,

à l'épaisse tignasse frisée dans laquelle, à tout moment, il enfonce des

doigts qui grattent, aux yeux effrontés, au nez rouge dans une figure

toute pâle, sortant de la loque d'un foulard de l'Inde à ramages jaunes

jouant le cache-nez, à la petite toux sèche, à la respiration essoufflée

d'un phtisique,--et les pieds dans d'immenses souliers, blancs de la boue

de huit jours. A travers la figure il a une grande éraflure.

--Qu'est-ce qui t'a fait ça? demande le commis.

--C'est de la rousse... un sergent de ville qui a voulu m'arrêter... Mais,

trop bête... Je lui ai tiré mes _craquenots_... Eh bien! oui, mes

souliers!--Et il montre le moyen de cacher aux sergents de ville son

argent, en le faisant filer dans ses manches et en le cachant dans ses

souliers.--Elle, ma sœur... elle n'a pas cette chance-là, elle est d'hier

à la _Tour Pointue_ (la Préfecture)... C'est la neuvième fois, moi je n'y

ai été encore que deux fois.

--Quel âge as-tu?

--Douze ans! Et il rapporte une pièce douteuse au commis, en disant:--Ce

n'est pas vous qui me le mettrez... Tiens, dit-il gravement, voilà mon

associé... voilà Arthur. Ça, fait-il en montrant d'autres mômes à la porte,

c'est mes ouvriers... moi je veille pour la rousse... je _guette au pet_.

--Pourquoi a-t-on arrêté ta sœur?

--Elle vendait des fleurs... ils ne veulent pas et ils laissent les

Italiens... la rousse ne leur dit rien. Et pêle-mêle toutes sortes de

choses lui sortent de la bouche comme des crapauds: «Ah! les femmes... je

les aime-t'y, moi!... les femmes... quand je serai grand, il m'en faudra

cinq à chaque bras... que je me fourre dedans.» Puis ce sont des bribes de

chansons ordurières, puis un passé d'hôpital: «J'y ai été deux fois aux

_Enfants-Trouvés_ et à _l'Enfant-Jésus_... J'avais du mal dans la tête...

Ils ne m'ont rien fait... Moi, je m'ai sauvé... et je m'ai mis du

saindoux... ça me fait friser les cheveux... Nom de Dieu! j'ai fait mes

cinq francs aujourd'hui.»

Une petite de neuf ans, une de ses ouvrières, une bamboche aux yeux déjà

ardents de femme et de voleuse, se glisse dans la boutique.

--Combien?

--Trois.

Le dialogue s'échange avec le terrible sérieux de gens d'affaires.

--Eh bien! faut encore tes six sous... Crois-tu que je vais, comme hier,

te payer tous les jours l'omnibus pour la place Maub. (Maubert)?

La petite se met à grogner et ils se donnent sournoisement des coups de

pied.

--Ah! au fait, aujourd'hui il y en a une qui passe à la Justice... C'est

la dix-huitième fois, et elle va sur ses douze ans... Elle avait été voir

une tireuse de cartes qui lui avait annoncé qu'elle irait seulement dans

_trois cabinets_... qu'elle ne passerait pas au Palais... Des blagues...

Viens-t'en, ma gosse... Nous allons à _la grande_ Hôtel.

Je n'ai jamais rencontré, dans l'enfance, une semblable fleur de fumier,

une pareille coulée d'immondices, une telle flétrissure de l'âme, quelque

chose produisant en vous une répulsion qui va presque jusqu'à la peur. On

aurait dit toutes les corruptions et toutes les canailleries de Paris,

filtrées dans ce petit monstre de l'âge de la première communion; oui,

dans cet enfant, où tout le mal, tout le vice d'une capitale de deux

millions d'âmes, s'apercevait, comme en une effrayante miniature.

* * * * *

--J'ai toujours rêvé ceci, et ceci ne m'arrivera jamais.

Je voudrais, la nuit, par une petite porte, à serrure rouillée, cachée

dans un mur, je voudrais entrer dans un parc que je ne connaîtrais pas, un

parc ombreux, mystérieux. Peu ou point de lune. Un petit pavillon; dedans

une femme que je n'aurais jamais vue et qui ressemblerait à un portrait

que j'aurais vu dans un musée. Un souper froid, une causerie où l'on ne

parlerait d'aucune des choses du moment ni de l'année présente. Un sourire

de Belle au Bois dormant, point de domestiques... Et s'en aller, sans rien

savoir, comme d'un bonheur, où on a été mené, les yeux bandés, et ne pas

même chercher après, la femme, la maison, la porte, parce qu'il faut être

discret avec un rêve... Mais jamais, jamais, cela ne m'arrivera!

Et cette idée me rend triste.

* * * * *

_30 mars_.--Lu dans un journal une lettre de Louis Blanc, qui me semble

vraiment bien préoccupé de l'action sur le public de notre HISTOIRE DE LA

SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA RÉVOLUTION. Il s'essaye à prouver, contre

nous, que la guillotine a augmenté le nombre des équipages à Paris.

On n'a pas assez de temps dans notre métier pour répondre aux paradoxes,

quand ils sont trop bêtes.

* * * * *

--Saint-Victor me contait ce mot d'un très illustre juif, auquel un ami

demandait, à la fin d'un dîner où l'on avait largement bu; demandait,

pourquoi étant si riche, il travaillait comme un nègre à le devenir encore

plus:

«Ah! vous ne connaissez pas la jouissance de sentir, sous ses bottes, des

tas de chrétiens!» répondait le très illustre juif.

* * * * *

--En Ecosse, le dimanche, dans la campagne, il vous arrive de voir un

monsieur qui se promène, ouvrir tout à coup quelque chose qu'il a sous le

bras: c'est une chaire à prêcher sur laquelle il monte et prêche.

Les œuvres, les livres, les romans, où les sermons sortent du paysage, me

font revoir ce monsieur-là.

* * * * *

--Les croque-morts appellent d'une terrible expression, une exhumation: un

_dépotage_.

* * * * *

--Vu ces jours derniers Gavarni.

Il n'a plus la notion du mois, des jours, des heures, du temps. Ce n'est

plus un homme, c'est une rêverie scientifique, dont rien ne partage et ne

détermine l'infinie durée. Il ne dessine plus, il ne s'occupe plus de rien,

amusé seulement par quelque brochure, quelque livre ingénu de 1830, qu'il

tire des fouilles de son grenier, et, au sujet duquel, il invente toutes

sortes de choses amusantes.

* * * * *

--Quand la nature veut faire la volonté chez un homme, elle lui donne le

tempérament de la volonté: elle le fait bilieux, elle l'arme de la dent,

de l'estomac, de l'appareil dévorant de la nutrition, qui ne laisse pas

chômer un instant l'activité de la machine; et sur cette prédominance du

système nutritif, elle bâtit au dedans de cet homme un positivisme

inébranlable aux secousses d'imagination du nerveux, aux chocs de la

passion du sanguin.

* * * * *

--Il me semble voir dans une pharmacie homéopathique le protestantisme de

la médecine.

* * * * *

_9 avril_.--Chez Magny.

Aujourd'hui Taine parle, d'une manière très intéressante, de longues

heures de sa jeunesse, passées dans une chambre où il y avait un cent de

fagots, un squelette recouvert d'une lustrine, une armoire pour serrer les

vêtements, un lit, deux chaises. C'était la chambre d'un ami, d'un élève

en médecine, d'un interne d'hôpital d'enfants, lequel s'était voué à des

recherches remontant des enfants aux familles, un homme du plus grand

avenir, mort à Montpellier à vingt-cinq ans.

Journal des Goncourt (Troisième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 1 / 18 段