Zacharie l'insidieuse question que voici: «Lequel des deux est le plus
digne de régner, celui qui remplit dignement toutes les fonctions de
roi, sans en avoir le titre, ou celui qui porte ce titre sans savoir
gouverner?»
Que savons-nous de Louis VI? Rien. Pardon. Au combat de Brenneville,
comme un Anglais posait la main sur lui en s'écriant: «Le roi est
pris!», ce prince, vraiment Français, répondit: «Ne sais-tu pas qu'on
ne prend jamais un roi, même aux échecs!»
Louis IX, bien que saint, ne nous laissa pas un seul mot à retenir.
Aussi son règne nous apparaît-il comme horriblement ennuyeux, plein
d'oraisons et de pénitences.
Philippe VI, ce niais battu et blessé à Crécy, alla frapper à la porte
du château de l'Arbroie, en criant: «Ouvrez, c'est la fortune de la
France!» Nous lui savons encore gré de cette parole de mélodrame.
Jean II, prisonnier du prince de Galles, lui dit, avec une bonne grâce
chevaleresque et une galanterie de troubadour français: «Je comptais
vous donner à souper aujourd'hui; mais la fortune en dispose autrement
et veut que je soupe chez vous.»
On n'est pas plus gracieux dans l'adversité.
«Ce n'est pas au roi de France à venger les querelles du duc
d'Orléans,» déclara Louis XII avec générosité.
Et c'est là, vraiment, un grand mot de roi, un mot digne d'être retenu
par tous les princes.
François Ier, ce grand nigaud, coureur de filles et général malheureux,
a sauvé sa mémoire et entouré son nom d'une auréole impérissable, en
écrivant à sa mère ces quelques mots superbes, après la défaite de
Pavie: «Tout est perdu, madame, fors l'honneur.»
Est-ce que cette parole, aujourd'hui, ne nous semble pas aussi belle
qu'une victoire? N'a-t-elle pas illustré le prince plus que la conquête
d'un royaume? Nous avons oublié les noms de la plupart des grandes
batailles livrées à cette époque lointaine; oubliera-t-on jamais: «Tout
est perdu, fors l'honneur...?»
Henri IV! Saluez, messieurs, c'est le maître! Sournois, sceptique,
malin, faux bonhomme, rusé comme pas un, plus trompeur qu'on ne
saurait croire, débauché, ivrogne et sans croyance à rien, il a su,
par quelques mots heureux, se faire dans l'histoire une admirable
réputation de roi chevaleresque, généreux, brave homme, loyal et probe.
Oh! le fourbe, comme il savait jouer, celui-là, avec la bêtise humaine.
«Pends-toi, brave Crillon, nous avons vaincu sans toi!»
Après une parole semblable, un général est toujours prêt à se faire
pendre ou tuer pour son maître.
Au moment de livrer la fameuse bataille d'Ivry: «Enfants, si les
cornettes vous manquent, ralliez-vous à mon panache blanc; vous le
trouverez toujours au chemin de l'honneur et de la victoire!»
Pouvait-il n'être pas toujours victorieux, celui qui savait parler
ainsi à ses capitaines et à ses troupes?
Il veut Paris, le roi sceptique; il le veut, mais il lui faut choisir
entre sa foi et la belle ville: «Baste! murmura-t-il, Paris vaut bien
une messe!» Et il changea de religion comme il aurait changé d'habit.
N'est-il pas vrai cependant, que le mot fit accepter la chose? «Paris
vaut bien une messe!» fit rire les gens d'esprit, et l'on ne se fâcha
pas trop.
N'est-il pas devenu le patron des pères de famille en demandant à
l'ambassadeur d'Espagne, qui le trouva jouant au cheval avec le
dauphin: «Monsieur l'ambassadeur, êtes-vous père?»
L'Espagnol répondit: «Oui, sire.»
«En ce cas, dit le roi, je continue.»
Mais il a conquis pour l'éternité le cœur français, le cœur des
bourgeois et le cœur du peuple par le plus beau mot qu'ait jamais
prononcé un prince, un mot de génie, plein de profondeur, de bonhomie,
de malice et de sens.
«Si Dieu m'accorde vie, je veux qu'il n'y ait si pauvre paysan en mon
royaume qui ne puisse mettre la poule au pot le dimanche.»
C'est avec ces paroles-là qu'on prend, qu'on gouverne, qu'on domine les
foules enthousiastes et niaises. Par deux paroles, Henri IV a dessiné
sa physionomie pour la postérité. On ne peut prononcer son nom sans
avoir aussitôt une vision de panache blanc, et une saveur de poule au
pot.
Louis XIII ne fit pas de mots. Ce triste roi eut un triste règne.
Louis XIV donna la formule du pouvoir personnel absolu. «L'État, c'est
moi.»
Il donna la mesure de l'orgueil royal dans son complet épanouissement:
«J'ai failli attendre.»
Il donna l'exemple des ronflantes paroles politiques qui font les
alliances entre deux peuples: «Il n'y a plus de Pyrénées.»
Tout son règne est dans ces quelques mots.
Louis XV, le roi corrompu, élégant et spirituel, nous a laissé la note
charmante de sa souveraine insouciance: «Après moi, le déluge!»
Si Louis XVI avait eu l'esprit de faire un mot, il aurait peut-être
sauvé la monarchie. Avec une saillie, n'aurait-il pas évité la
guillotine?
Napoléon Ier jeta à poignées les mots qu'il fallait aux cœurs de ses
soldats.
Napoléon III éteignit avec une courte phrase toutes les colères futures
de la nation en promettant: «L'Empire, c'est la paix!» L'Empire, c'est
la paix! affirmation superbe, mensonge admirable! Après avoir dit cela,
il pouvait déclarer la guerre à toute l'Europe sans rien craindre de
son peuple. Il avait trouvé une formule simple, nette, saisissante,
capable de frapper les esprits, et contre laquelle les faits ne
pouvaient plus prévaloir.
Il a fait la guerre à la Chine, au Mexique, à la Russie, à l'Autriche,
à tout le monde. Qu'importe? Certaines gens parlent encore avec
conviction des dix-huit ans de tranquillité qu'il nous donna.
«L'Empire, c'est la paix.»
Mais c'est aussi avec des mots, des mots plus mortels que des balles,
que M. Rochefort abattit l'Empire, le crevant de ses traits, le
déchiquetant et l'émiettant.
Le maréchal de Mac-Mahon lui-même nous a laissé un souvenir de son
passage au pouvoir: «J'y suis, j'y reste!» Et c'est par un mot de
Gambetta qu'il fut à son tour culbuté: «Se soumettre ou se démettre.»
Avec ces deux verbes, plus puissants qu'une révolution, plus
formidables que des barricades, plus invincibles qu'une armée, plus
redoutables que tous les votes, le tribun renversa le soldat, écrasa sa
gloire, anéantit sa force et son prestige.
Quant à ceux qui nous gouvernent aujourd'hui, ils tomberont, car ils
n'ont pas d'esprit; ils tomberont, car au jour du danger, au jour de
l'émeute, au jour de la bascule inévitable, ils ne sauront pas faire
rire la France et la désarmer.
De toutes ces paroles historiques il n'en est pas dix qui soient
authentiques. Qu'importe, pourvu qu'on les croie prononcées par ceux à
qui on les prête:
Dans le pays des bossus,
Il faut l'être
Ou le paraître,
dit la chanson populaire.
Cependant les commis voyageurs parlaient maintenant de l'émancipation
des femmes, de leurs droits et de la place nouvelle qu'elles voulaient
prendre dans la société.
Les uns approuvaient, d'autres se fâchaient; le petit gros plaisantait
sans repos, et termina en même temps ce déjeuner et la discussion par
cette anecdote assez plaisante:
«Dernièrement, disait-il, un grand meeting avait eu lieu en
Angleterre, où cette question avait été traitée. Comme un orateur
venait de développer de nombreux arguments en faveur des femmes et
terminait par cette phrase:
«En résumé, messieurs, elle est bien petite la différence qui
distingue l'homme de la femme.»
«Une voix forte, enthousiaste, convaincue, s'éleva dans la foule et
cria:
«Hurrah pour la petite différence!»
Saint-Tropez, 13 avril.
Comme il faisait fort beau ce matin, je partis pour la Chartreuse de la
Verne.
Deux souvenirs m'entraînaient vers cette ruine: celui de la sensation
de solitude infinie et de tristesse inoubliable ressentie dans le
cloître perdu, et puis celui d'un vieux couple de paysans chez qui
m'avait conduit, l'année d'avant, un ami qui me guidait à travers le
pays des Maures.
Assis dans un char à bancs, car la route deviendra bientôt impraticable
pour une voiture suspendue, je suivis d'abord le golfe jusqu'au
fond. J'apercevais, sur l'autre rive en face, les bois de pins où
la _Société_ essaye encore une station. La plage, d'ailleurs, est
admirable et le pays entier magnifique. La route ensuite s'enfonce dans
les montagnes et bientôt traverse le bourg de Cogolin. Un peu plus
loin, je la quitte pour prendre un chemin défoncé qui ressemble à une
longue ornière. Une rivière, ou plutôt un grand ruisseau, coule à côté,
et tous les cent mètres coupe cette ravine, l'inonde, s'éloigne un peu,
revient, se trompe encore, quitte son lit et noie la route, puis tombe
dans un fossé, s'égare dans un champ de pierres, paraît soudain devenu
sage et suit son cours quelque temps; mais, saisi tout à coup par une
brusque fantaisie, il se précipite de nouveau dans le chemin qu'il
change en mare, où le cheval enfonce jusqu'au poitrail et la haute
voiture jusqu'au coffre.
Plus de maisons; de place en place une hutte de charbonniers. Les plus
pauvres demeurent en des trous. Se figure-t-on que des hommes habitent
en des trous, qu'ils vivent là toute l'année, cassant du bois et le
brûlant pour en extraire du charbon, mangeant du pain et des oignons,
buvant de l'eau et couchant comme les lapins en leurs terriers, au fond
d'une étroite caverne creusée dans le granit. On vient d'ailleurs de
découvrir, au milieu de ces vallons inexplorés, un solitaire, un vrai
solitaire, caché là depuis trente ans, ignoré de tous, même des gardes
forestiers.
L'existence de ce sauvage, révélée je ne sais par qui, fut signalée
sans doute au conducteur de la diligence, qui en parla au maître de
poste, qui en causa avec le directeur ou la directrice du télégraphe,
qui s'étonna devant le rédacteur d'un _Petit Midi_ quelconque, qui en
fit une chronique à sensation reproduite par toutes les feuilles de la
Provence.
La gendarmerie se mit en marche et découvrit le solitaire, sans
l'inquiéter d'ailleurs, ce qui prouve qu'il devait avoir gardé ses
papiers. Mais un photographe, excité par cette nouvelle, se mit en
route à son tour, erra trois jours et trois nuits à travers les
montagnes, et finit par photographier quelqu'un, le vrai solitaire,
disent les uns, un faux, affirment les autres.
Or l'an dernier, l'ami qui me révéla ce bizarre pays me fit voir deux
êtres plus curieux assurément que le pauvre diable qui vint cacher
dans ces bois impénétrables un chagrin, un remords, un désespoir
inguérissable, ou peut-être le simple ennui de vivre.
Voici comment il les avait trouvés. Errant à cheval à travers ces
vallons, il rencontra tout à coup une sorte d'exploitation prospère,
des vignes, des champs et une ferme humble, mais habitable.
Il entra. Une femme le reçut, âgée de soixante-dix ans environ, une
paysanne. Son homme, assis sous un arbre, se leva et vint saluer.
--Il est sourd, dit-elle.
C'était un grand vieillard de quatre-vingts ans, étonnamment fort,
droit et beau.
Ils avaient à leur service un valet et une servante. Mon ami, un peu
surpris de rencontrer dans ce désert ces êtres singuliers, s'informa
d'eux. Ils étaient là depuis fort longtemps; on les respectait
beaucoup, et ils passaient pour avoir de l'aisance, une aisance de
paysans.
Il revint les voir plusieurs fois et devint peu à peu le confident
de la femme. Il lui apportait des journaux, des livres, s'étonnant
de trouver en elle des idées, ou plutôt des restes d'idées qui ne
semblaient point de sa caste. Elle n'était d'ailleurs ni lettrée,
ni intelligente, ni spirituelle, mais semblait avoir, au fond de sa
mémoire, des traces de pensées oubliées, le souvenir endormi d'une
éducation ancienne.
Un jour, elle lui demanda son nom.
--Je m'appelle le comte de X..., dit-il.
Elle reprit, mue par une de ces obscures vanités gîtées au fond de
toutes les âmes:
--Moi aussi, je suis noble!
Puis elle continua, parlant pour la première fois assurément de cette
chose si vieille, inconnue de tous.
--Je suis la fille d'un colonel. Mon mari était sous-officier dans le
régiment que commandait papa. Je suis devenue amoureuse de lui, et nous
nous sommes sauvés ensemble.
--Et vous êtes venus ici?
--Oui, nous nous cachions.
--Et vous n'avez jamais revu votre famille?
--Oh! non; songez que mon mari était déserteur.
--Vous n'avez jamais écrit à personne?
--Oh! non.
--Et vous n'avez jamais entendu parler de personne de votre famille, ni
de votre père, ni de votre mère?
--Oh! non! Maman était morte.
Cette femme avait gardé quelque chose d'enfantin, l'air naïf de celles
qui se jettent dans l'amour comme dans un précipice.
Il demanda encore:
--Vous n'avez jamais raconté cela à personne.
--Oh! non. Je le dis maintenant parce que Maurice est sourd. Tant qu'il
entendait, je n'aurais pas osé en parler. Et puis, je n'ai jamais vu
que des paysans depuis que je me suis sauvée.
--Avez-vous été heureuse, au moins?
--Oh! oui, très heureuse. Il m'a rendue très heureuse. Je n'ai jamais
rien regretté.
Et j'avais été voir à mon tour, l'année précédente, cette femme, ce
couple, comme on va visiter une relique miraculeuse.
J'avais contemplé, triste, surpris, émerveillé et dégoûté, cette fille
qui avait suivi cet homme, ce rustre, séduite par son uniforme de
hussard cavalcadeur, et qui plus tard, sous ses haillons de paysan,
avait continué de le voir avec le dolman bleu sur le dos, le sabre au
flanc, et chaussé de la botte éperonnée qui sonne.
Cependant elle était devenue elle-même une paysanne. Au fond de ce
désert, elle s'était faite à cette vie sans charmes, sans luxe, sans
délicatesse d'aucune sorte, elle s'était pliée à ces habitudes simples.
Et elle l'aimait encore. Elle était devenue une femme du peuple, en
bonnet, en jupe de toile. Elle mangeait dans un plat de terre sur une
table de bois, assise sur une chaise de paille, une bouillie de choux
et de pommes de terre au lard. Elle couchait sur une paillasse à son
côté.
Elle n'avait jamais pensé à rien, qu'à lui! Elle n'avait regretté ni
les parures, ni les étoffes, ni les élégances, ni la mollesse des
sièges, ni la tiédeur parfumée des chambres enveloppées de tentures, ni
la douceur des duvets où plongent les corps pour le repos. Elle n'avait
eu jamais besoin que de lui! Pourvu qu'il fût là, elle ne désirait rien.
Elle avait abandonné la vie, toute jeune, et le monde, et ceux qui
l'avaient élevée, aimée. Elle était venue, seule avec lui, en ce
sauvage ravin. Et il avait été tout pour elle, tout ce qu'on désire,
tout ce qu'on rêve, tout ce qu'on attend sans cesse, tout ce qu'on
espère sans fin. Il avait empli de bonheur son existence, d'un bout à
l'autre. Elle n'aurait pas pu être plus heureuse.
Maintenant j'allais, pour la seconde fois, la revoir avec l'étonnement
et le vague mépris que je sentais en moi pour elle.
Elle habitait de l'autre côté du mont qui porte la Chartreuse de la
Verne, près de la route d'Hyères, où une autre voiture m'attendait, car
l'ornière que nous avions suivie cessait tout à coup et devenait un
simple sentier accessible seulement aux piétons et aux mulets.
Je me mis donc à monter, seul, à pied et à pas lents. J'étais dans une
forêt délicieuse, un vrai maquis corse, un bois de contes de fées fait
de lianes fleuries, de plantes aromatiques aux odeurs puissantes et de
grands arbres magnifiques.
Les granits dans le chemin brillaient et roulaient, et par les jours
entre les branches j'apercevais soudain de larges vallées sombres,
s'allongeant à perte de vue, pleines de verdure.
J'avais chaud, mon sang vif coulait à travers ma chair, je le sentais
courir dans mes veines un peu brûlant, rapide, alerte, rythmé,
entraînant comme une chanson, la grande chanson bête et gaie de la vie
qui s'agite au soleil. J'étais content, j'étais fort, j'accélérais ma
marche, escaladant les rocs, sautant, courant, découvrant de minute en
minute un pays plus large, un gigantesque filet de vallons déserts où
ne montait pas la fumée d'un seul toit.
Puis, je gagnai la cime, que d'autres cimes, plus hautes, dominaient,
et après quelques détours, j'aperçus sur le flanc de la montagne en
face, derrière une châtaigneraie immense qui allait du sommet au
fond d'une vallée, une ruine noire, un amas de pierres sombres et de
bâtiments anciens supportés par de hautes arcades. Pour l'atteindre,
il fallut contourner un large ravin et traverser la châtaigneraie.
Les arbres, vieux comme l'abbaye, survivent à cette morte, énormes,
mutilés, agonisants. Les uns sont tombés ne pouvant plus porter leur
âge, d'autres décapités n'ont plus qu'un tronc creux où se cacheraient
dix hommes. Et ils ont l'air d'une armée formidable de géants antiques
et foudroyés qui montent encore à l'assaut du ciel. On sent les siècles
et la moisissure, l'antique vie des racines pourries dans ce bois
fantastique où rien ne fleurit plus au pied de ces colosses. C'est,
entre les troncs gris, un sol dur de pierres et d'herbe rare.
Voici deux sources captées ou des fontaines pour faire boire les vaches.
J'approche de l'abbaye et je découvre tous les vieux bâtiments dont
les plus anciens datent du XIIe siècle et dont les plus récents sont
habités par une famille de pâtres.
Dans la première cour on voit aux traces des animaux, qu'un reste
de vie hante encore ces lieux, puis après avoir traversé des salles
croulantes pareilles à celles de toutes les ruines, on arrive dans le
cloître, long et bas promenoir encore couvert, entourant un préau de
ronces et de hautes herbes. Nulle part au monde je n'ai senti sur mon
cœur un poids de mélancolie aussi lourd qu'en cet antique et sinistre
marchoir de moines. Certes, la forme des arcades et la proportion du
lieu contribuent à cette émotion, à ce serrement de cœur, et attristent
l'âme par l'œil, comme la ligne heureuse d'un monument gai réjouit la
vue. L'homme qui a construit cette retraite devait être un désespéré
pour avoir su créer cette promenade de désolation. On a envie de
pleurer entre ces murs et de gémir, on a envie de souffrir, d'aviver
les plaies de son cœur, d'agrandir, d'élargir jusqu'à l'infini tous les
chagrins comprimés en nous.
Je grimpai par une brèche pour voir le paysage au dehors, et je
compris.--Rien autour de nous, rien que la mort.--Derrière l'abbaye
une montagne allant au ciel, autour des ruines la châtaigneraie, et
devant, une vallée, et plus loin, d'autres vallées,--des pins, des
pins, un océan de pins, et tout à l'horizon, encore des pins sur des
sommets.
Et je m'en allai.
Je traversai ensuite un bois de chênes-lièges où j'avais eu l'autre
année une surprise émouvante et forte.
C'était par un jour gris, en octobre, au moment où l'on vient arracher
l'écorce de ces arbres pour en faire des bouchons. On les dépouille
ainsi depuis le pied jusqu'aux premières branches, et le tronc dénudé
devient rouge, d'un rouge de sang comme un membre d'écorché. Ils ont
des formes bizarres, contournées, des allures d'êtres estropiés,
épileptiques qui se tordent, et je me crus soudain jeté dans une
forêt de suppliciés, dans une forêt sanglante de l'enfer où les
hommes avaient des racines, où les corps déformés par les supplices
ressemblaient à des arbres, où la vie coulait sans cesse, dans une
souffrance sans fin, par ces plaies saignantes qui mettaient en moi
cette crispation et cette défaillance que produisent sur les nerveux
la vue brusque du sang, la rencontre imprévue d'un homme écrasé ou
tombé d'un toit. Et cette émotion fut si vive, et cette sensation
fut si forte que je crus entendre des plaintes, des cris déchirants,
lointains, innombrables, et qu'ayant touché, pour raffermir mon cœur,
un de ces arbres, je crus voir, je vis, en la retournant vers moi, ma
main toute rouge.
Aujourd'hui ils sont guéris--jusqu'au prochain écorchement.
Mais j'aperçois enfin la route qui passe auprès de la ferme où s'abrita
le long bonheur du sous-officier de hussards et de la fille du colonel.
De loin, je reconnais l'homme qui se promène dans ses vignes. Tant
mieux: la femme sera seule à la maison.
La servante lave devant la porte.
--Votre maîtresse est ici, lui dis-je.
Elle répondit d'un air singulier, avec l'accent du Midi.
--Non m'sieu, voilà six mois qu'elle n'est plus.
--Elle est morte?
--Oui m'sieu.
--Et de quoi?
La femme hésita, puis murmura:
--Elle est morte, elle est morte donc.
--Mais de quoi?
--D'une chute, donc!
--D'une chute, où çà?
--Mais de la fenêtre.
Je donnai vingt sous.
--Racontez-moi, lui dis-je.
Elle avait sans doute grande envie de parler, sans doute aussi elle
avait dû répéter souvent cette histoire depuis six mois, car elle la
récita longuement comme une chose sue et invariable.
Et j'appris que depuis trente ans, l'homme, le vieux, le sourd, avait
une maîtresse au village voisin, et que sa femme l'ayant appris
par hasard d'un charretier qui passait et qui causa de ça, sans la
connaître, s'était sauvée au grenier éperdue et hurlante, puis lancée
par la fenêtre, non point peut-être par réflexion, mais affolée par
l'horrible douleur de cette surprise qui la jetait en avant, d'une
irrésistible poussée, comme un fouet qui frappe et déchire. Elle avait
gravi l'escalier, franchi la porte, et sans savoir, sans pouvoir
arrêter son élan, continuant à courir devant elle, avait sauté dans le
vide.
Il n'avait rien su, lui, il ne savait pas encore, il ne saurait jamais
puisqu'il était sourd. Sa femme était morte, voilà tout. Il fallait
bien que tout le monde mourût!
Je le voyais de loin donnant par signes des ordres aux ouvriers.
Mais j'aperçus la voiture qui m'attendait à l'ombre d'un arbre, et je
revins à Saint-Tropez.
14 avril.
J'allais me coucher hier soir, bien qu'il fût à peine neuf heures,
quand on me remit un télégramme.
Un ami, un de ceux que j'aime, me disait: «Je suis à Monte-Carlo, pour
quatre jours, et je t'envoie des dépêches dans tous les ports de la
côte. Viens donc me retrouver.»
Et voilà que le désir de le voir, le désir de causer, de rire, de
parler du monde, des choses, des gens, de médire, de potiner, de juger,
de blâmer, de supposer, de bavarder, s'alluma en moi comme un incendie.
Le matin même j'aurais été exaspéré de ce rappel, et, ce soir, j'en
étais ravi; j'aurais voulu déjà être là-bas, voir la grande salle du
restaurant pleine de monde, entendre cette rumeur de voix où les
chiffres de la roulette dominent toutes les phrases comme le _Dominus
vobiscum_ des offices divins.
J'appelai Bernard.
--Nous partirons vers quatre heures du matin pour Monaco, lui dis-je.
Il répondit avec philosophie:
--S'il fait beau, monsieur.
--Il fera beau.
--C'est que le baromètre baisse.
--Bah! Il remontera.
Le matelot souriait de son sourire incrédule.
Je me couchai et je m'endormis.
Ce fut moi qui réveillai les hommes. Il faisait sombre, quelques nuées
cachaient le ciel. Le baromètre avait encore baissé.
Les deux matelots remuaient la tête d'un air méfiant.
Je répétais:
--Bah! il fera beau. Allons, en route!
Bernard disait:
--Quand je peux voir au large, je sais ce que je fais; mais ici, dans
ce port, au fond de ce golfe, on ne sait rien, monsieur, on ne voit
rien; il y aurait une mer démontée que nous ne le saurions pas.
Je répondais:
--Le baromètre a baissé, donc nous n'aurons pas de vent d'est. Or, si
nous avons le vent d'ouest, nous pourrons nous réfugier à Agay, qui est
à six ou sept milles.
Les hommes ne semblaient pas rassurés; cependant ils se préparaient à
partir.
--Prenons-nous le canot sur le pont? demanda Bernard.
--Non. Vous verrez qu'il fera beau. Gardons-le à la traîne, derrière
nous.
Un quart d'heure plus tard, nous quittions le port, et nous nous
engagions dans la sortie du golfe, poussés par une brise intermittente
et légère.
Je riais.
--Eh bien! vous voyez qu'il fait beau.
Nous eûmes bientôt franchi la tour noire et blanche bâtie sur la basse
Rabiou, et bien que protégé par le cap Camarat, qui s'avance au loin
dans la pleine mer, et dont le feu à éclats apparaissait de minute
en minute, le _Bel-Ami_ était déjà soulevé par de longues vagues
puissantes et lentes, ces collines d'eau qui marchent, l'une derrière
l'autre, sans bruit, sans secousse, sans écume, menaçantes sans colère,
effrayantes par leur tranquillité.
On ne voyait rien, on sentait seulement les montées et les descentes du
yacht sur cette mer remuante et ténébreuse.
Bernard disait:
--Il y a eu gros vent au large cette nuit, monsieur. Nous aurons de la
chance si nous arrivons sans misère.