Le jour se levait, clair, sur la foule agitée des vagues, et nous

regardions tous les trois au large si la bourrasque ne reprenait pas.

Cependant le bateau allait vite, vent arrière et poussé par la mer.

Déjà nous nous trouvions par le travers d'Agay, et nous délibérâmes si

nous ferions route vers Cannes, en prévision du mauvais temps, ou vers

Nice, en passant au large des îles.

Bernard préférait entrer à Cannes; mais comme la brise ne fraîchissait

pas, je me décidai pour Nice.

Pendant trois heures tout alla bien, quoique le pauvre petit yacht

roulât comme un bouchon dans cette houle profonde.

Quiconque n'a pas vu cette mer du large, cette mer de montagnes qui

vont d'une course rapide et pesante, séparées par des vallées qui se

déplacent de seconde en seconde, comblées et reformées sans cesse,

ne devine pas, ne soupçonne pas la force mystérieuse, redoutable,

terrifiante et superbe des flots.

Notre petit canot nous suivait loin derrière nous, au bout d'une amarre

de quarante mètres, dans ce chaos liquide et dansant. Nous le perdions

de vue à tout moment, puis soudain il reparaissait au sommet d'une

vague, nageant comme un gros oiseau blanc.

Voici Cannes, là-bas, au fond de son golfe Saint-Honorat, avec sa tour

debout dans les flots, devant nous le cap d'Antibes.

La brise fraîchit peu à peu, et sur la crête des vagues les moutons

apparaissent, ces moutons neigeux qui vont si vite et dont le troupeau

illimité court, sans pâtre et sans chien, sous le ciel infini.

Bernard me dit:

--C'est tout juste si nous gagnerons Antibes.

En effet, les coups de mer arrivent, brisant sur nous, avec un bruit

violent, inexprimable. Les rafales brusques nous bousculent, nous

jettent dans les trous béants d'où nous sortons en nous redressant avec

des secousses terribles.

Le pic est amené, mais le gui, à chaque oscillation du yacht, touche

les vagues, semble prêt à arracher le mât qui va s'envoler avec sa

voile, nous laissant seuls, flottant, perdus sur l'eau furieuse.

Bernard crie:

--Le canot, monsieur.

Je me retourne. Une vague monstrueuse l'emplit, le roule, l'enveloppe

dans sa bave comme si elle le dévorait, et brisant l'amarre qui

l'attache à nous, le garde, à moitié coulé, noyé, proie conquise,

vaincue, qu'elle va jeter aux roches, là-bas, sur le cap.

Les minutes semblent des heures. Rien à faire, il faut aller, il faut

gagner la pointe devant nous, et, quand nous l'aurons doublée, nous

serons à l'abri, sauvés.

Enfin, nous l'atteignons! La mer à présent est calme, unie, protégée

par la longue bande de roches et de terres qui forme le cap d'Antibes.

Le port est là, dont nous sommes partis depuis quelques jours à peine,

bien que je croie être en route depuis des mois, et nous y entrons

comme midi sonne.

Les matelots, revenus chez eux, sont radieux, quoique Bernard répète à

tout moment:

--Ah! monsieur, notre pauvre petit canot, ça me fait gros cœur, de

l'avoir vu périr comme ça!

Je pris donc le train de quatre heures pour aller dîner avec mon ami

dans la principauté de Monaco.

Je voudrais avoir le loisir de parler longuement de cet État

surprenant, moins grand qu'un village de France, mais où l'on trouve un

souverain absolu, des évêques, une armée de jésuites et de séminaristes

plus nombreuse que celle du Prince, une artillerie dont les canons sont

presque rayés, une étiquette plus cérémonieuse que celle de feu Louis

XIV, des principes d'autorité plus despotiques que ceux de Guillaume de

Prusse, joints à une tolérance magnifique pour les vices de l'humanité,

dont vivent le souverain, les évêques, les jésuites, les séminaristes,

les ministres, l'armée, la magistrature, tout le monde.

Saluons d'ailleurs ce bon roi pacifique qui sans peur des invasions et

des révolutions, règne en paix sur son heureux petit peuple au milieu

des cérémonies d'une cour où sont conservées intactes les traditions

des quatre révérences, des vingt-six baisemains et de toutes les

formules usitées autrefois autour des Grands Dominateurs.

Ce monarque pourtant n'est point sanguinaire ni vindicatif; et quand

il bannit, car il bannit, la mesure est appliquée avec des ménagements

infinis.

En faut-il donner des preuves?

Un joueur obstiné, dans un jour de déveine, insulta le souverain. Il

fut expulsé par décret.

Pendant un mois, il rôda autour du Paradis défendu, craignant le glaive

de l'archange sous la forme du sabre d'un gendarme. Un jour enfin il

s'enhardit, franchit la frontière, gagne en trente secondes le cœur du

pays, pénètre dans le Casino. Mais soudain un fonctionnaire l'arrête:

--N'êtes-vous pas banni, monsieur?

--Oui, monsieur, mais je repars par le premier train.

--Oh! en ce cas, fort bien, monsieur, vous pouvez entrer.

Et chaque semaine il revient; et chaque fois le même fonctionnaire lui

pose la même question à laquelle il répond de la même façon.

La justice peut-elle être plus douce?

Mais, une des années dernières, un cas fort grave et tout nouveau se

produisit dans le royaume.

Un assassinat eut lieu.

Un homme, un monégasque, pas un de ces étrangers errants qu'on

rencontre par légions sur ces côtes, un mari, dans un moment de colère,

tua sa femme.

Oh! il la tua sans raison, sans prétexte acceptable. L'émotion fut

unanime dans toute la principauté.

La Cour suprême se réunit pour juger ce cas exceptionnel (jamais un

assassinat n'avait eu lieu), et le misérable fut condamné à mort à

l'unanimité.

Le souverain indigné ratifia l'arrêt.

Il ne restait plus qu'à exécuter le criminel. Alors une difficulté

surgit. Le pays ne possédait ni bourreau ni guillotine.

Que faire? Sur l'avis du ministre des affaires étrangères, le prince

entama des négociations avec le gouvernement français pour obtenir le

prêt d'un coupeur de têtes avec son appareil.

De longues délibérations eurent lieu au ministère à Paris. On répondit

enfin en envoyant la note des frais pour déplacement des bois et du

praticien. Le tout montait à seize mille francs.

Sa Majesté Monégasque songea que l'opération lui coûterait bien cher;

l'assassin ne valait certes pas ce prix. Seize mille francs pour le

cou d'un drôle! Ah! mais non.

On adressa alors la même demande au gouvernement italien. Un roi, un

frère ne se montrerait pas sans doute si exigeant qu'une république.

Le gouvernement italien envoya un mémoire qui montait à douze mille

francs.

Douze mille francs! Il faudrait prélever un impôt nouveau, un impôt

de deux francs par tête d'habitant. Cela suffirait pour amener des

troubles inconnus dans l'État.

On songea à faire décapiter le gueux par un simple soldat. Mais le

général, consulté, répondit en hésitant que ses hommes n'avaient

peut-être pas une pratique suffisante de l'arme blanche pour

s'acquitter d'une tâche demandant une grande expérience dans le

maniement du sabre.

Alors le prince convoqua de nouveau la Cour suprême et lui soumit ce

cas embarrassant. On délibéra longtemps, sans découvrir aucun moyen

pratique. Enfin le premier président proposa de commuer la peine de

mort en celle de prison perpétuelle, et la mesure fut adoptée.

Mais on ne possédait pas de prison. Il fallut en installer une, et un

geôlier fut nommé, qui prit livraison du prisonnier.

Pendant six mois tout alla bien. Le captif dormait tout le jour sur

une paillasse dans son réduit, et le gardien en faisait autant sur une

chaise devant la porte en regardant passer les voyageurs.

Mais le prince est économe, c'est là son moindre défaut, et il se

fait rendre compte des plus petites dépenses accomplies dans son État

(la liste n'en est pas longue). On lui remit donc la note des frais

relatifs à la création de cette fonction nouvelle, à l'entretien de

la prison, du prisonnier et du veilleur. Le traitement de ce dernier

grevait lourdement le budget du souverain.

Il fit d'abord la grimace; mais quand il songea que cela pouvait durer

toujours (le condamné était jeune), il prévint son ministre de la

justice d'avoir à prendre des mesures pour supprimer cette dépense.

Le ministre consulta le président du tribunal, et tous deux convinrent

qu'on supprimerait la charge de geôlier. Le prisonnier, invité à se

garder tout seul, ne pouvait manquer de s'évader, ce qui résoudrait la

question à la satisfaction de tous.

Le geôlier fut donc rendu à sa famille, et un aide de cuisine du palais

resta chargé simplement de porter, matin et soir, la nourriture du

coupable. Mais celui-ci ne fit aucune tentative pour reconquérir sa

liberté.

Or, un jour, comme on avait négligé de lui fournir ses aliments, on

le vit arriver tranquillement pour les réclamer; et il prit dès lors

l'habitude, afin d'éviter une course au cuisinier, de venir aux heures

des repas manger au palais avec les gens de service, dont il devint

l'ami.

Après le déjeuner, il allait faire un tour jusqu'à Monte-Carlo. Il

entrait parfois au Casino risquer cinq francs sur le tapis vert. Quand

il avait gagné, il s'offrait un bon dîner dans un hôtel en renom, puis

il revenait dans sa prison, dont il fermait avec soin la porte au

dedans.

Il ne découcha pas une seule fois.

La situation devenait difficile, non pour le condamné, mais pour les

juges.

La Cour se réunit de nouveau, et il fut décidé qu'on inviterait le

criminel à sortir des États de Monaco.

Lorsqu'on lui signifia cet arrêt, il répondit simplement:

«Je vous trouve plaisants. Eh bien, qu'est-ce que je deviendrai,

moi? Je n'ai plus de moyen d'existence. Je n'ai plus de famille. Que

voulez-vous que je fasse? J'étais condamné à mort. Vous ne m'avez

pas exécuté. Je n'ai rien dit. Je suis ensuite condamné à la prison

perpétuelle et remis aux mains d'un geôlier. Vous m'avez enlevé mon

gardien. Je n'ai rien dit encore.

«Aujourd'hui, vous voulez me chasser du pays. Ah! mais non. Je suis

prisonnier, votre prisonnier, jugé et condamné par vous. J'accomplis

ma peine fidèlement. Je reste ici.»

La Cour suprême fut atterrée. Le prince eut une colère terrible et

ordonna de prendre des mesures.

On se remit à délibérer.

Alors, il fut décidé qu'on offrirait au coupable une pension de six

cents francs pour aller vivre à l'étranger.

Il accepta.

Il a loué un petit enclos à cinq minutes de l'État de son ancien

souverain, et il vit heureux sur sa terre, cultivant quelques légumes

et méprisant les potentats.

Mais la cour de Monaco, instruite un peu tard par cet exemple, s'est

décidée à traiter avec le gouvernement français; maintenant elle nous

livre ses condamnés que nous mettons à l'ombre, moyennant une pension

modique.

On peut voir, aux archives judiciaires de la principauté, l'arrêt

qui règle la pension du drôle en l'obligeant à sortir du territoire

monégasque.

En face du palais du prince se dresse l'établissement rival, la

Roulette. Aucune haine d'ailleurs, aucune hostilité de l'un à l'autre,

car celui-ci soutient celui-là qui le protège. Exemple admirable,

exemple unique de deux familles voisines et puissantes vivant en paix

dans un petit État, exemple bien fait pour effacer le souvenir des

Capulets et des Montaigus.

Ici, la maison souveraine et là la maison de jeux, l'ancienne et la

nouvelle société fraternisant au bruit de l'or.

Autant les salons du prince sont d'un accès difficile, autant ceux du

Casino sont ouverts aux étrangers.

Je me rends à ces derniers.

Un bruit d'argent, continu comme celui des flots, un bruit profond,

léger, redoutable, emplit l'oreille dès l'entrée, puis emplit l'âme,

remue le cœur, trouble l'esprit, affole la pensée. Partout on l'entend,

ce bruit qui chante, qui crie, qui appelle, qui tente, qui déchire.

Autour des tables, un peuple affreux de joueurs, l'écume des continents

et des sociétés, mêlée avec des princes, ou rois futurs, des femmes du

monde, des bourgeois, des usuriers, des filles fourbues, un mélange,

unique sur la terre, d'hommes de toutes les races, de toutes les

castes, de toutes les sortes, de toutes les provenances, un musée

de rastaquouères russes, brésiliens, chiliens, italiens, espagnols,

allemands, de vieilles femmes à cabas, de jeunes drôlesses portant au

poignet un petit sac où sont enfermés des clefs, un mouchoir et trois

dernières pièces de cent sous destinées au tapis vert quand on croira

sentir la veine.

Je m'approche de la première table, et je vois... pâlie, le front

plissé, la lèvre dure, la figure entière crispée et méchante... la

jeune femme de la baie d'Agay, la belle amoureuse du bois ensoleillé et

du doux clair de lune. Assis devant elle, il est là, lui, nerveux, la

main posée sur quelques louis.

--Joue sur le premier carré, dit-elle.

Il demande avec angoisse:

--Tout?

--Oui, tout.

Il pose les louis, en petit tas.

Le croupier fait tourner la roue. La bille court, danse, s'arrête.

--Rien ne va plus, jette la voix, qui reprend au bout d'un instant:

--Vingt-huit.

La jeune femme tressaille, et, d'un ton dur et bref:

--Viens-t'en.

Il se lève, et, sans la regarder, la suit, et on sent qu'entre eux

quelque chose d'affreux a surgi.

Quelqu'un dit:

--Bonsoir l'amour. Ils n'ont pas l'air d'accord aujourd'hui.

Une main me frappe sur l'épaule. Je me retourne. C'est mon ami.

......................................................................

Il me reste à demander pardon pour avoir ainsi parlé de moi. J'avais

écrit pour moi seul ce journal de rêvasseries, ou plutôt j'avais

profité de ma solitude flottante pour arrêter les idées errantes qui

traversent notre esprit comme des oiseaux.

On me demande de publier ces pages sans suite, sans composition,

sans art, qui vont l'une derrière l'autre sans raison et finissent

brusquement, sans motif, parce qu'un coup de vent a terminé mon voyage.

Je cède à ce désir. J'ai peut-être tort.

NOTE.

_Sur l'Eau_ a paru dans _Les Lettres et les Arts_, livraisons des

1er février, 1er mars et 1er avril 1888. Sauf une adjonction assez

importante (pages 131 à 146) les deux textes de la Revue et du livre

sont identiques. Mais on y trouve, reprises et fondues dans le corps du

récit, un assez grand nombre de chroniques parues dans _le Gaulois_ et

_le Gil-Blas_.

D'autre part, voici ce que Maupassant écrivait à M. Frédéric Masson,

directeur de la Revue, qui lui réclamait son texte avec insistance:

«Quant au manuscrit dont je veux faire une chose très soignée, parce

qu'il est plein de pensées intimes, qu'il est mon journal, il me faut

tout mon temps pour le mettre à jour et je ne pourrais en donner la

première partie _sans un dérangement_ avant le 12.»

_Sur l'Eau_ a été publié en librairie en 1888.

BLANC ET BLEU.

MA petite barque, ma chère petite barque, toute blanche avec un filet

bleu le long du bordage, allait doucement, doucement sur la mer calme,

calme, endormie, épaisse et bleue aussi, bleue d'un bleu transparent,

liquide, où la lumière coulait, la lumière bleue, jusqu'aux roches du

fond.

Les villas, les belles villas blanches, toutes blanches regardaient par

leurs fenêtres ouvertes la Méditerranée qui venait caresser les murs

de leurs jardins, de leurs beaux jardins pleins de palmiers, d'aloès,

d'arbres toujours verts et de plantes toujours en fleur.

Je dis à mon matelot qui ramait doucement de s'arrêter devant la

petite porte de mon ami Pol. Et je hurlai de tous mes poumons: «Pol,

Pol, Pol!»

Il apparut sur son balcon, effaré comme un homme qu'on réveille.

Le grand soleil d'une heure l'éblouissant, il couvrait ses yeux de sa

main.

Je lui criai: «Voulez-vous faire un tour au large?»

Il répondit: «J'arrive.»

Et cinq minutes plus tard, il montait dans ma petite barque.

Je dis à mon matelot d'aller vers la haute mer.

Pol avait apporté son journal, qu'il n'avait point lu le matin, et,

couché au fond du bateau, il se mit à le parcourir.

Moi je regardais la terre. A mesure que je m'éloignais du rivage la

ville entière apparaissait, la jolie ville blanche, couchée en rond au

bord des flots bleus. Puis, au-dessus, la première montagne, le premier

gradin, un grand bois de sapins, plein aussi de villas, de villas

blanches, çà et là, pareilles à de gros œufs d'oiseaux géants. Elles

s'espaçaient en approchant du sommet, et sur le faîte on en voyait une

très grande, carrée, un hôtel peut-être, et si blanche qu'elle avait

l'air d'avoir été repeinte le matin même.

Mon matelot ramait nonchalamment, en méridional tranquille; et comme

le soleil, le grand soleil qui flambait au milieu du ciel bleu me

fatiguait les yeux, je regardai l'eau, l'eau bleue, profonde, dont les

avirons blessaient le repos.

Pol me dit: «Il neige toujours à Paris. Il gèle toutes les nuits à six

degrés.» J'aspirai l'air tiède en gonflant ma poitrine, l'air immobile,

endormi sur la mer, l'air bleu. Et je relevai les yeux.

Et je vis, derrière la montagne verte, et au-dessus, là-bas, l'immense

montagne blanche qui apparaissait. On ne la découvrait point tout à

l'heure. Maintenant elle commençait à montrer sa grande muraille de

neige, sa haute muraille luisante, enfermant d'une légère ceinture

de sommets glacés, de sommets blancs, aigus comme des pyramides ou

arrondis comme des dos, le long rivage, le doux rivage chaud, où

poussent les palmiers, où fleurissent les anémones.

Je dis à Pol: «La voici, la neige; regardez.» Et je lui montrai les

Alpes.

La vaste chaîne blanche se déroulait à perte de vue et grandissait

dans le ciel à chaque coup de rame qui battait l'eau bleue. Elle

semblait si voisine la neige, si proche, si épaisse, si menaçante que

j'en avais peur, j'en avais froid.

Puis nous découvrîmes plus bas une ligne noire, toute droite, coupant

la montagne en deux, là où le soleil de feu avait dit à la neige de

glace: «Tu n'iras pas plus loin.»

Pol qui tenait toujours son journal prononça: «Les nouvelles du Piémont

sont terribles. Les avalanches ont détruit dix-huit villages.» Écoutez

ceci; et il lut: «Les nouvelles de la vallée d'Aoste sont terribles. La

population affolée n'a plus de repos. Les avalanches ensevelissent coup

sur coup les villages. Dans la vallée de Lucerne les désastres sont

aussi graves.

A Locane, sept morts; à Sparone, quinze; à Romborgogno, huit; à Ronco,

Valprato, Campiglia, que la neige a couverte, on compte trente-deux

cadavres.

A Pirrone, à Saint-Damien, à Musternale, à Demonte, à Massello, à

Chiabrano, les morts sont également nombreux. Le village de Balziglia

a complètement disparu sous l'avalanche. De mémoire d'homme on ne se

souvient pas avoir vu une semblable calamité.

Des détails horribles nous parviennent de tous les côtés. En voici un

entre mille.

Un brave homme de Groscavallo vivait avec sa femme et deux enfants.

La femme était malade depuis longtemps.

Le dimanche, jour du désastre, le père donnait des soins à la malade,

aidé de sa fille, pendant que son fils était chez un voisin.

Soudain une énorme avalanche couvre la chaumière et l'écrase.

Une grosse poutre en tombant coupe presque en deux le père qui meurt

instantanément.

La mère fut protégée par la même poutre, mais un de ses bras resta

serré et broyé dessous.

De son autre main elle pouvait toucher sa fille, prise également sous

la masse de bois. La pauvre petite a crié «Au secours» pendant près

de trente heures. De temps en temps elle disait: «Maman, donne-moi un

oreiller pour ma tête. J'y ai tant mal.»

La mère seule a survécu.

Nous la regardions maintenant la montagne, l'énorme montagne blanche

qui grandissait toujours, tandis que l'autre, la montagne verte, ne

semblait plus qu'une naine à ses pieds.

La ville avait disparu dans le lointain.

Rien que la mer bleue autour de nous, sous nous, devant nous, et les

Alpes blanches derrière nous, les Alpes géantes avec leur lourd manteau

de neiges.

Au-dessus de nous, le ciel léger, d'un bleu doux doré de lumière!

Oh! la belle journée!

Pol reprit: «Ça doit être affreux, cette mort-là, sous cette lourde

mousse de glace!»

Et doucement porté par le flot, bercé par le mouvement des rames, loin

de la terre, dont je ne voyais plus que la crête blanche, je pensais

à cette pauvre et petite humanité, à cette poussière de vie, si menue

et si tourmentée, qui grouillait sur ce grain de sable perdu dans la

poussière des mondes, à ce misérable troupeau d'hommes, décimé par

les maladies, écrasé par les avalanches, secoué et affolé par les

tremblements de terre, à ces pauvres petits êtres invisibles d'un

kilomètre, et si fous, si vaniteux, si querelleurs, qui s'entretuent,

n'ayant que quelques jours à vivre. Je comparais les moucherons qui

vivent quelques heures aux bêtes qui vivent une saison, aux hommes qui

vivent quelques ans, aux univers qui vivent quelques siècles. Qu'est-ce

que tout cela?

Pol prononça:

--Je sais une bien bonne histoire de neige.

Je lui dis: Racontez.

Il reprit:

--Vous vous rappelez le grand Radier, Jules Radier, le beau Jules?

--Oui, parfaitement.

--Vous savez comme il était fier de sa tête, de ses cheveux, de son

torse, de sa force, de ses moustaches. Il avait tout mieux que les

autres, pensait-il. Et c'était un mangeur de cœurs, un irrésistible, un

de ces beaux gars de demi-ton qui ont de grands succès sans qu'on sache

au juste pourquoi.

Ils ne sont ni intelligents, ni fins, ni délicats, mais ils ont une

nature de garçons bouchers galants. Cela suffit.

L'hiver dernier, Paris étant couvert de neige, j'allai à un bal chez

une demi-mondaine que vous connaissez, la belle Sylvie Raymond.

--Oui, parfaitement.

--Jules Radier était là, amené par un ami, et je vis qu'il plaisait

beaucoup à la maîtresse de maison. Je pensai: «En voilà un que la

neige ne gênera point pour s'en aller cette nuit.»

Puis je m'occupai moi-même à chercher quelque distraction dans le tas

des belles disponibles.

Je ne réussis point. Tout le monde n'est pas Jules Radier et je partis,

tout seul, vers une heure du matin.

Devant la porte une dizaine de fiacres attendaient tristement les

derniers invités. Ils semblaient avoir envie de fermer leurs yeux

jaunes, qui regardaient les trottoirs blancs.

N'habitant pas loin, je voulus rentrer à pied. Voilà qu'au tournant de

la rue j'aperçus une chose étrange:

Une grande ombre noire, un homme, un grand homme s'agitait, allait,

venait, piétinait dans la neige en la soulevant, la rejetant,

l'éparpillant devant lui. Était-ce un fou? Je m'approchai avec

précaution. C'était le beau Jules.

Il tenait en l'air d'une main ses bottines vernies, et de l'autre

ses chaussettes. Son pantalon était relevé au-dessus des genoux, et

il courait en rond, comme dans un manège, trempant ses pieds nus

dans cette écume gelée, cherchant les places où elle était demeurée

intacte, plus profonde et plus blanche. Et il s'agitait, ruait, faisait

des mouvements de frotteur qui cire un plancher.

Je demeurai stupéfait.

Je murmurai:

--Ah çà! tu perds la tête?

Il répondit sans s'arrêter: «Pas du tout, je me lave les pieds.

Figure-toi que j'ai levé la belle Sylvie. En voilà une chance! Et je

crois que ma bonne fortune va s'accomplir ce soir même. Il faut battre

le fer pendant qu'il est chaud. Moi, je n'avais pas prévu ça, sans quoi

j'aurais pris un bain.»

Pol conclut: «Vous voyez donc que la neige est utile à quelque chose.»

Mon matelot, fatigué, avait cessé de ramer. Nous demeurions immobiles

sur l'eau plate.

Je dis à l'homme: «Revenons.» Et il reprit ses avirons.

A mesure que nous approchions de la terre, la haute montagne blanche

s'abaissait, s'enfonçait derrière l'autre, la montagne verte.

La ville reparut, pareille à une écume, une écume blanche, au bord

de la mer bleue. Les villas se montrèrent entre les arbres. On

n'apercevait plus qu'une ligne de neige, au-dessus, la ligne bosselée

des sommets qui se perdait à droite, vers Nice.

Puis, une seule crête resta visible, une grande crête qui disparaissait

elle-même peu à peu, mangée par la côte plus proche.

Et bientôt on ne vit plus rien, que le rivage et la ville, la ville

blanche et la mer bleue où glissait ma petite barque, ma chère petite

barque, au bruit léger des avirons.

_Blanc et Bleu_ a paru dans _le Gil-Blas_ du 3 février 1885, sous la

signature: MAUFRIGNEUSE.

LIVRE DE BORD.

Le _Livre de bord_ a paru dans _le Gaulois_ du 17 août 1887.

Maupassant en a utilisé un long fragment (p. 65 à 69 du présent

volume) que nous ne réimprimons pas, mais qu'il est indispensable

de relire pour l'intelligence du dernier épisode de cette nouvelle.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 21 · 第 7 / 8 段