dès que je fus à l'abri des côtes, la brise cessa presque complètement.
C'est là que commence cette région sauvage, sombre et superbe qu'on
appelle encore le pays des Maures. C'est une longue presqu'île de
montagnes dont les rivages seuls ont un développement de plus de cent
kilomètres.
Saint-Tropez, à l'entrée de l'admirable golfe nommé jadis golfe de
Grimaud, est la capitale de ce petit royaume sarrazin dont presque tous
les villages, bâtis au sommet de pics qui les mettaient à l'abri des
attaques, sont encore pleins de maisons mauresques avec leurs arcades,
leurs étroites fenêtres et leurs cours intérieures où ont poussé de
hauts palmiers qui dépassent à présent les toits.
Si on pénètre à pied dans les vallons inconnus de cet étrange massif de
montagnes, on découvre une contrée invraisemblablement sauvage, sans
routes, sans chemins, même sans sentiers, sans hameaux, sans maisons.
De temps en temps, après sept ou huit heures de marche, on aperçoit
une masure, souvent abandonnée, et parfois habitée par une misérable
famille de charbonniers.
Les monts des Maures ont, paraît-il, tout un système géologique
particulier, une flore incomparable, la plus variée de l'Europe,
dit-on, et d'immenses forêts de pins, de chênes-lièges et de
châtaigniers.
J'ai fait, voici trois ans maintenant, au cœur de ce pays, une
excursion aux ruines de la Chartreuse de la Verne, dont j'ai gardé un
inoubliable souvenir. S'il fait beau demain, j'y retournerai.
Une route nouvelle suit la mer, allant de Saint-Raphaël à Saint-Tropez.
Tout le long de cette avenue magnifique, ouverte à travers les forêts
sur un incomparable rivage, on essaye de créer des stations hivernales.
La première en projet est Saint-Aigulf.
Celle-ci offre un caractère particulier. Au milieu du bois de sapins
qui descend jusqu'à la mer s'ouvrent, dans tous les sens, de larges
chemins. Pas une maison, rien que le tracé des rues traversant des
arbres. Voici les places, les carrefours, les boulevards. Leurs noms
sont même inscrits sur des plaques de métal: boulevard Ruysdaël,
boulevard Rubens, boulevard Van Dyck, boulevard Claude-Lorrain. On
se demande pourquoi tous ces peintres? Ah! pourquoi? C'est que la
_Société_ s'est dit, comme Dieu lui-même avant d'allumer le soleil:
«Ceci sera une station d'artistes!»
La _Société!_ On ne sait pas dans le reste du monde tout ce que ce
mot signifie d'espérances, de dangers, d'argent gagné et perdu sur
les bords de la Méditerranée! La _Société!_ terme mystérieux, fatal,
profond, trompeur.
En ce lieu pourtant, la _Société_ semble réaliser ses espérances, car
elle a déjà des acheteurs, et des meilleurs, parmi les artistes. On lit
de place en place: «Lot acheté par M. Carolus Duran; lot de M. Clairin;
lot de Mlle Croizette, etc.» Cependant... qui sait?... Les Sociétés de
la Méditerranée ne sont pas en veine.
Rien de plus drôle que cette spéculation furieuse qui aboutit à des
faillites formidables. Quiconque a gagné dix mille francs sur un champ
achète pour dix millions de terrains à vingt sous le mètre pour les
revendre à vingt francs. On trace les boulevards, on amène l'eau, on
prépare l'usine à gaz, et on attend l'amateur. L'amateur ne vient pas,
mais la débâcle arrive.
J'aperçois, loin devant moi, des tours et des bouées qui indiquent les
brisants des deux rivages à la bouche du golfe de Saint-Tropez.
La première tour se nomme tour des Sardinaux et signale un vrai banc de
roches à fleur d'eau, dont quelques-unes montrent leurs têtes brunes,
et la seconde a été baptisée Balise de la Sèche à l'huile.
Nous arrivons maintenant à l'entrée du golfe, qui s'enfonce au
loin entre deux berges de montagnes et de forêts jusqu'au village
de Grimaud, bâti sur une cime, tout au bout. L'antique château des
Grimaldi, haute ruine qui domine le village, apparaît là-bas dans la
brume comme une évocation de conte de fées.
Plus de vent. Le golfe a l'air d'un lac immense et calme où nous
pénétrons doucement en profitant des derniers souffles de cette
bourrasque matinale. A droite du passage, Sainte-Maxime, petit port
blanc, se mire dans l'eau, où le reflet des maisons les reproduit
la tête en bas aussi nettes que sur la berge. En face, Saint-Tropez
apparaît, protégée par un vieux fort.
A onze heures, le _Bel-Ami_ s'amarre au quai, à côté du petit vapeur
qui fait le service de Saint-Raphaël. Seul, en effet, avec une vieille
diligence qui porte les lettres et part la nuit par l'unique route qui
traverse ces monts, le _Lion-de-Mer_, ancien yacht de plaisance, met
les habitants de ce petit port isolé en communication avec le reste du
monde.
C'est là une de ces charmantes et simples filles de la mer, une de
ces bonnes petites villes modestes, poussées dans l'eau comme un
coquillage, nourries de poissons et d'air marin, et qui produisent
des matelots. Sur le port se dresse en bronze la statue du bailli de
Suffren.
On y sent la pêche et le goudron qui flambe, la saumure et la coque
des barques. On y voit, sur les pavés des rues, briller, comme des
perles, des écailles de sardines, et le long des murs du port le peuple
boiteux et paralysé des vieux marins qui se chauffe au soleil sur les
bancs de pierre. Ils parlent de temps en temps des navigations passées
et de ceux qu'ils ont connus jadis, des grands-pères de ces gamins
qui courent là-bas. Leurs visages et leurs mains sont ridés, tannés,
brunis, séchés par les vents, les fatigues, les embruns, les chaleurs
de l'équateur et les glaces des mers du Nord, car ils ont vu, en
rôdant par les océans, les dessus et les dessous du monde, et l'envers
de toutes les terres et de toutes les latitudes. Devant eux passe,
calé sur une canne, l'ancien capitaine au long cours qui commanda
les _Trois-Sœurs_, ou les _Deux-Amis_, ou la _Marie-Louise_, ou la
_Jeune-Clémentine_.
Tous le saluent, à la façon des soldats qui répondent à l'appel, d'une
litanie de «Bonjour, capitaine!» modulés sur des tons différents.
On est là au pays de la mer, dans une brave petite cité salée et
courageuse, qui se battit jadis contre les Sarrazins, contre le duc
d'Anjou, contre les corsaires barbaresques, contre le connétable de
Bourbon, et Charles-Quint, et le duc de Savoie et le duc d'Épernon.
En 1637, les habitants, les pères de ces tranquilles bourgeois, sans
aucun aide, repoussèrent une flotte espagnole; et chaque année se
renouvelle avec une ardeur surprenante le simulacre de cette attaque et
de cette défense, qui emplit la ville de bousculades et de clameurs, et
rappelle étrangement les grands divertissements populaires du moyen âge.
En 1813, la ville repoussa également une escadrille anglaise envoyée
contre elle.
Aujourd'hui, elle pêche. Elle pêche des thons, des sardines, des loups,
des langoustes, tous les poissons si jolis de cette mer bleue, et
nourrit à elle seule une partie de la côte.
En mettant le pied sur le quai, après avoir fait ma toilette,
j'entendis sonner midi, et j'aperçus deux vieux commis, clercs de
notaire ou d'avoué, qui s'en allaient au repas, pareils à deux vieilles
bêtes de travail un instant débridées pour qu'elles mangent l'avoine au
fond d'un sac de toile.
O liberté! liberté! seul bonheur, seul espoir et seul rêve! De tous
les misérables, de toutes les classes d'individus, de tous les ordres
de travailleurs, de tous les hommes qui livrent quotidiennement le
dur combat pour vivre, ceux-là sont le plus à plaindre, sont les plus
déshérités de faveurs.
On ne le croit pas. On ne le sait point. Ils sont impuissants à se
plaindre; ils ne peuvent pas se révolter; ils restent liés, bâillonnés
dans leur misère, leur misère honteuse de plumitifs!
Ils ont fait des études, ils savent le droit; ils sont peut-être
bacheliers.
Comme je l'aime, cette dédicace de Jules Vallès:
«A tous ceux qui, nourris de grec et de latin, sont morts de faim.»
Sait-on ce qu'ils gagnent, ces crève-misère? De huit cents à quinze
cents francs par an!
Employés des noires études, employés des grands ministères, vous devez
lire chaque matin sur la porte de la sinistre prison la célèbre phrase
de Dante:
«Laissez toute espérance, vous qui entrez!»
On pénètre là, pour la première fois, à vingt ans pour y rester
jusqu'à soixante et plus, et pendant cette longue période rien ne se
passe. L'existence tout entière s'écoule dans le petit bureau sombre,
toujours le même, tapissé de cartons verts. On y entre jeune, à l'heure
des espoirs vigoureux. On en sort vieux, près de mourir. Toute cette
moisson de souvenirs que nous faisons dans une vie, les événements
imprévus, les amours douces ou tragiques, les voyages aventureux, tous
les hasards d'une existence libre sont inconnus à ces forçats.
Tous les jours, les semaines, les mois, les saisons, les années se
ressemblent. A la même heure, on arrive; à la même heure, on déjeune;
à la même heure, on s'en va; et cela de vingt à soixante ans. Quatre
accidents seulement font date: le mariage, la naissance du premier
enfant, la mort de son père et de sa mère. Rien autre chose; pardon,
les avancements. On ne sait rien de la vie ordinaire, rien du monde!
On ignore jusqu'aux joyeuses journées de soleil dans les rues, et les
vagabondages dans les champs, car jamais on n'est lâché avant l'heure
réglementaire. On se constitue prisonnier à huit heures du matin;
la prison s'ouvre à six heures, alors que la nuit vient... Mais, en
compensation, pendant quinze jours par an, on a bien le droit,--droit
discuté, marchandé, reproché, d'ailleurs--de rester enfermé dans son
logis. Car où pourrait-on aller sans argent?
Le charpentier grimpe dans le ciel; le cocher rôde par les rues; le
mécanicien des chemins de fer traverse les bois, les plaines, les
montagnes, va sans cesse des murs de la ville au large horizon bleu des
mers. L'employé ne quitte point son bureau, cercueil de ce vivant; et
dans la même petite glace où il s'est regardé jeune, avec sa moustache
blonde, le jour de son arrivée, il se contemple, chauve, avec sa barbe
blanche, le jour où il est mis dehors. Alors, c'est fini, la vie est
fermée, l'avenir clos. Comment cela se fait-il qu'on en soit là déjà?
Comment donc a-t-on pu vieillir ainsi sans qu'aucun événement se soit
accompli, qu'aucune surprise de l'existence vous ait jamais secoué?
Cela est pourtant. Place aux jeunes, aux jeunes employés!
Alors, on s'en va, plus misérable encore, et on meurt presque tout de
suite de la brusque rupture de cette longue et acharnée habitude du
bureau quotidien, des mêmes mouvements, des mêmes actions, des mêmes
besognes aux mêmes heures.
Au moment où j'entrais à l'hôtel pour y déjeuner, on me remit un
effrayant paquet de lettres et de journaux qui m'attendaient, et mon
cœur se serra comme sous la menace d'un malheur. J'ai la peur et la
haine des lettres; ce sont des liens. Ces petits carrés de papier qui
portent mon nom me semblent faire, quand je les déchire, un bruit de
chaînes, le bruit des chaînes qui m'attachent aux vivants que j'ai
connus, que je connais.
Toutes me disent, bien qu'écrites par des mains différentes: «Où
êtes-vous? Que faites-vous? Pourquoi disparaître ainsi sans annoncer où
vous allez? Avec qui vous cachez-vous?» Une autre ajoutait: «Comment
voulez-vous qu'on s'attache à vous si vous fuyez toujours vos amis;
c'est même blessant pour eux...»
Eh bien, qu'on ne s'attache pas à moi! Personne ne comprendra donc
l'affection sans y joindre une idée de possession et de despotisme. Il
semble que les relations ne puissent exister sans entraîner avec elles
des obligations, des susceptibilités et un certain degré de servitude.
Dès qu'on a souri aux politesses d'un inconnu, cet inconnu a barres
sur vous, s'inquiète de ce que vous faites et vous reproche de le
négliger. Si nous allons jusqu'à l'amitié, chacun s'imagine avoir des
droits; les rapports deviennent des devoirs, et les liens qui nous
unissent semblent terminés avec des nœuds coulants.
Cette inquiétude affectueuse, cette jalousie soupçonneuse, contrôleuse,
cramponnante des êtres qui se sont rencontrés et qui se croient
enchaînés l'un à l'autre parce qu'ils se sont plu, n'est faite que de
la peur harcelante de la solitude qui hante les hommes sur cette terre.
Chacun de nous, sentant le vide autour de lui, le vide insondable où
s'agite son cœur, où se débat sa pensée, va comme un fou, les bras
ouverts, les lèvres tendues, cherchant un être à étreindre. Et il
étreint à droite, à gauche, au hasard, sans savoir, sans regarder, sans
comprendre, pour n'être plus seul. Il semble dire, dès qu'il a serré
les mains: «Maintenant vous m'appartenez un peu. Vous me devez quelque
chose de vous, de votre vie, de votre pensée, de votre temps.» Et voilà
pourquoi tant de gens croient s'aimer qui s'ignorent entièrement, tant
de gens vont les mains dans les mains ou la bouche sur la bouche, sans
avoir pris le temps même de se regarder. Il faut qu'ils aiment, pour
n'être plus seuls, qu'ils aiment d'amitié, de tendresse, mais qu'ils
aiment pour toujours. Et ils le disent, jurent, s'exaltent, versent
tout leur cœur dans un cœur inconnu trouvé la veille, toute leur âme
dans une âme de rencontre dont le visage leur a plu. Et, de cette hâte
à s'unir, naissent tant de méprises, de surprises, d'erreurs et de
drames.
Ainsi que nous restons seuls, malgré tous nos efforts, de même nous
restons libres malgré toutes les étreintes.
Personne, jamais, n'appartient à personne. On se prête, malgré soi,
à ce jeu coquet ou passionné de la possession, mais on ne se donne
jamais. L'homme, exaspéré par ce besoin d'être le maître de quelqu'un,
a institué la tyrannie, l'esclavage et le mariage. Il peut tuer,
torturer, emprisonner, mais la volonté humaine lui échappe toujours,
même quand elle a consenti quelques instants à se soumettre.
Est-ce que les mères possèdent leurs enfants? Est-ce que le petit être,
à peine sorti du ventre, ne se met pas à crier pour dire ce qu'il
veut, pour annoncer son isolement et affirmer son indépendance?
Est-ce qu'une femme vous appartient jamais? Savez-vous ce qu'elle
pense, même si elle vous adore? Baisez sa chair, pâmez-vous sur ses
lèvres. Un mot sorti de votre bouche ou de la sienne, un seul mot
suffira pour mettre entre vous une implacable haine!
Tous les sentiments affectueux perdent leur charme s'ils deviennent
autoritaires. De ce qu'il me plaît de voir quelqu'un et de lui parler,
s'ensuit-il qu'il me soit permis de savoir ce qu'il fait et ce qu'il
aime?
L'agitation des villes grandes et petites, de tous les groupes de la
société, la curiosité méchante, envieuse, médisante, calomniatrice,
le souci incessant des relations, des affections d'autrui, des
commérages et des scandales, ne viennent-ils pas de cette prétention
que nous avons de contrôler la conduite des autres, comme si tous
nous appartenaient à des degrés différents? Et nous nous imaginons
en effet que nous avons des droits sur eux, sur leur vie, car nous
la voulons réglée selon la nôtre, sur leurs pensées, car nous les
réclamons de même ordre que les nôtres, sur leurs opinions, car nous
ne les tolérons pas différentes des nôtres, sur leur réputation, car
nous l'exigeons selon nos principes, sur leurs mœurs, car nous nous
indignons quand elles ne sont pas soumises à notre morale.
Je déjeunai au bout d'une longue table dans l'hôtel du Bailli de
Suffren, et je continuais à lire mes lettres et mes journaux, quand je
fus distrait par les propos bruyants d'une demi-douzaine d'hommes assis
à l'autre extrémité.
C'étaient des commis voyageurs. Ils parlèrent de tout avec conviction,
avec autorité, avec blague, avec dédain, et ils me donnèrent nettement
la sensation de ce qu'est l'âme française, c'est-à-dire la moyenne de
l'intelligence, de la raison, de la logique et de l'esprit en France.
Un d'eux, un grand à tignasse rousse, portait la médaille militaire
et une médaille de sauvetage--un brave.--Un petit gros faisait des
calembours sans répit et en riait lui-même à pleine gorge, avant
d'avoir laissé aux autres le temps de comprendre. Un homme à cheveux
ras, réorganisait l'armée et la magistrature, réformait les lois et
la Constitution, définissait une République idéale pour son âme de
placeur de vins. Deux voisins s'amusaient beaucoup en se racontant
leurs bonnes fortunes, des aventures d'arrière-boutique ou des
conquêtes de servantes.
Et je voyais en eux toute la France, la France légendaire, spirituelle,
mobile, brave et galante.
Ces hommes étaient des types de la race, types vulgaires qu'il me
suffirait de poétiser un peu pour retrouver le Français tel que nous le
montre l'histoire, cette vieille dame exaltée et menteuse.
Et c'est vraiment une race amusante que la nôtre, par des qualités très
spéciales qu'on ne retrouve nulle part ailleurs.
C'est d'abord notre mobilité qui diversifie si allègrement nos mœurs
et nos institutions. Elle fait ressembler le passé de notre pays à un
surprenant roman d'aventures dont la _suite à demain_ est toujours
pleine d'imprévu, de drame et de comédie, de choses terribles ou
grotesques. Qu'on se fâche et qu'on s'indigne, suivant les opinions
qu'on a, il est bien certain que nulle histoire au monde n'est plus
amusante et plus mouvementée que la nôtre.
Au point de vue de l'art pur--et pourquoi n'admettrait-on pas ce point
de vue spécial et désintéressé en politique comme en littérature?--elle
demeure sans rivale. Quoi de plus curieux et de plus surprenant que les
événements accomplis seulement depuis un siècle?
Que verrons-nous demain? Cette attente de l'imprévu n'est-elle pas,
au fond, charmante? Tout est possible chez nous, même les plus
invraisemblables drôleries et les plus tragiques aventures.
De quoi nous étonnerions-nous? Quand un pays a eu des Jeanne d'Arc et
des Napoléon, il peut être considéré comme un sol miraculeux.
Et puis nous aimons les femmes; nous les aimons bien, avec fougue et
avec légèreté, avec esprit et avec respect.
Notre galanterie ne peut être comparée à rien dans aucun autre pays.
Celui qui garde au cœur la flamme galante des derniers siècles, entoure
les femmes d'une tendresse profonde, douce, émue et alerte en même
temps. Il aime tout ce qui est d'elles, tout ce qui vient d'elles, tout
ce qu'elles sont, et tout ce qu'elles font. Il aime leurs toilettes,
leurs bibelots, leurs parures, leurs ruses, leurs naïvetés, leurs
perfidies, leurs mensonges et leurs gentillesses. Il les aime toutes,
les riches comme les pauvres, les jeunes et même les vieilles, les
brunes, les blondes, les grasses, les maigres. Il se sent à son aise
près d'elles, au milieu d'elles. Il y demeurerait indéfiniment, sans
fatigue, sans ennui, heureux de leur seule présence.
Il sait, dès les premiers mots, par un regard, par un sourire, leur
montrer qu'il les aime, éveiller leur attention, aiguillonner leur
désir de plaire, leur faire déployer toutes leurs séductions. Entre
elles et lui s'établit aussitôt une sympathie vive, une camaraderie
d'instinct, comme une parenté de caractère et de nature.
Entre elles et lui commence une sorte de combat, de coquetterie et de
galanterie, se noue une amitié mystérieuse et guerroyeuse, se resserre
une obscure affinité de cœur et d'esprit.
Il sait leur dire ce qui leur plaît, leur faire comprendre ce qu'il
pense, leur montrer sans les choquer jamais, sans jamais froisser leur
frêle et mobile pudeur, un désir discret et vif, toujours éveillé dans
ses yeux, toujours frémissant sur sa bouche, toujours allumé dans ses
veines. Il est leur ami et leur esclave, le serviteur de leurs caprices
et l'admirateur de leur personne. Il est prêt à leur appel, à les
aider, à les défendre comme des alliés secrets. Il aimerait se dévouer
pour elles, pour celles qu'il connaît peu, pour celles qu'il ne connaît
pas, pour celles qu'il n'a jamais vues.
Il ne leur demande rien qu'un peu de gentille affection, un peu de
confiance ou un peu d'intérêt, un peu de bonne grâce ou même de perfide
malice.
Il aime, dans la rue, la femme qui passe et dont le regard le frôle. Il
aime la fillette en cheveux qui va, un nœud bleu sur la tête, une fleur
sur le sein, l'œil timide ou hardi, d'un pas lent ou pressé, à travers
la foule des trottoirs. Il aime les inconnues coudoyées, la petite
marchande qui rêve sur sa porte, la belle nonchalante étendue dans sa
voiture découverte.
Dès qu'il se trouve en face d'une femme il a le cœur ému et l'esprit
en éveil. Il pense à elle, parle pour elle, tâche de lui plaire et de
lui faire comprendre qu'elle lui plaît. Il a des tendresses qui lui
viennent aux lèvres, des caresses dans le regard, une envie de lui
baiser la main, de toucher l'étoffe de sa robe. Pour lui, les femmes
parent le monde et rendent séduisante la vie.
Il aime s'asseoir à leurs pieds pour le seul plaisir d'être là; il aime
rencontrer leur œil, rien que pour y chercher leur pensée fuyante et
voilée; il aime écouter leur voix uniquement parce que c'est une voix
de femme.
C'est par elles et pour elles que le Français a appris à causer, et
avoir de l'esprit toujours.
Causer, qu'est cela? Mystère! C'est l'art de ne jamais paraître
ennuyeux, de savoir tout dire avec intérêt, de plaire avec n'importe
quoi, de séduire avec rien du tout.
Comment définir ce vif effleurement des choses par les mots, ce jeu de
raquette avec des paroles souples, cette espèce de sourire léger des
idées que doit être la causerie.
Seul au monde, le Français a de l'esprit, et seul il le goûte et le
comprend.
Il a l'esprit qui passe et l'esprit qui reste, l'esprit des rues et
l'esprit des livres.
Ce qui demeure, c'est l'esprit, dans le sens large du mot, ce grand
souffle ironique ou gai répandu sur notre peuple depuis qu'il pense
et qu'il parle; c'est la verve terrible de Montaigne et de Rabelais,
l'ironie de Voltaire, de Beaumarchais, de Saint-Simon et le prodigieux
rire de Molière.
La saillie, le mot est la monnaie très menue de cet esprit-là. Et
pourtant, c'est encore un côté, un caractère tout particulier de notre
intelligence nationale. C'est un de ses charmes les plus vifs. Il fait
la gaieté sceptique de notre vie parisienne, l'insouciance aimable de
nos mœurs. Il est une partie de notre aménité.
Autrefois, on faisait en vers ces jeux plaisants; aujourd'hui, on les
fait en prose. Cela s'appelle, selon les temps, épigrammes, bons mots,
traits, pointes, gauloiseries. Ils courent la ville et les salons,
naissent partout, sur le boulevard comme à Montmartre. Et ceux de
Montmartre valent souvent ceux du boulevard. On les imprime dans les
journaux. D'un bout à l'autre de la France, ils font rire. Car nous
savons rire.
Pourquoi un mot plutôt qu'un autre, le rapprochement imprévu, bizarre
de deux termes, de deux idées ou même de deux sons, une calembredaine
quelconque, un coq-à-l'âne inattendu ouvrent-ils la vanne de notre
gaieté, font-ils éclater tout d'un coup, comme une mine qui sauterait,
tout Paris et toute la province?
Pourquoi tous les Français riront-ils, alors que tous les Anglais
et tous les Allemands ne comprendront pas notre amusement?
Pourquoi? Uniquement parce que nous sommes Français, que nous avons
l'intelligence française, que nous possédons la charmante faculté du
rire.
Chez nous, d'ailleurs, il suffit d'un peu d'esprit pour gouverner. La
bonne humeur tient lieu de génie, un bon mot sacre un homme et le fait
grand pour la postérité. Tout le reste importe peu. Le peuple aime ceux
qui l'amusent et pardonne à ceux qui le font rire.
Un seul coup d'œil jeté sur le passé de notre patrie nous fera
comprendre que la renommée de nos grands hommes n'a jamais été faite
que par des mots heureux. Les plus détestables princes sont devenus
populaires par des plaisanteries agréables, répétées et retenues de
siècle en siècle.
Le trône de France est soutenu par des devises de mirliton.
Des mots, des mots, rien que des mots, ironiques ou héroïques,
plaisants ou polissons, les mots surnagent sur notre histoire et la
font paraître comparable à un recueil de calembours.
Clovis, le roi chrétien, s'écria, en entendant lire la Passion:
«Que n'étais-je là avec mes Francs!»
Ce prince, pour régner seul, massacra ses alliés et ses parents, commit
tous les crimes imaginables. On le regarde cependant comme un monarque
civilisateur et pieux.
«Que n'étais-je là avec mes Francs?»
Nous ne saurions rien du bon roi Dagobert, si la chanson ne nous avait
appris quelques particularités, sans doute erronées, de son existence.